‹ Tablettes romantiques: recueilChapitre 43 sur 67 · CHANT II · texte numérisé non relu

CHANT II

jDocile à la voix austère de la Vérité , je dois , sans différer, saisir ma Ijre gothique dWe main plus grave, et lui donner d'autres accords. J'abandonne pour jamais c^s sentiers de fleurs où les jours de l'enfance s'écoulent au sein des chants et des jeux , où tous les visages respirent

* En oontinnant cette tradactioa , nous n'svons pu nons empêcher d'imiter Texemple de M. de Chftteanbriand , qui jngea convenable de retrancher du premier chant des traits que la délicatesse de notre langue ne pourrait supporter , et qui se reproduisent plus fréquemment dans le second chant , où les réflexions du Solitaire , en retraçant aux yeux du jeune Edwia iC tableau des grandeurs et des misères de la rie , prennent toujours la forme du sentiment et de l'image. Nous avons faî^ lOutefois 4es retranchemens avec quelque défiance , dans la crainte d'interrompre la marche de la narration > ou d'affaiblir la couleur originale du texte. Heureux si, en servant les intérêts du goût, nous sommes restés fidèles à cette loi que tous les traducteurs devraient s'imposer , et qui consiste à compter

( ao7 ) la ]o\e «et l'innocence, où chaque site est roman? tique , où chaque voix est harmonieuse et douce^ libre et sans art comme le chant du jeune Minsr trel

Mais déjà le duyet de l'adolescence couvre les joues de mon Ëdwin ; sa voix plus mâle donne une sorte de dignité à sa jeunesse ; ses courses s'étendent plu^.au loin ^ il visite des lieux pln$ reculés et plus sauvages.

Un soir , entraîné par le charme insouciant de ses poétiques rêteries, le hasard le conduisit sur une hauteur que ses pieds n'avaient pas encore gravie : au-dessous était une vallée , solitude profonde. Ravi de la beauté du site , il y descend. Des rochers , sillonnés par la foudre et revêtus de lierre , y sont entassés comme par magie , et défendent ce lieu sauvage des vents du nord et du levant. Vers le midi , s'élève sans

plutôt les beautés que les défaut» d'un Uvre. « J'aime mieux , a dit rillustre écrivaioque nous avons déjà cité^ agrandis^rhomme que de le rapetisser à ses yeux : on s'instruit mieux par l'admiration que par le dégoût. D'ailleurs , c'est dans la belle ordonnance des cieux que l'on sent la Divinité, et non pas dans ijaelques irrégularités de la nature.

J. B. Aug. Soucie.

efforts une colline dont les bois prolongés rendent un éternel murmure ; un ruisseau tombe en cascade du coté du couchant. A travers les embrasures des rochers, l'oeil aperçoit au loin des coteaux bleuâtres et des eaux argentées réfléchissant les feux de l'horizon. Le long de l'étroite vallée , verdit Une prairie oii folâtre le daim agile } on y voit çà et là quelques arbres isolés, un tertre- Couvert de mousse , un roc couronné de chèvrefeuilles. Nul broit ne trouble le calme profond de ces moAtagnes , si ce n'est quelque fragment de pierre qui se détache d'imc roche escarpée, ou les cris de Faigle effrayé qui prend son vol vers les cienx.

Dans un réduit cultivé dont la surface fleurie s'étend vers le midi , la rose entr'ouvre son calice vermeil , et mêle ses parfums aux végétaux utiles qui croissent sur le sol abondant. Enivré par la douce harmonie des soupirs de la brise e^ du nturmure des eaux , l'âme d'Edwin est en proie à des visions romanesques ; il n'a point remarqué le déclin du soleil qui l'éclairé à peine de ses derniers rayons 5 il n'a point entendu les tintemens de la cloche du soir; tout à coup son oreille est doucement frappée par ces mots :

« Salut, scjènes imposantes qui calmez les

» cœursagités et invitez l'homme fatigué à goû-

» ter le repos ! Vous savez réprimer le trouble

» des passions 5 l'innocence peut vous visiter

» sans «ivpir d'ennemis à craindre , et le mallieu-

» reux y croit entendre des paroles consolantes.

