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CHAPITRE II A la Renaissance

§ I . — Travaux des Humanistes

Les premières éditions de Tacite parurent hors de France. La première est celle de Vendelin de Spire, publiée à Venise, en 1469. Viennent ensuite celles de Puteolanus, à Milan (1476), de Beroald, à Rome (i5i5), de Francinus, chez les Junte, à Florence (1627), de Rhenanas, à Râle, en i533.

Dès les premières années du xvi« siècle, humanistes français et belges, rivalisèrent de zèle avec les savants d'Allemagne et d'Italie, et multiplièrent les commentaires et les annotations qu'ils écrivaient, suivant la mode du temps, dans un latin d'une exquise pureté.

Alciat (i^ç)2-i5do), un jurisconsulte milanais (le Milanais appartint à la France de 1499 à 1622), donna, en i5i9, une série de notes relatives aux questions d'histoire et d'archéologie.

Emile Ferret{i^Sç)-i562) , un autre jurisconsulte italien, qui, après avoir été secrétaire de Léon X, professa le droit à Valence et à Avignon, a laissé un commentaire explicatif des Annales, sous le titre

modeste de In Cornelium Tacitiim annotatiunculœ.

Un jurisconsulte belge, François Modius (i536- 159;), qui fut chanoine de la collégiale d'Aire, en Artois, s'occupa plus spécialement du texte de Tacite et ses observations critiques servirent à éclaircir plus d'un passage obscur ou douteux.

Un humaniste très célèbre en son temps, Mercier (Josias Mercerius) (1500-1670), pour se reposer des luttes de la politique auxquelles il avait été longtemps mêlé, étudiait Tacite d'une façon continue, et avait consigné le résultat de ses réflexions dans des Notes sur Tacite, aujourd'hui perdues, et que nous connaissons par les appréciations de Juste-Lipse. Mercier avait, sur plus d'un point, des idées difiFérentes de celles de Juste-Lipse, mais il les défendait sans passion et sans acrimonie, ce qui était rare pour l'époque. Le genus irritabile, qu'Horace applique aux poètes, pourrait se dire plus justement encore des humanistes et des critiques du xvi^ siècle.

Le nom de Juste-Lipse (1547- 1606) est inséparable de celui de Tacite. Il n'était pas Français, mais ses travaux furent si connus en France, et l'auteur eut tant de relations avec nos érudits, qu'il nous a paru bon de le citer aussi. De 15^4 à 1600, l'éminent humaniste belge donna jusqu'à neuf éditions de son auteur favori. Œuvre immense de critique et d'érudition, ses travaux sont restés, malgré des défauts de détail, la base de toutes les études que l'on a faites depuis sur les Annales et les Histoires.

La première édition française de Tacite fut publiée à Lyon, en i543, chez les Gryphes. Le texte était

accompa^mé des remarques de Ferret. C'est la seule édition qui paraisse en France au wi» siècle.

Les traductions furent plus nombreuses. !.,> premier qui ait tenté de traduire Tacite, que Marmontel et la Harpe ont déclaré intraduisible dans notre langue, est non pas Ange Cappel, comme le prétend Daunou, {Biographie unwerselle, article Tacite),m^\s Etienne de la Planche. Les Cinq livres des Annales tournés en Jrançois parurent à Paris, en 1048, et furent réimprimés .en i555 et i58i.

Ange Cappel publia la Vie de Jules Agricola descripte (lia vérité par Cornélius Tacitus, son gendre, en 1594. D'après la Croix du Maine, il aurait aussi traduit les Histoires, mais ce travail ne vit jamais le jour.

Le président Claude Fauchet (i53o-i6oi) donna, en i582, une traduction complète. « Quoiqu'elle soit d'un personnage d'honneur », elle ne satisfait pas Etienne Pasquier. Elle eut cependant plusieurs éditions. (Paris, i583, Genève, 1594, Anvers 1596, Douai. 1609.)

La vogue qu'obtiennent cestraductionsimparfaites, indique assez clairement que Tacite est très apprécié au .\vi' siècle.

§ 2. — Les études d'après Rabelais et Montaigne

Deux grands écrivains du x\v siècle, Rabelais et Montaigne, ont inséré dans leurs œuvres, un plan d'éducation et d'enseignement. Nous devons leur demander la place qu'ils font à Tacite dans le programme des études et ce qu'ils pensent de lui.

Delamare o

Rabelais (i495.i553) néglige absolument Tacite; on ne saurait dire s'il le connaissait, car il ne le cite nulle part. La plupart des auteurs latins, poètes, orateurs ou historiens fournissent leur contingent de citations ; l'auteur des Annales n'est jamais mis à contribution.

Il y a plus. En deux endroits de son œuvre à la fois légère et profonde, Rabelais trace un programme d'études : « Comment Gargantua feust institué par Pomocrates en telle discipline qu'il ne perdoit heure du jour » {Gargantua, I, XXIII) ; « Lettre de Gargantua à Pantagruel » {Pantagruel. I, VIII). Aucune mention n'est faite de Tacite.

Enfin Rabelais dresse la liste des écrivains qui ont écrit « en latin le plus élégant et aorné » à savoir Salluste Varron, Gicéron, Sénèque, Tite-Live et Quintilien. Ici encore. Tacite est exclu. Ce silence obstiné n'est-il pas significatif ?

