‹ Tacite et la littérature françaiseChapitre 9 sur 57 · CHAPITRE H L'Impartialité de Tacite · texte numérisé non relu

CHAPITRE H L'Impartialité de Tacite

Au début des Annales, Tacite prend l'engagement d'accomplir son œuvre d'historien avec la plus rigoureuse impartialité. « Inde consilium mihi pauca.., sine ira et studio, quorum causas procul habeo. » {Ann., I, i). La même promesse se trouve, presque dans les mêmes termes, au début des Histoires. «Sed incorruptam fidem professis neque amore quisquam etsineodiodicendusest.»/^., I, i). Sans aucun doute Tacite était sincère quand il écrivait ces lignes, mais: n'était-il pas dupe de ses propres sentiments ? Qu'il le veuille ou non, sa colère éclate en plus d'une page ; sa haine contre Tibère est manifeste ; son mépris des délateurs est sans bornes. Ses sympathies sont aussi vives que ses antipathies. Tacite voulait être impartial, mais il est si profondément ému au souvenir de tout ce qu'il a vu et entendu, qu'il est incapable de discerner la vraie nature de ses sentiments.

Les circonstances expliquent d'ailleurs et justifient son état d'àme. Lorsqu'il commença d'écrire les Histoires, vers Tan 97, la seconde année du règne de Nerva, c'est dans le dessein de perpétuer « le souvenir de la servitude passée et le témoignage du bonheur présent » (Agricola, 3). Pendant les quinze

années du règne deDomilien (de 8i à 96), Tacite, réduit au silence, avait attendu patiemment des jours meilleurs. Au lieu de chercher « dans une mort rctenlissanle, mais inutile pour l'état » {Ag. 42), un remède aux malheurs présents, il s'est réservé pour Tavenir. Au sortir de cette période d'oppression morale, il aurait pu dire comme Sieyès, au sortir de la Terreur : « J'ai vécu. » N'est-ce pas déjà beaucoup que de vivre sous un tyran ? Mais quelle existence précaireet misérable! En ce temps-là, c'étaitun crime capital de louer les hommes vertueux ; les livres qui parlaient de liberté étaient sur la place publique, brûlés de la main du bourreau ; ceux qui enseignaient la vertu et la sagesse, étaient chassés ; tout ce qui était honnête était banni. Que faire à la vue de tant de désastres ? Rien. Il fallait se taire, refouler ses soupirs, contenir ses regards et étouffer ses plaintes. « Avec la liberté on eût voulu perdre la mémoire, s'il était aussi facile d'oublier que de se taire » {Ag. 2). Pour une âme noble, rien n'est plus déprimant que cet effacement obligé. « Ut corpora nostra lente augescunt, cito exstinguuntur, sic ingénia studiaque oppresseris facilius quam revocaveris ; subit quippe étiam ipsius inertiee dulcedo, et invisa primum desidia postremo amatur. » (Ag. 3).

Aussi quel soulagement, lorsque Domitien meurt assassiné. L'Italie respire et la liberté renaît. Dans les premières lignes qu'il écrit, Tacite parle avec enthousiasme « de ce bonheur des temps nouveaux sous Nerva et Trajan. « Nunc redit animus », dit-il. (Ag. 3). Nous retrouvons, au début des Histoires, le même cri de joie : « Rara temporum felicitate.

ubi sentiiv ((iia- velis et quii' seiilias (liccic; licel. » //., I. i).

D'un hoinine (lui a laiil soiilFert sous un ré<i^iiue tyrannique, [X'ut-ou exii^-cr (ju'il i)arle avec calme des tyrans ? Non, rinipartialité n'est pas Tinsensibilité. « L'historien, dit Marmonlcl, est un témoin fidèle, grave. inj:;:énu, mais sensible, et son style n'en est que plus sincère, lorsqu'il porte l'impression que les objets ont dû laisser dans son esprit et dans son àrae. Or ces impressions se font sentir, ou dans chaque trait, comme dans Tacite, ou seulement par des traits échappés comme dans Suétone. J'aime mieux la manière simple et ingénue de Tacite qui à chaque trait de burin nous fait sentir ce qu'il a éprouvé lui-même. » (Eléments de littérature ^ à l'article Histoire.)

