LE POETE MALHEUREUX
OBÉ. — 1807.
Vois» du haut de ces monts, dans sa couise indomptée. Bouillonner ce torrent qui tombe impétueux ,
Et y sur la plaine épouvantée , Suit de ses fiots yainqueurs Télan tumultueux. Il s'échappe y en grondant , de Turne des orages , De longs rugissemens fait retentir les airs , Et , repoussant au loin ses mobiles rirages « D'une onde (conquérante enyahit les déserts. Des rochers sourcilleux il entraîne la cime, Des modestes vidions il ravage les bords , Bondit, se pi^cipite , et d'abime en abîme, S'ouvre un ch'emin nouveau vers l'empire des morts.
C'est ainsi qu'entouré d^une horreur menaçante S'écoulent désormais mes jours désabusés.
Ainsi de leur digue impuissante Ils roulent avec eux les vestiges brisés. «
Nourxîssant lentement ma force solitaire
Des leçons de l'exil et de l'adversité , •
J'ai brayé les rigueurs d'une fortune austère !
Je vivrai pour la gloire et la postérité.
Le berceau du génie est le berceau d'Âlcide ,
Il s'éveille , assiégé de serpens odieux ;
Il s'élance, il triomphe, il prend un dierfpour guide ^
Et le destin soumis l'appelle au rang des dieux.
Quel instant mfa ravi l'erreur pleine de charmes Dont mon coopr délvompé a'altend plus le retour?
Les jeux noyés d'heureuses larmes , Je me livrais , crédule , à des rêves d^amour; Mes ans se succédaient eomme les lots tranquilles D'un ruisseau qui se peint de briUaates couleurs , Et qui berce , en fuyant , sur ses ondes dociles , Le chaste aïur de* cîeiix., le tendre émail des fleurs. De ces lieux q»'embeUit une fraîche verdttre , Il semble qu'à regret il éloigne ses e»nx, Et qu'il salue encor d'un douloureux murmure Et son dais de feuiUage , et son lit de roseaux.
Muses , je n'aime plus l'éclat de vos guirlandes , L'odeur de vos parfums» est pour moi sans douceurs ;
Mégère wot d^utres offrandes.
A déchirer mon seita eHe exàte ses scsurs^ C'est. elle qui , des nwts dissipant les ténèbres , M'apparaît tout à eoup sous d'informes lambeaux. A la pâle tlarté de ses torches funèbres ,
C'est elle qui m'égare- au milieu des tombeaux. Moins malheureux que moi, malheureux ffls d'Atride, Sa haiiBe impitoyahle épargna tes Hens.
Tu retre«iTas ta scsur aux autels de Tatirîde. Un ami te suivait^ et j'ai perdu les miens !
Viens ; sous ces marbres frgids, c'est là qu'elle repose ; Elle ! une forme ahscnf» / ua souyenk eo&ftts.
Le mati» sQlirit à U iKise ,• Et l'étoile du soir ne U retrouve plus.
O toi que f adorais,, tpi qMe je piemie encore , Toi que cherchent mes y«ax dans Fimmeose avenir , Dis-moi si ces débri«< que la terre dévcMre , Du feu qui t'animait gardent le souvenir.
Dis-moi si d'un hymen » ^ tr^t la nature »
Il est vrai (^e la morti roic^it dies nctettds jaloux; Que tu sois libre , ^nfia, ^'fl^ dkaîne paijure » Et que l'éternité me nomme ton époux ?
Hélas! quand du cercueil soulevant la poussière Poserai vers le ciel tourner mes yeux ravis ;
Quand du séjour de la lumière Mes pas ambitieux fouleront les parvis ; .
D'innocence , d'amour et de grâce parée , Sur un nuage d'or qu'emportent les zéphirs , Quand je pourrai te voir du sublime emptrée Parcourir mollement les plaines de saphirs, -
( ^46 ) Ne Ta pas , de mon cœur , justifiant la crainte , Méconnaître ces traits qu'ont usés les revers. Sur mes bras desséchés regarde cette empreinte. Ce bruit qu'on entendait , c'est le bruit de mes fers.
Si mon front s*est voilé d'un nuage de poudre, Tu me devineras à mes gémisseitoens.
Le malbeur est comme la foudre , IL frappe le sommet dés plus hauts monumens.
