‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 6 sur 45 · FORUM · texte numérisé non relu

FORUM

Cc« portiques, ces arcs où la pierre fldéle

Garde du peuple-roi les exploits éclatons,

. Leur niasse indestructible a fatigué le temps.

Des-fleuves suspendus ici mugissait l’onde;

, Sous ces portes passaient les dépouilles du monde.

Demiu:.

En pénétrant pour la première fois dans le Forum, qui'était à Rome ce que Rome était à l’univers, quel voyageur, plein de l’histoire de ces lieux , n’aurait l’âmeoppressée par les grands souvenirs , les sentimens profonds qui viennent en foule l’assiéger ! Les monumens isolés dont cette ville est embellie , le théâtre de Marcellus , le Panthéon, leColiséemême, concentrent sur quel-, ques hommes illustres nos méditations passagères , remplacées par les frivoles idées du présent: an Forum , la pensétsest comme enchaînée dans le passé.

Cette multitude de colonnes, d’arcs triomphaux, de temples que l’œil embrasse simultanément, paraissent se prêter un mutuel secours contre les efforts de la destruction. Ailleurs on ne retrouve que les membres disséminés du vieux colosse de la ville des Césars ; mais au Forum , toute la grandeur romaine est encore debout , quoique mutilée par le temps. Ces colonnes si solides et si élégantes, qui portent avec tant de

légèreté leurs superbes cntablcmcns , faisaient partie des temples de la Concorde et de la Victoire. Ces monumens , voisins l’un de l’autre ,

donnaient aux Romains cette salutaire leçon , q.ue là concorde , seule force des peuples , est le plus sur garant de la victoire : ainsi les Romains savaient faire parler les pierres riiêmes; l’architecture s’adressait aux sens comme à la pensée , cl les ci toyens, excités à la vertu par l’ordonnance de leurs pompeux édifices, se pénétraient de la double harmonie des beaux-arts et des seutimens.

La charrue qui traça l’enceinte de la ville de Romulüs n’ enferma d’abord dans son sillon que le mont Palatin et le Forum. Ainsi ce lieu, berceau de Rome , en a vu tous les degrés d’accroissement, de splendeur et de décadence. Vis-à-vis le temple de la Victoire étaient le temple et le bosquet deV esta, qui , sous Commode , furent la proie de l'incendie. Les vestales transportèrent alors au palais de l’empereur la statue de Minerve, jadis le Palladium de Troie, scion la tradition populaire. Les Césàrs, en s’investissant de la double puissance politique et pontificale , évitèrent les guerres acharnées et interminables qui ensanglantèrent depuis le sacerdoce et l’empire.

Voilà les débris des temples consacrés à Jupiter Stator, à Jules César, à Romulus : ces rui-

h es élcvent la pensée en l’occupant de Rome consulaire.

Je me rapproche du Capitole , et me voici près de l’arc de Septimc Sévère. Cet are, auquel seize siècles n’ont fait aucune dégradation , offre une masse dénuée de noblesse et do grâce , dont les bas-reliefs de mauvais goût, le style lourd, annoncent que la décadence de l’empire romain entraînait la décadente des arts. A cette vue, Rome impériale pèse sur les souvenirs.

En revenant sur mes pas, je mç trouve au pied delà colonne élevée au tyran Phocas, et en présence de la Rome du Bas-Empire. Outre la bassesse de l’adulation d’un peuple corrompu , ce monument atteste encore les fureurs polémiques de l’érudition : les plus habiles antiquaires firent mille dissertations , entassèrent volumes sur volumes pour assigner diverses origines à celte colonne, sans deviner la véritable; enfin , et tout récemment, on s’avisa d’enlever la terre qui encombrait le piédestal : l’inscription mise à découvert confondit messieurs les érudits , dont les doctes écrits sont restés imprimés.

L’œil, après avoir interrogé Pline, Ovide, Horace, cherche à reconnaître sur le Forum l’emplacement des édifices appelés Curia Hostilia, Comitiuni, Basilica Portia, G rœcosta iis, où s’assemblaient le sénat et les consuls , le pfcuple et les chevaliers romains , les tribuns du peuple, les ambassadeurs étrangers.

