‹ Tacite et la littérature françaiseChapitre 22 sur 57 · CHAPITRE 111 Les l»ol<''mislcs et les Journalistes · texte numérisé non relu

CHAPITRE 111 Les l»ol<''mislcs et les Journalistes

Tacite est une mine sans cesse exploitée par les partisans de l'opposition. 11 a démasqué les tyrans, dénoncé les délateurs flétri la servitude, en des termes si forts et si précis, que Ton n'a qu'à choisir entre ses plus violentes sorties, pour les appliquer aux choses contemporaines.

Tout récemment, au moment où l'on discutait à la Chambre des députés, la question de « la délation dans larmée», un journaliste eut l'idée de rapproclier les discours du Président du Conseil des Ministres, de celui que Tacite prête à Tibère au chapitre 3o du livre IV, des Annales. La question était identique et les discours s'inspirèrent de la même pensée. A la Chambre française, on réclamait le châtiment des délateurs ; mais le Président du Conseil invoqua les raisons d'Etat et posa la question de confiance. Il protégeait ouvertement et couvrait les délateurs. Ainsi avait fait avant lui Tibère. Un certain Vibius Serenus avait accusé son père de complot contre l'Etat ; l'accusation ne reposait sur aucune preuve et le Sénat, indigné, allait prononcer la condamnation du dénonciateur et supprimer les récompenses

accordées jusque-là aux délaleurs, lorsque Tihire intervenant dans le débat, invoqua lui aussi la raison d'Etat pour sauver Tinslitution de la délation.

« Ihaturque in sententiani, ni durius contraque morem suuni, palani pro accusaloribus, CiXîsar irritas leges, rem publicam in proecipiti conqucstu essct : subverterent potius iura, quam custodes eorum amoverent. Sic delatores, genus honiinum publico exitio, repertum et ne pœnis quidem unquam satis coercitum, per prœmia eliciebantur. » (/1aï/i., IV, 3o.) (Figaro, 21 novembre 1904.)

Alin de ne pas trop nous attarder sur ce terrain brûlant de l'actualité, remontons tout de suite un siècle en arrière, au moment de la grande Révolution, qui a tant de traits de ressemblance avec l'époque dont parle Tacite. Le seul journal un peu littéraire de cette période troublée, était le Vieux Cordelier, rédigé par un homme d'un réel talent, Camille Desmoulins. Or le numéro 3 de ce journal qui parut « le quintidi frimaire, troisième décade, l'an II de la République » est tout rempli de citations de Tacite. En voici de larges extraits :

(( Il y avait anciennement à Rome, dit Tacite, une loi qui spécifiait les crimes d'Etat et de lèse-majesté, et portait peine capitale. Ces crimes de lèse-majesté sous la République, se réduisaient à quatre sortes : si une armée avait été abandonnée en pays ennemi ; si l'on avait excité des séditions ; si les membres des corps constitués avaient mal administré les affaires ou les deniers publics ; si la majesté du peuple romain avait été avilie. Les empereurs n'eurent besoin qncde quelques articles additionnels à cette loi pour envelopper les citoyens

et les cÀlôa entières dans la proscription. Auguste fut le premier extenseur de cette loi de lèse-majesté, et y comprenant les écrits qu'il appelait contre -révolutionnaires. Bientôt les extensions n'eurent plus de bornes. Dès que les propos furent devenus des crimes d'Etat, il n'y eut plus qu'un pas à faire pour changer en crimes les simples regards, la tristesse, la compassion, les soupirs, le silence même.

Bientôt ce fut un crime de lèse-majesté à la ville de Nursia d'avoir élevé un monument à ses habitants morts au siège de Modène ; crime de contre- révolution à Libon Drusus davoir demandé aux diseurs de bonne aventure s'il ne posséderait pas un jour de grandes richesses ; crime de contre-révolution au journaliste Crémutius Cordus d'avoir appelé Gassius et Brulus les derniers des Romains ; crime de contre-révolution à un descendant de Gassius d'avoir chez lui un portrait de son bisaïeul ; crime de contre-révolution à Marcus Scaurus d'avoir fait une tragédie où il y avait tels vers auxquels on pourrait donner deux sens ; crime de contre-révolution à Torquatus Silanus de faire de la dépense ; crime de contrerévolution à Pétréius d'avoir eu un songe sur Claude ; crime de contre-révolution à Pomponius de ce qu'un ami de Séjan était venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne ; crime de contre-révolution d'être allé à la garde-robe sans avoir vidé ses poches, et en conservant dans son gilet un jeton à la face royale, ce qui était manquer de respect à la figure sacrée des tyrans. ; crime de contre-révolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'était faire le procès du gouvernement : crime de contre-révolution de ne pas invoquer le génie divin de Galigula : pour y avoir manqué, un grand nombre de citoyens furent déchirés de coups, condamnés aux mines et aux bêtes, quelques-uns même sciés par le milieu du corps ; crime enfin de contre-révolution à là mère du con-

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sul Fuslus Géminus d'avoir pleuré la mort funeste de son

fils.

Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si l'on ne voulait pas s'exposer à mourir soi-même. Sous Néron, plusieurs, dont il avait fait mourir les proches, allaient en rendre grâces aux dieux, ils illuminaient. Du moins il fallait avoir un air de contentement, un air ouvert et calme. Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularité, c'était un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre civile : Studia civium in se verteret, et si multi idem audeant, bellum esse. Suspect.

Fuyait-on au contraire la popularité, et se tenait-on au coin de son feu, cette vie retirée vous avait fait remarquer, vous avait fait donner de la considération : quanto metu occultior, tanto plus fama adeptus. Suspect.

Etie/-vous riche, il y avait péril imminent que le peuple ne fut corrompu par vos largesses : auri vim atque opes Plauti, principi infensas. Suspect.

Etiez-vous pauvre ; comment donc, invincible empereur, il faut surveiller de près cet homme, il n'y a personne d'entreprenant comme un homme qui n'a rien : Sullam mopem, unde praecipuam audaciam. Suspect.

Etiez-vous d'un caractère sombre, mélancolique, ou mis en négligé ; ce qui vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien : homimen rei pubhcœ bonis maestum. Suspect.

Si, au contraire, un citoyen se donnait du bon temps et des indigestions, il ne se divertissait que parce que l'empereur avait eu cette attaque de goutte qui heureusement ne serait rien : il fallait lui faire sentir que Sa Majesté était encore dans la vigueur de l'âge : reddendam pro intempestiva licentia maestam et funebrem noctem qua sentiat vivere Vitellium et imperare. Suspect.

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Etait -il vertueux et austère dans ses mœurs ; nouveau Brutus, qui prétendait par sa pâleur et sa perruque de jacobin faire la censure d'une cour aimable cl bien frisée : gliscereœmulos Brutorum vultus rigidiet tristis (jui tibi lasciviam exprobrent. Suspect.

Etait-ce un philosophe, un orateur ou un poète; il lui convenait bien d'avoir plus de renommée que ceux qui gouver naient. Pouvait-on souffrir qu'on fit plus d'attention à l'auteur, aux quatrièmes, qu'à l'empereur dans sa loge grillée ? Virginium et Rufum claritudo nominis. Suspect.

Enfin s'était-on acquis de la réputation à la guerre ; on n'en était que plus dangereux par son talent. Il y a de la ressource avec un général inepte. S'il est traître, il ne peut pas si bien livrer une armée à l'ennemi qu^il n'en revienne quelqu'un. Mais un officier du mérite de Corbulon ou d'Agricola, s'il trahissait, il ne s'en sauverait pas un seul. Le mieux était de s'en défaire : au moins, seigneur, ne pouvez- vous vous dispenser de l'rloigner promptement de l'armée : multa militari fama meluni fecerat. Suspect.

On peut croire que c'était bien pis si on était petit-fils et allié d'Auguste ; on pouvait avoir un jour des prétentions au trône : nobilem et quod tune spectaretur e Cœsarum posteris. Suspect.

Et tous ces suspects, sous les empereurs, n'en étaient pas quittes comme chez nous pour aller aux Irlandais ou à Sainte- Pélagie. Le prince leur envoyait l'ordre de faire venir leur médecin, et de choisir, dans les vingt-quatre heures, le genre de mort qui leur plairait le plus : missus centurio qui maturareteum. Suspect

L'un était frappé à cause de son nom et de celui de ses ancêtres ; un autre à cause de sa belle maison d'Albe ; Valerius Asiaticus à cause que ses jardins avaient plu à l'impératrice ;

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StiUillus, à cause que son visage lui avait d('p[u ; Toianius, le luteur du vieil Auguste, était proscrit par son [)upille sans qu'on sût pourquoi, sinon quil était homme de probité et qu'il aimait sa patrie. Ni la préture, ni son innocence ne purent garantir Quintus Gellius des mains sanglantes de l'exécuteur ; cet Auguste dont on a tant vanté la clémence lui arrachait les yeux de ses propres mains. Sous ces règijes, la mort naturelle d'un homme célèbre, ou seulement en place, était si rare que cela était mis dans les gazettes, comme un événement, et transmis par l'histoire à la mémoire des siècles. « Sous ce consulat, dit notre annaliste, il y eut un pontife, Pison, qui mourut dans son lit, ce qui parut tenir du prodige. »

C'est ainsi qu'il n'était pas possible d'avoir aucune qualité, à moins qu'on en eût fait un instrument de tyrannie, sans éveiller la jalousie du despote et sans s'exposer à une perte certaine. Le plus grave de tous les crimes était d'être incorruptible. Néron avait tellement détruit tout ce qu'il avait de gens de bien, qu'après s'être défait de Thraséas et de Soranus, il se vantait d'avoir aboli jusqu'au nom de la vertu sur la terre... »

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