‹ Tablettes romantiques: recueilChapitre 56 sur 67 · II. est non loin du pôle nn climat désolé · texte numérisé non relu

II. est non loin du pôle nn climat désolé

Qni regrette trois mois le soleil exilé ;

Où trois mois le soleil récrient , roi solitaire,

Rendre au ciel son axar et le jour à la terre.

Là se groupe un amas de rochers entassés

Qui du fardeau des deux semblent toujours pressés :

D'un antre plein d'horreur Touyerture profonde

Sans cesse y retentit du murmure de l'onde ;

L'Océan l'euTironne , et le flot blanchissant

Brise sous ces rochers son courroux impuissant.

D'un jour pâle et douteux la lumière tremblante

Se glisse et court frapper la yoûte étîncelante ,

Qui y riche d'un cristal en gerbes arrondi ,

Allume son édat aux rayons du midL

Pour soulanir le poids de cette voûte immense.

Le basalte noirâtre en colonnes s'élance ,

Se sépare en arcade ou se joint en faisceaux.

Des prismes allongés sortent du sem des eaux ;

t3o4^ Du levant à l'aurore ils s*élèyent en foole , Constamment assiégés par la yague qui roule : On croit yoir d'un palais , par le temps ruiné. Les pilastres debout sur le flot mutiné.

Au fond de Tantre obscur brille un trône de glace

Dont riÙTer a durci l'inégale surface^

Le vieux géant du Nord sur ce trône est assis ;

Ses yeux sont allumés sous d'horribles sourcils ;

Son large front respire une audace inhumaine ,

Son front tout sillonné par la foudre romaine ,

Tout noirci par les feux qui l'ont cicatrisé ,

Et qui y sujet du temps dont les doigts l'ont creusé ,

Conserve, objet d'horreur, de tristesse et de crainte ,

Du tonnerre et des ans l'ineffaçable empreinte.

La dépouille d'un ours, affreux dans sa grandeur , Couvre de ses bras nus l'anguleuse rondeur ; Les longs flots argentés de sa barbe ondoyante Surchargent de frimas sa poitrine effrayante , Et ses cheveux blanchis , de glaçons hérissés , Par le souffle desnrents s'écartent dispersés.

Un souvenir flatteur rappelle à sa mémoire Ces jours où l'univers tremblait devant sa gloire, Jours de deuil et de pleurs , où l'aigle des Oésars , Jetant un cri perçant du haut de ses remparts , Vaincu , laissa tomber le aceptrff de la terre , Et las de foudroyer , mourut sur son tonnerre.

li regrette le temps où , courbé sons ses lois , Deyant loi frémissait tout un sénat de rois , Où lui-même , bornant sa course vagabonde , Vint s'asseoir tout sanglant sur le trône du monde.

Tout à coup du géant triste et silencieux , Une vive clarté vient éblouir les yeux.

Sous un nuage d*or roulant dans l'étendue , L'azur du firmament se dérobe à sa vue.

Ce suuage s'avance , et s^emparant des airs , D'un jour mystérieux il remplit l'uoivers.

D s'arrête : le ciel , que sa splendeur décore , Peint la terre et les flots des couleurs de l'aurore : n s'ouvre , il reste ouvert; le redoutable Odin Apparaît sur son cbar , une lance à la main : Debout , guidant l'essor de deux coursiers rapides, n s'approche , écartant de ses lèvres livides Un crâne ensanglanté , coupe affreuse , où la Mort A versé l'hydromel , nectar des dieux du Nord. Tyr agite en marchant un javelot fidèle , Qui reconnatt la voix du Dieu qui le rappelle , Retourne vers la main prompte à le diriger , Siffle et court de nouveau dans le sang se plonger. Près de lui Thor balance une énorme massue , Que son bras vigoureux lève et tient suspendue ; Et Balder , le plus beau de tous les dieux du Nord , Balder , en déployant la grâce de son port ,

(3o6 ) Incline un front charmant et laisse à Tavepture Flotter en boncles d*or sa blonde cheyelure : Un arc d'argent se courbe et brille dans sa main ; La flèche retentit dan^ son carquois d*airain.

Plus loin , toujours frappé d'une ayeugle démence , L'horrible loup Fenris ouvre sa gueule immense. Qui' pourrait à la fois toucher le front des airs Et le dos écumant de la plaine des mers.

U dévore en espoir , dans sa rage profonde»

Le soleil expirant sur les débris du monde.

