LA FEUILLE
De ta tige détachée , Pauvre feuille desséchée , Où yas-tu? — Je n'en sais rien.
L*orage a brisé le chêne Qui seul était mon soutien.
De son inconstante haleine Le zéphir ou ra^oilon Depuis ce jour me promène De la forêt à la plaine , De la montagne au vallon.
Je vais on le vent me mène , Sans me plaindre ou m'effrayer.
Je vtîs... où Va toute chose , Où va la feuille de rose fit la feuille de laurier.
M. A. V. Arhâitlt.
LA FEMME D'ASAN.
Quelle blancheur éblouissante éclate au loin sur la verdure immense des plaines et des bocages !
Est-ce la neige , ou le cygne , ce briUant oiseau des fleuves , qui l'efTace en blancheur?
Mais les neiges ont disparu, mais le cygne "a repris son vol vers les froides régions du nord.
Ce n'est ni la neige ni le cygne ^ c'est le pavillon d'Asan, du brave Asan, qui est douloureusement blessé, et qui pleure de sa colère encore plus que de sa blessure.
Car voici ce qui est arrivé : sa mère et jsa sœur l'ont visité dans sa tente ; et son épouse, qui les avait suivies , retenue par la pudeur du devoir * , s'est arrêtée audehors, parce qu'il ne l'avait point mandée vers lui : c'est ce qui cause la peine d'Asan.
Cependant, quand là douleur de sa blessure
* Une femme morlaque ne peut entrer dans la tente ou ta cbambre de son mari sans y être appelée.
(45) s'est calmée, ilécritainsi à sa triste etfidèle amie .* « Fille de Pintor , vous ne vous présenterez plus » dans ma maison blanche, ni dans ma maison , » je vous le dis, ni dans celle de mes pàrens '*'. » A la lecture de cet arrêt terrible , l'infortunée demeure accablée.
Depuis ce jour de funeste mémoire, un jour... préoccupée des pensées du bonheur perdii^ elle écoutait : son oreille est frappée du retentissement de la terre sous le pas des chevaux.
Elle s'élance désespérée vers la tour, etcherche à gagner son sommet , d'où elle peut embrasser une mort certaine 3 car elle pense que c'est Âsan qui vient la poursuivre de ses reproches 3 mais ses petites filles , tremblantes , se sont attachées à ses pas. « O mamère ! s'écrient-elles , ô ma mère! » cesse de fuir, car ce n'est point notre père bien- Daimé^ c'est ton frère^ le bey Pihthorovich. » Ainsi rassurée, elle descend et jette ses bras au cou du prudeùt vieillard. «Hélas! dit-elle. y> vous le savez , et vous connaissez ma honte et » celle de notre race 3 il a répudié l'épouse qui )) lui a donné cinq eofans ! »
* ï'ormulc de rqmdiation.
Le bey se tait^ il ne répond point; mais il tire d'une bourse de soie vermeille, le titre solennel qui permet à sa sœur de se couronner de nou veau des fleurs et des guirlandes de l'épousée , après qu'elle aura foulé , sur le seuil de la maison , la trace âes pas de sa mère.
A peine la malheureuse femme d'Asan a laissé tomber ses yeux sur cet écrit , elle regarde , elle hésite, elle attend, et puis elle se soumet^ car l'ascendant de son frère la domine.
Prête à les quitter , elle baise avec ardeur le front de ses deux jeunes fils.
Elle presse de ses lèvres les joues fraîches et colorées des petites filles , qui pleurent sans comprendre tout-à-fait le sujet de leur douleur; mais elle ne peut se détacher du berceau où repose le dernier né de ses enfans ; elle s'y fixe comme pour l'entraîner avec elle.
- Son frère la saisit d'une main sévère, la pousse vers le coursier rapide , et vole avec elle à la maison de Pintor.
Elle n'y demeura pas long-temps. La semaine était à peine achevée, qu'une femme si belle et de si noble race fut recherchée pour épouse par l'illustre juge d'ïmoski : elle tombe éplorée aux
( 47 ) pieds de son frère, elle gémit, elle prie. « Hélas! ' » dit-elle, ne ïùe donne plus pour épouse à per- » sonne ^ je t'en conjure par ta vie , je te le de- » mande à genoux. Mon cœur éclatera de dou- » leur s'il faut que je renonce à embrasser encore » mes pauvres enfans ! » ^
Le bey , sourd à sa voix y a résolu de l'unir au noble kadi. Dévouée, elle prie encore. « Du » moins , reprend-elle , écris en ces termes à » l'époux que tu m'as choisi. Écoute bien :
u Kadi, je te salue. Je t'écris sans avoir consulté » ma sœur , pour obtenir de toi , en sa. faveur , » deux grâces qui lui s^ont chères. La première, » c'est de lui apporter , lorsquç tu viendras ayec » tes amis , un long voile qui puisse la oacher à » tous les yeux j la seconde , c'«st d'éviter , en n la conduisant dans ta maison , de passer dcr ï) vant celle d'Asan, afin, qu'elle n'ait pas la dou- » leur de voir les chers enfans qu'elle doit re- » noncer à voir jamais. »
A peine la lettre est- elle parvenue au kadi, celui-ci réunit ses amis pour être témoins de cette fête. Ils viennent, et présentent à la fiancée, au nom de son nouvel époux, le long voile qu'elle a demandé j elle s'en couvre et les ac-
compagne : heure use ;;*u moins de cacher ses larmes y quand des cris , qui partent du devant de la maison d'Aèan , lavertissent que les Svati qui conduisent le cortège nuptial se sont trompés de chemin ^ car ses en&ns l'ont aperçue et se sont élancés sur son passage.
