LE MINSTREL
ou LES PROGRÈS DU G^NIE *.
Premier chant» traduit par M. le Ticomte de Châteatibriaad.
« Ah! qui peut dire combien il est difficile de gravir le sommet où brille au loin le temple de la Gloire ! Qui peut dire combien de génies sublimes ont senti l'influence d'un astre funeste ! Repoussés par le« outrages de l'orgueil et par
* L'empressement avec lequel on recherche anjourd*hm les ouvrages de plusieurs poètes étrangers nous encourage à faire connaître une production charmante du (ft>cteur Beattie, poète écossais , qui a soutenu avec honneur , dans le dernier siècle , une littérature que les Pope , les Addisson , les Steele avaient élevée à un haut degré de gloire : le sujet en est simple et ex> trémement touchant : c'est la peinture des effets de la muse sur un jeune berger qui ignore le génie dont il est tourmenté. TL nous suffira sans doute de dire , pour ezdter l'intérêt de nos lecteurs , que le Minsfrel de Beattie avait paru an premier de nos écrivains assez digne d'attention pour occuper une place dans une sorte de cours de littérature anglaise que l'auteur du Genie^du Christianisme vm\ commencé , et dont il publia quelques fragmens en z8oa.
Le Minstrel de Beattie est écrit en stances rimées comme les
( «93 ) les dédains de Tenvie , arrêtes par l'iosurmoii* table barrière de l'indigence, ils ont langai quelque temps dans les obscurs sentiers de la yie y puis ils ont disparu dans la tombe , inconnus et sans être pleures.
Et cependant les langueurs d'une tie sans gloire ne sont pas également accablantes p^nr tous I Galui qui ne prêta jamais l'oreille à la voix de la louai^ , ne se plaindra point du silence de l'oubli* n en est qui, sourds au cri de l'ambition, frémiraient d*entendre la trompette de la renommée. Heureux de n'avoir en partage que la santé, l'aisance et la paix, il ne portait pas plus
vieilles ballades écossaises , ce qui ajoute encore à sa singularité. On voit , dans le premier chant , le héros du poëme ( le jeune Edwin) s*asseoir tantôt au bord des mers pendant la tempête, tantôt quittant les jeux des compagnons de son âge,pour écouter le son loiâtaiu des musettes.
On jugera que le fonds de ce sujet n'est guère susceptible d'analyse ; aussi l'illustre critique avait pensé que , pour faire connaître l'ouvrage , il fallait le traduire : il commença en effet une traduction du premier ehant , de laquelle on peut dire ce que disait M. de Fontanes an sujet des Martyrs : Le besoin de la rime ne s'y fait jamais sentir. Cest cette version qui nous a donné le désir de traduire le second chant, qui nous parait d'aiSeurs renfermer des beautés d'un ordre très-élevé , telles que celles qui ont inspiré les Méditations de M, de Lamartine,
Maut . ses dësurs ,. celui dont la simple histoire est retracée dans des Vers sans art. . •
Si je yoùlais invoquer une muse ftaVânte^ mes doctes accords diraient iciqUeUe fut la 4estinée du Bcurdc dans'les jours du ^eux temps ; je le •peindrais portant un*côeur' oontetit aous de simples halîits : bnr verrait ses èheveux flottans et sa • barbe bla&chicr; sa harpe modeste , seule compagne de son chemin', répondant aux soupirs des brises , serait suspendue à ses épaules voûtées^ le vieillard, en marchant, chanterait à demi-voix quelque refrain joyeux.
Mais un pauvre troubadour inspire au/our-
Le jeune Edwin, en errant dans le détert, entend un jour une voix grare qui s'élère du fond d'une vallée^ c'est celle d'un vieux solitaire qui, après avoir connu les illusions du monde, s'est enseveli dans cette retraite pour y recueillir son âme et chanter les merveilles du Créateur. Le jeune Edwin écoute les leçons de l'ermite; et c'est ainsi que lui est révélé le «ecret i]« son génie*
. On voit combien cette idée est heureuse ; si malgré l'intérêt qu'elle semble devoir offrir » le second chant parait inférieur a celui qui le précède , on ne devra en accuser que la faiblesse de nos moyens, et la témérité que nous avons eue de continuer le travail du premier traducteur , que nous p^oBs la liberté de reproduire ici.
d'hui mes vers. Ne vou» étonnez point , mortels superbes , si je lui consacre mçs accens. Les Muses méprisent le sourire insultant de la fortune, et tie fléchissent point le genou devant l'idole des«grandeui^
Si les montages du Potose brillent de Téclat dtt diamant et de l'or^ si les montagnes de l'Ecosse s'élèvent froides et stériles : dans le sein des premières germent la cupidité et la corruption ; paisibles sont les Tallées des secondes , et purs les cièux qui tes éclairent.
Dans les siècles gothiques ( comme les vieilles ballades le racontent]^ vivait autrefois un berger. Ses ancêtres avaient peut-être habité une terre aimée des Muses , les grottes de la Sicile ou les vallées de l'Arcadie } mais lui , il était né dans les contrées du Nord, chez une nation fameuse par ses chansons et par la beauté de ses vierges^ nation fière, quoique modeste ^ innocente , quoi* que libre 5 patiente dans le travail , ferme dans les périls , inébranlable dans sa foi^ invincible sous les armes.