» O solitude , celui qui te dédaigne pour sacri-

» fier aux richesses ou à l'ambition, ne con-

» naîtra jamais la source du véritable bonheur !

)i Homme vain! ferais- tu consister la grandeur

» dans le luxe des habits ? Le papillon se rit de

» ton .orgueil. La cherches -tu dans cette foule de

» flatteurs , de faux amis qui s'attachent à ta for-

» tune ? . . . Ce recours ne fait que trahir ta

» faiblesse. La trouveras-tu plutôt dans la pos-

» session de ces riches palais où brillent l'or et

» les métaux précieux ? Songe que le brigand

» des forêts te les envie et que la foudre les me-

» nace. La gloire elle-même n'est qu'une illu-

» sion^ le carnage qui marque le chemin des

)) conquêtes est sillonné de sang humain, et le

triomphateur est vaincu par un ver !

» Celui-là seul est véritablement grand qui

» place la vertu au-dessus de tout, qui résigne

» ses craintes et ses espérances à la volonté du

» ciel, qui ne se sent point ëbranlé par les » coups les plus cruels de l'adversité. » Tels étaient les nobles accens qui semblaient sortis du sein des rochers.

Mais déjà brille l'étpile du soir, et la lune entr'ouvrant par, degré le nuage argenté , blanchît le flanc grisâtre de la montagne. Bientôt la voix solennelle se fait entendre de nouveau. Saisi d'étonnement^ Edwin s'arrête pour écouter.

»^ Adieu, méprisables hochets de la vanité; )) vou$ que le sage doit repousser, adieu pour )) jamais ! Vous ne pouvez éblouir que la raee » efféminée des hommes légers et frivoles; » étrangers au bonheur que donnent la liberté )) et la vérité, et fascinés par l'éclat de leurs » fers , ils baisent sans pudeur la chaîne qui les » accable.

)) Gon^me eux , jadiç livré au joug de l'ambi-

)) tioh, je cherchai la gloire dans les sentiers du

» vice. J'ai flatté, j'ai faussement soui'i pour

» tromper et pour amasser de For ; mais c'était

» moi-même , hélas ! que je trahissais et que

» j'appauvrissais. Ainsi la vipère croit ronger

» le fer qui la blesse. Aujourd'hui, jeneson^e

») plus qu'avec remords à ces années d'ayilissev 1» ment et de. trouble. . .

» Les dégoûts , les désirs imnaodérés , les » soins ombrageux ont disparu. Désormais le^ » espérance^ de la terre ne disputeront plus au » ciel ce cœur ^liabite enfin une douce séré- » nité. Si je ne possède point detrésors entassés, Y> si mon nom ne doit point retentir dans les » âges futurs , j'en suis plus à l'abri des retours » de la fprtuue , et ji^ nourris danç mon sein , » avec plus de loisir , cette ardente piété dont » les ravissemens sont bien au-dessus d'unie » haute renommée.

)) Le terme et la récompense du travail, c'est » le repos. Toutes mes prières sont pour la paix » et pour la vertu. Quel homme, revêtu de » puissance et de gloire , entouré de pompe et >) de grandeur , a moins senti pour cela le poids » de l'adversité? Que servent les hautes leçons » qui nouç viennent '^de Rome et de la Grèce , et » ces chants inspirés , et ces accords sublimes , )> et la pourpre tyrienne, et les richesses d'O- » phir , lorsque l'âme est tourmentée d'envie et )) déchirée de remords ?

)) Quel'ofgueilleux se fasse érigerun tombea\i

» de marbre dans la nef d'une vaste basilique » ou la terreur s'accroît de l'épaisseur des om- )) bres ! qu'il charge ce monument de trophées » menteurs et d'écussons fastueux ! Ponr moi , » je ne demande qu'une tombe de gazon , ële- » vée sur le penchant de la colline et semée de » "violettes j que les eaux d'une fontaine l'en- » tourent , et que les rayons du couchant en )) éclairent la verdure flottante.