Sur ccttc place, jadis centre de la ville des Césars , s’élevait la première colonne milliairc d’où partaient les mesures des voies romaines. Cette enceinte était environnée de nombreuses statues de grands hommes qui , paraissant assister aux assemblées dit peuple et du sénat, imprimaient à leurs délibérations un grand. caractère de justice et de dignité. Ici se jugeaient en dernier ressort les procès des nations; ici l’urne du destin était comme placée au pied de la tribune aux harangues, qui, décorée de proues navigatriccs, annonçait que l’empire de la terre est inséparable de celui des mers. De quel eil’roi durent être saisis lés vrais Romains, envoyant clouée à cette tribune la tête éloquente de Cicéron, dont la bouche livide et entr’ouverte semblait leur dire : Voilà comme la tyrannie tranche les discours des défenseurs de la liberté !

Nulle part, autant qu’en ce lieu, Rome antique n’est en opposition avec Rome moderne.

Des églises gothiques, dont l’ensemble et les moindres détails sont une insulte à l'architecture, s’élèvent vis-à-vis de temples où le style grec étale, jusque dans les ruines, l’élégance des proportions et la noble simplicité dc>s masses. Où retentissait la voix des orateurs , ou psalmodie de tristes litanies; où des pensées généreuses , d’ingénieuses allégories, élevaient lame et fécondaient l’imagination , des pratiques mo-

notones de superstition frappent d’esclavage et de stérilité toutes les facultés intellectuelles.

Et , comme si ce n’était pas assez de tant de contrastes physiques et moraux, le nom même de cette enceinte a subi une étrange métamorphose. Qui l’aurait pu croire ! ce Forum où , des bouts de l’univers , les têtes couronnées venaient en fouie mendier les faveurs du peuple romain ; où les nations , condamnées à subir le joug de la royauté , achetaient ù force d’or le triste avantage de choisir leur tyran ; ce Forum, dis-je, est devenu aujourd’hui le marché des bestiaux , après avoir été si long-temps le marché des rois.

Je ne sais quelle puissance attractive dirige souvent mes pas vers le F oruift à la naissance et au déclin du jour; mais- un instinct irrésistible m’y ramène lorsque la pleine lune , projetant au loin l’ombre des. cplonnes des monumens romains , en multiplie l’effet pittoresque : cet astre mélancolique , qui promène ses pâles rayons sur le silence de ees ruines , semble être le flambeau funèbre de la tombe de l’antiquité.

Quel homme , au milieu d’un si vaste néant , peut nourrir les illusions de son orgueil , et se croire quelque chose! C’est ici que l’imagination évoque l’ombre de la vieille Rome ; on ne fait aucun pas dans c.e champ sans licurter les chapiteaux de colonnes qui percent la terre comme des plantes, et semblent protester contre l'oubli.

Ici tout entretient de la grandeur des Romains d’autrefois et du stupide avilissement des Romains actuels ; ici je me plais à remarquer la lutte matérielle du papisme contre le paga-»

nisme.: celui-ci avait prodigué dans le Forum des temples aux dieux et aux rois déifiés j celuilà a vaulti y multiplier plus encore les églises à Jésus, à Marie , aux saints, etc. J’en compte une fouie , dont plusieurs , avec l’addition d’un clocher, se sont même formées des temples païens . Comment <cctte religion qui fait peser son intolératec jusque sur les choses inanimées a-t-elle si facilement adopté ces pierres proscrites? N’est-il pas barbare d’avoir défiguré ce magnifique temple d’Ântonin. et de Faustine par la ridicule et bizarre contruction qui le métamorphose en une église dédiée au saint , patron des apothicaires ?

Cette multitude de temples consacrés à des saints d’ancienne et d,e fraîche date , n’est-ellc pas une transgression manifeste du premier article du Décalogue ? Et que penser eu voyant dans ces temples l’autel du saint cent fois plus ornéquccelui de Dieu? Dans l’église de Jésus, le maître-autel n’est rien, comparé à celui d’Ignace de Loyola. N’est-ce pas un acte d’adoration, de bâtir des temples à un mortel? de fléchir le genou aux pieds de ses statues, pour implorer son aide ou scs faveurs? L’idolâtrie a-t-elle jamais été mieux caractérisée ? Que faisait le polythéisme? 11 adorait les causes. Le catholicisme adore les

effets : l'ancienne Rome se prosternait «levant les attributs «1e la divinité ; la nouvelle , devant les attributs des hommes. Et qu’on u’objecte pas les apothéoses des empereurs , dont ils se moquaient eux-mêmes , témoin Vespasicn , qui, en mourant, disait : Je sens que je me fais Dieu. Les partis politiques, acharnés les uns contre les autres , se faisant , lors même qu’ils reposaient leurs armes, une guerre con* linue d’opinions, érigeaient des temples à leurs chefs respectifs , comme des troplhîes sur le champ de bataille. Mais ces apothéoses ne furent jamais sanctionnées par la nation ; les partisans de Pompée n’allaient point adorer César dans son temple, et vice versa.