«Omère bien aimée, s'écrient-ils, reviens à tes » petits enfans , puisque voilà l'heure du repas ï^ où tu nous appelais tous les jours. »
A peine a-t-elle entendu ses enfans , l'épouse infortunée d'Asan se retourne vers le vieux bey : « O mon frère, lui dit-elle, permets que tes cHc- » vaux s'arrêtent pour un moment devant cette » maison^ afin njue je puisse donner encore » quelques gages d'amour à ces innocens or- » phelins , déplorables fruits de ma première » union. »
Les coursiers restent immobiles pendantqu'elle va partager à sa famille chérie quelques Bijoux ou quelques vêtemens, derniers témoignages de ça tendresse. De beaux cothurnes à tresses d'or pour les jeunes garçons \ pour les jeunes filles , des tuniques longues et flottantes , et une petite robe au plus petit qui dort dans un berceau ; mais elle n'ose l'éveiller d'un baiser.
(49) Tout à cou|> une voix éclate dans l'apparteinent voisin , celle d'Asan qui rappeUe ses enfans. tt Revenez à moi^ mes chers orphelins^ » revenez à moi ! le cœur de fer de la cruelle » que vous embrassez ne s'attendrira plus pour » vous , elle est femme d'un autre. » Elle prête Toreille, son sang se glace, elle tombe, et sa tête , couverte d'une n^ortelle pâleur , va frapper la terre retentissante. Au même instant son cœur se brise, et son âme s'envole sur les pas de ses enfans.
M. Ch. Nodisr.
LA NOCE D'ELMAIÎCE.
POEME ROMAITTIQUE.
« Bkau chevalier au pays Maure
» Voyage et combat pour la foi ;
» Peut-^tre , aux champs où naît l'aurore ,
» Il expire en sou géant à moi !
» Et moi , jouyencelle plaintive ,
• Tout je jour j'attends en ce lieu ,
» Où de sa voile fugitive
» Me parvint le dernier adieu. ■
Ainsi chantait la jeune Elmance , Sur la vieille tour des remparts.
(Là, naguère, en quittant la France, Osval lui dit : j'aime et je pars !
Là , les doigts errans sur sa harpe , La vierge , en croyant refuser , Laissa tomber sa blanche écharpe Et pensa mourir d'un baiser. )
Elmance allait chanter encore , Mais sa mère accourt à grands pas ;
Sa mère qui sans doute ignore Que l'amour ne se guérit pas :
> Éteins , lui dit*-elle , une flamme » Dont le ciel se montre ennemi ; » Osval t'a retiré son âme ,
» Ou dans la tombe est endormi. »*
» Écoute : George d'£ristole
> Demande ton cœur et ta main ;
> Il a ma foi , j'ai sa parole ,
» Tu seras sa femme demain. » -^ « Ciel! s'écrie Elraance ef&ayée ,
> Quelle image osez-^ous m'offrir l » Osval ne m'a point oubKée ,
» Et s'il est mort je veux mourir. »
George , baron farouche et sombre , Au pied de la tour Tient s'asseoir; Debout devant lui comme une ombre , Elmance apparaît vers le soir; n s'émeut , une joie étrange Brille sur soa front menaçant ; Mais elle, de la voix d'uh ange , Lui dit ces mots en rougissant :
« Taime Osval ; la fée Armentine
> M'a promise au beau chevalier ;
» A son départ en Palestine , • Tai pleuré sur son bouclier ; » Osyal !.... il a baisé ma boucbe , » Et ma main a cherché sa main !
» Lui «seul doit visiter la couche » Que la pudeur cède à l'hymen.
» Mais si mes plaintes étouffées » Ne me rendent point mon Osyal , » Tu connais le pouvoir des fées;
> Malheur, malheur à son rival !
> Au moment où sa vaine flamme I» Croira triompher de ma foi ,
» Il n'aura qji'un spectre pour femme t » A présent, George, épouse-moi. »
Elle dit , et dans les ténèbres Elle précipite ses pas , En murmurî(nt des mots funèbres , Que George écoute et n'entend pas.
Mais est-il un frein légitime Pour cejt impie au cœur de fer !
Il rit des pleurs de sa yicdme Et des menaces de Tenfer.
Déjà la vieille basilique S*orne de feuillage et de fleurs,
Et la cloche mélancolique Appelle rhyménée en pleurs ; Vingt pages en habits de noce Cherchent Elmance h pas pressés..
Hê la trouvent près d*nne fosse , Chantant lliymne des trépassés.
On l'entraîne! Triste et parée ^
La yictime ^t devant l'autel ; Mais loin d'une chaîne abhorrée Son âme s'enfuit dans le ciel ; Vers son épouse infortunée George se tourne en souriant; ....
Déjà le Yoile d'hyménée Ne couvrait qu'un spectre effrayant.
La cérémonie est troublée , Le prêtre se tait , l'époux fuit ; Voilà qu'à travers l'assemblée ^Le fantôme ardent le poursuit; U le poursuit pendant une heure , Parmi les grands bois d'alentour , Et le ramène à sa demeure, Et monte avec lui dans la tour.
Depuis , quand l'horloge prochaine Lentement a sonné minuit ,
Un spectre , que l'enfer déchaîne , Du cercueil s'échappe à grand bruit.
Au lit du yeuf il prend sa place , Froid , à ses côtés il s'étend, Et par un sourire de glace , Réclame un hymen révoltant.
£n yain l'infortuné s'agite , Et pousse de longs hnrjewens »
Le spectre s'acharne etVixkYk»
Par d'horribles embrassf)i|i«iis ; Et , pour un moment , s'ilmccoiobe Au poids d'un sommeil. plein d'effroi y Une voix qui sort de la tombe Soudain lui crie : « .Épouse-jEiioi. «
M. Emile Desghamps.