CHAPITRE V
La Politique de Tacite
« Corneille Tacite, dit Guj- Patin (i6i 1-1672) est un bréviaire d'Etat et le premier ou le grand maître des secrets de cabinet. » « C'est l'ancien original des finesses modernes. » (Balzac.) « Certainement, il n'y a pas d'historien plus utile, ni par conséquent plus nécessaire aux magistrats et rux juges.)) (Jean Bodin.) « Les hommes d'Etat le préfèrent à tout autre historien parce qu'aucun ne dit autant de choses en si peu de mots et ne fait autant penser. » (U Encyclopédie.) « Pour la morale et la politique Tacite n'a rien au-dessus de lui.» (La Harpe.) Casaubon (1509-1614) soutient au contraire que les ouvrages de Tacite sont « la plus dangereuse lecture que puissent faire les princes à cause des mauvais exemples qui s'y trouvent ». (Cité par Niceron, loc.cit.)
Voici des jugements plus motivés. « L'œuvre de Tacite, dit Montaigne, est plutôt un jugement que déduction d'histoire ; il y a plus de préceptes que de contes ; ce n'est pas un livre à lire, c'est un livre à estudier et apprendre ; il est si plein de sentences qu'il y en a à tort et à droict ; c'est une pépinière de
discours éthiques et politiques pour la provision et extrait de ceulx qui licnuent quelque rang au maniement du monde.» {Loc. cit.)
Dans le catalogue des auteurs profanes dont il a compilé sa politique, Juste-Lipse dit que Tacite lui a fourni plus de lumières à lui seul que tous les autres ensemble. Et dans les notes sur le livre premier de sa doctrine civile, il ajoute : « Ce n'est pas seulement une histoire, c'est comme un champ qu'il sème de sentences et de préceptes politiques, sans que pour cela il interrompe jamais l'ordre et la suite de sa narration, semblable à ceux qui brodent des étoiles, lesquels entremêlent si adroitement les perles et les diamants avec l'or et la soie, que tout y est placé sans confusion. »
Les critiques qui appartiennent à l'ordre des Jésuites, ont surtout relevé le caractère politique de l'œuvre de cet historien.
a Tacite est un auteur subtil et pénétrant et dont la lecture est très utile en ce temps-ci, car les réllexions qu'il fait sur les actions des Princes de son siècle, et sur les intrigues de leur cour et de leur cabinet, nous donnent occasion d'approfondir les causes de plusieurs événements qui ont beaucoup de ressemblance à ceux qu'il raconte. » (P. Antoine Possevin, i534-i6ii. Biblioth. sel. lib. I, c. 26.)
Les jésuites espagnols, Jean de Mariana et Balasar Gracian, dont les œuvres étaient assez répandues en France, au début du xvn^ siècle, expriment les mêmes idées sous des termes à peine différents. (Cf. Mariana, Régis institutio, I, 2 ; c. 6. Gracian, Agadeza, Disc, 26 et 61.)
Nous ne pouvons songer à faire le relevé des maximes politiques semées à travers toute l'œuvre de Taeite (ce travail a été l'ait par Jusle-Lipse et relait en partie par Hrotier), mais nous devons donner un aperçu sommaire de ses doctrines politiques.
Quelle était la forme politique qui avait les préférences de l'historien ? Le Gouvernement populaire lui inspirait i)eu de sympathie. En bon Ronuiin fidèle aux vieillesjradltions nationales, Tacite révérait la « majesté du peuple romain » {Ann., I, 72), mais par tempérament et par éducation, il détestait la foule, la grande masse. On trouve chez lui quelque chose de Vudi profanum vulgus et arceo. Quand il en parle, il ne manque pas de se servir d'épithètes qui révèlent ses sentiments intimes. C'est la foule « hàlée » {Ann., XV, 46), la foule «infime ))(Zr., II, 38, 91), la foule « soi:dide»^((^., l, 4), la foule « irrélléchie » (H., I, 35), la foule « crédule» {Ann., XVI, 2). Le peuple « désire et craint les nouveautés » {Ann., XV, 46), ce qui revient à dire qu'il ne sait pas ce qu'il veut. « On est sûr de se concilier ses faveurs par des largesses » {Ann., I, 2). La crainte l'empêche de sortir dans la rue, lorsque le danger est imminent {H., I, 83). Aucune initiative d'ailleurs et « lorsque les chefs ne sont pas là, il n'ose rien entreprendre » (Ann., 1, 55).