11 eu est bien autrement des saints papistes : tous , sans en excepter ni un saint Bernard promettant des arpens dans le ciel à ceux qui lui en donnaient sur la terre, ni un saint Grégoire incendiaire des bibliothèques du Capitole et du Palatin , pleines des chcls-d'-œuvre de l’antiquité, ni un saint Dominique fondateur «le l’inquisition, ni aucun «les saints faits et à faire de l’ordre des jésuites; tous, dis-je, réunissent les vœux de tous les sectateurs de la religion d’Italie ; on leur bâtit des temples plus somptueux qu’à l’Éteruel. Quelle église peut être mise en parallèle avec celle de l’apôtre qui renia son maître?

Mais voyez près de nous lès majcstueùses co-

lonnes du temple de Jupiler-Tonnanl : certes , aucun temple des dieux subalternes ne peut être comparé à celui du souverain des dieux.

Le nombre des divinités- du paganisme était exagéré , je l’avoue ; mais comme elles étaient destinées à représenter toutes les causes physiques et morales, on avait l’espoir d’en voir clore la liste :: au contraire , la liste des canonisés papistes est interminable ; la surface du globe serait bientôt insuffisante pour leur bâtir à tous des basiliques , car il y a une partialité malhonnête à refuser aux uns le logement et le mobilier qu’on accorde aux autres. Saint Polycarpe ou saint Cucufin n’ont-ils pas autant de droits à un clocher que saint Ladre.

Ce nombre infini d’églises est une des causes les plus efficientes de la décadence de la religion de Constantin : c’est le nom que je donne à la religion de Rome , dont les maximes et les pratiques sont diamétralement opposées à l’Évangile. Celui-ci est l’ami du peuple , le consolateur des pauvres; il s’occupe de leur nourriture et de leur vêtement ; partout il proclame les principes de l’égalité et d’une sage liberté ; il ordonne le mépris des richesses , et fait de ce mépris la condition indispensable du salut.

La religion de Rome, au contraire, considère toutes les nations comme de. grands troupeaux faits pour être tondus et consommés selon le bon plaisir des bergers. Pour elle le levier

d’or est le levier d’Archimède ; les faveurs oe l’Eglise ne sont versées que sur ceux qui les paient ; avec de l’argent on achète le droit de se parjurer, d’assassiner, et d’être impunément le plus grand des scélérats à tant pv crime , selon le fameux tarif imprimé dans la ville sainte , intitulé : Taxe de la chancellerie apostolique. . «

Le Christ déclare que son royaume n’est pas de ce' monde : son vicaire s’est attribué la propriété d’un royaume ici-bas , avec la prérogative de disposer de tous ceux de la terre. L’un a dit , il n’jr aura parmi vous ni premier ni dernier: l’autre lui a répondu en créant une hiérarchie religieuse qui fait entrer dans le temple du Dieu de l’humilité toutes les vanités humaines. Le premier a pour devise , la chaumière et l’autel : le second porte écrit sur son étendard , le trône et l’autel. Celui-là donne les rois aux peuples : celui-ci donne les peuples aux rois. Enfin , sur la tête du Rédempteur s'étend une couronne d’épines , mais sur le front du Souverain Pontife brille une triple couronne de diamans.

Faut-il s’étonner qu’en réfléchissant sur ces oppositions et sur mille autres anomalies qui existent entre le papisme et le christianisme , faut-il s’étonner , dis-je , que l’Angleterre et tant de pays éclairés aient vu dans le Pape l’Anti- Clirîst. J’en demande pardon à Sa Sainteté ,

j’inclinais d’abord vers leur avis ; mais le séjour que j’ai fait à Rome m’a confirmé dans cette opinion.

Toutes les branches de l’administration accusent d’insouciance et d’égoïsme le gouvernement théocratique ; le Forum, surtout, atteste son incurie ; l’inégalité du sol réclame des travaux de déblais qui mettraient à découvert les antiquités qui y sont enfouies à peu de profondeur. Rome ne demande qu’à sortir de ses ruines , mais il faut qu’une voix puissante lui crie : Lève-toi , et secoue la poussière du tombeau .

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