‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 8 sur 45 · ACADEMIE DE L’ARCADIE · texte numérisé non relu

ACADEMIE DE L’ARCADIE

Ce*t ce petit auteur, de tant de prix enflé.

Qui , sifflé pour tes vers, pour ta prose lifüé ,

Tout meurtri des faux pas de ta muse tragique ,

* Tomba de chute en chute au trône académique.

Gilbert.

Ott compte à Rome neuf académies. Celle de l’Arcadie , la plus célèbre de toutes , passe , dans l’opiuion de ceuxqui la composent, pour la première du monde. Mais si l'on considère qu’elle admet dans .son sein des individus de l’éducation la plus commune , des espèces de demibourgeois qui connaissent mieux la mesure des étoffes que celle des vers ; si l’on examine le genre des travaux des académiciens qui se réunissent les jours des grandes fêtes de l’Eglise pour réciter des sonnets de leur façon sur des matières religieuses , il semble que l’académie de l’Arcadie soit la caricature des académies en général. L’on se rappelle , malgré soi’, que cette contrée de la Grèce était renommée pour produire un grand nombre de ces êtres à quatre pieds , qui sont en horreur au dieu de l’harmonie.

Les étrangers de distinction et les voyageurs de toutes espèces ont généralement la ridicule .. ambition de se faire agréger au nombre des membres de l’Arcadie. Le président, qui s’appelle custode , leur expédie un brevet d 'Arcii*

diens surnuméraires , et il a soin de leur faire savoir que le minimum de la rétribution est de dix sequius pour l’entretien de l’établissement.

Si le candidat se montre généreux û la réception du premier brevet , il lui en est immédiatement adressé un second , qui le déclare pasteur, freudien titulaire, en le baptisant d’im nom de bergerie, tel que ceux de Tircis, Licidas, etc. Je plaisantais un jour, devant un gros Anglais , sur le sot orgueil des étrangers qui recherchaient avec empressement le trivial honneur d’être de cette académie , et je calculais ce que devait rendre par année cet impôt iudirectlevé sur l’amour-propre des voyageurs. L’insulaire, enm’écftutant, poussait de profonds soupirs. — Qu’avez-vous? vous paraissez oppressé. — Ôn le serait à moins , me répond-il : il m’en coûte vingt guinées pour paître dans l’Arcadie.

Vos railleries sont, de mauvais goût, dirat-on : bc vous seraient-elles pas inspirées par un dépit secret de n’être pas revêtu du titre de membre de cet illustre corps? Bon Dieu! et moi aussi jesuis académicien. Le prélat Riario Sforza, maître de chambre du Saint Père , aujourd’hui cardinal , crut me causer une agréable surprise en me faisant nommer, à mon insçu , membre de cette société de bonnes lettres. Je voulus me récuser, comme indigne. Le custode me répondit * Dignus es intmrc in nostro doctocorporc; il * me soutint avec intrépidité que j’étais un savant , un érudit : il avait l'air si sûr de son fait qu’il

ra’auraii presque persuade , si le contraire ne m’eût etc démontré. Je reçus donc mes brevets, et, pensant qu’ils mêlaient- suffisamment acquis par ma science et mon érudition, je me dispettsai d’offrir des valeurs matérielles. Le fromage n’étant pas tombé du bec du corbeau, mon renard ,1a queue entre les jambes , dut bien chanter la palinodie. J’aurais été curieux de l’entendre: je suis persuadé qu’il me tient actuellement pour le pasteur Arcadien de la plus crasse ignorance.

Hier j’ai assisté à une des séances les plus soletinelles de cette académie. Une salle étroite, ornée d’une vieille tapisserie en lambeaux , à laquelle étaieut accrochés des portraits de famille grossièrement •enluminés , contenait tous les spectateurs. Eu première ligne on remarquait, étalant des bas, des calottes et des figures écarlates , .deux cardinaux assis sur des fauteuils de même couleur; derrière eux, quelques dames britanniques .et italiennes ; le reste des banquettes était occupé par la troupe menue, moines, prêtres, bourgeois. Des planches mal jointes , élevées d’un pied au dessus du niveau de la salle, composaient l’espèce de théâtre où siégeait le président' de l’académie, pédantesquement enfoncé dans un large fauteuil, devant une table , avec deux tristes flambeaux, dont les reflets pâlissans donnaient à sa longue figure l’air d’un spectre. Sur ses deux ailes s’étendaient des files d’individus vêtus eu ecclésiastiques : ccs

habits lugubres, complétaient l’aspect sépulcral de ce lieu. — Où sont les pasteurs de l’Arcadie ? demandai-je à mou voisin. — Vous les voyez auprès du président. Je m’aperçus bientôt que ces bergers avaient quelque motif d’être en deuil de l’esprit , du goût et de la raison. L’un d’eux se lève , comme par un ressort , un papier à la main , et d’une voix glapissante ;

La Nascita del divino Redenlore, sorte tto.

Après avoir lu ses vers sur le ton du de Profundfs, un second lui .succéda, puis un troisième , puis dix , puis vingt , puis trente ; et tous , d’un accent tantôt ampoulé , tantôt lamentable , faisaient subir la lecture délia Nascita del divino Jledentore. De toutes parts il pleuvait des sonnets , rien que des sonnets , qui se ressemblaient tous par la monotonie, le vague des descriptions, et l’absence des idées et des séntimens. Mais un certain prêtre, appelé Bisente, atteignit au sublime du ridicule. Après avoir dépeint la beauté du firmament , la joie des bergers , les transports des ahgès, il s’écria : « Contemplez, 6 chrétiens ! les bœufs, les agnèaux et les chevreaux, qui ont dépouillé leur naturel féroce aux pieds du céleste enfant de Marie. »

A la fm de la séance académique , j’ai été témoin d’une singulière altercation de courtoisie : le président ou custode, âgé d’environ soixantequinze ans, s’approche en tapinois d’un des

deux cardinaux , Lui saisit la main et veut la baiser ; le prince <le l’Eglise , à peine dans l’automne de ses ans, se fait quelque pudeur de iaiçser baiser sa main par un vieillard caduc , il l’a retire ; l’autre ne veut pas lâcher prise j chacun tire de son côté. « Eh bien , dit l’éminence , c’est moi qui vais prendre votre main pour vous aider à monter le degré du théâtre. » L’intrépide baiseur feint de céder -, mais il saisit sa proie , et , en se précipitant sur la dextre du cardinal, il la baise, rebaise, et s’applaudit de sa victoire.

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