‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 9 sur 45 · LE CARDINAL DORI A · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DORI A

La mort ne surprend pas le sage :

Il est toujours prêt à partir,

S’étant su lui-même avertir Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.

Ce temps , hélas! embrassé tous les temps. i La FoKTAijrE.

Presto, via , signorfrancese, s’écria , en entrant dans ma chambre , le moine Antonio Bonvicino, carmélite chaussé, dont j’avais fait la connaissance au Capitole , où il demeure , et qui m’avait offert ses services pour me faire voir ce qu’il y a déplus curieux à Rome. De quoi s’agit-il ? lui demandai-je y et à quel spectacle voulez-vous me mener ? — - Les cardinaux ne meurent pas tous les jours; et, pour un voyageur tel que vous , avide de connaître nos coutumes , c’est une bonne fortune d’arriver à Rome à l’époque des funérailles d’une éminence. Le cardinal Doria est mort : rendez grâces à la Providence qui vous accorde une telle faveur ; et , avant que la foule nous empêche de pénétrer dans son palais , allons-y ; son corps est déjà exposé. Je m’habille à la hâte, et je me laisse guider parle révérend père. Chemin faisant : — Quel est, me ditil , le cérémonial usité en France avant et aprèsle décès d’une éminence ? — Je l ? ignorc ; je sais

seulement que le càrdiiinl Dubois y attachait une grande importance. Près d’expirer à Versailles, on lui fit observer qu’il était urgent pour lui de recevoir les derniers sacremeus. « Aile* à Paris, s’écria-t-il , préparer la pompe convenable ; Dieu ne peut se présenter clic* moi sans s’assujettir aux lois de l’étiquette romaine. « Pendant qu’on exécutait ses ordres , Dubois escamota son âme , et le bon Dieu , en arrivant , ne trouva .plus personne au logis.

Ce malheur n’est pas arrivé au cardinal Doria ; le cérémonial ne lui a pas manqué : il est Vrai qu’il était à la source. Son dernier soupir a été escorté convenablement, et il a eu la satisfaction de mourir dans toutes les règles de l’église romaine. Son corps est resté plusieurs jours exposé sur un magnifique lit de parade; une triple messe se disait sur trois autels élevés dans une chambre voisine. Il n’y avait pas une grande affluence de curieux : le peuple de Rome est tellement familiarisé avec la vue des cardinaux, qu’il les laisse vivre et mourir sans y prendre garde; et, quoiqu’ils fassent, on ne leur crie jamais bis , comme il arriva à Paris, lorsque le Pape donna sa bénédiction.

Le cardinal avait la tête découverte : il semblait que la mort eût respecté sa figurç, sur laquelle il y avait encore nn reste de pensée , comme après le coucher du soleil on voit une demi-teinte de ses rayons dans le ciel. Ses traits

étaient réguliers , et dignes , par leur noblesse f du beau nom de Doria.

■ — Ce devait être iin homme d’esprit , dis-je à mon capucin. — 11 ne s’en doutait pas, nie ré-, pond-il. — C’était donc un érudit? — Encoré moins. Jugéz-en par ce trait. Je no sais quel ambassadeur lui adressa la parole en latin , il se dispensa de répondre. Un domestique de con.fiancé lui dit que l’ambassadeur semblait mortifié de ce que Son Eminence n’eût pas répondu aux paroles latines qu’il lui avait adressées. « Il m’a parlé latin! Que ne m’en avertissais-tu?» — Je comprends. C’était un homme d’un excellent jugement, d’une raison exacte, un sage appréciateur des hommes et des choses. — llu’u jamais eu l’ombre de cette réputation. —Qu’étaitil donc enfin? m’écriai-je, impatienté de tant de réponses négatives.— C’était... c’était un cardinal. — Voilà un bel éclaircissement! Hé bien, sans avoir des prétentions aux connaissances phjsionomiques , je soutiens que, si le cardinal Doria n’a pas beaucoup pensé dans le cours de sa vie, il s’en est dédommagé à ses derniers momens ; près de fermer les yeux terrestres, ses yeux intellectuels se seront ouverts ; la mort, en s’approchant de sou lit, et en projetant sur lui sa grande ombré, aura fait naître dans son âme des clartés inconnues, et la pointe de sa faux.aura stimulé son génie. — Tout e,t possible à Dieu , répondit le moine.

