LE DUEL
k la première pointe du jour , rimpatienl; Ponce de Léon frappe de sa lance le balcon de r Abencerrage ; et les voilà tous deux sortis de la porte d'Elvire , marchant le long du Xenil , les lances levées , les chevaux l'un contre l'autre.
Derrière eux un orage retentit dans les Alpuxarres ; à leurs cotés des feux brillent dans les forêts ^ sous leurs pas et devant eux , tout est noir; seulement un ciel pâle et sans clarté roule rapidement sur leurs têtes .
« Chevalier , dit le chrétien à l'Abencer- » rage , ne vois-tu rien? — Je ne vois , ré- » pond l'indiiFérçnt Albayaldos , que le mont ;>' Bermejko qui est couché devant nous comme » un géant à demi soulevé. sur son bras. »
L'orage , qui luttait depuis long-lemps contre les parois des montagnes , se fait jour par les flancs de la vallée du Xenil; les nuages entrent dans la plaine , et le vent se courbe sur la campagne avec un vaste sifflement.
« Chevalier, dit le chrétien à Albayaldos, » n'entends-tu rien? — Je n'entends, répond » l'Abencerrage , que le pas de nos chevaux ,
dbyGopgle
» le sapin de la fontaine qui crie dans seâ bran- » ches , et les paroles d'un homme effrayé. »
La tempête redouble avec violence. Le fleuve combat dans son lit , les pins roulent déracinés , les troupeaux s'enfuient chassés par les vents ; ce n'est plus un» bruit , c'est un horrible silence qui roule sur la plaine avec des tourbillons de poussière.
« Mets pied à terre , dit Albayaldos. — Tire ton épée, dit Ponce de Léon. » Les voilà tous deux plus forts que ,des lions ; ils croisent leurs épées , et les voilà tous deux plus faibles que des enfans, tombés sur la terre , et mortellement blessés.
« Chevalier, dft à Albayaldos l'infortuné » jeune homme grand-maître de Calatrava, sais- » tu que la croix de ma cuirasse avait émoussé )) les meilleures lances de l'islamisme , et qu'elle » a été ouverte au premier coup de ton épée ? » — Que m'importe , répond l'Abencerrage.
» — Chevalier , entends-tu le bruit de la tem- » pête , ne te semble-t-il pas être au dernier » jour du monde , et que la nature entière s'en- » fuit devant le Tout-Puissant qui descend à
D grands pas des cieax par la route des nuages? » — Dormons, répond rAbencerrage.
D — Chevalier , j'ai été infidèle à mon ordre n en aimant une jeune femme, et j'en suis justen ment puni 5 mais yeux-tu que je te fasse chré- » tien , afin que tu reçoives ma confession et que » je reçoive Ja tienne , et que nous ne soyons » pas éternellement damnés? — Que m'im« rt porte , répond l'Abencerrage.
» — Chevalier^ dit le chrétien en se levant I) sur ses genoux , je vois dans les nuées saint n Jacques mon seigneur, portant Tétendardà » la croix rouge ; j'entends les cris de Calatrava » marchant aux infidèles : Saint Jacques ! saint » Jacques sur eux^! Nous sommes perdus , éter- » nellement perdus ! — Dormons , répond l'A- » bencerrage. »
AJors le chrétien dit à l'Abencerrage :
« Sais-lu que nous avons été ti^ompés par le » Zégri, et qu'infidèle à mon Dieu , je ne l'ai pas ï) été à mon amie. » L'Abencerrage se releva et porta la main à son poignard , comme pour y re« chercher sa force première, puis il retomba sur la terre, en poussant un profond gémissement. La première pensée fut pour la vengeance , la se-
(353) conde est pour Tamitié. « Pardon ! pardon !
)) s'écri^-t il , en se roulant sur le corps de Tin- » fortuné Ponce de Léon* — Fais- toi chrétien, » répond r infortuné, rends-moi une vie pour » celle que tu m'as 6tée. » Mors il lui passe autour du cou son écharpe à la croix rouge ^ lui arrache son turban^ puis, animé d'une force surnaturelle, il le soulève dans ses bras , et le traîne sur le bord de la fontaine. Soudain un coup de tonnerre tombe du ciel sur le sapin -, le sapin tombe dans le bassin de la fontaine. L'eau de la fontaine rejaillit sur le front et le vi« sage du néophyte, a Jemeurs, s'écrie Albayaldos. » — Tu es chrétien ! » s'écrie Ponce de Léon, dont rame s'envole vers les ciel avec ces paroles.
