V. — Thierry et Michelet
Ici la ressemblance est toute générale et se manifeste uniquement par des procédés d'ensemble. On se rappelle la conclusion du jugement de Taine sur Tacite : « Enfin, si l'histoire est une résurrection du passé, Tacite est le plus grand des historiens. » {Essai sur Tite-Live.)
Or, parmi les écoles historiques, en France, au xixe siècle, il y en a une qui voit aussi dans l'histoire une résurrection. Elle va chercher, dans les profon.
(leurs de rame humaine les mobiles des moindres actions ; elle éclaire vigoureusement certaines figures et laisse volontairement les autres dans la pénombre. Pour elle, il est essentiel, si l'on veut comprendre une époque, de pénétrer dans Tâme des hommes de celte époque, de partager leurs colères, leurs craintes, leurs haines ou leurs amours. Ainsi avait fait Tacite. Ainsi firent, après lui, Augustin Thierry et Michclct, les principaux représentants de l'école historique dite « de la résurrection du passé ».
§ 2. — Un pastiche de Tacite :
« Les Mémoires de La Rochefoucauld
sur la Minorité de Louis XIV »
Les Mémoires de La Rochefouchauld sur les brigues à la mort de Louis XIII, la guerre de Paris et de Guj'-enne et la prison des Princes (1662) sont en quelque sorte un pastiche, ou, si l'on trouve le mot trop fort, un commentaire de Tacite. Il ne s'est jamais rien écrit en français qui approche tant du caractère de l'historien latin. A travers tout l'ouvrage, La Rochefoucauld a eu l'adresse de faire une application juste et fine des plus beaux traits de Tacite aux affaires de la Régence et aux ministres qui les ont maniées.
Les citations suivantes se trouvent en trois pages de suite ; on pourra ainsi juger du reste. — Parlant de la jalousie et de la mésintelligence qui était entre M. le Prince et le cardinal Mazarin, il dit « que la concorde et la puissance sont incompatibles en un
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mCme lieu. Arduum eodcin loci potentiam et concordiam esse. » (Ami., IV.)
« Les soupçons, les méfiances, les rapports dont les courtisans ne sont guère avares dans les brouillerles du cabinet, les animaient tous deux davantage. Amici accendendis offensionibus callidi. adgerere falsa, anxii odiis quae pravitas amicorum, secumda gignendis inimicitiis auxerat. » {H., a.)
« Leur aliénation avait encore pris son origine par une communication étroite qu'ils avaient eue ensemble, étant d'ordinaire qu'on diminue d'estime dans la familiarité, qui nous fait voir tout entiers et sans réserve. » — « Neronis odium adversus Vestinum ex intima sodalitate cœperat, dum hic ignaviam principls penitus cognitam dœpicit ; ille ferociam amici metuit. » {Ann., XV, 68.)
« Le souvenir des railleries sanglantes donne de mortels aiguillons à la vengeance et ne s'efface de la mémoire. » — « Asperis facetiis, quae, ubi multum exvero traxere, acrem sui memoriam relinquunt. » {Ann. XV, 68.) — « Acerbis facetiis, quarum apud praepo tentes in longum memoriam est. » {Ann.^
Il était bien difficile que la reine eût une reconnaissance proportionnée aux grands services, que M. le Prince lui avait rendus, d'autant que les dettes de cette nature ne se pouvant payer, produisent ordinairement la haine dans l'esprit du souverain. » — (( Bénéficia eo usque laeta sunt dum videntur exsolvi posse, ubi multum antevenere pro gratia odium redditur. » {Ann., IV) — « quia gratia oneri. » (H., IV.)
« La valeur a des attraits envers ceux mêmes qu'elle blesse. >< — « Eamdem virtutem admirantibus, cui irascebantur. » (H., I.) Manebat admiratio viri et fama, sed oderant. »
« En matière de politique, tous les moyens sont bons qui vont à conserver l'autorité, pourvu qu'ils soient sûrs sont réputés homiêles et légitimes. » — a Ici in summa fortuna aequius quod validius. » (Ann., XV.)
§ 3. Tacite considéré comme source historique
Tous ceux qui ont eu à traiter la période historique racontée par Tacite, n'ont pas manqué d'invoquer son autorité et de lui emprunter des informations. 11 leur arrive d'interroger sur les mêmes faits, d'autres historiens, comme Suétone et Dion Gassius, mais la plupart du temps, c'est la version de Tacite qu'ils suivent de préférence.
L'influence de Tacite sur les jugements historiques a été considérable. C'est Tacite en particulier qui a donné à Tibère sa mauvaise réputation. Vers le milieu du siècle dernier, des savants allemands ont tenté de réhabiliter le tyran romain ; leur panégyrique rencontra peu de crédit. Dans sa grandiose Histoire des Romains, Victor Duruy n'ose pas complètement prendre la défense de l'empereur romain. « Je ne veux pas reviser le procès de Tibère; la condamnation est légitime, mais tous les considérants ne le sont pas; j'essayerai d'établir ceux que l'histoire doit garder. » (Vol. IV.) Il épilogue sur les détails, en particulier sur la mort de Germanicus. Il ne croit pas que le héros ait été empoisonné sur l'ordre de Tibère. Tacite ne l'affirme pas absolument ; il ne fait que l'insinuer.
Pour ce qui est des anciens Germains, Tacite est l'auteur qui fait autorité en histoire. Montesquieu,
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Giiizot, et tons ceux qui se sont occupés des origines franques, ont eu recours ;i Tacite. Le dernier en date de ces historiens, Fuslel de Coulanges, résume ainsi son jugement : « L'impression générale que Ton emporte de la lecture des 3/a?urs rfes Germains est qu'il est écrit par un homme qui, sans avoir vu le pays, avait réuni un nombre immense d'informations. Il a condensé en un petit nombre de pages ce que les Romains savaient au temps de Trajan, sur la Germanie. )) {Histoire des Institutions politiques de l'ancienne France, deuxième volume, livre II, chapitre I, Les anciens Germains.)