Ce berger paissait son petit troupeau sur les montagnes d'Ecosse ; jamais il ne mania la faux ou guida la charrue. Un cœur honnête ^tait tout
son trésor. Il buvait l'eau du rocher^ ses brebis fournissaient le lait à ses repas , et lui prêtaient leurs molles toisons pour le défendre des injures de l'hiver; il suivait leurs pas errans partout où elles voulaient s'égarer.
Du travail naît la santé, de la santé la paix , source de toute joie. Il n'enviait point les rois ; il ne pensait point à eux ; il n'était point troublé par ces désirs que trompe la fortune, qu'éteint la jouissance. Un père vertueux y une mère pudiqpie , suffisaient au besoin de son cœur : il n'aimait qu'eux , et il les aimait depuis son enfance
Il était toute la postérité du couple innocent.
Aucun oracle ne l'avait annoncé au monde -, aucun prodige n'éclata sur son berceau. Vous devinez toutes les circonstances delanaissance.d'£dwin : les transports du père et les soins maternels ; les prières offertes par la matrone , pour le bonheur, l'esprit et la vertu de l'enfant , et tout un long jour d'été passé dans le repos et la joie.
Ëdwin n'était pas un enfant vulgaire. Son œil , semblait souvent chargé d'une grave pensée j il dédaignait les hochets de son âge , hors un petit chalumeau grossièrement façonné^ il était sen-
( 197 ) sible, quoique sauvage^ et gardait le silence quand il était. content; il se montrait tour à tour plein de joie ou de tristesse , sans qu'on en devinât la cause. Les voisins tressaillaient et soupiraient à sa vue j et cependant le bénissaient. Aux uns il semblait d'une intelligence merevilleuse , aux autres il paraissait insensé.
Mais pourquoi dirais-je les jeux «de son enfance ? Il ne se mêlait point à la foule bruyante de ses jeunes compagnons ; il aimait à s'enfoncer dans la forêt , ou à s'égarer sur le sommet solitaire de la montagne. Souvent les détours d'un ruisseau sauvage conduisaient ses pas à des bocages ignorés .... I Tantôt il descend au fond des précipices , du sommet desquels se penchent de vieux pins ; tantôt il gravit àes cimes escarpées , oh le torrent brille- dd rochers en rochers , où les eaux, lès forêts, les vents forment un concert immense que l'écho grossit et porte jusqu'aux cieux
Quand l'aube commence à blanchir les airs , Edwin , assis au sommet de la colline , contemple au loin les nuages de pourpre , l'océan d'azur, les montagnes grisâtres , le lac qui brille faiblement parmi les bruyères vaporeuses , etla
( Ï98) longue yallée étendue vers l'occident, où le jour lutte encore avec les ombres
Quelquefois , pendant les brouillards de Faatomne , vous le verriez escalader le spmmet des monts. O plaisir effrayant! Debout sur la pointe d'un roc , comme un matelot sauvé du naufrage sur une c6te déserte , il aime à voir les vapeurs se rouler en vagues énormes , s'allonger sur les horizons ^ là , se creuser en golfe , ici s'iirrondir autour des montagnes. Du. fond du gouffre f au-dessous de lui , la voix de la bergère et le bêlement fies troupeaux remontent jusqu'à son oreille , à travers la brume épaisse.
Cet étrange enfant aimait d'un amour égal les scènes agréables et les scènes terribles. Il trouvait autant de délices dans les oi^lTeaet les tempêtes, que dans le rayon, du midi, lorsqu'il brille sur l'Océan calmé. Ce penchant à la tristesse l'intéressait aux mialheu^s des hommes. Si quelquefois un soupir s'échappait de son cœur , si une larme de pitié coulait le Long de ses joues , il ne cherchait point à retenir un soupir si tendre, fine larme si douce.
« Bois sauvages , qu'est devenu voti e verdure? f (C'est ainsi que la Muse intexprète ses jeunes
( »99 ) B pensées ). Vallons , où sont vos fleurs et vos » parfums , naguère si délicieux aux heures » brûlantes du yçnucl Pourquoi les oiseaux y qui » apportaient l'harmonie à vos bocages , ont-ils » abandonné leur demeures ?. Lé vent siffle trisr » tement dans les herbes jaunies., et chasse
» devant lui les feuilles séchées ^
» Tout passe ainsi sur la terre ! Ainsi fleurit
)> et se fane l'homiiie majestueux
» Portés sur l'aile rapide et silencieuse du » temps , la vieillesse et l'hiver ont bientôt flétri n les fleurs et nos jeunes années.
» £h bien! déplorez vos destinées , vous dont » les grossières espérances rampent dans cet » obscur séjour! Mais l'âme sublime qui porte » ses regards au-delà du tombeau sourit aux D misères humainies , et s'étonne de vos larmes. » Le printemps ne viendra- t-il plus ranimer ces » scènes décolorées ! le soleil a-t-il trouvé une » couche éternelle dans la vague de l'occident! » Non^ l>ient6t l'orient s'enflammera de nour 7t veaux feux 5 bientôt le printemps rendra 1^. » verdure et l'harmonie aux bocages.