Plus loin , rampe et se glisse en replis tortueux L'affreux serpent d'Asgard » dragon impétueux » Qui du couchant aux l/eux où l'aurore commence , S'élève y s'arrondit et forme un cercle ilnmense. Ul'élargir encore , et cet orbe mouvant , Dont la voûte des cieux presse l'émail vivant , Laisse voir dans son centre une tête hideuse Qui s'allonge , en dardant sa langue venimeuse.

Jusqu'aux bords du nuage Odin s'est approché , Vers le géant du Nord , sur sa lance penché :

« Témoin des longs succès d'un peuple qui t'outrage ,

• Gomer , n'oserais-tu défendre ton ouvrage ?

• Regarde devant toi ; Gharlemagne, vainqueur , » Va de Rome au tombeau relever la grandeur ;

» De ses fiers paladins la valeur le seconde ,

• Et sa gloire est déjà l'étonnement du monde.

(3o7) » En vaiii du penpIe-roi ut mis l'orgueil aux fer*-/ ». Sous te maîu yainement fléchit tout IHiniyer». » L*uniyer8 te repousse; une tieureuse, ignorance » Tenait les nations sou« qptre dépendance ^ > Et des arts corrupteurs éteignant le fljfpibeau ,

. » Leur temple renversé devenait leur tombeau. » Tout change : s'emparant de la terre usurpée , » Us vont régner partout; et le droit de Fépée, » Légitimant leur culte aux regards des mortels , » Va condamner mes lois , mon culte et mes autels. » Enfin d'un nouveau dieu la sacrilège image

. » Des humains- chaque jour me dérobe l'hommage; » Ce Dieu , prêt à frapper mon trône indépendant ^ » De rOricnt sorti, règne sur l'Occident .• » n attaque le Nord , et bientôt ^ vaine idole , » Je partage l'exil deê dieux du Capitole ; » Oui y bientôt , poursuivi par de nouveaux rêver» , » Le dieu du Nord ne sait où fuir dan» l'univers.^

Gomer , tu peux parer le coup qui me noenace : Des peuples et des reis cours réveiller l'audaoe; Que le» enfans du Nord s'asseiublent; que leurs bra» Lèvent de toutes pacts l'étendard des combats ; Le moment est venu de reprendre les armes , De porter au Midi le troidile et les alarmes , D'y fonder mes autels , surtout de ramener Les peuples sous le joug qui doit les enchaîner.

C'est an sceptre de fer qui courbera leurs tètes. Le sang doit désormais cimenter nos conquêtes : • Que la seule terreur règne sur les eq>rits ; Les arts sont dangereux, j^e les arts soient proscrits. Tout guerrier doit combattre , obéir et se taire ; L'art des guerriers consiste à subjuguer la terre. Plus de culte nouyeau , plus de dieux étrangers ; Ces dieux présens sans doute au milieu des dangers. Jaloux de notre perte, ainsi que de leur gloire, Combattront pour l'honnenr , l'empire et la yictoire. Nous aussi, rois du Nord, nous marcherons centre eux; Et si ce n^est assez de nos bras généreux , J'irai , de Jupiter je briserai les cbatnes , Oui , j'armerai de Mars les fureurs inhumaines ; Le dieu de Mahomet , s'unîssant avec nous , Doit joindre à nos efforts sa haine et son courroux. Nous sortirons vainqueurs du péril oànons sommes, £t la ligue des dieux accablera les hommes.

» Mais les momens sont diers, pars, et souviens-toi bien » Quel est mon vœu suprême et quel ordre est le mien. » La guerre, encor la guerre , et toujours le carnage, a Des peuples et des rois éternisons la rage ; » Avec nos ennemis il n'est pas de traité , » Dussions-nous dépeupler le monde ensanglanté , » De morts et de monrans voir la terre couverte , » Et rester seuls debout sur la terre déserte ! »

( 3o9 ) II dit : le loup Fenris, monstre ennemi des Dieux , De ses longs hurlemens épouvante les cieux ; Et le serpent d*Asgard, gonflant son cou livide , Siffle et vomit les flots d'une écume homicide ; Le nuage s*ébranle y et se fermant soudain , Emporté par les vents , fuit vers un ciel lointain. On aperçoit encore , à travers ce nuage.

De tous 1er dieux du Nord une confuse image : Des armes et des chars , des coursiers bondissans , Des boucliers frappés de feux éblouissans.

Tout s'éloigne ; à travers la nue étincelante , Fenris présente eâcor sa gueule menaçante»

Et le serpent d'Asgard semble rouler encor Dans les flots lumineux de ce nuage d'or.