» Que 1 e pâtre vienne s'y reposer quelquefois» )> Au premier matin de mai , à l'heure ou le pi- » p^au du berger charme les échos du bocage , » que la bergère au cœur joyeux vienne y parer » de fleurs ses cheveux sans liens -, et quand » viendra le soir , que la troupe des villageois » ne craigne point de s'y livrer à de folâtres » jeux et ne redoute aucune apparition funeste !

» Aujourd'hui , bien que je porte encore les » cicatrices de Fenvie , de la haine et du mépris , )) je ne fais point à l'humanité u ne guerre injuste ^ » un fiel impur n'empoisonne pas mon cœur :

» je pleure sur l'homme criminel, sur la vertu » tombée. Homme , orgueil de la création, en- I) fant chéri du ciel, doué de ses dons les plus » divins! pourquoi la vérité et la joie sont-elles

d bannies de ta demeure ? pourquoi donc estï> elle souillée de larmes et d^ sang?

» De quelle splendeur brille la voûte du firï) marnent ! quelle majesté accompagne la reine » des nuits ! une harmonie parfaite règne dans » toute la naçure; maii^ dans le monde moral , » quel jefiroyable chaos ! que d'être& informes , » tristes et dégradés ! Ob! quand luira-t-il à me6 » yeux, le matin de ce jour qui doit dissiper ces » images horribles, .et porter la lumière au sein » -de ces ténèbres !

» O toi dont le sourire créateur fit éclore du » néant , et le^ cicu's: dai^s toute leur pompe.^ » et la, lumière et la vie, tandis que l'esprit de )> ténèbres , enchaîné, au fond de l'abîme , rugit » de* ne pouvoir se dérober à ton regard ! jette » un ^œil de pitié sur cette terre de douleur t y> place des bornes à l'ambition qui dévore tout ! » ramène les cœurs farouches àrla compassion^ » fortifie l'âme ,qui s'égare, et montre-lui la » route qu'elle doit suivre ! »

La voix se tut* Edwin souleva sa paupière humide de larmes , car les accent de la tristesse avaient troubJjé son cœur ; « Si telle est la vie ^ » s'écria- t-il, si l'homme n'y agit que pour trom-

» per l'homme , si Ton ose y pervertir ainsi les » dons du ciel et l'instinct de la nature , si les » honneurs, les richesses, les 1)eaUK-arts et » tous ces hiens que l'ambitieux poursuit et que )) le savant admire, ne servent qu-à éteindre le )) feu sacré de l'âme , 6 pauvreté , que je te rends » grâce! )> Il dit, 0t s'éloigne aussitôt 5 le sage, absorbé dans sa pieuse oraison , ne l'entendit pas.

Pour se distraire de? sombres pensées qui s'élèvent en lui , Edw^in s'abandonne au diarme que produisent les scènes du soir. Aucun nuage n'obscurcit la voûte étoilée , les rayons de la lune blanchissent le front. des coteaux, son âme n'est attristée d'aucun son discordant , lès soupirs de I4 brise dans le ftmillage et le murmure des eaux forment dans Fair une douce harmonie.

Mais , de jour en jour , Edwin sent redoubler ses ennuis. La voix du solitaire semble encore releutir à son oreille 5 il n'ose douter de la vérité de ses paroles , car le sage parait craindre le ciel et chérir les hommes : on ne ment point d'ailleurs, ià oiil'on ne croit pas être entendu. « Se V peut-il pourtant, disait-il, que l'honmiÇvde-

D vienne si farouche ! Je ne veuic plus consu-' » mer ma vie en de vagues conjectures : cher- » chons la retraite du solitaire > il éclaircira mes » doutes y il les dissipera peut-être. »

Un jour , Edwin se mit en marche au lever de l'aube; il se bâte , il franchit plus d'une montagne, plus d'une vallée ;' il arrive et il aperçoit le solitaire assis sur une pierre couverte de mousse. Son humble cabane est tapissée de fleurs; une harpe est placée près de lui; un cerf agQe a quitté le pâturage à la voix de l'ermite ; il se couche à se$ pieds , el lèche une main flétrie qui enlace dans ses ramures une guirlande de chèvrefeuille.