Cependant Albayaldos n'était pas mort. Les pasteurs chrétiens des monts *Bermejkos ou des montagnes rouges, étant descendus à la dixième heure du jour, le trouvèrent respirant encore auprès du cadavre de Ponce de Léon ; ils dépouillèrent celui-ci, et, trompés par la roix de. Calatrava que portait Albayaldos , le prenant pour un chrétien, l'emportèrent dans les montagnes afin de le guérir de ses blessures et dele
(354) rendre au roi Ferdinand^ pour obtenir une récompense.
Cependant le cadavre de Ponce de^Léon, qui 'dtait resté auprès de k fontaine , ayant été dé- 6guréparle soleil^ les Maures des Alpnxares s'en emparèrent, et le portèrent à Grenade y où ils le vendirent aux. Abencerragcs comme le corps d'Albayaldos qui avait été massacré par les^ Espagnols. La mort d'Albayaldos fut célébrée dans toute l'Espagne. Rien ne fut comparable à la douleur de la belle Zaîda. Les Zégris eux-mêmes en parurent touchés ; et les Espagnols et les Maures s 'accusant mutuellement de la mort des deux chevaliers , ce fut , selon les romances , une des principales causes de la guerre qui éclata entre les deux peuples.
Le roi Ferdinand envoya un ambassadeur au roi Boabdilin , surnommé le Petit. « Tu es bien jeune , lui dit le roi maure , pour une mission de guerre! — Aussi je ne viens , répondit le chevalier, que pour une mission qui, si tu veux, sera une mission de paix. Le catholique Ferdinand , mon maître , demande la main de la belle ville tle Grenade l'infidèle. — Ma ville est une
( 355 ) jeune mariée, reprit le roi maure, mais elle n'a pas encore envie d'être veuve. it
Bientôt après les hostilités commeticèreiit , comme il le par&k par cette romance :
« Avec denx mille Maures bien montés , » Reduan court les frontières, enlevant les hom- » mes et les troupeaux f il reconnaît les tours n de Jaën ,« passe comme une flèche entre Ubeda » et Andujar , et les clbehes de Baeça sonnent aux arme« de toutes parts. »
Et par ceHe«-ci :
)) Aux armeb^, aux' armes ^ capitaines! que n ({liieonque a de l'honneur sorte du lit , et » vienile défendre sa femme et ses engins ! Ainsi » dans les rues de Grenade , la ville aux vingt » portes f s'en vont criant quatre alcades qui » tienneM des étendards et qui ont lâché la bride )> sur le cou de leurs chevaux. »
Alors il fallut songer à se défendre ^ comme la principale fedblesse des Maures provenait de la division entre les deux plus puissantes familles , celle des Zégris et des Abencerrages ^ il fut proposé dans le conseil des Alfaquis de les réunir parle mariage delabelleZaïdaet du ZégriMuley- Ismaë]. Les Abencerrages y consentirent, par le
désir de venger Albayaldos. Ainsi; par une bizarre fatalité, c'était le soin même de venger le malheureux Albeocerrage qui faisait triompher son ennemi et qui le réduistdt au comble du malheur.
Cependant Albajaldos était rétabli de ses blessures ; mais les pasteurs ayant i;econna qu'il était Maure 7 l'avaient vendu au pirate Ochali qui l'emmenait en Alger. Et tandis qu'à l'eicemple des anciens Romains qui avant d'entrer en campagne donnaient un spectacle de gladiateurs à leurs soldats , les Maures avant de marcher aux Espagnols allaient célébrer dans un carousd les noces de Zaïda et d'ismaël , l'infortuné Albayaldos était attaché sur les b^ncs d'une galère turque^ soumis au sabre d'un comité et obligé d'employer ses propres forces pour éloigner sa délivrance, en fuyant les galères chrétiennes qui auraient pu le délivrer.
Cependant le ciel se lassa de l'éprouver, la galère d'Ochali fut prise , comme on le voit dans la romance dont je cite les premières strophes.
« Alarme! alarme! voici la galère d'Ochali » qui traverse le détroit, et derrière elle vien- » nent les quatre galères du marquis de Santa- » Cniz.
)) La sentinelle jette des brandons de paille t) dans le feu du signal. Les cloches sonnent » sur la c6te , et le génëral de la flotte ordonne » à ses rameurs de secourber sur ]es rames, etc. »
Je vais maintenant citer la romance du retour d'Albajaldos au milieu du carrousel et des fêtes préparées pour son jennemi.
Le Retour.