If

Du pôle boréal la lumière éclatante

Tient le monde effrayé dans une longue attente.

Feu J.-B. Babjaud *.

* Ce jeune poète , né à Montluçon , fut atteint à Leipslck d'un boulet de eanOn qui lui enleva les deux jambes ; il mourut sur le champ de bataille , étant à peine âgé de vingtsix ans. Doué d'une vive et briOante imaglnatioi» , il promettait de se faire un nom dans les lettres. Les pnncipauz ouvrages qu*il a publiés , sont un poëme ^Homère et quelques Odesi il a laissé inachevé Ckarhmagne , dont nous avons extrait ce fragment. Cette ^pée devait avoir vingt-huit chants , mais la mort arrêta le poète au vingtième.

SAINT«MIGHEL.

VKAGMBirr.

zi novembre i8ao.

An moment où la France reconnaissante mêle aux actions de grâces qu'elle doit à la Providence le souvenir de son ancien protecteur ^ de saint Michel y vainqueur des ténèbres et des démons , du puissant archange qui a couvert de ses ailes célestes le berceau de notre duc de Bordeaux , et qui veille sur lui du milieu de ses phalanges sacrées ; j'ai pensé qu'on ne dédaignerait pas de chercher dans une notice rapide les faits qui attestent la longue intercession de ce puissant tuteur de la monarchie, et la description du monument que la religion et les rois lui avaient élevé , sur le point le plus intéressant et peut-être le plus négligé de eette superbe France , qui est bien loin de connaître et d'apprécier toutes ses richesses. Voyageur obscur, mais religieux , au travers des ruines de la patrie, et attentif à cher-

(3ti )

cher partout l'abbaye antique et le château abanidonné dont le temps sape les murailles , j'étais prosterné , quelques jours avant la naissance de cet enfant que le génie inspiré par le sentiment a surnommé notre etjfant à tous ; je priais sur les degrés de la chapelle du puissaût prince des anges , à l'extrémité de la Normandie et de la Bretagne , eritre Granville , Avranches , Dol et Pontorson , sur les grèves de l'Océan.

Dans cet endroit limitrophe entre deux illustres provinces et la mer immense , s'élève une pyramide de granit de cinq cents pieds de hauteur , sur un quart de lieu de circonférence. Les traditions du pays rapportent que cette montagne n'est qu'une lave énorme qui tomba dans la mer à une époque reculée des siècles. A une demi-lieue plus loin gît un long roc en forme de tombe, qui a conservé le nom de tombe de Bêlé-' nus *^ parce que c'est là peut-être que les histoires religieuses de l'antiquité gauloise plaçaient la chute de cet usurpateur des régions de la lumière , que les di;uides nommaient Bélénus ^ les Grecs Phaéton, et les Latins Lucifer: noms

* Timibeleiiie.

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toul-à-fait analogues dans leur étymologie , puisqu'ils annoncent partout l'esprit qui a prè- . sidé au joiir, dans l'absence de l'ang^du soleil. Cette pyramide victorieuse , cette pierre foudroyée qui en est voisine , et qui porte encore dès traces visibles d'une révolution accomplie hors de la terre ^ devaient nécessaii^ement ofirir de poétiques emblèmes à l'imagination mélancoliques des driùdes. La pyramide et le tonibean eurent leur consécration et leurs sacrifices , et les monumens les plus dignes de foi de cet âge incertain attestent que la pyramide sacrée , desservie par des prétresses gauloises-, compta parmi elles cette Velleda que la muse de M. de Chateaubriand a mieux immortalisée que l'histoire. Pourquoi le poète y né si près du mont Saint- Michel^ sous ces délicieux ombrages de Cornbourg qui ont leur lac comme Mantoue , a-t-il transporté la vierge du soleil au milieu des sables des Yenètes ? C'était à lui qu'il appartenait de peindre le mont Saint- Michel ^ et de raconter les grandes catastrophes de ce sol unique sur la terre quia conservé dans soù existence présente le vague et les terreurs du passé : car le voyageur, qui arrive au mont Saint-Michel est sur-

pris d'ea toucher les bords ; il doute de pouvoir les quitter , et après de longues excursions , il &'étonne de le retrouYér encore , au milieu de ce désert mouyant qui change tous les jours de forme.

