CARACTÈRE DÈS ATHÉNIENS ET DES FRANÇAIS
QuBLs peuples furent jamais plus aimables dans le monde ancien et modefne que les nations brillantes de TAttique et 3e la France ? L'étranger , charmé à Paris et à Athènes , ne rencontre que des cœurs compâtissans et des bouches toujours prêtes à lui sourire. Les légers habitans de ces deuic <^pitales du goût et des beaux-arts semblent formés pour couler leurs jours au sein des plaisirs. C'est là qu'assis à des banquets , yous les entendrez se lancer de fines railleries , rire avec grâce de leurs maîtres y parler à la fois de politique et d'amour, de l'existence de Dieu et du succès de la comédie nouvelle^ et répandre profusément et les bons mots et le sel attique y au bruit des chansons d'Anacréon et de Voltaire , au milieu des vins , des femmes et des fleurs.
Mais où court tout ce peuple furieux ? d'où
viennent ces cris de rage dans les uns et de désespoir dans les autres ? quelles sont ces victimes égorgées sur Tautel des Euménides 7 qael cœur ces monstres , à la bouche teinte de sang y ont- ' ils dévoré?.... Ce n'est rien , ce sont ces épicuriens que vous avez vus dai/ser à la fête , et qui , ce soir , assisteront tranquillement aux farces de Thespis ou aux ballets de lH)péra.
A la fois orateurs , p^ntres , architectes , sculpteurs , anâteursT de l'existence , pleins de douceur et d'humanité , du commerce le plus enchanteur daos la vie , la nature a crée ces peuples pour sommeiller dans les délices de la sociélé et de la paix. T<^t à coup la trompette guerrière se fait entendre ; soudaiâ ^ toute cette nation de femmes lève la tête : se précipitant du mâieu de leurs jeux , échappés aux voluptés et aux bras des courtisanes ^ voyez ces jeunes gens, sans tentes , sans lits, sans nourriture , s'avancer en riant contre ces inncbibrablea armées de vieux soldats , et les chasser devant eux comme des troupeaux de brebtb obéissantes.
Les cours qui nous gouvernent sont pleines de gaîté et de pompe. Qu'importent leurs vices? qu'ils dissipent leurs jours au milieu des orages ,
ceut-li^ qui aspirent à de plus hautes destinées ; pour nous , chantons , rions aujourd'hui. Pas« sagers inponnus , embarqués sur le fleuve des temps , glissons satis bruit dans la vie. La xneilleure constitution n'est pas la plus libre , mais celle qui nofas laisse de plus doux loisirs.... O ciel ! pourquoi tous ces citoyens ^ condamnés à la ciguë ou à la guillotine , ces trônes déserts et ensanglantés , cçs troupes de bannis , foyant sur tous les chemins de la patrie ? —Comment ! ne savez-vous pa^ que ce sont des tyrans qui voulaient retenir un peuple fier et indépendant dans la servitude ?
Qu'il me soit permis de retracer ici le caractère des Français , tel que je Tai pqiut ailleurs. Inquiets et volages dans le 'bonheur y constans et in^ncibles dans Fadver^ité ; nés pour tons les arts ; civilisés jusqu'à Texcès durant le calme de l'Etat , grossiers et sativâges dans leurs troubles politiques ^ flottans comme un vaisseau sans lest au gré de leurs passions knpéiueuses ; à présent dans les cieux , le moment d'après dans l'abime; enthousiastes et du bien et dû mal ', faisant le premier sans exiger de reconnaissance , le second sans en sentir de remords 5 ne se rappe-
lant ni leurs crimes ni leurs vertus ; amans pusillanimes de la yie durant la paix , prodigues de leurs jours dans les l]^tailles; yains, railleurs, ambitieux , novateurs , méprisant tout ce qui n'est pas eux^ indiyiduellement les plus aimables des hommes , en corps les plus détestables de tous 'y cbarmans dans leur propre pays , insupportables chez l'étranger 5 tour à tour plus doux^ plus innocens (jue la brebis qu'on égorge , et plus féroces que le tigre qui déchire les entrailles de sa victime : tels furent les Athéniens d'autrefois , et tels sont les Français d'aujourd'hui.
Au reste y loin de moi la pensée de* chercher à diffamer le caractère des Français. Chaque peuple a son vice national , et si mes compatriotes sont cruels , ils rachètent ce grand défaut par mille qualités estimables :ils sont généreux , braves , pères indulgens , amis fidèles } je leur donne d'autant plus volontiers ces éloges, qu'ils m'ont plus persécuté.
M. le vicointe de Chateaubriajtd.
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