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quel est smpendii par un (il le chapeau de car-

m, 'l* m offrit une place dans sa voiture pourvoir

J? convo 'f»nebre de Son Eminence; {'accepta

1 OUS nous rendîmes le soir. sur la place de Venise”

•entot une grande clarté, projetée par mille

ambeaux, nous annonça l’approche du cortège

Mon jeune prélat se mit alors dans l’angle le plus

tron d ’ qUUnaSp,raDt au cardinalat montrât trop d empressement à ce spectacle. Deux files

de grands laquais ouvraient la marche : le p r0r

rrr sous ie \ ras ic

ccst un honneur que étiquette funèbre accorde • n premier valet de chambre, les autres dômest ques ne porta, ent rien. Y a-t-il „ nc allégorie attachée à ce parapluie fermé? Cela veut-il dire que le mort habite actuellement dans une région dont la seremté n’est jamais troublée pf r le moindre orage, et qu’il peut , en conséquence ' fermer pour toujours son parapluie qne

cclestc . Si je consulte la doctrine de l’Eglise je trouverai , dans la figure symbolique de ce pari P me, plus de crainte que d’espérance. Enfin -ce une allusion à la simplicité de la primil fve Eglise, a ces temps où le cardinalat L fai-

Nous nous étions flattés en vain de voirie car-

dinal face à face : sa dépouille mortelle ayant cté trop altérée par une longue exposition sur son lit de parade, on l’avait enfermée dans un cercueil placé presque debout au milieu d’un carosse , où quatre prêtres récitaient et chantaient des prières. S’il fût arrivé quelque accident au char , le mort eût infailliblement écrasé un ou deux de scs accompagnateurs, et la fable de La Fontaine, le Curé et son Seigneur , eût été mise en action.

Il faut en convenir, les cérémonies funèbres dj Rome antique étaient plus nobles , plus touchantes que celles de Rome moderne. Selon l’opinion des anciens , l’homme se séparait de l’existence, commq un fruit mur sc détache de l’arbre. Ils disaient : Il a vécu , expression délicate et consolante, signifiant : Celui que nous regrettons a rempli les devoirs de la vie et en a goûté les douceurs. Ils ne pensaient pas que son dernier soupir fût la fin , ni même l’intcrrup^ tion de sa destinée , mais une transition à un autre état. Ils comparaient, leur semblable , quittant cette terre , non à un flambeau éteint , mais à l’astre qui , en parcourant son orbite , ne perd sa lumière empruntée du soleil , que pour la recouvrer de nouveau : l’ingénieux système de Pythagore ou leur révélait ces grandes vérités , ou les berçait de ces poétiques et flatteuses illusions.

Chez les modernes , l’appareil , les décors , les

chants lugubres , mille dégoûtans détails , aussi révoltans pour les sens que stériles pour la pensée , font de la catastrophe du draine de la vie une représentation à bénéfice. Les solennités funéraires de l’antiquité avaient pour but de faire envisager sans effroi le terme inévitable de nos jours. Le cérémonial des modernes semble imaginé pour accroître l’horreur que nous inspire notre destruction. Les anciens mettaient beaucoup d’urbanité dans leurs procédés avec les morts : ils vivaient , pour ainsi dire , avçc les ombres de leurs amjs , de leurs parens ; aucune idée de répugnance , aucun danger , ne se mêlaient aux douceurs de ce commerce j les Cendres exceptées , ils restituaient aux élémens ce qui leur appartient des dépouilles mortelles des humains , et ils conservaient avec soin leur mémoire. Pour nous , nous conservons les cadavres , et nous anéantissons les souvenirs. Ils soignaient leur douleur , afin de lui donner une longue existence; ils s’entretenaient souvent de leurs pertes. Mais nous , non contelis de chasser , comme importuns , les discours et les pensées relatifs aux amis qui ne sont plus; non contens de cesser , après quelques prières , de leur payer un tribut de larmes , nous les traitons bientôt comme s’ils n’avaient jamais vécu , et nous laissons à nos crêpes et à nos habits le soin de témoigner nos regrets et notre affliction.

LES FLAGELLANS.

Laurent, «errez ma taire arec ma dncipliur.

Et priez que toujours le Ciel vous illumine.

• « ‘ MoiIkRE. •

Le pieux exercice de la flagellation, à laquelle sont attachées des indulgences plénières , a lieu trois fois par semaine dans l’église de Caravita , située près du Cours , non loin de la place Colonne. Caravita était un bon père jésuite , plein de sollicitude , comme tous ses confrères , pour le bien de ses.pénitens. Ce religieux , bon observateur , avait remarqué chez les dévots une certaine tiédeur , une apathie accompagnée de dégoûts qui , en engourdissant leur zèle , les détournaient de la conquête du Ciel. Après avoir prié saint Ignace dé Loyola de lui suggérer le moyen de stimuler l’ardeur de la gemt dévote , Caravita eut des extases , et son patron , dont l’esprit n'abandonpe jamais sa société, lui souffla l’idée ingénieuse de faire administrer des coups de fouet aux corps des âmes pieuses , afin de les tenir en haleine et de les empêcher de s’arrêter sur le chemin du salut.

