‹ Tacite et la littérature françaiseChapitre 13 sur 57 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lit pyschologic de Tacite

Tous les critiques s'accordent à rendre hommage à la manière dont Tacite a tracé les caractères de ses personnages. Tout le monde reconnaît en lui « le plus grand peintre de Tantiquité » selon le mot de Racine (Préface de Britannicus) que Ton se passe de génération en génération, en l'approuvant.

Tacite ne se contente pas de raconter les faits ; il veut pénétrer les causes ; il cherche les motifs déterminants qui font agir ; il fouille dans l'âme jusqu'aux plus profonds replis pour saisir le dessein caché, le mobile inavoué, l'intention secrète qu'on voudrait dissimuler ; il dévoile- sans-meret les faiblesses, lfis hontes et les perversités. La nature de son sujet l'obligeait à pénétrer par l'analyse dans le secret des volontés humaines. « Non tamen sine usu furrit introspicere iWa., primo adspectu levia, ex quis magnarum ssepe rerum motus oriuntur. » {Ann IV, Sa).

Aucun historienn'a sondé avec plus de perspicacité les profondeurs du cceurhumain. Le Nain de Tillemont (1637-1699)16 place au premier rang des historiens, {Histoire des Empereurs, liv. 2, Trajan, art. 27.)

Voltaire, qui ne l'aime pas, ne peut lui refuser le mérite dcconnaitre les hommes et les cœurs. (Zoc. Cfï.)

Montaigne dit qu'il ne connaît pas d'auteur « qui mesle à un rc{?istre public tant de considérations des mœurs et inclinations particulières ». {Loc, cit.)

Thomas donne un aperçu presque complet de la psychologie de Tacite : « Quel homme a dessiné plus fortement les caractères, qui a mieux fait à chaque ligne de l'histoire d'un homme l'histoirejie J[|es-^ prit humain et de tous les siècles ; a mieux surpris la bassesse qui se cache et s'enveloppe ; a mieux démêlé tous les genres de crainte, tous les genres de courage, tous les secrets des passions, tous les motifs des discours, tous les contrastes entre les sentiments et les actions, tous les mouvements que l'âme se dissimule ; a mieux tracé le mélange bizarre des qualités différentes et quelquefois contraires, la férocité froide et sombre dans Tibère, la férocité ardente dans Caligula, la férocité imbécile dans Claude, la férocité sans frein comme sans honte dans Néron, la férocité patiente et timide dans Domitien, les crimes de la domination et ceux de l'esclavage, la fierté qui sert d'un côté pour commander de l'autre, la corruption tranquille et lente et la corruption impétueuse et hardie, le caractère et l'esprit des révolutions, les vues opposées des chefs, l'intérêt féroce et avide du soldat, l'instinct tumultueux et faible de la multitude ?... Enfin dix pages de Tacite apprennent plus à connaître les hommes que les trois quarts des historiens modernes ensemble. C'est le livre des vieillards, des philosophes, des citoyens, des courtisans, des princes. 11 console des hommes, celui qui

en est loin ; il éclaire celui qui est forcé de vivre avec eux. Il est trop vrai qu'il n'apprend pas à les estimer » (Essai sur les Eloges, eh. XV.)

L'analyse que fait Tacite des passions humaines est aussi com[)lète que possible. « II faut que l'auteur, dit Paul Albert, explore ces profondeurs de corruption, qu'il saisisse à sa naissance pour ainsi dire, la pensée du crime, qu'il la montre s'enhardissant peu à peu, encouragée par les conseils des misérables et le désir de plus en plus intense de l'objet qu'elle poursuit. Il l'amène peu à peu à cet état où l'homme ne délibère déjà plus s'il commettra son forfait, mais comment il le commettra. La conscience ne réclame plus ; ce n'est qu'une question d'opportunité, on passe bientôt à l'exécution. Tous ces débats, toutes ces hésitations, tous ces mobiles si divers, voilà ce que Tacite a saisi et ce qu'il a rendu avec quelle énergie et quelle sobriété. » {Loc. cit.)

Il y a mieux encore. Tacite a le don divin de faire revivre sous nos yeux les personnages qu'il peint; la reproduction est si exacte qu'elle tient de la réalité. « Tacite est poète, dit Taine. Ce genre d'imagination est une sorte de génie philosophique qui éclaire par illumination subite et pénètre dans la vérité aussi profondément que la raison même. Car l'esprit poétique ne consiste pas seulement dans la folie charmante ou dans l'exaltation rêveuse qui ôte l'homme du monde réel, pour l'égarer dans le pays de la fantaisie ; c'est la puissance de créer, ou de reproduire des êtres aussi vrais, aussi vivants que ceux que nous pouvons voir ou loucher. Les person-

nages de nos classiques, par exemple l'Agrippine de Racine, ressemblent à ceux de Tile-Live. Qu'on compare donc l'Agrippine de Racine à celle de Tacite : on sentira combien un historien diffère d'un orateur. Il y a dans Tacite des couleurs crues, des traits saisissants, une violence de vérité, qui font comprendre non plus une àme humaine en général, mais cette chose multiple, tortueuse, profonde, compliquée, infinie, qui est une âme particulière. » (Essai sur Tite-Live.)