Quand les lumières du christianisme eurent dissipé les ténèbres de Vidolâtrie , les peuples embrassèrent la nouvelle croyance avec cette facilité qui résulte de la persuasion , et qu'aucune autre religion n'a trouvée dans la multitude y avec cet abandon de la foi qu'on ne peut attribuer ni à la puissance des fortunes ni à celle du sabre. La Montagne du Soleil futlong-temps le seul refuge du culte druidique ; protégé par une situation presque inviolable , il dominait encore de là sur des campagnes immenses , et les enceintes de rochers qu'on remarque au sommet du mont Dol semblent indicpier que la par« tie du peuple qui était restée attachée à l'ancien culte venait ranimer son zèle et sa piété à la vue du sommet sacré* Cependant y la croyance même que les druides avaient imprimée à leurs secta* teurs était fondée sur des faits naturels ou célestes , que les traditions des &usses religions défigurent j mais que la vraie religion peut seule

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(3i4) expliquer. Il est vrai qu un esprit des ténèbres avait insulté à la puissance de Dieu en essayant d'enyahir le tr&ne delà lumière } que cette intelligence immense et redoutable , si ce n'est pour le Dieu dont elle provenait et qui n'avait rien ménagé à la mesure de ses forces , parce que Dieu ne peut pas être vaincu ; que cet ange de la fausse clarté avait succombé sous le prince des angeé , sous ce premier né d'entre tous les saints , auquel la poésie chrétienne a donné la garde du soleil. Un ap6tre de la foi chré* tiçnne ary iva , et il apporta le culte du vrai Dieu sous l'invocation de Saint-Michel , an sauvage idolâtre de la montagne. On ne saurait dire quel prestige employa l'éloquence de ce pauvre solitaire , quand il eut traversé de périls en périls , et suivi de quelques néophytes à demi barbares , les ravins dangereux de la rivière de la F^ie et de la rivière de la Lune^ que les paysans appellent eucore aujourd'hui la Zée et la Pélëne, Quoi qu'il en soit , prisonnier volontaire entre le collège des prêtres gaulois et une grève que la mer venait de recouvrir , il parla de mystères incompréhensibles dans une langue presque inconnue, et il fut écouté. Les druidesses , qui vendaient

(3i5) aux marins des flèches toujours sûres pour calmer les tempêtes , quand ils les ayaieut lancées avec adresse sur la surface des flots , et qui ne recevaient d^ eux en récompense que des pré^ sens dont le plus secret était te plus agréable 'y ces vestales de l'idolâtrie s'empressèrent de devenir celles du Christ, parce qu'il manquait dans leur croyance stérile les plus doux alimens du cœur. Elles se rëservèrent , dit-on , le privilège d'attacher une jolie coquille à la mante demicirculaire du voyageur ; et sur le même emplacement où fut située autrefois leur hutte sauvage^ habite la bonne femme chrétienne qui distribue aujourd'hui des coquilles et des chapelets au pèlerin.

C'est vers le commencement du huitième siècle que saint Aubert, douzième évêque d'Avranches , vint construire le petit ermitage qu'on nomme encore la Chapelle de saint Aubertj entre le pied de la montagne et la grève du grand pays. On raconte qu'il eut alors la pensée d'élever un monument à saint Michel sur le rocher du Soleil > et que parvenu à grande peine à son sommet , il fiit retenu un moment par les doutes du peuple ^ qui ne concevait pas qu'on pût tra-

cer sur la pente presque verticale de la pyramide une route au char des ouvriers; carie chemin jusqu'alors impraticable , qu'on y parcourt maintenant, était tou| hérissé de rocs formidables suspendus sur un abîme. Cependant le vieillaird afTermi par la foi y et supérieur aux inquiétudes de la foule ^ se saisit d'un jeune enfant qui s^était introduit parmi elle , et le soutenant sur les profondeurs effrayantes du précipice : ^ S'il plaisait » à Dieu , s'écrie-t-il , ces rochers qui opposent )> selon vous un obstacle si invincible à' mes » desseins et qui menacent ma solitude , s'abais » » seraient sous le pied de cet enfant; ik descen» » draient jusqu'à la retraite du pauvre prêtre , » et Tentoureraient conmie un enclos , car ce ^ » que Dieu protège est à l'abri de tous les dan- » gers. » Les rochers descendirent en effet et embrassèrent d'une ceinture sauvage et pittoresque la baie étroite de l'eniiitage* On remar> que toujours sur leur masse irrégulière, dans un des brisemens les plus bizarres de* cette grande ruine naturelle , l'empreinte du pied d'un enfant, gravée avec une franchise et une naïveté qui excluent jusqu'à la pensée qu'elle puisse être l'ouvrage du ciseau. On sent que dans des siècles si

(3i7) ëtraogers au goût et au sentiment de l'art , ce n'est pas ainsi que Fart aurait procédé , et que cette pierre n'est point travaillée , mais qu'elle a obéi.

