DERNIÈRE ASSEMBLÉE DES FRANCS-JUGES
Au milieu d'une des forêts de la Westphalie , dans une vaste clairière , s'élève un tribunal construit avec des troncs d'arbres ^ aux quatre coins , sont debout quatre hommes armés de haches ; en face , est placé un billot couvert d'un manteau noir y sur lequel on aperçoit une épée , et à la lueur de quelques torches attachées à des arbres , on voit se mouvoir, au loin , dans la fo - • rêt j des hommes enveloppés dans des manteaui:, qui se parlent, qui se font mutuellement des signes extraordinaires et qui se promènent dans une agitation tumultueuse.
Tout à coup sept hommes, enveloppés pareillement dans des manteaux et portant de hauts panaches sur la tête , montent sur le tribunal. La foule se rapproche et se presse sous les arbres qui forment la ceinture de la clairière ; les quatre hommes armés de haches font entendre le
cri sinistre de TVehem-Gericht ! Quelle heure est-il ? demande le chef des sept juges ; il est la première heure du jour , répondent les quatre bourreaux. Voilà qui est bien, reprend le grand maître en s'asseyant : et les quatre bourreaux s'écrient à haute toîx : Silence à la justice des comtes libres !
Le grand - maître se lève , et dit : Ce qu a établi Charlemagne^ Sigismond peut- il le détruire ? L'épée qu'il a reçue de ceux qui Tout précédé autrône, peut-il se dispenser de la transmettre à ses successeurs ? Ce n'est pas pour Sigismond^ plutôt que pour chacun des empereurs qui doivent régner après lui , que nous avons été créés par ceux qui ont fondé l'empire j Sigismond lï'a doncpas le droit de nous dissoudre. J'en conclus que nous devons en appeler de son arrêt aux futurs empereurs, et que nous devoiijs subsister jusqu'à ce que nous ayons reconnu par*nous-mêmes que nous sommes devenus inutiles , par un amendement véritable dans la conduite de ceux qui obéisjsent et de ceux qui régnent.
Le discours du grand-maitre est accueilli par un murmure d'approbation; le cri de : Tribunal
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secret! Tribunal secret! se fait entendre de toutes parts y seulement les juges tressaillirent , car il leur sembla qu'au milieu des cris de la foule , et qu'à travers le bruit du Tcnt , une voix avait prononcé le cri fameux des partisans du pouvoir impérial : Tribunal défendu !
Le grand-maitre se lève une seconde fois , et dit : Malheur à nous si la haine ou l'amitié ont quelque influence sur nos décisions ! que le sang de l'innocent retombe sur notre tête aussi bien que l'impunité du coupable. Je cite devant vous, comme coupable de trahison^ le chevalier Éberhard de Wolfenbuttel. Les quatre hommes armés de haches , placés aux quatre coins du tribunal , répétèrent trois fois à haute voix : Éberhard de WolfenbutteL
Ici divers discours s'élevèrent entre les six autres chevaliers francs-juges. « Il y a décision de l'empereur. Qui osera se charger de l'exécution de là sentence de mort? Malheur"à ceux qui l'auront prononcée ! D'ailleurs , il n'est pas certain que nous ne servions pas ici des vengeances particulières. »
«Il n'y a point ici de vengeances particulières» , reprit le grand-maitre. « La loi parle. Éberhard
( «55) mérite la mort : j'ai envoyé des chéyaliers pour le saisir dans son château. H sera convaincu par ses paroles et mis à mort par nos épées.
Pour la seconde fois , les quatre hommes armés de haches s'écrièrent à haute voix : Eberhard de Wolfenbuttel , et la foule répondit par* les clameurs : Respect aux francs - juges ! exécution à la justice des comtes libres !
En ce moment , à l'extrémité de la clairière, parut un chevalier attaché sur son cheval , et conduit par quatre hommes d'armes qui marchaient Tépéè nue à la main.
Deux chevaliers s'avancèrent , et reçurent à voix basse le mot d'ordre que leur transmirent les gardiens du prisonnier; et ceux-ci, s'arrêtant à quelque distance du tribunal , s'écrièrent : Voici Eberhard de Wolfenbuttel.
La nuit était sombre : des nuages épais passaient rapidement sur la lune ^ les torches attachées aux arbres ne. jetaient qu'une faible lueur. La plupartdes chevaliers, épouvantés des ordres de l'empereur, craignaient également de reconnaître ceux qui les entouraient et d'en être reconnus.
