‹ Tacite et la littérature françaiseChapitre 19 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les Orateurs

L'éloquence et l'histoire étant des genres très divers, l'on ne peut s'attendre qu'à une influence indirecte, celle qui procède d'une culture générale de l'esprit. Quintilien recommande au futur orateur l'étude des historiens. « Historia quoque alere oratorem quodam uberi iucundoque succo potest. » {Inst.Orat.X, I, 3i.)

Le plus grand de nos orateurs chrétiens, Bossaet, (1627-1704), avait étudié Tacite au temps de sa formation silencieuse et patiente, dans les années si fécondes pour l'avenir, du canonicat de Metz. On a retrouvé dans ses notes, des extraits empruntés aux Annales et aux Histoires. Ce ne sont pas seulement de ces lumina et de ces sententiœ, sortes d'épigrammes exprimant une pensée fine sous des dehors brillants, comme on en trouve à foison chez l'historien, mais des passages entiers, de longs et suggestifs tableaux, des portraits et des narrations.

On chercherait en vain le nom de Tacite dans les Oraisons Funèbres et les Sermons. Réformateur de

la cliairc, Bossuet en a banni les citations d'auteurs profanes qu'y prodiguaient avant lui, les prédicateurs, l'nc fois pourlanl, il ne résiste pas à la tentation, sinon de le nommer, du moins de le désigner, (Il lui omprunlant un mot célèbre. Dans l'Oraison funèbre dllenrielte d'Angleterre, il dit : « Et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire, messieurs, pour ne servir des fortes paroles du plus grave des historiens, (pi'elle allait être précipitée dans la gloire ? » In i/istirn frloriam prœceps agebatur (Agric. ^i).

Mais il y a mieux que ce rapprochement de mots à effet entre Porateur et l'historien ; il y a chez Bossuet une formation oratoire dont, sur plus d'un point, il est redevable à Tacite. L'influence est surtout sensible dans les Oraisons Funèbres qui relèvent autant de l'histoire que du sermon.

En clTet Bossuet excelle à tracer des tableaux, dans lesquels il ramasse tous les traits d'une époque ou d'une vie. Le plus célèbre est celui où iljrésume la malheureuse existence d'Henriette de France, reine d'Angleterre.

u Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines : la félicité sans bornes, aussi bien que les misères ; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers ; tout ce que peut donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées sur une seule lèle qui'ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune : la bonne cause d'abord suivie de bons succès, et, depuis, des retours soudains, des changements inouïs ; la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse ; nul

- 9*^ frein à la licence ; les lois abolies; la majesté violée par des attentats jusqu'alors inconnus ; l'usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté ; une reine fugitive qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil ; neuf voyages sur mer, entrepris par une princesse malgré les tempêtes ; l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois en ces appareils si divers, et pour des causes si différentes ; un trône indignement et miraculeusement rétabli. Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois. » (Exorde).

On ne peut s'empêcher en lisant cette page, de songer à rintroduclion des Histoires de Tacite. C'est la même concision, la même justesse d'expression, le même mouvement de phrase. Aucun parallèle ne montre mieux que « l'imitation ))chez les grands écrivains « n'est pas un esclavage ».

Voici cette page de Tacite :

(( Opus aggredior opimum casibus. atrox prœliis, discors seditionibus, ipsa etiam pace saevum : quattuor principes ferro interempti ; tria bella civilia, plura externa ac plerumque permixta ; properœ in Oriente, adversœ in Occidente ; turbatum lUyricum ; Galliœ nutantes ; perdomita Britannia et statim raissa ; coortae in nos Sarmatarum ac Suevorum gentes ; nobilitatus cladibus mutuis Dacus ; mota prope etiam Parthorum arma falsi Neronis ludibrio. lam vero Italia novis cladibus vel perlongam seculorum seriem repetitis adflicta haustœ aut obrutae urbes, fecundissima Campaniaj ora ; et urbs incendiis vastata, consumtis antiquissimis delubris, ipso Capitolio civium manibus incenso. PoUutae caerimonioB ; magna adulteria ; plénum

cxiliis mare ; iiifecli coidibus scopuli. Airocius in urbe Scevitiiiii :... •> (II.. I. :>■).

NVst-co pas dans ïacile que Bossuet a trouvé le mockMo (le ces portraits si vivanis el si complets, dont il a orné les Oraisons funèbres ? De part et d'antre, le trait est précis, les lignes fortement accusées, le détail caractéristique, et la physionomie ressort nette et reconnaissable à première vue.

Comparons les portraits de Gromwell etTigellinus. Malgré la diiïérence des sujets, ils ont des airs de l'ami lie.

CromwcU : « Un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif el infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui enlever par conseil et par prévoyance ; mais au reste si vigilant et si prêt à tout qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées ; enfin un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent nés pour changer le monde, n {Oraison funèbre d'Henriette de France, reine d'Angleterre).

Tigellinus : « Sophonius Tigellinus, obscuris parentibus, fœda pucritia, impudica senecta. prœfecturam vigilum et prselorii, ot alia prœmia virtutum.quia velociuserat, vitiis adeptus, crudelitatem mox, dcinde avaritiam et virilia scelera exercuit, corrupto adomne facinusNerone.quœdam ignaro ausus ac postrenio eiusdem desertor et proditor. » (A., I. 72).

Serait-ce aller trop loin dans ce parallèle que de comparer les narrations de Bossuet à celles de Tacite,

— <)•' — le récit de la bataille de Rocroy au récit de la bataille de Bédriac {H,. Il, 4o-49) La ligne de démarcation entre la narration historique et la narration oratoire est si profonde, les sujets sont si diUérents et le dénouement si opposé, que la comparaison paraîtrait spécieuse. Cependant, Ton ne peut nier, en les lisant, que les deux auteurs qui ont écrit ces chefsd'œuvre, ne soient des génies de même race, et qu'ils n'aient vécu, à des siècles de distance, dans un commerce très étroit.

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