X.E MOr&ftlTT
Oh ! moi ! je n'en veux pas , j'y trouverais des chaînes.
JLE PRETRE.
Non , vous n'y trouverez que des faveurs prochaines. Un mot de repentir , un mot de votre foi , Le Seigneur vous pardonne.
LE MOirRAKT.
O prêtre ! laissez-moi !
JLE PRÊTER.
Dites : Je crois en Dieu. La mort voua est ravie.
&E HQVKAUfT.
Laissez en paix ma mort, on y laissa ma vie.
( 129 ) Et d'un dernier effort Tesclaye délirant , An Buir delà prison lirise son bras mourant. « Mon Dien ! yenez vous-même au secours de cette àme, » Dit le prêtre , animé d'une pieuse flamme.
Au fond d'un vase d'or , ses doigts saints ont cherché Le pain mystérieux où Dieu même est caché ; 'Tout se prosterne alors en un morne silence , La clarté d'un flamibeau sur le lit se balance ; Le chevet sfù* deux bras s'avance supporté , Mais en vain : le captif était en liberté.
Resté seul au cachot , durant la nuit entièi'e , Le vieux reli|;ieux récita Ifi prière ; Auprès du lit funèbre il fut toujours assis.
Quelques larmes , souvent , de ses yeux obscurcis , Interrompant sa voix , tombaient sur le saint livre ; Et , lorsque la douleur l'eippêchait de poursuivre , Sa main jetait alors l'eau du rameau béni Sur celui qui du ciel peut-être était banni.
Et puis , sans se lasser , il reprenait encore De sa voix qui tremblait dans la prison sonore , Le dernier chant de paix ; il disait : « O Seigneur ! *
» Ne brisez pas mon âme avec votre fureur ;
» Ne m'enveloppez pas dans la mort de l'impie ■ **.
* Psaume xxxvii , v. i.
** Psaume xxvii , v. 5.
( i3o) n ajoutait aussi : « Quand le méchant m'épie, » Me ferez-vous tomber, Seigneur, entre ses mains?* » C'est lui qui sous mes pas a rompu vos chemins ; » Ne me châtiez point , car mon crime est son crraie. » J'ai crié vers le ciel du plus profond abîme *" > O mon Dieu ! tirez-moi du milieu des méchans ! » Lorsqu'un rayon du jour eut mis fin à ses chants , Il entendit monter vers les noires retraites., Et des voix résonner dans ces voûtes secrètes. Un moment lui restait, il eût voulu du moins Voir le mort .qu'il pleurait , sans ces cruels témoins ; Il s'approche y en tremblant , de ce fils du mystère Qui vivait et mourait étranger à la terre ; Mais le masque de fer soulevait le linceul , Et la captivité le suivit au cercueil.
M. le comte Alfrsd de Yigict.
* Psaume xxxvi , v. 32.
** De profundis.
{ >3i ) L'HEURE DE LA MORT.
La prévoyance est inhabile A recaler Theure immobile Que marque la fatalité.
HsLiNA , chant 3.
Au milieu des montagnes désertes qui séparent le royaume de Valence des plainïes de la Nou- Telle-Castille , s'élève le monastère de Gienfuegos. Chassés, par la guerre de Tinyasion , loin de ses cloîtres dévastés, les moines avaient aban» donné leurs cellules paisibles. L'herbe des champs croissait dans l'église , l'autel était dépouillé de ses ornemens sacrés^ et/s^l au milieu delà ruine générale et de la désolation du lieu saint ^ y était resté debout un grand Christ en marbre noir.
Le régiment de hussards où servait Albert campait autour du couvent 5 le jeune officier avait établi son bivouac devant le porche ruiné de l'église.
C'était la nuit : les étoiles scintillaient dans le
sombre azur , comme des paillettes d'or sur la robe noire d'une veuve de Se ville ; la lune glissait lentement sur le ciel , et montrait son croissant pâle, semblable à l'arc courbé du sagittaire. Albert, étendu auprès du feu à moitié éteint de son bivouac , était enveloppé de son large manteau blanc ^ sa tête fatiguée reposait sur la selle de son cheval agile^ déjà il n'entendait plus que le cri aigu du grillon, les heurtemensdes chevaux attachés aux piquets du camp , et , à de longs intervalles , le cri de veille des vedettes.