» Et je resterais abandonné dans la pous* » sière , quand une Providence bienfaisante » fera revivre les fleurs ! quoi ! la voix de la na- » ture, à l'homme seul injuste , le condamne- » rait à périr, lorsqu'elle lui commande d'espé*
» rer ! Loin de moi ces pensées ! Il
)) viendra l'immortel printemps des cieux ! la )) mâle beauté de l'homme fleurira de nou- » veau »
C'était de son père religieux qu'Ëdwin avait
appris ces vérités sublimes, » Mais voilà
le romanesque enfant qui sort de l'asile où il s'était mis à couvert des tièdes ondées du midi. Elle est passée la plme de l'orage , maintenant l'air est frais et parfumé. Dans l'orient obscur y déployant une arche immense , l'Iris brille au soleil couchant. Jeune insensé qui crois pouvoir saisir le glorieux météore ! combien vaine est la course que ton ardeur a commencée! La brillante apparition s'éloigne à mesure que tu la poursuis. Ah ! puisses-tu savoir qu'il en est ainsi dans la jeunesse , lorsque nous poursuivons les chimères de la vie ! Que cet emblème d'une espérance trompée serve un jour à modérer tes passions , et à te consoler quand tes vœux seront
déçus. Mais pourquoi une triste prévoyailce alarmerait- elle ton cœur? Périsse cette vaine sagesse qui étouffe les jeunes désirs ! Poursuis , aimable enfant , poursuis ton radieux fantôme ^ liyre-toi aux illusions et -à l'espérance^ trop t6t y hélas! l'espérance et les illusions s'éyanouiront elles-mêmes.
Quand la cloche du soir y balancée dans les airs y chargeait de ses gémissemens la brise solitaire , le jeune Ëdwin, marchant avec lenteur , et prêtant une oreille attentive, se plongeait dans le fond des vallées ^ tout autour de lui il croyait voir errer des convois funèbres , de pâles ombres , des fantômes traînant des chaînes ou de longs voiles : mais bievt^t ces bruits de la mort se perdaient dans le cri lugubre du hibou , ou dans les murmures du vent des nuits qui ébranlait par intervalles les vieux dômes d'une église.
Si la lune rougeâtre se penchait à son couchant sur la mer mélancolique et sombre j £dwin allait chercher les bards de ces sources inconnues eu s'assemblaient sur des bruyères les magiciens des temps passés.. Là , souvent le sommeil venait le surprendre, «t lui apportait ses^
Hélas ! caché dans des retraites ignorées , le pauyre Edwin n'a jamais connu votre art. Quand les pluies de l'hiver et les neiges entassées ont fermé la porte de la cahane , seulement alors il entend quelques trouhadours voyageurs chanter
les faits de la chevalerie ou redire cette
hallade (tes deux enfans abandonnés dans le bois. En versant des pleurs sur l'attendrissante histoire , Edwi^ admire les prodiges de la Muse. Quand la tempête a cessé de rugir, il parcourt l'uniforme désert des neiges ; il contemple les nuages qui se balancent comme de gros vais seaux sur les vagues de l'Océan, et cinglent vers l'horizon bleuâtre. Parmi ces décorations changeantes et toujours nouvelles , Edwin découvre des fleuves, des gouffres, des rochers gigantesques entassés sur d'autres rochers , et des tours penchées sur des tours.
Alors, descendant au rivage , le jeune enthousiaste marche le long des grèves en écoutant , avec un plaisir mêlé de terreur , le mugissement des vagues roulantes. . . C'est ainsi que, pendant l'été , lorsque les nue* de l'orage allongent leur colonne ténébreuse sur le sommet des collines , Edwin se hâte de quitter la demeure de
rhomme. C'est ainsi qu'il s'enfonce dans la solitude pour jouir des premiers feux de l'éclair et des premiers bruits du tonnerre^ sous la youte retentissante des cieux.
Qpand la jeunesse du village danse au son du chalumeau, Edwin, assis à Fécart, se plaît à rêver au bruit de la musique. Oh ! comme alors tous les jeux bruyans semblent yains et tumultueux à son âme! Gélestç mélancolie, que sont près de toi les profanes plaisirs vulgaires ? . . •
Est-il un cœur que lamusîque né peut toucher? Ah! que ce cœur doit être insensible et farouche! Estril un cœur qui ne sentit jamais ces transports mystérieux y enfans de la solitude et de la rêverie? Qu'il ae s'adresse point aux Muses ; les Muses repoussent &es vœux .... Tel né fut point Edwin. Le chafit fut son premier amour ; souvent la harpe de la montagne soupira sous sa main aventureuse, et la flûte plaintive gémit suspendue à. son soufiOie. Sa muse, encore enfant ,^ ignorait l'art du poète , fruit du travail et du temps. Edwiu atteignit^ourtant cette perfection si rare , ainsi que mes vers le diront quelque jour »