‹ Tacite et la littérature françaiseChapitre 31 sur 57 · II. — Les Caractères · texte numérisé non relu

II. — Les Caractères

« Les caractères de ceux que j'ai fait parler y sont les mêmes que chez cet incomparable auteur. » Ils sont en effet conformes à l'histoire.

10 Othon. —C'est le conspirateur ambitieux dont la perfide se dérobe sous les grandes manières et les formes polies du courtisan. On le reconnaît à cette prudence qui paraît timide et joue la peur avant de

convoiter davantage. « Fingebatet metum, quoinagis concupisceret.))(iy., I, 21.)

Il y a chez lui un singulier mélange de qualités et de défauts que Corneille attribue, non sans raison, à Tinlluence du milieu et « à la politique de cour ». Ses ennemis le redoutent à cause de cette souplesse qui le fait se plier à toutes les circonstances. Voici comment Lacus (Laco) le juge :

« Il sait trop ménager ses vertus et ses vices. Il était sous Néron de toutes les délices : Et la Lusitanie a vu ce même Othon, Gouverner en César et juger en Caton.

Tout favori dans Rome et tout maître en province, De lâche courtisan il s'y montra grand prince ; Et son âme ployante, attendant l'avenir, Sait faire également sa cour et la tenir. »

(Acte II, se. V.)

« Namque Otho pueritiam incuriose, aduiescentiam petulanteregerat, gratusNeroniaemulatione luxus..., mox suspectum in eadem Poppœa in provinciam Lusitaniam specie legationis seposuit. Otho comiter administrata provincia primus in partes transgressus est necsegnls... » (f/., I, i3.)

L'amour d'Othon pour la fille de Vinius n'était qu'une affaire de politique. «Et rumoribus nihil silentio transmittentium,quiaVinio vidua filia,c^lebs Otho, gêner ac socer destinebantur. » (ibid.). Usant du droit qu'à tout poète de transformer ou de compléter l'histoire. Corneille fait dire à Othon que c< cette politique est devenue amour ». (Acte I, se. I.) Cette invention est au moins très vraisemblable, car nous

savons qu'Othon était capable d'aimer une femme avec une constanco digne d'un meilleur sort. 11 avait profondément aimé Poppée et il ne cessa même de l'aimer, après qu'elle l'eût abandonné, pour devenir la maîtresse de Néron. Lorsqu'elle fut morte, il lui fit élever des autels. {H., I, 78.)

Préoccupé de montrer dans cette intrigue de palais l'action des favoris, Corneille ne montre pas assez avec quelle habileté Othon avait de loin préparé son accès au trône. On ne trouve aucune allusion aux menées adroites qui, dès longtemps, lui avaient concilié les soldats. « Studia militum iam pridem spe sucessionis aut paratu facinoris adfectaverat, in itinere, in agmine, in stationibus vetussimum quemque militum nomine vocans ac memoria Neroniani comitatu contubernales appellando. » (H. ,1,23). Les hésitations d'Othon (acte II, se. II) ne sont donc pas très vraisemblables. Othon n'avait pas besoin des exhortations de Vinius pour courir au champ de Mars, puisque l'insurrection avait été fomentée par lui.

20 Galba. — Bien que la mort de Galba forme le nœud de la pièce, ce personnage n'y figure pas au premier rang ; il en devait être ainsi du prince que Tacite dépeint au vif dans ce portrait :

« S. Galba tribus et septuaginta annis quinque principes prospéra fortuna emensus et alieno imperio felicior quam suo. Vêtus in familia nobilitas, magnsB opes : ipsi médium ingenium, magis extra vitia quam cum virtutibus ; famœ nec incuriosus nec venditator ; pecuniae alienae non appetens, publicae avarus ; amicorum libertorumque, ubi in bonos incidisset, sine reprehensione patiens si mali forent, usque ad culpam ignarus. Sed cla-

ritas nalalium etmetus temporuin obtentui ut quod segnitia eral, sapientia vacaretur dum vigebat œtas, militari laude apiid Gemanias floruit ; pro consule Africain modéra te, iam senior citeriorem Hispaniam pari iustitia continuit, maior privatovisus.dum privatus fuit, et omnium consensu capax imperii nisi imperasset. » {H., I, ^g-)

Tel en effet nous apparaît Galba dans la pièce. Il ne brille point par ses vertus, mais au milieu de la corruption générale, dans le conflit des ambitions éhontées, parmi les compromissions les plus viles, il semble «plutôt exempt de vices que doué de vertus ». Dans le choix d'un successeur, il cherche la gloire de Rome et préfère Pison à cause de ses vertus :

Sa vertu plus solide et to ut inébranlable.

Nous fera comme Auguste,, un siècle incomparable.

Au reste, le vieil emp ereur n'est qu'un jouet aux mains des favoris. Ils s'(3n vantent :

Voyez d'ailleurs Galba, quel pouvoir il nous laisse. En quel poste sous lui nous a mis sa faiblesse. Nos ordres règlent tout, nous donnons, retranchons ; Rien n'est exécuté dès que nou s l'empêchons.

(Acte II, se. 4.)

Sa parcimonie, pour ne pas dire son avarice, était extrême :

Il pouvait sous l'appât d'une feinte ^'îromesse. Jeter dans les soldats un moment d'allt'gresse, Mais il a mieux aimé hautement protv-îster Qu'il savait les choisir et non les a< :heter.

Parmi les causes d'impopularité de Galba, Tacite cite le mol prononcé par le nouvel empereur : « legi a se militem, non emi. » (11. I, 5.)

3. /.es Fdi'oris. — Tilus Vinius, Laciis el Maician separta^'cnl le pouvoir sous le nom de Galba. Chacun ménage ses intérêts personnels.

... De son pouvoir les grands dépositaires,

N'ont pour raison d'Etat que leurs propres affaires.

(Acte I, se. I.)

« Hi discordes et rébus minoribus sibi quisque tendentes. » (H. I. i3.) Vinius voulait marier sa fille, les autres cherchaient à garder le pouvoir.

La gloire el Tinlérêt de Rome ne les inquiètent nullement. Lacus l'avoue brutalement :

Et qu'importe à nous tous de Rome el de l'Etat ? Qu'importe qu'on leur voie ou plus ou moins d'éclat? Faisons nos sûretés et moquons-nous du reste. De notre grandeur seule ayons des cœurs jaloux, Ne vivons que pour nous et ne pensons qu'à nous.

(Acte II. se. IV.)

Othon avait de même caractérisé leur cupidité au début de la pièce :

Je les voyais tous trois se hâter sous un maître. Qui chargé d'un long âge, a peu de temps à l'être. Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d'un moment.

(Acte I, se. I.)

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