Les heures s'écoulaient : il pensait à son amante^ à cette jeune fiancée promise à sa constance , au retour des expéditions guerrières , à cette Eléonore au doux sourire , aux yeux bleus, et à la longue cheveljire blonde, que n'avaient pu remplacer dans son cœur m la superbe beauté des femmes de Rome , ni les grâces piquantes des femmes de Grenade. En rêvant à l'amour et à la France, il commençait à s'endormir^ quand le vent de la mer^ poussant avec rapidité de gros nuages chargés de pluie , amena la tempête sur les bivouacs français. Albert se leva, et, cherchant un abri contre l'eau qui tombait par torrens , il vit la porte de l'église entr'ouverte : il y entra.
L'église était sombre et humide 5 les rapides éclairs qui traversaient les vitraux coloriés des fenêtres éclairaient seuls les tombes de pierre des anciens chevaliers et l'autel profané du Christ. Le jeune guerrier ne put , en se voyant solitaire dans ce triste lieu , se défendre d'un mouvement de terreur que la raison ne peut empêcher les sens de percevoir. Il s'avança dans la nef, dont le silence n'était troublé que par le bruit re- ' tentissant dé ses pas et par le cliquetis des éperons dont ses bottes étaient armées. Une horloge sonna l'heure ; Albert écouta en frissonnant : douze coups tombèrent lentement sur le timbre argentin. Alors la porte de la sacristie s'ouvrit en criant sur ses gonds; un prêtre, vêtu d'une chasuble noire décorée d'une croix d'argent , s'avança portant le saint ciboire et Thostie consacrée y il marchait légèrement ; ses pas rasaient les dalles de pierre sans réveiller Técho du monument sonore.
Après avoir posé le calice sur l'autel , il se tourna vers le lieu où était Albert , et sembla l'inviter à s'approcher. Celui-ci , poussé par un mouvement inconnu, s'avança, et s'agenouillant sur les degrés de l'autel , il entendit la voix grave
(i34) de rhomme de Dieu qui récitait l'office des morts. Le souvenir de sa jeunesse rappela sa piété; il répondit comme aurait fait le cortège des diacres et des sous-diacres. Quand la messe fut achevée , le prêtre prononça lesparoles d'adieu aumilieu de l'église vide de fidèles; puis^ s'adressant à l'officier y il lui dit :
V Jeune étranger, le pieux service que tu viens de me rendre a fait sortir mon âme du purgatoire; j'expiais^ depuis deux siècles, par cette nocturne pénitence , une faute commise contre la règle sévère de ce monastère ; depuis deux siècles^ j'attendais le secours d'un mortel pour achever le saint sacrifice; l'heure sonnait chaque nuit, et, depuis deux siècles , nul être humain ne s'était présenté ; seul tu es venu ; agenouillé près de l'autel du Dieu qui pardonne, tu as aidé mon ange gardien à détacher les liens qui enchaînaient encore mon âme , et l'empêchaient de remonter au céleste séjour. Que.ta piété soit récompensée ! Je puis te dire unechose , une seule: . demande-moi celle que tu désires savoir, je vais te répondre. »
Albert tressaillit; puis, reprenant courage (rhomme désire toujours connaître ce qu'il se-
( t35) rait heureux d'ignorer) : « Mon père , dit-il, apprenez-moi quel terme est fixé à ma vie. — Mon fils , répondit ' le prêtre d'une voix douce et triste , que m'as-tu demandé ! Tu le veux , apprends-le donc. Dans trois ans, à pareil jour , à l'heure où le soleil dardera son premier rayon sur la terre, ton âme rendra ton corps au néant. » Après ces mot» , le vieillard disparut sans bruit, et sans laisser aucune trace qui indiquât s'il était rentré dans la tombe , ou s'il était monté vers le ciel.
Albert sortit de l'église , le cœur rempli d'une sombre mélailcolie, car dorénavant les espérances de sa jeunesse devaient mourir aux bords d'un cercle étroit. Il suivit ses compagnons d'armes 5 il se montra dans les combats plus intrépide, peut-être, qu'il ne s'était jamais montré, mais sans cette bravoure téméraire qui fait mépriser la mort. Son cœur était rempli d'un dédain amer pour sa vie, dont le terme , fixé d'avance, et connu de lui , ne pouvait être ni approché ni reculé. La paix le ramena dans sa patrie : il revit cette Éléouore qu'il avait tant aimée aux jours d'une ignorance profonde et d'un vaste espoir. Le père de la jeune fille lui rappela qu'elle était
( i36) son amante; dle-méme roi:^it, et lui rappela qu'elle était sa fiancée ; la propre mère d'Albert, sa vieille mère , qui espérait réjouir ses yeux mourans par le spectacle du bonheur de son fils unique , lui rappela aussi les premiers amours et les premiers désirs de sa jeunesse. Il demeura indifférent à l'amitié d'un père , à l'amour d'une amante, à la tendresse d'une mère, l'œil fixé sur cette heure immobile vers laquelle il était chaque jour de plus en plus entraîné. Enfin , deux ans après la nuit fatale^ le désespoir dans le cœur, il se laissa conduire à l'église , et, devant l'autel , il jura à son Ëléonore une foi éternelle 5 il prononça en hésitant ce serment qu'il savait devoir être brisé par la mort avant la fin même de l'année.