Mais la psychologie de Tacite n'est-elle pas un peu tendancieuse ? Fine, délicate, approfondie, n'est-elle pas injuste ou courte par quelque endroit ? Ne prodigue-t-elle pas à plaisir les couleurs noires ? Taine accuse Tacite « d'affecter la profondeur, de poursuivre Toriginalité même à travers la fausseté, la prétention et la subtilité ». Cette opinion date de loin, i?«r/é;(i64;-i7o6) déjà trouvait à reprendre en Tacite « la prétention de rechercher les motifs secrets des actions et de les tourner vers le criminel ». {Dictionnaire historique et critique, art. Tacite.) Cependant, un peu plus haut, Bayle avait loué « l'heureux pinceau avec lequel l'historien a su peindre les déguisements et les fourberies des passions et leur faible ».

L'oratorien Houbigant reprend le mot de Bayle et le développe : « Tacite... nous porte à tout tourner au criminel. Il a une pénétration infatigable à découvrir les endroits les plus cachés du cœur de l'homme et il pénètre plus volontiers du côté des vices que du côté des vertus. Il rapporte tout aux adresses de la politique. 11 suppose peu d'hommes sincères, la

plupart (lissiniulés. 11 (lémOle avec dextérité une intrij,^ue criminelle, plus capable, comme l'a fait remarquer un homme du monde d'en faire goûter la conduite que d'en donner de l'aversion. » {Loc. cit.)

« L'homme du monde », dont il est ici question, est Saint 'Evremond. Son jugement n'est pas moins sévère. « Il semble que Tacite tourne toute chose en politique. Chez lui la nature et la fortune ont peu de part aux affaires ; et je me trompe, ou il nous donne souvent des causes bien recherchées, de certaines actions toutes simples, ordinaires et naturelles. Quand Auguste veut donner des bornes à l'Empire, c'est à son avis, par une jalouse appréhension qu'un autre n'ait la gloire de les étendre. Le même empereur, s'il en est cru, prend des mesures pour s'assurer les regrets du peuple romain, ménageant arliûcieusement les avantages de sa mémoire par le choix de son successeur. L'esprit dangereux de Tibère, sa dissimulation sont connus de tout le monde ; mais ce n'est pas assez connaître le naturel de l'homme que de donner à ce prince un artifice universel ; la nature n'est jamais si fort réduite qu'elle ne garde autant de droit sur nos actions, que nous en pouvons prendre sur ses mouvements. Il entre toujours quelque chose du tempérament dans les desseins les plus concertés et il n'est pas croyable que Tibère assujetti tant d'années aux volontés de Séjan ou à ses infâmes plaisirs, ail pu avoir toujours dans cette faiblesse et dans cet abandonnement, un art si recherché et une politique si étudiée. » (Loc. cit.)

Le P. llapin, un Jésuite (1621-1687), trouve bien

des choses à reprendre dans Tacite. Il prétend que tout se fait dans cet historien par politique et que ceux donl il parle, ont toujours l'esprit fait autrement que les autres hommes, qu'ils n'agissent point selon leur caractère, mais selon celui de l'historien, dont la politique est le motif et le dénouement général de toutes choses. En effet, si Auguste choisit un successeur en mourant, ce n'est que pour se faire regretter qu'il donne à l'Etat un maître plus méchant que lui. Si Tibère fait Pison gouverneur de la Syrie, ce n'est que pour donner un espion à Germanicus, qui gouvernait l'Egypte, et dont la gloire le choquait. Si les flatteries de Dolabella lui déplaisent, c'est qu'elles ne sont pas assez fines ; s'il envoie Sulla en exil, c'est qu'il traite sa taciturnité de profonde dissimulation, de sorte que la modération de cet empereur n'est qu'une ambition cachée, ses faveurs ne sont que des pièges, sa modestie n'est que fierté et sa religion n'est que grimace. Arruntius s'empoisonne par politique, pour ne pas tomber entre les mains d'un maître plus dur que Tibère. Il trouve de l'esprit jusque dans la stupidité de Claude et de la délicatesse jusque dans les débauches et la brutalité de Néron ; il fait passer pour un raffinement de politique la bêtise qui se trouva en certaines gens sous le règne de ce prince. L'historien ne peut s'imaginer que les autres aient pu agir et parler autrement qu'il n'eût fait lui-même. {Réflexions sur VHistoire^ ch. XXVI.)

Fênelon (lôSi-i^iS) exprime le même jugement : « Tacite montre beaucoup de génie, avec une profonde connaissance des cœurs les plus corrompus ; mais il a trop d'esprit, il raffine trop ; il attribue aux

plus subtils ressorts de la politique ce qui ne vient souvent que d'un mécompte, que d'une humeur bizarre, que d'un caprice. Les plus grands événements sont souvent causés par les causes les plus méprisables. C'est la faiblesse, c'est l'habitude, c'est la mauvaise honte, c'est le dépit, c'est le conseil d'un aiîranchi qui décide, tandis que Tacite creuse pour découvrir les plus grands ralTmemenls dans les conseils de l'empereur. Presque tous les hommes sont médiocres et superficiels pour le mal comme pour le bien. Tibère, l'un des plus méchants hommes que le monde ait vus, était plus entraîné par ses craintes que par un plan suivi. » {Lettre à r Académie VIII, Projet cCun traité sur V Histoire,)

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