I. — Le Sujet
Le fond de la pièce est la peinture du caractère de Néron, au moment où las de paraître vertueux, le « monstre naissant » va donner libre cours à ses passions et consolider sa puissance. Répudier sa femme Octavie, secouer le joug d'Agrippine, supprimer Britannicus, un descendant d'Auguste, tels sont ses projets. Nous le voyons d'abord indécis et flottant, mais les conseils perfides de Narcisse ont bientôt raison de ses derniers scrupules. Toute cette matière se trouvait à l'état latent dans Tacite.
Agrippine n'avait fait monter Néron sur le trône que pour régner sous son nom. « Filio dare imperium, tolerare imperantem nequibat », dit Tacite. (Ann., XII, 64.) Aussi dès qu'elle remarque chez son fils des velléités d'émancipation, elle s'eflraye, elle s'irrite, elle menace. L'amour de Néron pour la cour-
tisane Acte, lui semble de mauvais augure, car elle craint que celle-ci ne tienne en échec sa puissance. « A^rippina lii)ertam a^nmlam nurum ancillam, aliaquc cundcm in moduni muliebriter fremere. » (.lAt//.,XllI, iL>.) C'est alors qu'elle conçoit le projet dVIfrayer Néron en se mettant du parti de Britanniciis, riiérilicr lé<>^ilime du tronc que Néron, avait usurpé. « Pra;ceps post hsec Agrippina ruere ad lerrorem et minas, neque principis auribus abstinere, quominus testaretur adultum iam esse Britannicum, veram dignamque stirpem suscipicndo patris imperio, quod insitus et adoptivus, per iniurias matris exerceret... Ituram cum illo in castra. Audiretur, hinc Germanici fdia, vilis rursus Burrus et exsul Seneca. » (.4Airt., XIII, 14.) Racine fait dire à Ag-rippine :
J'irai, n'en doutez point, le montrer à l'armée, Plaindre aux yeux des soldats son enfance opprimée, Leur faira, à mon exemple, expier leur erreur. On verra d'un côté le fils d'un empereur, Redemandant la foi jurée à sa famille. Et de Germanicus on entendra la fille.
De l'autre l'on verra le fils d'^Enobarbus, Appuyé de Senèque et du tribun Burrhus, Qui tous deux de l'exil rappelés par moi-même, Partagent à mes yeux l'autorité suprême.
(Acte III, se. III.)
Les menaces d'Agrippine ne produisirent pas sur Néron Teflet désiré. l*our n'avoir rien à craindre du rival qu'on lui oppose, Néron le supprime. « Turbatus Nero et propinquo die, quo quartum decimum
aHatis anniim Hrilannicus explebal, vol\itare secum modo malris violenliam, modo ipsius indolem, levi quidem experimcnlo nuper co^iiitam, (juo tamen favorem laie quœssivisset. » {Ann., XllI, i5.) Brilaiinicus meurt empoisonné au milieu d'uu ieslin et Agrippinc comprend que c'en est fait de sa puissance, que sa vie est en péril. « At Agrippina* is pavor, ea consternatio mentis, quamvis vullu premeretur, emicuit... quippe sibi supremum auxiliuni ercptumetparricidiiexemplum intelligebat. » {Ann., Xlll, i6.)
Tel est dans ses grandes lignes, le sujet emprunté par Racine à Tacite. Avec quelle habileté, quel art il l'exploite et le développe. Tout ou presque tout y est conforme à riiisloire. Les faits, les sentiments, l'histoire privée de la famille impériale sont reproduits avec tant d'exactitude et de vérité que la couleur locale atteint à la perfection. Gela est vrai non seulement de l'ensemble, mais des détails. Dans un vers, parfois dans un mot. Racine résume toute une situation, rappelle une série de faits ou donne la substance de plusieurs chapitres de l'historien, tant il est, suivant son expression, « rempli de la lecture de cet auteur » .
En voici quelques exemples :
Actel, se. Il :
Que prétendez-vous donc ? Pensez-vous que ma voix Ait fait un empereur pour m'en imposer trois
Dans Tacite, les Bretons adressent ce reproche aux Romains :
« Singulos olim sibi reges fuisse, nunc binns imponî. n (Agri.. i5.)