Ainsi se fonda, sous lesauspices desaint Aubert^ le temple de saint Michel. Le pieux évêque , rendu à sa solitude dans l'espace resserrée qui sépare la montagne ^e l'sJ^îme , et qu'un homme francbil e%six pas , accomplit sa destinée de déyoûment , sans connaître le monument merveilleux qu'il laissait au monde , si ce n'est par des révélations qui lui venaient d'un monde supérieur. Le vainqueur des démons lui ayait apparu quelquefois , et lui avait imprimé le sceau d'une mission divine en appuyant son doigt sur son front. On voit encore > à l'église de Saint- Gervais d'Avranches , la téie vénérable du saint prélat de la montagne y brisée par une mutilation qui, cette fois , n'est pas l'ouvrage de l'impiété. Le coin et le marteau duprofanateur révolutionnaire ont respecté la trace miraculeuse du doigt de r^rchaqge.

Deux siècles après , le puissant RoUon , premier duc de Normandie , après avoir reçu le baptême à Rouen des q^aiiis de l'archevêque

Francion , favorisa la foûdatîon de saint Auberf^ et dota le premier le monastère de Saint-Michel dans le péril de la mer. Les clercâ qui s'j étaient réunis sous son règne forent soumis par Richard son petit-fil& à des statuts réguliers. L'é^se de Saint-Michel jouissait déjà d'toie grande splendeur à l'ayénement de Richard-le-Bon , troisième successeur de Rollon. C'est à ses autels que fut consacré le mariage de ce prince avec Judith , sœur de Geeffiroi , comte de Bretagne. Robert i*' j reçut l'hommage d'Allain, comte de Dol, après ayoir yaincu lesiroupesde ce rebelle^ qu'il repoussa jusque dans les muraflles de Rennes. Enfin sous Guillaume -le*Conquérant , dont le nom rappelle tant de gloire^* la colonie chrétienne du mont Saint-^Michel était paryenne à-un tel degré deprospérité, qu'elle contribua de six navires armés à cette grande expédition qcd soumit au duc de Normandie les provinces d'Angleterre. A notre passage au mont Saint-Michel , l'étal de cette fameuse solitude était bien changé. Il ne restait plus à ce peuple qui avait imposé aux Anglais , du milieu de ses rochers , la loi de ses capitaines , un simple bateau pour porter le pécheur aux rives ée la grande mer. II attend

pour le repas de safamiUe la retraite des eauic, et alors les jambes nues, le corps serré d'un gilet brun , la tête reoouverle d!iine toque à l'antique^ son filet et son panier suspendus à une longue perche appuyçe sur son q^iaule , il épie Ja fuite de la marée pour surprendre un poisson étourdi ou paresseux. Quand elle s'éloigne sans lui rien laisser, ce cpi arrive le plus souvent ^ armé d'un crochet enferme de cuiller recourbée, il reyient le$ yeux penchés sm la grève , en y cherchant avec Tattention de la faim une petite bulle d'eau qui décèle entre quelque grain de sable la retraite d'un coquillage dont ses enfans font leurs délices , et que la Providence a semé abondamment dans ce désert pour les jours de la famine. Jamais il ne se cadie sous le rocher , jamais il ne cède au mouvement du rçAux. C'est la manne infaillible du mont Saint-Mich^ , et on a calculé que les événemens les plus funestes ne priveraient famais d'alimens les habitans de la montagne , tant que Dieu ne leur retirera pas cette grâce. On retrouve ailleurs la coque du mont Saint-Michel ^ mais bien moins fréquemment , dans des lieux, ou le peuple dédaigne de s'en nourrir. Elle échappe auliia^e qui la recherche f