Le Régime aristocratique ne lui plaît pas davantage. Autant vaut l'arbitraire impérial. « Populi imperium iuxta libertatem, paucorum dominatio regia? libidini propior est. » (Ann., VI, 42.) L'histoire n'était-elle pas là pour lui apprendre que les oligarchies
Delamarre «
aristocratiques avaient toujours dégénéré en tyrannie ?
La Monarchie tempérée, sorte de conpromis entre les autres régimes, lui paraît un rêve irréalisable, et si elle se réalisait, elle ne serait pas de longue durée. On sait que cette forme de gouvernement était l'idéal de Polybe et de Gicéron {Ann., IV, 33).
On a souvent dit que Tacite rêvait le rétablissement de X Ancienne République. Outré parle despotisme et dégoûté de la servitude. iLae^^serait reporté avec amour vers ces premiers temps de Rome, où la liberté était souveraine. C'est ^ine erreur-. Averti par les leçons du passé, Tacite savait mieux que personne, que le temps ne rétrograde pas et qu'une nation ne revit jamais deux fois la même vie. L'histoire même lui avait montré que les Romains, tels que les avaient faits les changements opérés dans les rapports sociaux ou dans les mœurs publiques ou privées, avaient besoin d'être gouvernés. D'ailleurs l'ancienne république avait-elle fait fleurir la concorde et Injustice ? On s'en était flatté, mais l'illusion avait été de courte durée, a Pulso Tarquinio, adversus patrum factiones mulla populus paravit tuendee libertalis et firmandae concordiœ ; creati que decumviri, et accitis quse usquam egregia, compositee Duodecim Tabulœ, finis œqui iuris, nam secutse leges... per vim latee. » {Ann., III, 27). a Vêtus ac iam pridem morlalibus potenticc cupido cum imperii magnitudine adolevit erupitque : nam rébus modicis œqualitas facile habebatur ; sed ubi subacto orbe et œmulis urbibus regibusque excisis securas opes concupiscere vacuum fuit, prima inter patres plebemque
certamina exarscre : modo tiirhiilcnti tribuni, modo consules pr;x3validi, et in urbc ac foro temptamenta civilium helloriini, etc. » {H., II, 38).
Reste le gon^'crnement d'un seul ; c'est celui sous lequel les Romains vivaient depuis un siècle. Tacite Tacceptfi ÊL-s^y— soumet, « Omnem potestalcm ad unum conferri pacis interfuit. » {H. I, i.) Tacite j|st de l'avis de Galba que « le corps immense de l'Empire a besoin d'un chef». (//. I, 16.) Toutefois tout en acceptant le régime actuel, Tacite formule quelques réserves, ou si l'on aime mieux, des espérances. Il voudrait que les récentes catastrophes apprissent aux princes que la tyrannie porte en elle son châtiment et n'engendre que défiance, amertume et périls^L'exemple de Tibère devait les instruire. « Adeo facinora atque flagitia sua ipsi quoque in supplicium verterant. Neque frustra preestantissimus sapientiœ firmare solitus est, si recludantur tyrannorum mentes, posse adspici laniatus et ictus, quando, ut corpora verberibus, ita ssevitia, libidine, malis consultis animus dilaceretur. Quippe Tiberium non forluna, non solitudines protegebant, qui tormenta pectoris suasquc ipse pœnas fateretur. » (Ann. VI, 6.)
Tacite voudrait d'autre part que les citoyens reprissent conscience de leur dignité, et abdiquant leur abjecte servilité, se décidassent à concilier leur obéissance au prince avec leur liberté. A cette double condition, une aurore nouvelle se lèverait sur le monde ; les ruines disparaîtraient ; le peuple, les grands et les princes, désormais soucieux de leurs mutuels devoirs, feraient fleurir la justice et la vertu.
Ce serait un nouvel ùge d'or. Tel fut sans doute le rôve caressé par riiisloricn, dans la candeur de son âme droite, et dont il nous a iait la confidence, au début des Histoires, lorsqu'il nous parle de ses projets d'avenir : « Quodsi vita suppeditet, principatum divi Nervœ et imperium Traiani, uberiorem securioremque mater iam, senectuti seposui rara temporem felicitate ubi sentire quse velis et quae sentias dicere licet. » {H. I. I.)