En revanche, Montaigne (iSSS-iSga) professe la plus profonde estime pour Tacite auquel il a consacré presque un chapitre (Liv. III, ch. VIII). Dans tout le cours des jE'ssafs, il lui emprunte fréquemment des citations. De plus « les historiens sont sa droicte balle» ; (Liv. II, ch. XXV) et « l'histoire est son gibier » (Liv. I, ch. XXV). Comment se fait-il donc qu'il ne recommande la lecture de Tacite, ni dans le chapitre de « l'Institution des enfants » , ni dans le chapitre des « livres »? Il y a sans doute à cela deux raisons. D'une part, Montaigne estime que, par sa profondeur de pensées et sa finesse d'expression. Tacite est au-dessus de la portée des enfants. D'autre part, ses idées en histoire sont assez étroites ; il

veut que l'historien moralise à tout propos, et donne non des faits, mais des leçons d'expérience. « Son homme c'est Plutarque. » Etant d'un tempérament et d'un génie tout diflërents. Tacite ne paraît pas répondre à son système d'éducation. Tout en l'admirant beaucoup, il l'écarté de son plan d'études à lusag-e des entants et en réserve la lecture à ceux qui ont Tesprit plus formé.

§ 3. — Au Collège de France

En i53o, François I«' fonda le Collège de France^ destiné à l'enseignement supérieur des trois langues hébraïque, chaldaïque et latine. Les grands écrivains latins trouvèrent là des interprètes de grand renom. Tacite fut inscrit au programme et le texte des Annales et des Histoires fut l'objet de commentaires et de dissertations qui passionnaient un auditoire avide de pénétrer plus avant dans l'étude des anciens.

Un des professeurs les plus célèbres du Collège de France, Marc- Antoine Muret (i 526-1 585) avait fait de Tacite son auteur favori. Pendant plusieurs années, il le lut à ses élèves, accompagnant sa lecture d'observations aussi variées que profondes sur l'histoire, la politique, le style et la langue de l'auteur. Ses leçons nous ont été conservées dans le commentaire sur les cinq premiers livres des Annales. (Tome YW des Œuvres de Muret, Leyde, 1789.) De ces pages refroidies, sur lesquelles les siècles ont passé, on croit voir encore jaillir une étincelle du feu qui animait la voix du professeur. Non content d'ex-

pliquer le texte, le vieux maître s'efforçait de le faire aimer, et ses accents sont parfois empreints d'une sorte de lyrisme. Après avoir expliqué le premier chapitre des Annales, il termine par ces mots : a Songez, après un tel prélude, ce que peut être le chant qu'il annonce ». Ne dirait-on pas qu'il parle d'un poète épique, d'un Virgile ou d'un Homère?

A l'ouverture de son cours, en novembre i58o, Muret prononça un discours intitulé : « Défense de Tacite ». Toutes les accusations adressées à l'historien latin, les reproches faits à sa latinité, les soupçons touchant sa loyauté, les griefs relatifs à ses attaques contre les chrétiens, tout est pesé, jugé, rectifié, avec sagesse et modération. C'est un des plaidoyers les plus complets et les plus concluants qui ait jamais été écrit en faveur de notre historien.

Quelques années plus tard, un des successeurs de Muret, le poète et érudit Jean Passerai (i534-i6o2), l'un des auteurs de la Satire Ménippée, s'occupa aussi de Tacite. « Son homme » à lui, c'est Salluste qu'il appelle le premier des historiens latins. 11 rend toutefois justice à Tacite et sait reconnaître que « c'est un merveilleux artiste en fait de brièveté ». (Joannis Passerati eloquentiœ professoris orationes et prœfationes, Paris, 1606.)

§ IV. — 'A V Université de Paris

Par suite des guerres de rehgion, l'Université de Paris se trouvait en décadence. A la fin du xvi« siècle, le désordre est complet et la ruine absolue. Les classes étaient abandonnées et les bâtiments étaient

dans un lel état de délabrcinenl que les paysans qui venaient au marché, y remisaient leurs chevaux comme dans une écurie. Une réforme s'imposait. En 1595, Henri IV nomma une commission pour dis-* culer et proposer des règlements nouveaux. Ceux-ci furent promulgués le 18 septembre 1600, au nom du roi, dans une assemblée plénière de l'Université tenue aux Mathurins. Ils avaient pour titre : « Statuts et règles que le Roj commandoit estre gardez et observez en V Académie et Université. Dans la liste des auteurs que l'on trouve dans le règlement spécial à la faculté des arts, le nom de Tacite est absent.

Nous trouvons ailleurs la raison de celte exclusion. Edmond Richter, syndic de la Faculté de Théologie, le professeur le plus renommé de l'époque, écrivit en 1600, un livre intitulé Obstetrix animorun, hoc est ration studendi docendi et componendi, dans lequel il montre comment fut appliquée la réforme ordonnée par le roi. La part des historiens anciens est réduite, dans la classe de rhétorique, à Valère- Maximeet à Plutarque. Quant àTite-Live et à Tacite, il faut en laisser l'étude, dit l'auteur, à l'initiative privée des élèves, « lorsqu'ils auront choisi leur carrière». Pour ce qui regarde Tacite, ce procédé est la conséquence du préjugé alors en vogue, à savoir qu'il y a chez cet historien, trop de finesse, trop de profondeur, el trop d'obscurité d'une part, trop d'endroits scabreux et trop d'immoralité latente dans la psychologie si fidèle des criminels politiques, d'autre part, pour que des esprits mal formés encore en puissent tirer profit.

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