Alors on crut , panni les hommes , que le bonheur devait habiter dans son cœur. Ce cœur était rempli d'amertume ! et pourtant Albert était arrivé^ par sa valeur , aux premiers grades militaires ; les richesses de sa bonne mère pétaient devenues les siennes ; il possédait la femme qu'il avait aimée avec passion : tout semblait s*être réuni pour sa félicité.
Ce qui comble de joie les époux vint encore
( »37 ) ajouter à son désespoir : Ëlëonore devint en-ceinte; il vit naître son fîls^ qu'il ne devait pas voir grandir; et alors il ne put supporter cebonheur nouveau, qui mettait le comble à son in-^ fortupe. Après avoir loi)g--temps supporté, sans en rien faire paraître , la douleur qui brisait son âme 9 il ne conserva pas plus long-temps cette trompeuse sécurké; sa mère s'aperçut la première de sa peine cachée; sa jeune épouse ne^ tarda pas à en être instruite; mais il sut , malgré leur touchantes sollicitations, conserver dans son cœur le secret terrible qui avait empoisonné le bonheur de sa vie.
Un mois lui restait encore pouraimer sa famille, et pour veiller à ses destins quand il serait éternellement séparé d'elle. Sa prudence prévoyante établit l'ordre dans sesafi^es; et, débarrassé des inquiétudes matérielles du monde, résigné à son sort, il attendit l'heure marquée avec une indifférence stoïque. L^ certitude de sa mort prochaine rendait la tranquillité à son âme, comme aurait fait un malheur long-temps redouté, et arrivé epfin.
Le mois s'écoula, le dernier soleil se coucha pour Albert : alors rassemblant toutes ses forces,
( '38) il appella sa mère et sa femme ,* il leur confia le secret fatal ; puis il se prépara à mourir.
Une large terrasse exposée àPOrient s'étendait devant sa maison : c'est là qu'il fit porter un lit de repos sur lequel il s'assit entre sa vieille mère, qui allait perdre son jeune fils , et sa faible épouse , à laquelle allait manquer un appui.
Que leurs adieux furent tristes t que celte dernière nuit leur semblait tour à tour longue ou courte, selon qu'ils étaient agités par la crainte ou par l'espérance !
Les yeux d'Albert virent monter et puis descendre dans les cieux le croissant pâle de la lune qu'il avait admirée trois ans auparavant, pendant cette nuit orageuse passée dans le couvent sVr les montagnes de Valence.
Cependant Thorizon s'enflamma des feux de l'aurore , le cbant des oiseaux , le cri argentin du coq annoncèrent au malheureux Albert la renaissance de la nature , et il allait mourir !
Son heure arriva .... Un rayon parti de l'orient sillonna le ciel , et sembla y tracer une route lumineuse et divine pour l'âme qui abandonnait la terre. Alors ses yeux se fermèrent fivec un mouvement convuîsif^ un léger frisson
( »39 ) parcourut lenteineiit ses membres refroidis ; le son des trompettes bruyantes se fit entendre , puis un murmure confus , et une boucbe sonore qui appela àbaute voix : Albert!. . . . Albert ! . . . .
Albert rouvrit les yeux; il était aumilieu d'une riante campagne éclairée de^ premiers feux du soleil levant^ couché encore auprès du foyer éteint du bivouac de la veille. Les trompettes de son régiment sonnaient l'air éclatant du réveil de Diane , et la voix amicale d'Alfred lui demandait avec intérêt : Albert , comment as-tu passé la nuit?
Le jeune officier se leva avec peine , encore tout fatigué des songes de la nuit; il pressa avec reconnaissance dans sa main glacée la main de son ami; mais son cœur demeura quelque temps rempli tout à la fois de joie et de tristesse ; car , s'il avait recouvré les espérances de la vie , il avait perdu , à son réveil , une épouse et un fils s^dorés.
M.Âbel QiTGo.
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