L'homme aux cheveux blancs se lève et voit s'approcher le jeun$( pèlerin > l'innocence brille sur s^s joues ; une retenue modeste et la crainte d'être importun lui font baisser les yeux. « Qui » es-tu, aimable étranger? d'où viens*tu ? quel » motif a guidé tes pas dans ce vallon solitaire?

» — ^ Je suis le fils d'un berger, répond Ed- » vcriu , et mon habitation est loin d'ici; écoute » ma simple histoire. Ne crains point que je » t'abuse par un mensonge !

» L'autre soir ; entraîné par le charme de la

( 2i6) » nature, j'arrivai daus ce lieu sauvage, el » m'appuyaut contre ce chêne aux bras immea- )) ses , j entendis ta voix imposante retentissant » parmi les rochers. C'était elle , j'en reconnais » aujourd'hui les sons. • . • . Tu pleurais sur » l'homme criminel , sur 1^ vertu tombée , tu » semblais percé de l'aiguillon du remords , tu )) paraissais gémir ^}ir tes premiers jours passés )) dans de coupables erreurs , où perdus dans le

» trouble et la dissipation Pis-moi :

» dans ce monde où l'âme sWvre à de nobles » connaissances qui doivent Pélever, où à la » fortune prodigua de . ses dons , un cœur » généreux peut-il se laisser dominer par l'é-

)) goïsme? Cette gloire qu'engeadrent les

» beaux - arts 4i-t-eUe donc une. source impure » comme l'artifice du fourbe , les écarts de » l'homme insensé , les complots d'tm fvrieux , » le venin des coulmvres et la rage des tigre s?. . . . » Ou bien l'amour est-il un attribut divin de » l'homme ?

))< Enseigne-moi ; je t'en prie , à comprendre » ce mystère, siaon, désavoue tes propres » plaintes et redonne à mon cœur le csdme et la » sérénité dont il jouissait. A\ant ce temps y

» j'admirais dans rarrangement de la nature la » bonté sans art, la sagesse sans bornes, la » grâce et la grandeur unies à la prévoyance. » Faiff renaître pour moi ces jours tranquilles » où j'étais satisfait de tout , et pltis encore de » "mes semblables ; où mon imagination , pla- » nant sur les merveilles de la création , n'avait I) point à> craindre les entraves du doute et de » la méfiance. »

— « Mon fils, reprit le sage, veux-tu retourner » aux riantes illusions d'une jeunesse ardente et » romanesque , laisse-moi dans ce désert , et » détourne ton orfeille de la vérité! jcarsidéîà » mes accens t'ont fait verser des larmes d'indi- » gnation et de pitié, où trouv€rai-je, hélas! » un baume pour tes angoisses , si je te montre » la folie humaine dans toute son étendue ?

» Conserve plutôt l'ignorance, puisque le savoir » doit te livrer aux douleurs ! .... Ne me quitte » pas toutefois : je calmerai cette inquiétude » qui pourrait étoufièr , dans ton jeune cœur le » germe de la vertu; et moi^ je trouverai quelyt que soulagement dans tes discours, alors » qu'une sombre mélancolie viendra s'emparer » de moi (car la solitude ; quoique libre de

( 2i8 ) j> soins et de remords, a souvent des heures » amères) ; reviens donc plus d'une fois sous ce » berceau de verdure , tu pourras y trouver le » savoir et la prudence , et si je puis .donner » quelque perfection à ton âme , je n'am-ai pas » vécu en vain. »

Et voici que la Muse de l'histoire déroule ses pages à l'avide curiosité d'Edwin. Mais , hélas ! les secrets qu'elle lui découvre charment peu son imagination et ne séduisent pas son cœur. Ici des conquérans étanchent leur soif de gloire dans des flots de sang , et plantent leurs étendards sur des plaines ravagées par la flamme y là, s'exhale en vains soupirs le désespoir du patriote qui suivit les inspirations de la vertu , et qui bientôt, abandonné^ reste seul à gémir sur les cendres délaissées de ceux qui lui furent chjers.

