IV. — Les Passages traduits
Corneille dit qu'il « a traduit Tacite tant qu'il lui a été possible ». Il serait trop long de relever tous les vers qui sont la reproduction des mots de l'historien, et nous devons faire un choix.
Etat de l'empire au temps de Galba
Galba vieil et cassé qui se voit sans enfants,
Croit qu'on méprise en lui la faiblesse des ans,
Et qu'on ne peut aimer à servir sous un maître
Qui n'aura pas le temps de le bien reconnaître.
Il voit de toutes parts le tumulte excité.
Vitellius avance avec la force unie
Des troupes de la Gaule et de la Germanie.
Ce qu'il a de vieux corps le souffrent avec ennui ;
Tous les prétoriens murmurent contre lui.
De leur Nymphidius l'indigne sacrifice
De qui se {"immola leur demande justice ;
Il le sait et prétend par un jeune empereur
Ramener les esprits et calmer leur fureur...
(Acte I, se. II.)
Ce lablcau n'est que le résumé à grands traits du début des Histoires de Tacite. (Livre I, ch. i, 12.)
Le choix de Pison Galba dit à sa nièce.
Rome qui m'a depuis chargé de son empire,
Quand sous le poids des ans à peine je respire,
A vu ce même amour me le faire accepter...
Non que si jusque-là Rome pouvait renaître,
Qu'elle lût en état de se passer de maître,
Je ne me crusse digne, en cet heureux moment.
De commencer par moi son rétablissement :
Mais cet immense empire est trop vaste pour elle :
A moins que d'une Icte un si grand corps chancelle ;
Et pour le nom de roi son invincible horreur
S'est d'ailleurs si bien faite aux lois d'un empereur.
Qu'elle ne peut souffrir, après celte habitude,
Ni pleine liberté, ni pleine servitude.
Elle veut donc un maître, et Néron condamné
Fait voir ce qu'elle veut en un front couronné.
Vindex, Rufus ni moi, n'avons causé sa perte ;
Les crimes seuls l'ont faite, et le ciel l'a soufferte
Pour marque aux souverains qu'ils doivent par l'effet
Répondre dignement au grand choix qu'il a fait.
Jusques à ce grand coup, un honteux esclavage
D'une seule maison nous faisait l'héritage.
Rome n'en a repris, au lieu de liberté,
Qu'un droit de mettre ailleurs la souveraineté ;
Et laisser après moi dans le trône un grand homme.
C'est tout ce qu'aujourd'hui je puis faire pour Rome...
Jule et le grand Auguste ont choisi dans leur sang.
Mais sans considérer aucun nœud domestique.
J'ai fait ce choix comme eux, mais dans la république;
Je l'ai fait de Pison ; c'est le sang de Crassus,
C'est le sang de Pompée, il en a les vertus.
(Acte III, se. III.) Les idées contenues dans ce passage sont emprun-
tces au discours de Galba à Pison, dans la cérémonie de l'adoption :
(( Si te privalus legc curiala apnd ponlifices, ul rnoris erat, adopliuein, cl milii egrogiuni erat Cn. Pompeii et M. Crassi siil)()lnii in pénates meos accissere... nunc me prœclara indoles tua cl aiiior patria^ impulit, ul principatum de quo maiores uoï-li i amiis certabant, bello adeplus quiescenti offeram, exemplo divi Augusti qui sororis filium Marcel luni, dein generum A'M'ippani, mox nepotes suos postremo ïiberium Neronem privigtiuni in proximo sibi fastigio collocavil. Sed Augustus in domo successorem quaesivit, ego in republica... Si immensum imperii corpus slare ac liberari sine rectore posset, dignus erani a quo res publica inciperel : nunc eo necessitatis iam pridem ventum est, ut nec niea scnectus conferre plus populo romano possit quam bonuni successorem, nec tua plus inventa quam bonum principcm... adoptandi iudicium integrum, et si velis eligere, consenu monstretur. Sit ante oculos Nero, quem longa Cajsarum série tumentem non Vindex cum inermi provincia aut ego cum una legione, sed sua immanitas, sua luxuria cervicibus publicis depulerunt ; neque erat damnati principis exemplum... » (//. , I, i5, i6.)
