IV. — Saint-Simon
N'y a-t-il pas quelque témérité à rapprocher de Tacite l'écrivain grand seigneur, qui ne se piquait guère d'érudition, et se montra si complètement insoucieux de gloire littéraire ? Nous ne saurions dire si Saint-Simon a jamais lu Tacite. Mais ces deux historiens se ressemblent par plus d'un côté.
A. — Ils se font des devoirs de l'historien la même idée noble et élevée : « Toute aversion, toute inclination, tout amour-propre et toute espèce d'intérêt, dit Saint-Simon, doit disparaître devant la vérité la plus petite et la moins importante. » Ne reconnaîton pas là le mot de Tacite : « Sine ira et studio {Ann.^ I, i),neque amore neque odio. >» {H., I, i)?Et tous deux, malgré ces belles déclarations d'impartialité, ont des rancunes violentes à assouvir, l'un contre Tibère, l'autre contre la vile bourgeoisie.
B. — La prétention d'aller au fond des choses.
a Non tamen sine iisii fueril introspicere illa, primo adspeclu levia, ex quis raaji:narum ssepe reruin motus oriuntur » dit Tacite {Ann., iX, 32.) Saint-Simon ne se contente pas de nous montrer, comme A'oltaire. le spécieux décor du grand siècle ; il en découvre « les dessous » et les « envers » ; il « perce chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement », et sa prévention lui prête une clairvoyance terrible.
C. — Les insinuations. — Outre l'impression que Thistorien retire des faits, il y a Finsinuation sur les faits dont il ne peut dégager que des probabilités. Aux mains d'un historien de génie, l'insinuation est une arme terrible. Tacite s'en sert beaucoup; Saint- Simon en a fait un système.
Nous nous abstenons de comparer le style des deux écrivains. Disons seulement qu'ils ont les mêmes qualités d'expression vigoureuse et pittoresque, et aussi les mêmes défauts de négligence, le même mépris de la syntaxe et la même liberté dans l'usage du vocabulaire.