CHAPITRE III
Ao XVIIe et an XVIII' siècles
Fendant ces deux siècles, l'enseignement se trouve aux mains de diverses institutions rivales qui ne cessent de se disputer les faveurs royales et de lutter entre elles. Ce sont les Jésuites, l'Oratoire, l'Université et Port-Royal. Il est intéressant de voir quelle place était faite à Tacite dans les plans d'études.
§ I. — Chez les Jésuites
L'ordre des Jésuites fondé en i534 par saint Ignace de Loyola, avait compris, dès le début, qu'il ne pouvait accomplir ses projets d'apostolat dans le monde, sans s'assurer la masse des classes dites dirigeantes, par l'éducation de la jeunesse. Bientôt des collèges tenus par la Compagnie de Jésus s'ouvrirent dans les principales villes de France. Paris en posséda plusieurs : le collège de Clermont ; le collège de Beauvais, Louis-le-Grand. La fondation de ces maisons ne se faisait pas toujours sans difficultés, car les Universités jalouses de leurs privilèges.
s'efforçaient d'empêcher «[iiOii n'einpiélàl sur leur terrain. Les Jésuites Unissaient toujours par l'emporter.
L'influence de l'enseignement des Jésuites fut considérable. La plupart de nos grands écrivains, Corneille, Bossuet. Molière, Fénelon, comptent parmi leurs élèves. Voltaire, qui passa la moitié de sa vie à renier l'autre, ne renia jamais ses maîtres et ses lettres aux révérends pères qui ont dirigé sa jeunesse font autant d'honneur aux professeurs qu'à l'élève.
Le latin était en grand honneur chez les jésuites ; c'était la langue courante, excepté aux heures de récréation, la langue de l'enseignement ; tous les livres, y compris les manuels de mathématiques, étaient en latin. L'auteur latin favori était Gicéron ; dans chaque classe, d'année en année, il reparaissait; ses lettres, ses discours, ses traités de rhétorique et de philosophie étaient tour à tour étudiés. C'était l'auteur fondamental ; les autres n'étaient que des comparses. C'est à ce titre que figurait Tacite dans la classe de rhétorique. (Cf. Aqua.Yi\3i, Ratio studiorum ; — Cotron, De officio scholastici, 1622 ; — Jouvency, Magistris scholariim SocietatisJesu de ratione dicendi et docendi, i;;o6.)
Malgré la sitution d'arrière-plan qui lui est faite, il faut convenir que l'introduction de Tacite dans le plan des études est un progrès en tant qu'elle rompt avec la routine et les préjugés de l'Université. Les Jésuites admiraient l'esprit politique de Tacite et ils estimaient que tous ceux qui sont appelés par la naissance à régir les peuples ont beaucoup à gagner à son commerce. Le P. Jean de Mariana (1537-1622),
jésuite espagnol, l'apologiste du tyrannicide, dit que « c'est un auteur qui mérite d'être nuit et jour entre les mains des Princes et des courtisans... Sous ses paroles est caché un grand trésor de choses, j'entends les maximes des princes, avec les intrigues et les fourberies de la cour. Nous pouvons voir, comme dans un miroir l'image de nos propres affaires, sous la figure des aventures qu'ont eues les autres. » / {Régis institution lib. 2, cap. 6.)
C'est donc moins pour son style, qu'eux aussi trouvent dur et épineux, que les Jésuites étudient Tacite. Les Annales et les Histoires sont un manuel du parfait courtisan, un code d'intrigues, une école de souplesse politique ; à ce titre, elles ont leur place entre les mains de ces jeunes nobles dont la vie se passera dans la diplomatie, les intrigues de cour et les habiletés de la politique.
§ 2. — A r Oratoire
Les Oratoriens furent, en dehors de l'Université, les premiers concurrents des Jésuites. Leur ordre fondé en 161 1 par Pierre de Bérulle, comptait déjà en 1029, quarante-quatre maisons florissantes, et il ne cessa de se développer dans le cours du xvn^ et du xvni*^ siècles. Lorsqu'en 1764, les Jésuites furent chassés de France et supprimés par le Saint-Siège, les Oratoriens prirent leur place dans la plupart des collèges abandonnés.
