‹ Tacite et la littérature françaiseChapitre 11 sur 57 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I^a Morale de Tacite

Aucune lecture nVsl plus moralisatrice, plus féconde ni plus^Ieme d'enseignements que celle de Tacite. C'est une mine intarissable de leçons pratiques. (( Il n'y a point, dit Juste-Lipse, d'auteur grec ni latin, et très assurément il n'y en aura jamais, qui, pour l'étendue de sa prudence, soit comparé à celuici ; tant je suis éloigné de croire qu'aucun autre lui soit jamais préféré. Chaque page, que dis-je ? chaque ligne contient des conseils, des préceptes et des dogmes, encore sont-ils si courts et si cachés qu'il faut avoir l'odorat bien fait pour les trouver. Tous les chiens ne font pas lever la bête de son gîte et tous les lecteurs n'attrappent pas le sens mystérieux de Tacite. Il faut pour cela des hommes faits ; il faut aussi une certaine subtilité d'esprit, un jugement qui aille droit au but et, pour le dire en un mot, une naissance heureuse. Si cela vous manque, croyez-m'en, faites autre chose. » (Préface de l'édidion elzévirienne de 1634.)

Tacite n'est pas un admirateur du pouvoir ou du

^ siirrr^i. Que le vice soil tiioiiiphanl ou qu'il se cache sous la pouri)rc impériale, il n'en est pas moins le vice et Tacite le dénonce. Que la vertu soit malheureuse, qu'elle soit réduite à se cacher ou qu'elle soit peisécutée, elle n'en est pas moins la vertu et Tacite l'exalte. S'il écrit , c'est pour perpétuer le souvenir des hommes de bien, et marquer les criminels du fer rouge de l'infamie, ^'oici d'ailleurs sa profession de foi. « Exsequi sententias haud institui, nisi insignes per honestum, aut notabili dedecore : quod prœcipuum munus annalium reor, ne virtutes sileantur, utque pravis factisdictisque ex posterilate et infamia metus sit. » (Ann., 65.)

Le spectacle de la corruption morale de son siècle l'a profondément touché. « Il est triste, dit Paul Albert, el semble porter le deuil de la liberté perdue, de la dignité humaine violée. » {Loc. cit. )Son accent est douloureux et contenu, ajoute Taine (1828-1893). Sous Domitien, ayant vu, pendant quinze ans, ce qu'il y a d'extrême dans la servitude, contraint au silence, il était descendu aux dernières profondeurs de la tristesse et de la réflexion. S'il est énergique et concis, ce n'est pas seulement parce qu'il veut bien écrire, mais parce qu'il a médité son indignation. Cet éclat d'un style que la poésie, la haine, l'étude ont enflammé et assombri, ne s'est rencontré qu'une fois dans l'histoire, et il a fallu celte âme et cette décadence pour l'inventer. (Essai sur Tite-Live.)

Bossuet appelle Tacite « le plus grave des historiens ». {Oraison funèbre cV Henriette cV Angleterre, dernière partie.)

La plupart de nos écrivains ont fait ressortir la

haute portée morale des œuvres de Tacite. Ce sont les honiuies du xviii<^ siècle qui ont été le plus frappés de ce caractère, tandis que ceux du xv\V siècle remarquèrent surtout le côté politique.

Voici d'abord le témoignage de Marmontel : « Soit que Tacite nous dévoile les profondes noirceurs de l'âme de Tibère, les turpitudes d'Agrippine, la férocité de Néron, soit qu'il nous représente la stupide insensibilité de Claude, soit qu'il nous décrive la mort philosophique de Sénèque, la mort héroïque de Thraséas, la mort plus philosophique et plus héroïque d'Othon, ou celle de Pétrone, si singulièrement mêlée d'une indolence épicurienne et d'une constance stoïque ; le vice, le crime, la vertu, leur mélange, tout, dans son style, porte le double caractère de l'objet de l'écrivain. Il semble avoir un fer rouge pour flétrir le vice et le crime, et les couleurs les plus suaves pour représenter la vertu. » {Loc. cit.)

L'acad(;micien Thomas (1732- 1^85) exprime la môme idée avec l'emphase qui lui est particulière. « Si on demande quel est l'homme qui a le mjp.nx peint les vices et les crimes, et qui inspire mieux l'indignation et le mépris pour ceux qui ont fait le malheur des hommes ; je dirai : c'est Tacite ; qui donne un plus saint respect pour la vertu malheureuse et la représente d'une manière plus auguste, ou dans les fers ou sous les coups d'un bourreau, c'est Tacite ; qui a le mieux flétri les affranchis et les esclaves et tous ceux qui rampaient, flattaient, pillaient et corrompaient à la cour des empereurs, c'est encore Tacite. Qu'on me cite un homme qui ait jamais donné un caractère plus imposant à l'histoire, un air plus

terrible à la postérité. »> {Essai sur les Eloges, Chapitre XV.)

Enim Joseph Chénier (1764-1811): « Incorruptible dispensateur de la gloire et de la honte, il représente cette conscience du genre humain que, selon ses énergiques expressions, les tyrans croyaient étouffer au milieu des flammes, en faisant brûler publiquement les œuvres du talent resté libre, et les éloges de leurs victimes, dans ces mêmes places où le peuple romain s'assemblait sous la république. Son livre est une tribune où sont jugés en dernier ressort les opprimés et les oppresseurs ; c'est à l'immortalité qu'il les consacre ou les dévoue ; et dans cet historien des peuples, par conséquent des princes qui savent régner, chaque ligne est le châtiment des crimes ou la récompense des vertus. » {Tableau de la littérature française, ch. V.)

Il se trouve pourtant des critiques et des écrivains qui estiment la lecture de Tacite dangereuse pour les mœurs. Balzac (i59^-i654) félicite Perrot d'Ablancourt d'être sorti indemne de son long commerce avec Tacite. « L'important, dit-il, est que vous ne vous êtes point sali en maniant de sales matières et que parmi les ordures de la politique votre morale s'est conservée en sa pureté. » {Lettre à Perrot (TAblancourt, 21^ du XII° livre.)

Le P. Houbigant, de l'Oratoire, met les jeunes régents en garde contre l'esprit de cet auteur. « Il faut prendre garde que Tacite ne vous rende politiques, satiriques, défiants, soupçonneux et qu'il ne vous porte à tourner tout au criminel. Tacite entraîne

insensiblement le lecteur par la force de son génie et par le nerf de son style. » {Loc. cit.)

Saint- Evremond (i6i6-i;o3) est du même avis : « On voit dans l'histoire de Tacite plus de vices encore que dans Salluste, plus de méchancetés, plus de crimes, mais l'habileté les manie et la dextérité les arrangea En un mot le crime y est trop délicat ; d'où il arrive que les plus gens de bien goûtent un art de méchanceté qui ne se laisse pas assez connaître et qu'ils apprennent sans y penser à devenir criminels, croyant seulement devenir habiles. » {Observations sur Salluste et Tacite,\.\ll des Œuvres complètes.)

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