Le haut Alba jcin et TMcacaya , deux heures avant le jour , sonnent l' Alborade ou le lever de l'aube. Vivaconlud leur r^ond avec ses dulcaynes et ses clairons, et le noble Vivataubin avec ses fifres et ses trompettes : bientôt, solennisant la ftte ; les Tours-Vermeilks , Généra* life etl'Alhambra élèvent'dansies airs leurs faites illuminés.
Les Gomèles et les Sarrasins , les Tarses , les Mazas et les Aliatars , le» Abeucerrages et les Zégris se rassemblent; devant eux marchent Muça et Ismaël Zëgri; le premier , frère du roi , montre sur son bouclier un Atlas portant un ciel , avec cette devise : Quand il sera las, je le soutiendrai; le second, fier do tout mépriser , a fait peindre sur le sien une mort dont les^ os sont dorés , et au-dessous ce mot arabe : ta Gloire*
Au premiep rayon du soleil, le roi s'assied sur son trône , et le tenant du tournoi , Muley Ismaël s'avance et dit : « Galans de la cour du roi » Chico , quicorfque sert une autre dame qu'une » Abencerrage ou qu'une Zëgri, ne doit pas pçr- » tçr une banderoUe à sa lance : il est un vassal » fait pour payer les impots. »
Il dit, et mille murmures éclatent dans la place : «Ce sont des dames aussi, et bien des » dames que les Gomèles , les Ahrioradis , les » Tarifes, et leurs chevaKers ont des épees. » « La reine, dit : Il ne sera pas chevalier , celui » qui relèvera le défi, i^ Le roi dit : « Malheur » aux Zégris , si la journée des cannes devient » la journée des lances ? » Tous les yeux se portent sur la belle Zaïda , mais elle avait baissé son voile , car elle pleurait.
Les écuyers répètent le défi, et les murmures redoublent. Soudain accourent dtt'fond de la place Muca et Reduan son camarade , criant :
« Carrière ! carrière ! Voici un dhampion, et un y> champion digne du défi, « Fermez le champ , » crie-t-on de toutes paris , poiïit de combat! » Ismaël, superbe et orné déplumes, descend dans l'arène, au milieu des clameurs. Alors un énorme
( 359 ) taureau paraît dans la place , et les cris , les éclats de rire et les applaudissemens s'élèvent jusqu'au cieh
Ce n'est point un taureau du Xénil et du Guadaleté, c'est un taureau él»yé par les vachers du Xarama. Sa peau est semée de taches , ses y.eux sont comme des charbons allumés; il a les cornes rapprochées^ les hanches maigres , le fanofi énorme, la queue longue et torse ^ superbe dans 6a force , il marche réglant k terre , craignant d'imprimer ses pieds sur larè^e.
Pour les hommes faibles , tomber c'est tomber ; pour les hommes courageux , c'est se relever. Ismaël uMirche droit ai| taureau , debout devant lui , il lui présente son manteau de la main gauche , et de la main droite faisant tourner son épée autour de la tête, ii le frappe droit à l'épaule , et perce d'un seul coup le cuir , la chair et les os , et tandis que le taureau se roule sur l'arène et que ses pieds qui creusaient la terre ae tournent vers le ciel , il se relève fièrement et ordonne à ses écujers de répéter le
dée.
Alors parut dans la place un dievalier con« vert d'armes délustrées par les eaux de la mer
monté, sur un cheval fatigué et portant une écharpe sanglante au bout de sa lance. Il marcha droit au bouclier du tenant, et dit : « J'ignore ce » que peuvent être ceux qui servent d'autres » dames que les Zégris et les Abencerrages , je » dis seulement que celui qui peut servir une » Abencerrage cm une Zëgri n'est pas digne » d'être chevalier. »
Et se tournant vers les juges du camp : « Vous » avez soufifert qu'on posât cette question , vous » devez soufirir qu'elle soit discutée comme elle » doit l'être 3 comme il n'y a rien de plus impor- » tant pour les hommes que l'honneur des fem- » mes, si une question mérite les épées , je » pense que c'est celle-ci. Je demande donc la j» lutte sanglante ^ car , si je mens , je mérite la » mort, et si je prouve ce que j'avance , Ismaël » ne doit plus vouloir de la vie. » Le peuple applaudit, et le roi Boabdlin accorda le champ.
A ces motâ , il se fit un profond silence , les cris de vengeance se turent ^ les glaives déjà tirés rentrèrent a\ec violence dans le fourreau , et les Zégris, frémissant sur leurs ëtriers, retinrent la jbride de Içurs chevaux.