» Quel mortel osera, s'écria Edwin , s'enga- A ger dans les voies glissantes de l'ambition j » quand des abîmes sans fond s'ouvrent par- )) tout à ses côtés? Exposera- t-il sa vie ou sa w liberté pour acquérir les vains hochets de la » puissance? Un char de victoire, des cou- » ronnes triomphales et des lauriers verdoyans

( 219 ) )> ne sauraient garantir un héros des atteintes » du sort 'y les sons des trompettes de la Re- » nommée ne peuvent troubler le sommeil de la » tomber aucune voix n^arréte le temps dans sa » course infatigable.

)) Eh ! que me servirait de connaître les resn sorts qui font môuyoir la masse énorme d'un » empire ! Qu'ai- je de commun avec des conf> quérans qui trempent leurs mains dans le » sang et dont le cœur est ceint d'un triple acier? j) Qu'un héros est peu de chose aux yeux de ïi l'homme qui n'apprit de la nature qu'à sentir » et à penser! Ah! si l'histoire dévoilait les sert crets du cœur humain^ si elle enseignait aux » mortels ce qu'il leur importe de savoir, quelle » émotion n'éprouveraitr-on pas en la lisant !

« Ce talent est le tien , sage de Chéronée -, )) mais pourquoi^ de tous les historiens , mérites- » tu seul cet éloge ? Les autres , séduits eux- » ittêmes par les vanités qui entraînent le vul- » gaire , s'écartent des sentiers de la nature et » de la morale , au point de s'associer , du sein » de leur retraite , au^ carnages , aux spoliayt tions delà guerre, aux pompes barbares de 9 l'oi^gueil; ou bien ils cherchent à exprimer ,

» soit dans le langage du blason^ soit dans leurs )) écrits somnifères , coniment un tyran ensan- » glantade castes régions, comment Fusurpa- » teur de cent trônes les déshonora par d'exé- " » crables faveurs. '

» Oh!^ quel mortel nous fera connaître J'his- » toire de cet âge qui précéda les gi^ands triom- » phes et la fondation des empires ? Age élysien » (faussement nommé âge d'or) , âge d^ amour , » d'innocenoe et de joie , alors que tout mortel » était grand et libre! LWique soin de nos w pères , dans cet heureux temps , était de parer » le sol natal, de détourner le courant d'un » ruisseau pour enchanter leur retraite de son )) murmure , de hâter la naissance des fleurs , » de préparer leur couche^ paisible, et de s'as- » seoir joyeux à la table du festin.

» Bosquets des premiers jours du monde , » que vos ombrages étaient doux , quand vous ' » of&iez à la fois à l'homme un abri et la nour- » riture } chaste dans ses plaisirs , heureux dans » ses amours , tous les yeux lui souriaient , et » son cœur était content. Le travail , le repos » et la santé marchaient unis et se donnaient la » main. La terre féconde pouvait satisfaire aux

(Ml )

» désirs de tous ; nul n'enviait l'héritage d'un » autre ; le ciel avait départi un lot égal à cha* » cun. ^ aucun vassal ne redoutait son seigneur f » aucun tyran ne faisait trembler ses esclaves. » Hélas! la Muse de l'histoire n'osa jamais » percer les ombres de ce mystérieux sanc- » tuaire^ rimaginatioa radieuse d'un Barde ins- » pire peut seule retracer les charmes d'un sujet » si plein de délices. Gloire soit à ce feu sacré » de FcnthonsiasBoe ^ qui seul a le pouvoir de. » distraire l'âme du spectacle douloureux du » crime et du malheur. Peu m'importe qu'on » blâme mon choix ! Je vais oii m'appellent l'ima- » gination et les divines amours; toutes mes mé- » ditations tendent au ciel ; je connais assez le^ » choses de la terre. »

