II. — L'éloquence de Tacite
Nous ne devons pas oublier que Tacite débuta par le barreau, et lorsque nous sentons passer dans son histoire un souffle oratoire, non seulement dans les discours qu'il rapporte, mais dans toute la trame du récit, nous retrouvons un écho de cette voix puissante qui s'était fait entendre en maintes circonstances devant les tribunaux de Rome. Tacite n'avait pas même renoncé au barreau, et en l'an 100, il plaidait contre Marcus Priscus, proconsul d'Afrique, accusé de concussion. « Il parla, dit Pline, avec une remarquable éloquence et avec la gravité qui est le propre de ses discours. » {Lettres, II, II.) Le mot grec dont Pline se sert pour caractériser le langage de son ami, semnôs, répond bien à l'idée qu'on se fait de cette éloquence sévère sans doute et naturellement majestueuse, pleine de pensées et sobre de paroles, allant au fond et aux principes.
« En général, dit Thomas, ce n'est pas une éloquence de mots et d'harmonie ; c'est une éloquence d'idées qui se succèdent et se heurtent ; il semble partout que la pensée se resserre pour occuper moins d'espace ; on ne la prévient jamais, on ne fait que
la suivre, et elle ne se montre jamais pour ainsi dire qu'en se cachant. »
Pour Nicole Téloquence est à la fois solide et brillante. « 11 y a deux sortes de beautés dans l'éloquence, l'une consiste dans les pensées belles et solides, mais extraordinaires et surprenantes... Tacite est rempli de ces sortes de beautés. » {Pensées, Ed. Firmin-Didot, page 3;8.)
Aux yeux de La Harpe l'éloquence de Tacite est toute naturelle, et n'emprunte sa force qu'à la puissance de conviction qui anime l'auteur. « Sa diction est forte comme son âme ; il parle à l'imagination, à l'esprit. Le secret de son style qu'on n'égalera peutêtre jamais, tient non seulement à son génie, mais aux circonstances où il s'est trouvé... 11 n'invective pas en déclamaleur, mais il peint avec des couleurs si vraies ce que la bassesse et l'esclavage ont de plus dégoûtant, tout ce que le despotisme et la cruauté ont de plus horrible, les espérances et les succès du crime, la pâleur de l'innocence et l'abattement de la vertu ; il peint tellement tout ce qu'il a vu et souffert, que l'on voit et que l'on souffre avec lui. »
\o\q,\ maintenant des avis tout différents d'après lesquels Tacite ne serait qu'un déclamateur : « Il faut confesser, dit Taine, que ses harangues sont des déclamations... que l'élégance excessive, les antithèses recherchées, les finesses de langage les plus surprenantes ornent les harangues de ses barbares. »
Gaston Boissier lui fait le même reproche. Dans ses ouvrages d'histoire, l'orateur et même le rhéteur se retrouvent. Ils ne sont pas exempts d'un peu de déclamation et de rhétorique ; il cherche l'effet, il lui
arrive de forcer les couleurs pour obtenir des reliefs plus puissants, il donne parfois à ses personnages des attitudes trop théâtrales, il groupe les faits à sa convenance pour présenter des tableaux plus dramatiques. Ce sont les défauts de son temps et de son ancienne profession. Ils ont pu amener chez lui quelques inexactitudes de détail, mais il ne faut pas les exagérer. (L'opposition sons les Césars, ch. VI, p. 285.)
m. — La Latinité de Tacite
Nous nous trouvons encore ici en face d'opinions diamétralement opposées. La querelle commença dès la Renaissance. Alciat prétendait que Tacite est un « buisson de ronces et d'épines » (Cité par G.-J. Vossius, t. 1, c. 3o, Hist. Latine) et Ferret, que la langue de notre historien « manque d'éclat et de pureté » (Cité par Bayle).
Après eux, il fut de mode de répéter que Tacite est rude et épineux. Balzac, Sain t-Evremond, Voltaire et bien d'autres s'en tiennent à ce jugement sommaire.
Mais dès le xvp siècle aussi, la latinité de Tacite trouve des défenseurs. Marc- Antoine Muret ^v^nà la défense de Tacite dans un discours que nous avons déjà mentionné. « Qui sommes-nous, s'écria-t-il, nous autres latinistes modernes, poumons ériger en censeurs d'un écrivain de ce mérite, du plus grand orateur d'un siècle où la langue romaine était encore florissante ; car elle le fut jusqu'au règne d'Adrien.
Après la perte d'un si grand n.>ml,re d'anciens auteurs, qui peut répondre que les prétendues innovations de Tacite n'en avaient aucun pour garant... J'ose assurer qu'une partie des mots et des constructions de Tacite, que Ton croit être de nouvelle date, est tirée de Caton, de Varron, de Salluste et de Cicéron même. Ceux qui peuvent être nouveaux sont tous marqués au bon coin. TJn petit nombre est emprunté au grec et donne à la diction quelque chose d'agréable et de piquant. Thucydide avait employé des mots antiques, en avait créé de nouveaux. C'est un trait de ressemblance que Tacite a de plus avec cet historien. (Cité par Dotteville, vol. I, p. 86.)