( 3-^0 ) et se multiplie pour le besoin. Je ne sais comment les naturalistes appellent ce coquillage , mais quel voyageur n'a pas remarqué ses valves arrondies en cœur, l'épanouiSBement de ses cannelures élégantes , le. ton chaste et doux de sa couleur , qui s^ confond ayea celle de la grève sous lacpielle il repose? quel voyageur, dis-je ne l'a pas remarqué , entassé dans le sac à réseaux di; pêcheur y ou ornant d'une n^esse étrangère et curieuse le caKiail ciré du pèlerin ? Mais ce bateau que lant de besoins réclament^ négligerais-je d'ajouter qu'il n'existe pas même pour jeter la rame de miséricorde k l'infortuné surpris par la mer ^ di^s la saison des marées impétueuses , quand le flux qui se précipite au travers des tranchées profondes, que les eaux douces ouvrent continuellement dans la grève y s'accroît, monte , frappe tous les rescifs, menace tous les bords , finit par les envelopper en courant, et par faire de tous les points de cette plage dévouée à la mort , jusqu'au plus élevé, un refuge inutîie contre l'usurpation certaine des flots?£n vain le malheureux hâte sa Inarche -, les eaux l'ont prévenu de tout c6té , et s'il retourne sur ses pas dans l'espérance de regagner la cote

voisine^ illes retrouve inondant déjà le large fosse qu'il vient de franchir. La place qu'il occupe est une île ^ et dans qnelque9 momens elle appartiendra tcKLt entière à Tabîme. Peu de jours avant notre arrivée , un jeune offieier de grande espéranee mourut lentement dans cet incroyable supplice , à la vue des montais éperdus qui le pleuraient d'avance parce qu'ils ne pouvaient le secourir. Long-temps les plus hasardeux avaient lutté en vain contre la vague , qui les poussait et les ramenait avec elle. Pénétrés de douleur y ils s'arrêtèrent au rivage , et tendirent des bras impuissans vers le voyageur, avec des cris de désespoir. Ils n'avaient point de bateau.

Mais ce n'est pas contre un seul élément que l'homme est obligé de lutter dans les grèves du montSaint-Micbel. Cette gi!ève elle-même recèle , sous sa surface trompeuse y des ' pièges tous les jours nouveaux. Coupée tous les jours par de nouveaux ravins , qu'elle ne eesse de recouvrir de voûtes mobiles et mal assurées , ponts flottans que la mftrée jette et abandonne sur des précipices , il n'y a pas de mois où elle ne s'ouvre subitement sous les pieds du passant , tantôt en se fendant en larges

crevasses , dans lesquelles out souvent disparu sans retour la voiture ^^ le cheval et son copducteur 5 tantôt plus insidieuse et plus cruelle , en s'afTaissant graduellement à chaqtte pas de sa victime , en liant peu à peu ses mouvemens et en finissant par la dévorer vivante* U J a peu d'années qu'un navire considérable édioua sur les grèves du mont Saint-Michel. Les marées suivantes arrivèrent sans le remettre à flot ; et chaque fois qu'elles l'abanddnnaient eDes le laissaient plus profondément enfoncée df ns le sable; Un jour , les yeux j)uTçnt suivre les progrès effrayans de ce phénomène ^ le pont était déjà caché j lés mats descendirent y les hunes arrivèrent à la superficie de la grève , et puis l'écartèrent à leur tour , et tout <|Èsparut.

Ce que j'ai dit de )a position du mont Saint- Michel et des circonstances de localité qui le rendent si remarquable , fera aisément concevoir ce qu'il offre d'obstaeles invincibles aux tentatives des guerriers et à l'ambition des couquérans. Qu'on ajoute à ces particularités d'un site extraordinaire tous les secours que l'art a pu prêter à la nature pendant une longue suite de règnes glorieux 5 qu'on se représente , au

sommet de ce grand obélisque de la mer , les mo^fes prodigieuses de l'abbaye , boulevart religieux et guerrier, forteresse de la patrie et de la toi y qm si'arme tour à tour de la foudre du ciel et de la foudre des hommes , et qui domine, indomptable, sur les déserts de la terre et sur les déserts de Tabime } on ne s'étonnera pas que les efforts les plus obstinés aient échoué à ses pieds. Jamais le mont Saint-Michel n'a subi la loi d-un vainqueur , et celte circonstance , qui n est ignorée àe personne dans le pays , fait l'orgueil de ses habitans.