— « Je ne saurais condamner ton choix , re- » prit le solitaire ; eHes sont douces et riantes » les routes que tu veux suivre; mais la jeu- » nesse aventureuse doit craindre de s'y engager » sans guide- : quaud les yeux sont raviâpar d'ai- » mables fictions y ils ne trouvent plus de char- » mes et d'attraits à la simple vérité, O mon » enfant ! malheur à l'imprudent pèlerin ^^ "^ D marche qu'à la trompeuse clarté du météore ;

» -son éclat évanoui le laisse dam une obscurité » profonde , mieux vaudrait qu'il n'eût jamais » brillé sur sa route !

» L'imagination flatte le cœur, mais eUel'é- » herve, et pendant q[u'elle éblouit les yeux, 9 elle blesse Tâme. Si elle double nos plaisirs , 1» elle aggrave et multiplie nos chagrins ^ ses vi- » sions font naître des douleurs idéales 'qui ne » nous accablent pas moins que si elles étaient » vraies. Ses traits acérés nous pénètrent , trou- » blent nos sens , et agitent les fibres de notre » corps plus douloureusement que les peines » les plus aiguës. . .Mais la sagesse s'avance » avec une grâce majestueuse et modeste à la * fois ; elle vient pour réprimer le délire eflréné )*) de l'imagination ..... Elle embrasse de ses » regards le nombre , le temps et l'espace. En )) comparant les faits, elle étudie les moyens » d'établir des lois dont la pratique nous ra- » mène à la Divinité. Quelle force humaine pré- » tendrait à cet essor sublime ! Des yeux mortel s , » si souvent noyés de larmes /pourraient-ils » supporter tant d'éclat?

» IVfais voici que la nature se dévoile; le chaos » a cessé j l'ordre et l'harmonie enchantent à la

» fois l'oreille et le regard. Déjà n'apparaissent » plus dans la profondeur des forêts ni d'im* » pures magiciennes , ni des fantômes hideux ^ » la crédulité n'entend plus les hurlemens d'un » esprit de ténèl>res dans la chute du torrent de » la montagne et dans le murmure des vents -y » nul enchanteur en proie à de sinistres convul- )) sions ne laisse tomber des monosyllabes » prophétiques^ il n'essaie plus, au son des » tambours et des trompettes , de hâter les en- » f antemens imaginaires de la lune , et de dissi- » per les ombres qui nous dérobent son disque )) étincelant.

)) La science , mon fils , n'exerce pas moins

)» de pouvoir sur le moral de l'homme. Ton

» cœur est-il agité par la crainte, ou biei^ est-il

yt avide de renommée ? est-il la proie de l'indo-

» lence, de la mélancolie ou d'un mal plus

» dangereux encore , l'avarice ? Fuis dans les

» bosquets d'Academe : aucune angoisse ne s'y

» fait sentir^ la discorde s'y change enharmo-

» nie , et de nobles passions y apprennent com-

» bien sont douces les paroles de la vérité ,

» quand elles tombent des lèvres d'un objet

)) que l'on aime ...»

Enchanté da discours du solitaire ^ Edwin s'élance avec courage dans les routes du savoir. Son âme, ouverte aux rayons de la vérité, déploie une nouvelle énei^ie. Son imagination ne régare plus au-delà des bornes; mais attentive à son but , et sûre de ses forces , elle s'élève par degrés de cause en cause , ef suit , dans un ordre méthodique , les merveiUes de la création. Ce n'est pas seulement l'amour dé la nouveauté qui l'engage à scruter les l6is et les rapports de la nature; pénétré des devoirs que commande la société, et connaissant les services que l'homme doit à l'homme , il médite de nouveaux moyens de vaincre la paresse et l'indolence , d'exciter la noble émulation , de ranimer le feu du génie, de charmer enfin les longues heures du travail et de la solitude.