Mais , à l'effort vengeur qui fit plier sa tête , Typhon ne céda point sans avoir combattu , Et , digne de respects jusque dans sa défaite , La terre admire encor ce géant abattu.
Le soleil pâlissait en ouvrant sa carrière , Et de sombres vapeurs dissimulaient ses feux, JX a déjà franchi leur indigne barrière.
Voici mon orient , peuplef^ levez les yeux.
Que dis-je , abandonné de tout ce qui respire j. Et du père de tous déplorable orphelin ,
Ici je suspendrai ma lyre.
L'aurore de mes ans touchait à leur déclin.
Fier du pudique éclat de son aile argentée , Ainsinnoble Eurotas y le cygne , aimé des dieux , Sillonne , éblouissant , ta surface agitée , Et remplit tes échos d'accens mélodieux.
Il consume sa vie en préludant sa gloire , Mêle un hymne de mort à ^s hymnes touchans , Et chassé de ton onde aux bords de l'onde noire , Frémit , soupire et tombe ^ étonné de ses chants.
M. Charles Nodier,
LE COMBAT DE TAtJREAUX *.
« Viens , Elvire , prenons place , assieds-loi et abaisse ton voile sur tes yeux brillans . . . Tu souris^ ne crois pas qfti'aucune crainte jalouse altère la confiance que j'ai dans ma bien-aimée:
mais le soleil est ardent ; et bientôt il dardera i
ses rayons à plomb sur nos têtes ', l'arène est enflammée^ et les boiids des coursiers impatiens font s'élever dans l'air une poussière brûlante. O mon El vire!, garantis tes yeux charmans du soleil ^t de la poussière . »
* Lai place qui sert aux combats des taureaux est, à Madrid , distribuée à peu près comme les cirques des ancieos. Une vaste arène , entourée de gradins circulaires et d'un double rang de loges , est au milieu de Tédifice. Deux barièrres séparent ren« ceinte destinée aux combats des places réservées aux spectateurs. Entre ces deux barrières est un espace vide qui sert de refuge aux combattans poursuivis par le taureau , car la bars rière intérieure n'a que six pieds de hauteur , et peut être facilement franchie ; l'autre , qui touche les gradins , est élevée d'environ dix pieds, et surmontée de quelques pieds par unt
Elvke baisse &c»q lox^ Toile , pour obéir aux ordres de son époux ; celui-ci :
« Déjà les -gradins circulaires sont garnis de peuple j les loges réservées aux grands et aux riches seremplisseint {>eu à peu'; tous les regards se tournent Ters le balcon orné de lions et de tours; c'est la place des magistrats : ils arrivent , les courses vont bientôt coi|LixieBcer. »
Elyire paraissait faire peu d'attention aux paroles de son époux j; s^s yeux parconraieut la^ place ayçc anxiété, saps paraître y rencontrer ce qu'ils cherchaient.
Tout à coup , Ferez se levant et saisissant le bras de son épouse pour lui faire remarquer un
oerde tendue'. Sous }w gradias mml piaiiquées les étahUs , les écuries et les salles où se préparent les combatUns.
"Le picador, seul cavalier <]ui combatte ,< est armé d'une lance. Les capeadores ont pour seule défense un manteau d'une cou leur édataÂte. Ils 6ont à pied, au nombre de quinze ou vingt. Les banderilleros sont des capeadores armés de flèches garnies d'artifices', qui éclatent lorsqu*elles sont fixées dans les flancs de Tai^iipal.
Enfin le torreador on matador , à qui appartient le droit de terminer le eemiiat , porte autour du bras gauche un manteau rouge , et dans la maia droite une loogjoe et large épée , avec laquelle il tue le taureau en le frappant au garot.
jeune cavalier qui, monté sur un cheval andalou, et armé d'une lance légère, était entré dans la lice : « Tiens , ma belle El vire, régarde le picador y ce jeune homme imberbe qui promène son cheval autour de lenceinte , et dont les regards satisfaits saluent ses amis rassemblés autour de nous. C'est le beau Gil-Polo, à peine âgé de dix -neuf ans , et déjà célèbre par son courage et par ses amours. Dieu me pardonne! la veste de .velours brodé qu'il porte ressemble à celle que je t'ai vue achever, il y a quelques jours , pour ton frère de l'Es tramadure. » ,
Elvire remercia dans son cœur la vierge d'Atocha , qui avait inspiré à son époux l'idée de lui faire baisser son voile ; car , quoique femme el habituée à dissimuler , il lui eût été impossible de cacher sa rougeur à l'œil clairvoyant de Ferez. Celui-ci coi^tinua sans remarquer la légère agitation de sa femme.