£n yaiti les Anglais , maîtres de toute la Normandie y entreprirent de s'emparer de cette posftîonen i4i8 et çn i4^3. En vain même ils réussirent à porter une armée de quinze mille hommes sur le rocher de Tombeleine , dont il» restèrent maîtres jusqu'à l'année i449- ^^^^ di^- neuf chevaliers y dont l'histoire nous a conservé les noms', se dévouèrent à saint Michel y sur les 41ancs de soi! rocher , et le dernier retranchement de l'honneur français fut sauvé de 'opprobre d'une conquête. Un seul jour offrit aux àssaillans quelques chances de succès. Ils étaient parvenus à la base de la montagne , et

( 3^4 ) leur avantgarde en ayait grayî à demi les sentiers périlleux. Tout à coup , de la hai||[p^ de l'abbaye , s'ébranlent et roulent de toutes parts , sous la main des assiégés , d'énormes blocs de pierre qui entraînent , renversent j bnseot tout ce qu'ils rencontrent dans leur chute. Le brave Jean de la Haye profite du désor^e de l'eanemi , et se précipite , a^e< sa petUjf^ garnisoa , sur les Anglais épouvantés. Une terre.i|r{^ni^e s'empare d'eux à l'aspect ^e ce chevalior qui , les cheveux flottans , la visière relevée , la lasce basse , semble porté par des ailes et desceiUrc du ciel même» Un bruit se répaad que saint Michel s'est j^kcé à la tète des jpi^Tiers Normands pour la défense desoniJempley e^rarr^ée, qui se croit poursuivie par une vengeance dû^iae, se disperse sur les grèves y où des légions entières trouvent une mort cent fois plus afireuse que celle qui menace le guerrier dans le hasard des combats. Le reste se réfugia sur les c6tes voisines , eu laissant à celle dé saint Michel y comme l'éternel monument, d'une tenUUive honteuse , d'énormes caxions de fer et des bouleis de granit , qu'on voit encore couchés sur le roc, à la porte de la ville. Depuis y dans les deurr

ittrasions successives , dont Fambition de Buo* naparte a attiré sur nous le fléau , les pauvres pécheurs du mont Saint-Michel , à défaut des chevaliers qui l'ont autrefois protégé , n'ont pas laissé altérer l'ancienne renommée de ce rocher invincible. On a vu des généraux , des princes étrangers , que la curiosité ou la piété j avait conduits , surpris sans doute d'être obligés de déposer leurs épées victorieuses elitre les mains d'un pajsan français , pour obtenir qu'on soulevai 'devant eux cette herse encore vierge , qui n'avait jamais ouvert de passage à l'ennemi. Ce fut en mémoire de la célèbre résistance du mont Saint-Michel , en 14^5 , « et afin que » tous nobles courages soient excités et plus » particulièrement émus à toutes œuvres verp tueuses, que Louis xi fonda, quarante-six ans » après , un ordre de chevalerie sous l'invoca- » tion de l'archange premier chevalier , qui » combattit l'ennemi dangereux de l'humain » lignage , et du ciel le trébucha , et qui en son j> lieu et oratoire , appelé mont Saint-Michel , 1» s'est toujours particulièrement gardé , pre» » serve et défendu sans être pris , subjugué , » ni mis es mains des ennemis du royaume. »

On montre encore aux curîeax la salle antique et superbe des réceptions , ces yoûtes imposantes , ces colonnades majestueuses qui Tirent conférer le collier d'or à coquilles d'argent qui distinguait les membres de l'ordfe, aux Sancerre ^aux d'Es tonte ville , aux d'Armagnac , aux Tanneguj du Châtel y aux Crussol , aux 1*^ Trémouille. Elle est occupée maintenant par une filalure de coton , dont les travaux remplissenl! les longues et douloureuses journées des malfaiteurs du département' de la Manche.

Dans des temps déjà reculésde notre histoire, quand le Mont Saint- Michel YQyait accoiirirà ses autels des voyageurs de tous les p^ys et de tous les rangs , Philippe-le-Bel enrichir SiOH reliquaire des épines de la sainte couronne ou des fragmens de la vraie croix , et Fr^^içois iw , confondu parmi les autres pèlerins, unir ses prières royales pour la prospérité de son peuple aux prières de l'orphelin, de l'infiru^ et du miendiant; à cette époque s'élevait, à la pointe 4u rocher qui domine la montagne, une statue colossale de saint Michel , faite de cuivre doré, qui resplendissait d'un éclat extraordinaire lor^qi^'elle était frappée des rayons du soleil. |L.'étranger qui

arrivait par la grève de Pontorson , quand cet astre commence à descendre vers son couchant, apercevait sur son disque de feu la figure gigantesque de l'archange , enveloppée des traits du jour conctaie d'une auréole , et prête, suivant les besoins du m.onde , à prendre «on vol vers la voûte céleste ou à l'arrêter sur la terre. Saisi d'une religieuse terreur , il se prosternait avec respect et se livrait à la prière jusqu'à ce que les feux du crépuscule se fussent éteints par degrés à travers le feuillage des figuiers et des amandiers de la montagne ^ car ces arbres , si étrangers à son sol et à sa température , croissent naturellement de tous côtés -dans les fentes du rocher^ et il admirait encore dans cette végétation miraculeuse les bienfaits de Fange du soleil envers sou peuple favori.

