CHAPITRE III La Philosophie de Tacite
Quelle était la pensée de Tacite sur ces trois questions fondamentales qui ont, de tout temps, préoccupé les philosophes : le libre arbitre, — l'existence du mal dans le monde, — Dieu et les rapports de la Divinité avec les hommes?
Croyait-il ou non au libj^e arbitre ? La question a été résolue de façons très diverses. Les uns ont accusé Tacite de fatalisme ; les autres ont, au contraire, fait ressortir que sa conduite tout entière répugnait à cette doctrine. Ne s'est-il pas constamment efforcé de faire le bien et n'a-t-il pas sans cesse proclamé que la vertu trouvait sa récompense dans le témoignage d'une bonne conscience ? Quoi qu'il en soit, voici comment Tacite expose lui-même ses idées sur ce point.
Sed mihi ha3c et talia audienti in incerto iudiciiim est, J atone res mortalium et necessitate immutabili an Jorte volvantur. Quippe sapientissimos veterum, quique sectam eorum œmulanlur, diverses reperies, ac multis insitam opinionem non initia
n«.i.><ln. riDii '■•R'iii, non ilcriiqiîc hoiniiics dis curœ : ideo creborrime Iristia in bonos, la'ta apiid détériores esse. Contra alii fatum quidcni conijrnerc rébus pulaiil, sed non e vagis stellis vcrum apud principiaol ne\us naturalium causarum ; et tamen electioncm vita- nohis rolinfituinl ; f[uain iibi clegeris, cerlum imminontiuin ordiiicni ; nequc mala vel bona ([ucp vulgus putat ; multos qui conlliclari adxersis videantur, bealos, al plerosque, quanquani magnas per opes, miserrimos si illi gravem fortunam constanler tolérant, lii prospéra inconsulte utantur. Celerum plurimis morlalium non cximitur, quin primo cuiusque ortu Ventura destineantur ; sed quœdam secus quani dicta sint cadere, fallaciis ignara dicentium. » (^Ann., VI, 22.)
Le Problème du mal troublait douloureusement notre historien. A la vue du crime triomphant il se prend à douter de la Providence et il nest pas loin de penser que nous sommes le jouet d'une divinité malfaisante. Le mal est Toeuvre des dieux ; le bien, celle du hasard. « Nec enim unqam atrooioribus populi romani cladibus magisve iustis iudiciis adprobatum est non esse curœ dcis securitatem nostram, sed ultionem. » (77, I, 3.) — « (prodigia) sine cura deum eveniebant ». {Ann., XIV, 12.) « Non tam solertia, quam deum ira in rem romanam. » (Ann., IV, I.)
D'Alembert (l'jir-i'jSS) estime que l'on ne saurait reprocher à Tacite cette opinion. « Dans le fond, dit-il, il est assez indifférent à notre religion que Tacite, qui ne la connaissait pas, crût ou ne crût pas à la Providence. J'ajoute que Tacite, dans l'endroit où il parle de l'astrologie, à l'occasion de la prédilection faite à Galba par Tibère, paraît regar-
dcr le dogme de la Providence comme une opinion rejclce par plusieurs sages de Tanliquité et qu'il expose sans la combattre. Eu efFel combien d'hommes célèbres dans le sein du paganisme ont eu le malheur de croire que la divinité ne prenait aucune part au gouvernement du monde ? Combien d'autres ont eu le malheur plus grand de nier et de combattre cette vérité au sein du Christianisme même ? Enliu n'était-il pas assez naturel qu'un homme aussi éclairé que Tacite et privé des lumières de la foi, voyant dans ce triste univers beaucoup plus de mal que de bien, regardât le mal comme l'œuvre des dieux et le bien l'effet du hasard? Les seuls dogmes de notre religion expliquent le malheur de l'homme en ce monde et le concilient avec la Providence. {Notes aux morceaux choisis de Tacite, traduits par d'Alembert, XlIP vol. des œuvres complètes.)
Pour ce qui est de la religion, Tacite a les idées des Romains de son temps. Les formes cultuelles et les dogmes grossiers du paganisme, ne devaient sans doute pas satisfaire son esprit positif et délicat, mais du moins ne manifesle-t-il jamais aucun mépris, ni aucune révolte. Membre du collège de Quindecemviri, il avait la charge des livres sybillins ; tout ce qui touche à la religion d'Etat, est pour lui digne de tout respect, en tant que faisant partie des vieilles traditions nationales. Comme sénateur, il doit examiner la nature et la signification des prodiges : il s'acquitte avec conscience de cette fonction. On ne saurait dire au juste s'il regardait ou non les prodiges comme un avertissement du ciel : ses témois-naffes
sont contradictoires. 11 est probable que son esprit se révoltait quelquefois, mais le fond de sa nature un peu mystique et superstitieuse, reprenait le dessus.