« Cependant, la veistc que tu as envoyée est d'une plus belle couleur de pourpre, qu'eu penses-tu, mon Elvire ? — Il me semble que vous avez raison , dit celle-ci, heureuse de l'erreur de son mari. — Je suis sûr , reprit Ferez, qu'il doit encore ce manteau brillant à
( 3^5 ) l'amour favorable de quelques-unes de noi beautés altières ; car , dans^ notre ville vertueuse^ les femmes surpas^sent les hommes dans leurs débordemens ; et nos pères ne- voyaient pas jadis la fille d'un descendant des anciens Goths , éprise d'un histrion , ou ivre d'amour pour un picador. O mon Elvire ! je bénis tous les jours Dieu 7 qui m'a donné un père honoré, une femtoe belle et vertueuse. . . — Mon ami, interrompit Elvire , il me semble que le taureau va sortir, déjà l'algnazO a frappé de sa baguette blanche la porte qui le tient renfermé , et le voilà qui se sauve , au galop de sa mule, par la porte opposée. »
££fectivetneût , la porte à deux battans s'ouvrit , le taureau, excité par ses gardiens , sortit furieux, et se précipita Vers le picador, qui , ferme sur ses étriers , l'attendait la lance en arrêt. C'était Gil-Polo ; le peuple salua de ses acclamations son favori coui^geux ; et celui-ci , animé par les applaudissemens de la multitude , enfonça sa lance aiguë dans l'épaule de l'animal^ oii elle se rompit.
Un ca^earfor lui en donna de suite une autre , avec laquelle il affronta de nouveau le taureau,
farieux de sa blessure -, mais il fut moins heureux qu'au premier choc : la lance glissa sans pénétrer j et le taureau , soulerant le cheyal sur ses cornes puissantes , jeta le cavalier à quelques pas dans l'arène. Gil-Polo , étourdi de sa chute , restait étendu sur la poussière , et exposé , sans défense, aux attaques de l'animal; déjà celui-ci se précipitait sur lui , quand soudain , agitant leurs légers drapeaux écarlates , les capeadoresy le bras enveloppé de leur manteau, s'avancent au-devant de l'animal, et détournent , par leur course rapide , sa rage trompée.
Gil-Polo s'étak relevé. Remonté sur un cheval frais , il allait attaquer encore le taureau , qui , frappant la terre du pied ^ restait i^nmobile AU milieu de l'arène , poussait de longs mugissemens , et promenait ses regards incertains sur le picador hardi, les capeadores agiles, et le peuple aux bruyantes clameurs.
Il semblait r^ser le combat : déjà la pbpuface s'impatientait, et, indicée de la lâcheté du buey * , demandait à grands cris qu'on lâchât \^% chiens contre lui.
* Bœuf, expression méprisante de la populace de Madrid enrers les taureaux pacifiques.
Elyire avait examiné le combat avec une vive inquiétude; son xœur s'était serré, et elle n'avait pas ««té maîtresse de ca^ber un mouvement d'effroi , quand elle avait vu le beau picador renversé de dieval. Ferez avait également apporté beaucoup d'attention à ce jeu périlleux; il avait oublié «yon indignation contre les femmes de Madrid et la veste écarlate; car le goût de ces cruels spectacles est une des passions de l'Espagnol.