Depuis long-temps cette statue n'existe plus. Aujourd'hui le sanctuaire même est abandonné à ceux des détenus qui ti'a vaillent le bois et- le fer , et le chant des saintes solennités y est remplacé par le cri aigu de la scie y le sifflement du rabot et le retentissement de la cognée. Le tableau qui représente le prince des anges a été relégué dans une des ailes du chœur , au fond

d'une chapelle obscure, devant laquelle les prisonniers entendent tous les jours la prière.

C'est là que les pèlerins qui viennent implorer son intercession , toujours assurée à la pureté du cœur et à la sincérité de la foi , sopt introduits par un guichetier , seul lévite qui veille maintenant à la porte du tabernadle. Ils voient tout au plus errer dans le lointain quelques saintes femmes dont la robe grise et le voile flottant leur rappellent le touchant ministère :

anges terrestres , qu'une résignation sublime enchaîne dans toutes les demeures de la misère et du désespoir ! A cet aspect, ils sentent se ranimer leurs espérances , et comprennent que le ciel n'est pas encore désert.

Parmi les voyageurs qui se trouvèrent réunis à nous dans la chapelle die Saint-Michel, nous avions remarqué six enfans de dix à douze ans , venus à grande^ journées du fond de la Mcardie, et dont la pieuse ferveur, excitée sans doute i>ar un intérêt commun à tous , ne s'exprimait £ue par des torrens de larmes. Il s'agissait peutêtre de la santé d'un aïeul chéri ^ abandonné par la médecine et qui n'avait plus de recours qu'à Dieu 5 mais nous n'eûmes pas le temps de nous

(309) en informer. A peine leur prière fut-elle achevée et leur modeste offrande déposée devant le saint, que nos jolis pèlerins, chargés de coquillages et de rosaires , et portant suspendue à leur cou , sur un large ruban en sautou*^ une feuille ovale d'argent battu à l'image de saint Michel, se hâtèrentde regagner leur pays. Comme la grève d'Ardevon était très-périlleuse ce jour-là, nous les suivîmes long-temps deFœil avec trne inquiétude qui s'accroissait encore chaque fois que les rebords d'un ravin nous cachaient la petite caravane^ et nous ne fûmes entièrement rassurés qu'en voyant le sommet de leurs bourdons se perdre dans le feuillage gracieux des tamarins qui marquent la limite des plages mobiles et le terme du danger.

Près de moi j'avais observé aussi une jeune dame enceinte, dont un attendrissement profond absorbait toutes les pensées, et je conçus que des vœux exprimés avec tant d'ardeur et de sensibilité n'étaient pas indignes de parvenir au séjour des anges. Comme quelques-unes des particularités de sa vie m'étaient connues , je crus pénétrer le secret de sa prière , et j'osai le lui dire. Mère infortunée d'un fils trop tôt ravi à

son amour y c'était sans doute un fils qu'elle demandait au ciel et qu'elle plaçait d'avance sous la protection du saint archange. Les jeux mt>tûllés de larmes à ce souvenir , 6t cependant un àùiiiL sourire sur les lèvres : « Vous ne m'avez » pas devinée, me répondit-elle. Non! je n'ai » pas Forgueil d'espérer que je puisse intéresser ii à mes souhaits et à mon bonheur les Celâtes » intelligences qui entourent le trône de Dieu. » C'est pour la France (Jue je prie, c'est d'elle » seule qu'une Fi'ançaise devait s'occuper dans » ce jour de sollicitude et d'espérance. J'ai def> mandé à saint Michel la naissance d'un duc » de Bordeaux. »

Quelques jours après , nous nous rencontrâmes à Poitiers au moment où le canon proclamait la nouvelle du 29 septembre. Des hommes du peuple, qui passaient en groupes jojeux sous les fenêtres^ dé son appartement , nous apprirent que le prince était né le jour de Saint-Michel. « Le jour de Saînt-Michel ! s'é- » eria-t-elle 5 vous voyez bien qu'il m'a clau- » cée ! » Et elle tomba à genoux.

M» Ch. ^0J>iE.K.

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