On ne saurait reprocher à Tacite de n'être pas en avance sur les idées de son temps. « Il n'a pas besoing d'excuse, dit Montaigne, d'avoir approuvé la religion de son temps, selon les loix quiluy commandoient, et ignoré la vraye : cela c'est son malheur, non pas son défault. J'ay principalement considéré son jugement et n'en suis pas bien esclaircy partout, comme ces mots de la lettre que Tibère vieil et malade envoyoit au Sénat : « Que vous escriray-je, messieurs, ou comment vous escriray-je, ou que ne vous escriray-je point en ce temps ? Les dieux et les déesses me perdent pirement que je ne me sens touts les jours périr, si je le scais. » Je ne m'aperçois pas pourquoi il les applique si certainement à un poignant remors qui tormente la conscience de Tibère; au moins, lorsque j'estois à mesme, je ne le veis point ». (Essais, liv. III, ch. 8.)
Marmonfel dit au contraire : « Tacite avait quelque raison de ne pas décrier les miracles de Vespasien et les oracles de Sérapis ; mais qui l'obligeait, sous Nerva, de croire au devin de Tibère, et aux leçons qu'il avait reçues dans l'art de prédire l'avenir ? » (Loc, cit.)
Reste à expliquer l'attitude de Tacite vis-à-vis de la religion des Juifs et des chrétiens. On connaît le fameux passage sur la religion des Juifs (//. V, 5). C'est un odieux mélange d'erreurs et de vérités, une altération voulue de faits faciles à vérifier, une inintelligence complète de dogmes élevés, un déni
absolu (le justice. Les premiers apologistes, Tertulli(;M entre autres, ne manquèrent pas de relever le caractère odieux de ses accusations. Celui-ci accuse Tacite d'avoir sciemment altéré les faits et lui inflige répitlièle d'odieux menteur. Reprenant l'idée de Tertullien, Guillaume Budé (i 467-1540) nomme Tacite « un des plus scélérats et des plus condamnables auteurs que nous ayons. « Avoir attaqué la religion juive par les fondements, s'être moqué des miracles de Moïse et avoir reproché aux juifs d'adorer relTigie d'un âne sauvage, est une imposture si grossière qu'on ne saurait excuser un homme d'esprit comme Tacite de l'avoir inventée ». (Cité par Niceron, biographie de Tacite, dans les Mémoires /)OHr seivir à V histoire des hommes illustres, voL VI page 358.)
Tacite ne comprit pas davantage la religion des
chrétiens. 11 n'y trouve que des choses viles et honteuses. Il l'appelle exitialis superstitio. (Ann., XV, 44-) Néron fit répandre le bruit que l'incendie de Rome était dû à la vengeance des chrétiens ; Tacite rapporte cette accusation sans la contrôler (ibidem).
Que Tacite ne se soit pas converti au christianisme, c'est son affaire. Jean Bodin (loSo-iSgô) emploie, pour le justifier, une comparaison singulière. <( Si le jurisconsulte Marcel a répondu qu'une femme débauchée fait très mal de prostituer son corps, mais non pas de recevoir de l'argent, étant sur le pied de femme de joie ; l'on peut dire de Tacite qu'il a été bien impie, puisqu'il n'a pas été chrétien, mais qu'il n'a rien fait d'impie, puisqu'il était païen. {Methodus adfacilem historiarum cognitionem, i566.)
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Mais que Tacile ne se soit pas renseigné sur les mœurs des elirétiens, avant de les accuser d'immoralité, c'est une néi,digence indii^ne d'un véritable historien. « Il s'est borné à enrej^istrer les bruits populaires, dit Paul Albert. Pourquoi n'est-il pas allé dans le faubourg où les premiers enseignements de l'Evangile furent déposés? Pourquoi ne pas s'en- (piérir de cette doctrine ? Son ami Pline le Jeune adressait dans le même temps (Pline le Jeune, Lettres 9O et 9;;, X'' livre) un rapport d'une remarquable équité àTrajansur les Chrétiens d'Asie. » (P. Albert, La prose ^divi.^ Histoire.)