a On tarde bien à lâcher les chiens, dit-il à sa fenune ;-'' mais une porte s'ouvre... ce ne sont pas eux !... Bravo... • les banderUleros arrivent armés de leurs flèches recourliées... nous verrons si ce taureau va demeurer paisible. Fais attention, Elvire^ car ce moment est intéressant; ce n'est pas qu'il y ait aucun danger : i^s le picador y cpÀ s'est arrête devant nous , et qui regarde tranquillement de notre c6tc; tu sens bien, mon Elvire , qu'il ne faut avoir aucune inquiétude... ne tremble pas, ce taureau n'est pas redoutable ; et , quoique nous soyons assis sur les premiers gradins , la double barrière et la corde tendue suffisent pour arrêter le plus ôer taureau des Asturies. Cependant celui-ci s'inquiète; il
( 254) baisse satèite ; les banderolles sontlSxées : d^jà la flamme brille ; elles éblatent : la fumée cache le taurean. Dieu! qil'il reparaît terrible T Allons, beau Gil-Polo, armez- vous. Picador^ capeadores y banderilleros j soyez lestes j que vos manteaux s agitent , car le taureau s'est rëveiUé. Vois-le , Elvire , sa rage est au comble j le sang sort de ses yeux menaçans , e^ une épaisse écume souille ses naseaux gonflés par la colère. Il cherche une sûre vengeance; lent dans sa course , il ne se jette pas en aveugle au-devant du péril; dédaignant le brvit, la flapni^e et la douleur , il se prépare ; le choc sera terrible : il s'élance. Adieu, ;7ica<&>r!... »
Le taureau avait culbuté le cheval : le picador était encore tombé j et, cette fois , l'adresse des cap^adores n'avait pu le garantir. Blessé dans la poitrine , et foulé aux pieds , il était là , dans l'arène, servant de jouet au monstre qui le lançait dans l'air , puis le recevait sur ses cornes aiguës. Elvire n'avait rien vu. Lorsque Gil- Polo avait été renversé , elle s'était évanouie. Ferez , étonné , fronçait le sourcil et cherchait une cause à tant de douleur, quand , abandonnant dans la poussière sa victime expirante,
( 255 ) renversant capeadores et banderilleros , le taureau furieux s'élance , franchit les deux barrières , la corde qui ne l'arrête point ^ et vient tomber au milieu de la foule assise sur les gra^ din$. Tous fuient : Ferez ^ul re«te immobile près d'Elvire, qui reyient à' elle; le* taureau baisse la»4dte pour la frapper j mais lui, appuyant adroitement et avec force sm deux mains sur les cornes recotrtïbées , tord la tête de l'animal y qui reste immobile , et comme désarmé; le peuple applaudit» Fier ^de sa conquête , Ferez force le taureau captif à renirer dan« l'Irène , et le livre au mauMor^ qui donne le coup mortel-
Le monstre frappé tombe y quatre mules légères entrent dans le cirque j une corde solide est fixée à leufs traits ; on l'attache aux cornes de Tanimal ; et, au bmit-des fanfares , elles l'en-^ traînent hors ^e l'enceinte.
Ferez était remodté à sa place>f Elvire n'y était plu|. Il se dérqbe aux acclamations de la foule , et cherche son épouse .dans l'amphithéâtre. Un enfant a vu une jeune femme voilée cou» rir vers la salle où le prêtre accorde %iux mou-^ rans les derniers secours de la religion. Perei y
entre .'Il voit sur le lit d'un mourant la veste écarlate; sa jeune épouse qui [pleure; Gil-Polo qui tient ses lèvres surune main où brille encore un anneau nuptial. El vire reconnaît son époux et pâlit. Lui , «ans i>en faire paraître de ce qu'il éprouve : « Vene« , le taureau est mort ; il n'j a plus de danger* » Et il l'entraîne sans qu'elle fasse aucune ^résistance. Ils ne rentrèrent pas dans le cirque.
C'était au milieu du jour , un jeune pâtre s'était endormi sous l'ombrage des saules et des osiers y au bord du canal de Mançauarès ^ des pas qui retentissent près de lui le réveillent. Il écoute , car le feuillage l'empêche de voir.
Un homme disait à une fedtme qui marchait à son côté : « Prenez garde , n'approchez pas tant du bord , le pied peut vous glisser. — Elle répondait d'une voix tremblante : Mais je n'approche pas , reculez- vous. — Lui ; Vous appro chez trop, vous dis- je. — Elle : Ah ! Dieu !....« Et le pâtre entendit quelque chose tomber dans l'eau ; les voix se turent , les pas séloignèrent ; et, quand il se leva , il vit dans la plaine un homme qui fuyait précipitamment.
On dit que le lendemain , un enfant condui-
• ( a57 ) sant ses cheraux boire dans le canal , les chevaux refusèrent d*entrer dans Feau ; Tenfant crut y apercevoir un corps humain. Il retourna à la ville ; mais , quand il revint avec le magistrat y le corps n'y était plus.
M. Abel Hugo.
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