On conçoit donc que Tacite, malgré sa solennelle déclaration d'impartialité, ait montré quelque haine et quelque colère contre les tyrans. Mais va-t-il jusqu'à l'injustice ? A-t-il calomnié Tibère, Néron, Domitien ?

Aux yeux de Voltaire, Tacite n'est qu'un « fanatique pétillant d'espril » (Lettre à M'"° du Déliant, 3o juillet i;68). Le patriarche de Ferney proteste, au nom de l'humanité, contre les accusations de l'historien latin ; Tibère et Néron sont trop odieux, et, pour l'honneur du genre humain, il vaut mieux croire qu'ils ont été noircis à plaisir par un homme aigri. Montesquieu {i&^ij-i'jO^), au contraire, emprunte à Tacite les éléments de son étude sur Tibère. {Grandeur et décadence des Romains, cli. XIV.) C'est d'après notre historien que l'éminent philosophe

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caractérise et dépeint la nature de Tibère, ses cruautés, sa dissimulation et ses débauches ; il prend même soin de faire remarquer que certains actes de cruauté, qui nous paraissent invraisemblables, s'expliquent par des circonstances, des coutumes et des lois, dont nous n'avons pas connaissance.

Perrot d' Ablancoiirt (1606-1664) ne croit pas davantage que Tacite ait été injuste à l'égard de Tibère. « J'ai trouvé à propos, dit-il, de faire un volume à part du règne de Tibère ; c'est le chef-d'œuvre de Tacite, et la vie d'un grand politique qui est la partie en laquelle notre auteur excelle. Pour écrire la vie d'un prince comme Tibère, il fallait un historien comme Tacite qui put démêler toutes les intrigues du cabinet, assigner les causes véritables des événements et discerner le prétexte 'et l'apparence d'avec la vérité. » (Préface de la première partie de Tacite.)

Montaigne (i 553- 1692) estime que Tacite a les « opinions saines ». « Ceux qui doubtent de sa foy s'accusent assez de lui vouloir du mal d'ailleurs. » La seule chose qu'il lui reproche est d'avoir dit que Pompée était plus dissimulé mais non pas meilleur que Marius et Sylla. {Essais, livre III, ch. viii. De l'art de conférer.)

Les historiens modernes, Champagne (i8o4-i88a) {Les Césars) et Durar ( 1 8 1 1 - 1 894) {Histoire Romaine) n'ont pas tracé de l'époque impériale des tableaux moins sombres que Tacite. En les lisant, on se convainc que ni les Césars, ni la société corrompue qui flattait leurs passions, parce qu'elles autorisaient ses propres vices, ne pouvaient être calomniés. C'est aussi l'avis de La Harpe (1739-1804) : « On a dit que

Tacite voyait loiU en mal et qu'il calomniait la nature hum.aiiic... Mais pouvait-il calomnier le siècle où il a vécu? » (Lxcêe, partie I, livre III, ch. i, section i.) Bui-nout\ l'éminenl traducteur de Tacite, dit que riiislorien, en décrivant les hontes et les cruautés de son siècle, obéit à la loi.de sonsujcl, plutôt qu'au penchant de son esprit.. L'historien aurait préféré raconter de grandes et nobles actions et ce n'est pas sa l'autc si le sujet est si lamentable. Ecoutons d'ailleurs ce que Tacite dit lui-même à ce sujet :

« Pleraque eorum qua3 retuli quaequc referam parva forsitan et levia memoralu videri non nescius sum ; sednemo annales nostros cum scriptura contenderit, qui veteres populi romani rcs composuere. Ingentia illi bella, expugnationes urbium, fusos captosque reges, aut, si quando ad interna praeverterent, discordias consulum adversus tribunos, agrarias frumentariasque leges, plebis et optimatium certamina libero egressu memorabant. Nobis in arctoet inglorius labor. Immota quippe •aut modice facessita pax, maestae urbis res, et princeps proferendi imperii incuriosus erat. Non tamen non sine usu fuerit introspicere illa, primo adspectu levia, ex quis magnarum saepe rerum motus oriuntur. « {Ann., IV, 32).

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