‹ Tacite et la littérature françaiseChapitre 29 sur 57 · CHAPITRE V Les Aatcnrs Dramatiques · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Les Aatcnrs Dramatiques

Aucune histoire n'est aussi remplie de scènes dramatiques que celle de Tacite. Les ruses de Tibère, les aventures de Séjan, l'existence agitée de Néron, les révolutions d'empires, les intrigues de cour, les cabales des affranchis, les émeutes et les conspirations, forment une série de tragédies vécues, bien autrement poignantes que celles de la fiction. Gomment se fait-il que les auteurs dramatiques y aient relativement peu puisé et qu'ils aient préféré d'ordinaire les historiens de second ordre, les Suétone, les Florus, les Justin, les Velléius Paterculus?

Les raisons sont faciles à deviner. Les sujets traités par Tacite sont trop tristes et trop terribles pour que le poète en puisse faire jaillir une émotion de commande. Le crime n'est un élément d'intérêt qu'autant qu'il est en lutte avec la vertu, mais il ne faut pas un médiocre talent pour donner du relief à l'innocence sacrifiée.

D'autre part, ces faits sont trop précis et la réalité risque à chaque instant d'écraser la fiction. Toute invention est pâle ou invraisemblable en face des

sombres drames qui se jouent dans les palais des Césars. Aussi n'y a-t-il que les plus grands écrivains c|ui aient pu, sans témérité, se mesurer avec Tacite. Corneille, Racine, Jos. Ghénicr ne sont pas restés inférieurs à leur modèle ; les autres n'ont servi qu'à faire mesurer toute la distance qui sépare le génie du talent.

§ I. — Othon, de Corneille (i665)

Dans la préface à' Othon, Corneille dit : «... Le sujet est tiré de Tacite, qui commence ses histoires par celle-ci ; tije n'en ai encore mis ancune sur le théâtre à qui f aie gardé plus de fidélité, et prêté plus d'intention. Les caractères de ceux que j'ai fait parler y sont les mêmes que chez cet incomparable auteur que/rtï traduit tant qu'il m'a été possible. J'ai tâché de faire paraître mon héros, en tout leur éclat, sans en dissiper les vices non plus que lui ; et je me suis contenté de les attribuer à une politique de cour, où, quand le souverain se plonge dans les débauches, et que sa faveur n'est qu'à ce prix, il y a presse à qui sera de la partie. J'y ai conservé les événements et pris la liberté de changer la manière dont ils arrivent pour en jeter tout le crime sur un méchant homme qu'on soupçonne dès lors d'avoir donné des ordres secrets pour la mort de Vinius, tant leur inimitié était forte et déclarée. Othon avait promis à ce consul d'épouser sa fille, s'il le pouvait faire choisir à Galba comme successeur, et comme il se vit empereur sans son ministère, il se crut dégagé de cette promesse et ne l'épousa point, je n'ai pas voulu aller

plus loin que l'histoire, et je puis dire qu'on n'a point encore vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun. Ce sont des intrigues de cabinet qui se détruisent les unes les autres. »

Examinons dans le détail si les prétentions de Corneille sont justifiées.

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