Mais la Muse dont l'art divin sourit à ses premiers ans , enchanta ses songes et ses courses errantes , la Muse s'offre encore, avec ses célestes inspiratini^s , aux avides regards du jeune enthousiaste; en comparant les beautés de la nature et leurs différentes combinaisons , il apprend à les reproduire dans des chants harmonieux oik le Barde ^ enflammé par les espéran-

ces d'un avenir infini , jouit déjà du pressentiment d'une renommée impérissable. .

Jusqu'alors , Ëdwin avait surchargé ses vers d'images pompeuses y mais inutiles -, maintenant la nature se pare à ses yeux d'une grâce modeste y les omemens ne gardent plus que la seconde place y et sont subordonnés à la sagesse du plan et à la nature dumjel.... Une noble simplicité tempère ^son ardeur : en lui prêtant ses charmes , elle fait tomber le voile qui donnait de l'obscurité à ses compositions. Que ne puis-je exprimer le tendre délire qui s'empare de ses sens , qtiand l'illustre berger de Mantoue étale devant lui la pompe et la mélodie de ses vers ? quels transports véhémens dominent son âme -y avec quelle rapidité son sang coule dans ses veines^ lorsque-^ sen^lable au fils de Pelée , gracieux et toujours sublime , Homère élève jusqu'aux cieux ses chants impétueux et forts !

Mais comment la lyre d'Edwin , qui d'abord ne rendit que des accords sauvages, a- t- elle appris si vite des chants si harmonieux , qu'elle semblé tour à tour soupirer une plainte ou proclamer un triomphe?.... j'essaierais en vain de le dire. Les sanglots de mon cœur brisé élouf^

fent ma yoix '*'. Je vais d'un pas tremblant me joindre à un cortège de douleurs. Je coups où me guide la lueur des flambeaux funéraires , où les gémis^emens se mêlent au glas de la mort. Adieu, chants d'allégresse, charme d'un cœur insouciant. 11 repose dans la poussière , et les Muses le pleurent , celui qu'enflammait l'amour des vertus, et que lagrâce avait doué de ses dons; celui qui fut mon ami ^ mon guide , l'honneur de

* Beattie se détourne ici de son sujet pour jeter qoelqpies fleurs sur la tombe du docteur Grégory , qui avait été Fami de sa jeunesse et de toute sa vie...

Le poète eût sans doute repris l'intéressante histoire de son Edwin ; mais il eut bientôt à gémir sur une perte plua douloureuse, et qui Tenleva totalement aux Muses : il eut le malhenr de survivre à son fils. Ce jeune homme > qui mourut à la fleur de rage , annonçait un grand talent poétique: peut-être était-41 ce jeune minstrel , dont Beattie avair peint les jeunes inspirations et suivi les rapides progrès. Le père infortuné traîna quelque temps sa douleur dans les montagnes de l'ÉcOsse ; il y succomba enfin , et alla rejoindre , dans un monde meilleur , ceux qu'il avait aimés sur la terfc. Beattie est mort en 1804^ Ei^ outre de son poëme du Minstrel , il a laissé d'autres poésies , très-remarquables par le sentiment mélancolique dont elles sont empreintes. Ce n'est point le poète qui cherche la pompe et la perfection de l'art ; c'est un honmie sensible qui s'entretient avec lui-même , et qui touche la lyre pour rendre s^ plainte plus harmonieuse.

( a27 ) l'humanité. Comment poorrai-je poursuivre me» chants ? Mon cœur est la proie de la tristesse, et mes yeux , noyés de larmes , ne peuvent se détourner de sa tombe. Adieu, chants d'allégresse, adieu pour, jamais !

Toi , que je ne cesserai de pleurer^ cher Grégory, m'as-tu àenc qyitté pour toujours ?Q\iand les conps de la fortune viendront assiàllir cette tête que les chagrins non mspins qde les ans ont blanchie , oii trouverai-je les consolations que lu répandais sur moi y tes douces paroles ne calmeront, plus mes angoisses -, tes regards, animés d'un sourire de bienveillance , n'encourage^ ront plus mon espoir , ne dissiperont plus mes craintes. Il ne me reste plus qu'à pleurer : coulez , ];nes larmes !

M,J. B. Aug. SouLiR«

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