L'on doit à l'Oratoire les plus importantes réformes dans l'enseignement. Les premiers, — avant
Porl-Uoval, — ils lircnl du IVaiivais la lan^aïc tic Teiiseij,nieiiienl ; les premiers, ils iiitmduisirenl Thistoire dans le programme des éludes ; les premiers, ils firent une place à la littérature française. Dans le plan d'études du P. Houbiganl (i;2o), on trouve celte parole extraordinaire : « Je compte le français parmi les langues qu'il faut apprendre. » L'enseignement moderne fut inauguré par l'Oratoire.
Gardons-nous cependant de penser que le latin fui négligé. Tacite n'est pas oublié. Le P. Du Guet recommande la lecture de cet historien, en ajoutant que (( son style est déjà un peu barbare ». (Lettre sur les Humanités, 1688.) Le P. Houbigant estime qu'il faut faire lire Tacite aux élèves, mais il remarque avec raison que a cet auteur veut des lecteurs rompus au latin et des esprits formés ». Il conseille donc de commencer, en seconde, parla Vie d'Agricola,et de passer ensuite, en rhétorique, aux Annales et aux Histoires. Il prévient les jeunes régents de ne passe laisser corrompre par l'esprit de l'historien de Tibère. « Il faut prendre garde que cet auteur ne nous rende politiques, satiriques, défiants, soupçonneux et qu'il ne nous porte à tourner tout au criminel. » Ayant à former les enfants delà bourgeoisie, les Oratoriens sont moins facilement séduits que les jésuites, par les ressources qu'offre Tacite aux futurs courtisans.
(Pour l'enseignement chez les Oratoriens, cf. le Traité du P. Morin (i843) ; Thomassin. Méthode d'étudier et d'enseigner chrétiennement et solidement les lettres humaines, 1681 ; Lamy, l'art de parler en public, iQ']b ; Du Quel, Lettre sur tes Huma-
nités, 1688 ; Houbigant, f/e /a manière d'étudier et d'enseigner les humanités , 1720 ; Lallemand, Essai sur l'histoire de l'enseignement dans l'ancien Oratoire de France, 1887.
^3. — A Port-Rojal
Les solitaires de Port-Royal établirent en i636, à Port-Royal des Champs, les « Petites Ecoles», qui ne durèrent que jusqu'en 1660. Leur intention manifeste était de faire pièce aux jésuites. Nous n'avons pas à dire ici comment, par leurs méthodes, ils renouvelèrent, sur plus d'un point, l'enseignement et l'éducation. Ecrivains médiocres, mais penseurs profonds et travailleurs acharnés, les Arnauld, les Lancelot, les Le Maistre, furent d'admirables pédagogues. Si leur théologie était entachée d'hérésie, leurs doctrines pédagogiques furent en avance sur celles de leurs contemporains.
Aux « Petites Ecoles », les classes étaient peu nombreuses, et l'enseignement y était presque individuel. L'émulation était nulle, mais le contact intime et constant de maître à élève, produisait des résultats merveilleux. A quinze ou seize ans, les élèves lisaient d'un bout à l'autre, Homère, Sophocle, Euripide ou Virgile. C'est aux « Petites Ecoles » que Racine puisa, sous la direction de Lancelot, l'amour du grec, et commença de méditer les infortunes d'Andromaque et d'Iphigénie.
Les solitaires de Port-Royal étudiaient Tacite. Le Maistre, réfugié pour quelque temps à Bourg-Fontaine, écrivait, le 21 mars i656, au « petit Racine » de
lui envoyer son Tacite in-folio. Il le voulait relire dans SCS heures de loisir forcé.