Alors k chevalier prend Ismaël par la main .
et le mène au milieu de la place. Puis , leyant sa ▼isière , il lui dit : Me connais-'tu ? £t comme Ismael se taisait , on vit le cheyalier qui , avec une force plus qu'humaine , le saisissait par le corps et le lançait dans les airs , puis remontant 4 cheval , il revint sur le corps et le foula aux pieds., disant^ la visière lev^ : Je suis Albayaldos !
Alors Zaïda descend de son balcon^ et se mettant à genoux devant lecheyal d'Albajaldos.
a Chevalier,}e te demande la vie de cet homme.» Albajaldos fit un mouvement terrible , mais bientôt , détournant son cheval , il dit : « Eja. effet un homme sans honneur est bien digne d'une femme infidèle. »
Alors Zaïda lui dit : « Albajaldos y il fallait te s> venger et sauver Grenade ; j'ai dû. attendre » que les Zégris fussent liés par serment aux » Abencerrages ; mais , crois-moi , de tous leurs » prësens , je n'avais accepté que ce poignard. » — Suis -moi chez le Dieu des chrétiens , reprit » Albajaldos. — Je te suivrai dans les en- » fers , répondit- elle en se frappant mortel - I) lement. 9
Alors Albajaldos la mit derant lui sur sa
selle, et Gomme il s'avançait vers une fontaine, Ismaël , se suspendant à la bridé de son cheval , s'écria • a Mort à l'apostat ! il va la faire cHrétienne. »
Alors des cris terribles retentissent dé toutes parts } le roi se lève de dessus son trône ; la place disparaît dslns une nuée de poussière , au milieu de laquelle on voit se mouvoir des hommes et des lances. Albayaldos s'enfuit après avoir plongé son sabre dans le coeur d'Ismaël.
Toute la cavalerie m^i'e le suit traînant sur la plaine un nuage de sable comme une comètei qui viendrait s'étendre sur la terre ; mais arrivés sur la rive profonde du Xenil, les Maures s'arrêtent en frémissant. Albayaldos avait disparu , de larges cercles s'allongeaient dans les flots, et une bannière chrétienne était plantée sur la frontière mahométane !
( 363 ) VEUJtoA.
Extrait d'une tragédie inédite.
VxxutDA! . . Cest le nom de la vierge sacrée . . . Que le Gtaulois consulte , et nomme l'inspirée : Dans nos forêts , souvent mon regard enchanté Admira de son front la «auvage beauté.
Aux heures où des nuits la reine solitaire De l'absence du jour vient cobsoler la terre , On la voit s'avancer au penchant des vallons , Fouler d'un pas léger les humides gazons , Et sur l'autel des dieux protecteurs du rivage Brûler du sélago le magique feuillage.
Si la tempête gronde et roule , vers les cîeux Yelléda fait montier un chant mystérieux , Elle couvre de fleurs la vague mugissante Et parcourt sans effroi l'ondè au loin menaçante. Dans Saïne elle apprit, dès ses plus jeunes ans , Pour les maux des humains des charmes bienfaisaos... De la faucille d'or elle e^t dépositaire , Et du sombre Ermînsul célèbre le mystère.
La verveine embaumée et le divin rameau Pressent ses blonds cheveux de leur double bandeau;
Son regard , à la fois noble et plas doux encore Que le rayon naissant précurseur de l'aurore , Comme celui des dieux impose le respect, Et le front des mortels s'incline à son aspect. ~ Des guerriers vous ont dit que dans les jours d'orage Quelquefois ils l'ont vue errer sur le riyagfr, Préparer la tempête , allumer les éclairs , Ou d'un mot ramoner lè( calme dans les airs . . . Les pâtres ont conté que sous leurs toits rustiques Souvent elle enseignait les vérités antiques : Pour l'enfant orphelin elle inventait des jeux , Ou pleurait avec lui , s'il n'était point heureux. Mais lorsqu'aux sons divins de la harpe magique Elle unit les acccns de sa voix énei^ique , Lorsque , de sa patrie évoquant la grandeur , Elle chante la gloire et les jours de splendeur; Brennus armé» sortant de ses antres sauvages ; Les Gaulois des forêts quittant les saints ombrages , Et chassant devant eux les peuples disperés ; Les Alpes sous leurs pas courbant leurs rocs glacés ; L'aigle aux champs d' Allia fuyant déshonorée ; Et par les feux vainqueurs Rome enfin dévorée, . . . Toute la Gaule écoute , et des affronts soufferts Se console un moment et ne voit pins ses fers.
M. Edouard DiLTRAT.