Le moine , en jésuite prudent , fit l’expérience de son spécifique sur quelques jeunes garçons confiés à ses soins. Le succès surpassa son attente , et , tout enflammé d’un transport de

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béatitude, il élargit son plan; scs idées s’échauffent ; son imagination devenant de plus en plus féconde , il prétend immortaliser son nom par l’entreprise générale des flagellations , consacrer un temple à cette œuvre pie , y attacher des indulgences et donner le fouet à toute la ville de Rome, en punition d’avoir été maîtresse du monde. Pour un moine habile , concevoir et exécuter ne font qu’un.

Le jour de l’inauguration de l’église destinée à cct exercice salutaire , il y eut un concours immense de Romains et de Romaines , qui réclamaient la faveur d’être flagellés. Lesmarchands dcdisciplines ne pouvaient suffire aux demandes des amateurs : ce qui créa une nouvelle branche d’industrie.

A l’ouverture des portes du lieu saint , il y eut plusieurs personnes étouffées dans le torrent populaire qui se précipita pour entrer : vainement des soldats tentèrent de contenir la multitude , ils furent entraînés par elle. Jamais on ne vit, aux premières représentations de l’Opéra et du Théâtre-Français , une affluence aussi prodigieuse , et jamais auteur n’obtint un succès aussi général que le révérend père Caravita. 11 savait, chose ignorée de MM. Ane.... et Gui... , qu’il faut à la scène du mouvement et de l’actiou ; il s’en njontra prodigue : aussi le grand drame dç la Flagellation a vu et verra mourir des milliers de pièces semblables à celles de nos

tragiques modernes, et il se perpétuera d’âge en âge , à la gloire de son auteur.

Je suis trop curieux de connaître toutes les découvertes qui font honneur à l’esprit humain, pour négliger celle du père Caravita. Je me rendis donc, avant-hier lundi, à l’église qui porte f son nom. Le crépuscule commençait à étendre son voile grisâtre : c’est l’heure où se gagnent les indulgences des verges. Deux longues files, l’une d hommes, l’autre de femmes, étaient rangées à droite et à gauche du portail de l’église , cellesci enveloppées de grandes mantes noires, ceuxlà vêtus diversement. On ouvre : les hommes seuls pénètrent dans l’intérieur; les dévotes restent en dehors à attendre leur tour, et rappellent ces ombres dont parleVirgile, qui, laissées sur la rive du Styx , témoignent à Caron leur impatience d’entrer dans sa barque. *

ÎNous traversons une espèce de vestibule éclairé par une seule lampe ,* et dont l’aspect triste et lugubre témoigne assez qu’il ne s’agit pas de se réjouir. **

Nous avançons : une seconde porte sacrée

** Stabant orantes primi tranwnitteré cursijm, Tendebantque manus ripæ altérions aniorc %

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tourne sur ses gonds, avec un bruit sourd et sépulcral. * ,

Enfin nous voilà dans l’enceinte destinée aux châtimens. Cette enceinte est vaste et peut contenir mille persounes. Quatre grands ciergés sur un autel tendu de noir éclairent seuls toute l’assemblée. Un prédicateur monte sur une chaire voisine de l’autel.

Jusqu’à présent, les chaires que j’ai vues sont des espèces de balcons où les Bourdaloucs romains vont, viennent, s’agitent comme des démoniaques, en apostrophant un grand crucifix, et en donnant des coups de poing sur la balustrade , comme pour écraser le péché. Ainsi que les autres acteurs de Rome , ils sont toujours hors de la nature, et ils n’ont point le secret de cette énonciation toujours noble, tantôt douce, tautôt véhémente , qui charme , émeut , pénètre , enlève l’auditeur.

Ici la chaire et le prédicateur ressemblent l’une et l’antre à ce qu’on voit partout. La machine à sermon , c’est le prédicateur que je veux ‘ dire, n’est pas sortie des bornes d’un honnête ridicule: avec une voix de ventriloque qui sem- , blait partir de dessous terre , il a fait l’énumération des insultes, des souffrances, des vexations, des tribulations, des tentations endurées

*Tum démuni horrissno stridentes cardine sacræ Punduntur portx, '

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