Tacite était fait pour plaire aux Jansénistes. Ses sombres peintures des passions humaines, sa tendance au pessimisme, ses accès de misanthropie, son penchant au fatalisme, répondaient trop bien aux doctrines des disciples de Saint-Gyran, pour qu'on ne le lût pas avec assiduité.
Dans les classes, on expliquait Tacite et on en apprenait des morceaux par cœur. Nous en avons la preuve dans ce passage de Nicole : « Il ne faut jamais permettre, dit-il, que les enfants apprennent rien par cœur qui ne soit excellent, et c'est pourquoi c'est une fort mauvaise méthode que de leur faire apprendre des livres entiers, parce que tout n'est pas également bon dans ces livres. On pourrait néanmoins en excepter Virgile. Mais pour les autres auteurs il faut user de discernement; autrement en confondant les endroits communs avec ceux qui sont excellents, on confond aussi leur jugement. Il faut donc choisir dans Gicéron, dans Tite-Live, dans Tacite, dans Sénèque, certains lieux si éclatants qu'il soit important de ne les oublier jamais. » (Nicole, Pensées. De V enseignement en général et des différentes méthodes.)
§ 4- — L'éducation du Dauphin.
Si l'Université ne jugeait pas que Tacite fût digne de servir à l'éducation des sujets de Louis XIV, Bossuet l'estimait utile à l'éducation du grand Dauphin. On sait que l'émineut précepteur fit préparer pour
son royal élève, des éditions qui portent dans la bil)liographie le nom de ad usum delphini. Sur quarante ouvrages qui composent la collection du Dauphin, dix-sept seulement furent imprimés pendant son éducation (1G70-1681). Bossuet ne se servit des autres qu'à Tétat de manuscrits et ils ne furent édités que })lusieurs années plus tard. (Brunet, Dictionnaire bib/iograpJuque, t. I, p. J^o.) L'édition de Tacite, par Piclîon, fut de ce nombre ; elle parut en 1682-1687, en 4 volumes in-4. Elle n'a de valeur que parce que les exemplaires n'en sont pas communs.
Le grand Dauphin ne goûta que médiocrement Tacite. L'esprit lent et insoucieux de l'étude d'un prince qui faisait reposer le suprême malheur dans Lobligation de faire des thèmes, était peu propre à saisir les sévères beautés de notre historien ou à pénétrer dans les profondeurs de son génie. 11 devait en être de cet auteur comme du précepteur ; l'un et l'autre dépassaient de trop de coudées Fintelligence de l'élève.
Dans la lettre au pape Innocent XI sur 1' « Instruction de Monseigneur le Dauphin » (1679), Bos(suet nous met au courant de la méthode qu'il suivait dans la lecture des auteurs latins ou grecs. « Nous n'avons pas jugé à propos, dit-il, de lui faire lire les ouvrages par parcelles. Nous lui avons fait lire chaque ouvrage entier, de suite et comme tout d'une haleine, afin qu'il s'accoutumât peu à peu, non à considérer chaque chose en particulier, mais à découvrir tout d'une vue le but principal d'un ouvrage et l'enchaînement de toutes ses parties. » On peut supposer qu'après avoir ainsi « couru tout
d'un fil » les Arirui/cs cl les Histoires, rt-iillionsiasmc du Dauphin fui moindre que celui de Montai«,'ne. Ses historiens latins favoris étaient Salluste et César.