Révolte de l'armée en faveur d'Othon
L'armée a vu Pison, mais avec un murmure,
Qui semblait mai goûter ce qu'on vous fait d'injure.
Galba ne l'a produit qu'avec sévérité,
Sans faire aucun espoir de libéralité.
11 pouvait, sous l'appât d'une feinte promesse,
Jeter dans les soldats un moment d'allégresse ;
Mais il a mieux aimé hautement proclamer
Qu'il savait les choisir et non les acheter. Ces hautes duretés, à contretemps poussées, Ont nippelé l'horreur des cruautés passées, Lorsque d'Espagne à Rome il sema son chemin De Romains immolés à son nouveau destin. Et qu'ayant de leur sang souillé chaque contrée, Par un nouveau carnage il y fit son entrée. Aussi, durant le temps qu'a harangué Pison, Ils ont de rang en rang fait courir votre nom,
(Acte IV, se. II.)
Corneille a ramassé dans ce récit des traits épars en divers endroits de Tacite :
(t Per ceteros maestitia ac silentium. Constat potuisse concilari animos quanlulumcumo[ue parci senis liberalitate : nocuit antiquus rigor et nimia severitas, cui non iam pares sumus. n (//., I, i8.) w Nec deerant sermones senium atque avaricitiam GalbaB increpantium... Accessit vox Galbae pro republica honesta, ipsi anceps : legi a se militem, nonemi, » (H., I, 5.) — « Tardum Galbœ iter et cruentum. « (//., I, 6.)
La scè:œ de délibératio:^
Corneille qui aime les scènes de délibération au théâtre ne pouvait manquer d'être frappé par le passage de Tacite :
Intérim Galbam duae sententiœ distinebant : Titus Vinius manendum intradomum, opponenda servitia, firmandos aditus, non eundem ad irantos censebat, daret malorum pœntientiae, daret bonoruiu consensui spatium^ scelera impetu, bona consilia mora valescere... Repugnantem huic sententiœ Vinium Laco rainaciter invasit... etc. »(//., I. 32, 33.)
Vinius conscilit' d'al tendre un peu avant d'agir :
Il faut donner aux bons, pour s'entre-soutenir,
Le temps de se remettre et de se réunir,
Et laisser au méchants celui de reconnaître
Quelle est rinipictc de se prendre à son maître.
Pison peut cependant amuser leur faveur,
Y joindre avec adresse un espoir de clémence.
Au moindre repentir d'une telle insolence ;
Et s'il vous faut enfin aller à son secours,
Ce qu'on veut à présent, on le pourra demain.
(Acte V, se. IL)
Le bruit de la mort d'Othon
Au V* acte (se. III et IV) on fait courir le bruit de la mort d'Olhon. C'est un procédé de mélodrame que de faire courir la nouvelle de la mort de quelqu'un pour ménager un coup de théâtre par le retour du personnage. Il n'y a pourtant ici aucun procédé factice ; le fait est historique.
« Yixdum egresso Pisone occisum in castris Othonem vaguspnuium et incertus rumor ; mox ut in magnis mendaciis, inlerluissese quidam et vidisse adfirmabant, credula fama inter gaudentes et incuriosos. Multi arbitrabantur compositum auclumquc rumorem mixlis iam Othonianis, qui ad evocandum Galbam la^^la falso volgaverint. » {H., I, 34.)
§ 2. — Brilannicus de Racine (1669)
Dans la seconde préface de cetle pièce, Racine reconnatt presque dans les mêmes termes que Cor-
neille, qu'il a suivi Tacile d'aussi près que possil)le. « J'étais, dit-il, si rempli de lu lecture de cet excellent historien, qu'il n'y a presque pas un trait éclatant dans ma lra<]^édie dont il ne m'ait donné l'idée. J'avais voulu mettre dans ce recueil un extrait des plus beaux endroits que j'ai tâché d'imiter. Mais j'ai trouvé que cela tiendrait presque autant de place que la tragédie. Ainsi le lecteur trouvera bon que je le renvoie à cet auteur qui est aussi bien entre les mains de tout le monde. »
Les emprunts de Racine ont été maintes fois signalés, et c'est à peine si nous pourrons rajeunir la matière par des remarques nouvelles.