^Es-tu Eberhard de Wolfenbuttel? de-
( i56) manda le grand maître au prisonnier. — Je le suis , répondit une voix que tous les chevaliers présens reconnurent pour celle d'Éberhard. On remarqua seulement que le chevalier qui était monté à cheval laissait tomber sa tête sur sa poitrine : quelques-uns crurent entendre un gémissement étouSé-, mais tous étaient attentifs au discours du grand-mattre , et la forêt commençait à être agitée par une tempête prochaine.
— Ëberhard , dit le grand-maître , tu es accusé de trahison ; qu'as- tu à dire pour ta défense?
— La trahison , répondit Ëberhard , est celle de celui qui n'a pas craint d'envoyer son fils dans mon château , sous prétexte d'hospitalité , pour s'emparer de ma personne et .pour me conduire devant ce tribunal de sang.
— Il n'y a point de trahison avec les traîtres , reprit le grand-maître.
— Je le pense ainsi y répondit Ëberhard.
— - Tu es accusé de trahison , reprit le grandmaître y qu'as-tu à dire pour ta défense ?
— Comtes libres , soyez juges entre lui et moi , repartit Ëberhard. Un des fils du grandmaître avait déshonoré la sœur de mon ami ^ et
. ( i57 ) pour se soustraire à sa vengeance , il s'était fait moine. Malgré la sainteté de son habit , mon ami osa le tuer. D'après vos lois il méritait la mort. Je fus choisi par le ^and-maître pour Tasassiner. Je préférai mon ami à mon serment } je lui déclarai les mots secrets de passage, et je l'aidai à traverser le B.hin. De quoi suis - je coupable ?
— D'un crime qui mérite la mort^ répondirent tous les franc - juges.
— Quoi! dit Éberhard ,^il n'y a donc point distinction de motifs ^'quiconque dévoile les secrets de l'ordre doit périr ?
^* C'est toi qui l'a dit , répondit le grandmaitre.
— Mais s'il était prisonnier dans le château de son ennemi , s'il était menacé des tortures et s'il était approché des beasiers ardens ?
-^ S'il déclare le mot de l'ordre j il doit périr , reprit le grand-maître.
— Eh bien , c'est vous qui l'avez dit , s'écria Éberhard , que le sang qui va être répandu retombe sur votre tête !
En ce moment les quatre hommes d'armes firent avancer le cheval du chevalier jusqu'au-
(i58) près du fatal billot ; l'épée à la main , ils le forcèrent de mettre pied à terre ; Tinfortuné gémissait sourdement, et ses sanglots étouffes contrastaient avec la fierté de son langage.
..» Qui se chargera de l'exécution ? demanda le grand-maître. — Mais les ordres de l'empereur étaient si précis que personne ne se présenta. — Ce sera donc moi, repcit le grandmaître , et il descendit du tribunal.
Il s'avança suivi des quatre, bourreaux. Arrivé près des quatre hommes d'armes , il leur demanda : Où est mon fils ? Ils répondirent : Il n'est pas loin. Puis ib s'éloignèrent et se perdirent dans la foule.
— Enfin tu vas mourir , Eberhard , dit le vieillard au prisonnier avec une joie féroce ; un gémissemetit étouffé fut toute sa réponse. A genoux y lâche , reprit le grand -maître -, et comme le prisonuier tardait^ les bourreaux le forcèrent à s'agenouiller^ et saisissant sa che* velure lui tinreiit la tête baissée sur le billot.
Le vieillard frappa. Il se fit un grand silence } puis, levant son épée , il s'écria d'une voix triomphante : Il est mort ! Qui est-ce qui est mort ? répondit une voix que tous les assistans
( i59) reconnurent avec effroi pour celle d'Éberhard.
On apporte des torches , on examine le cadavre; un bâillon lui fermait la bouche , et le grand-maître reconnaît avec horreur son propre fils.
U se relève. Allumez des flambeaux , parcourez la forêt ; chevaliers , aidez-moi à recon^ naître le traître qui est caché parmi vous ! Une Toix se fait entendre : Malheur à ceux qui ont transgressé les ordres de l'empereur j Soudain les torches s'éteignent ; il se fait un profond silence , et l'assemblée entière s'éloigne comme si elle avait été dispersée par un prodige.
M. Eugène Hugo.
( i6o) UNE SCÈNE DE GUILLAUME TELL *.
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