Nous avons constaté dans les chapitres précédents que les pédat^ogucs liraient de Tacite des leçons très diflërentes, suivant leurs tendances d'esprit ou leurs besoins particuliers. Quelle leçon dut donc en faire surgir Bossuet? Une apologie indirecte du catholicisme et des exemples de modération et de justice. C'est encore la lettre à Innocent XI qui nous l'apprend : « En lisant ces auteurs, nous ne nous sommes jamais écarté de notre principal dessein, qui était de faire servir toutes ces études à lui acquérir tout enscml)le la piété, la connaissance des mœurs et celle de la politique. Nous lui faisions connaître, par les mystères abominables des gentils et par les fables de leur théologie, les profondes ténèbres où les hommes demeuraient plongés en suivant leurs propres lumières. 11 voyait que les nations les plus polies et les plus habiles en tout ce qui regarde la vie civile, comme les Egyptiens, les Grecs, les Romains, étaient dans une profonde ignorance des choses divines... Nous lui faisions remarquer que les gentils, bien qu'ils se trompassent, avaient un profond respect pour les choses qu'ils estimaient sacrées, persuadés qu'ils étaient que la religion était le soutien de l'Etat. Ces exemples de modération et de justice que nous trouvions dans leurs histoires nous servaient à confondre tout chrétien qui n'aurait pas le courage de pratiquer la vertu, après que Dieu nous l'a apprise. »
^ 5. — A r Université de Paris
Les règlements promulgués le i8 septembre 1600 restèrent en vigueur pendant tout le xvii« siècle. On a vu que Tacite ne figurait pas au programme des auteurs latins à expliquer dans les classes.
Même exclusion dans le Traité des Etudes composé par Rollin (1661-174^)) recteur de l'Université de Paris. Toutefois s'il ne juge pas à propos de mettre le livre entier entre les mains des élèves, l'auteur estime 'qu'il est bon de choisir, dans Tacite, des exemples à l'appui des règles dans le cours de Rhétorique.
En 1720, une ère nouvelle s'ouvre pour l'Université. Les institutions rivales ont fait tant de progrès que l'on sent le besoin de se mettre à niveau. Les antiques routines seront sacrifiées, les méthodes qui ont vieilli, seront transformées, les programmes revus, le cadre des éludes élargi ; ce n'est pas encore une révolution complète, mais c'est une promesse de progrès. Or, dans le Projet de nouveaux statuts pour la faculté des Arts, nous trouvons un article où il est recommandé « de ne pas omettre Tacite et Tite-Live » dans la liste des historiens latins que l'on devra lire et commenter. (Jourdain, Histoire de r Université de Paris au xvii« et au x\uv siècles^ p. 336.)
§6. — /.'Emile de Jean-Jacques Rousseau V Emile de Rousseau a la prétention d'instituer
un nouveau syslèmc d'éducation. Rousseau écarte Tacite sans autre forme de procès : «Je ne voudrais mettre, dit-il, dans les mains d'uu jeune homme ni Polybe ni Tacite; Tacite est le livre des vieillards ; les jeunes i;ens ne sont pas faits pour Tentendre ; il faut apprendre à voir dans les actions humaines les premiers traits du cœur de l'homme avant d'en vouloir pénétrer les profondeurs ; il faut savoir bien lire dans les faits avant de lire dans les maximes. La jeunesse ne doit rien généraliser ; toute son instruction doit être en règles particulières. » (Emile, livre IV.)
Rousseau a des préjugés contre Tacite. Quelques années avant de composer V Emile, il avait essayé de traduire les Annales, mais s'était arrêté net après le premier livre. « Ce n'est qu'un simple fragment, un essai, dit-il, dans la préface ; un si rude jouteur m'a bientôt lassé. » Dans une lettre à M. Vernes, le i8 novembre i^ôg, il ajoute : « J'ai traduit tant bien que mal un livre de Tacite et j'en reste là. Je ne sais pas assez le latin pour l'entendre, et n'ai pas assez de talent pour le rendre. Je m'en tiens à cet essai ; je ne sais même si j'aurai jamais l'etlronterie de le faire paraître. » 11 faut convenir que cette traduction n'ajoute rien à la gloire de Rousseau.
§ ;;. — Editions et traductions
x\u xvn^ et au xvm« siècles, Tacite fut l'objet de nombreux commentaires; les éditions et les traductions se multiplièrent très rapidement. Dans la préface de Britanniciis (1669), Racine aflirme que
Tacite (( se trouve entre les mains de tout le monde».