‹ Tacite et la littérature françaiseChapitre 45 sur 57 · II. — Additions et Changements · texte numérisé non relu

II. — Additions et Changements

Les exigences du théâtre ont porté Racine à faire des additions et des changements dans la trame historique qui lui est fournie par Tacite.

i" Additions. — Les amours de Britannicus et de Junie et la jalousie de Néron sont presque le seul incident que Racine ail ajouté à Thistoire. Encore cet incident est-il parfaitement vraisemblable. Le poète ne fait que substituer Junie à la courtisane Acte. Dans la pièce, Agrippine se plaint que Junie va prendre sa place dans le cœur de Néron.

Ma place est occupée, et je ne suis plus rien. Une autre de César a surpris la tendresse; Elle aura le pouvoir d'épouse et de maîtresse,

(Acte I, se. IV.)

Dans riiistoire, c'est d'Acte qu'Aj^rippinc oraipnait rasccndaiit. « Sed Ao^rippina lihciiam aMiuilam, mirum ancillam. aliaque eundein in modiini uuiliebriter fremere. w (Ann., XIII, l'i.)

Afin de ne pas trop compliquer Tinlrif^ue et garder l'unité d'action, Racine a imaginé de taire de Britannicus, le rival amoureux aussi bien que le rival politique de Néron. Son invention, tout en contredisant l'histoire, y reste conforme.

2° Changements. — Le poète n'est pas tenu à la même rigueur que l'historien; o le pouvoir d'oser, audendi potestas », c'est-à-dire de transformer, est conféré par Horace aux poètes et aux peintres. Racine n'use d'ailleurs de ce privilège qu'avec discrétion, et ses audaces sont loin d'être aussi grandes que celles de Corneille.

Au moment où se termine si fatalement la rivalité de Britannicus et de Néron, Narcisse était mort depuis deux ans. Si Racine prolonge sa vie, c'est pour l'opposer à Burrhus, et montrer le génie du mal à côté du génie du bien.

Pour les besoins de sa cause. Racine ajoute quelqnes années à l'âge de Britannicus. Dans la pièce, ce jeune prince a dix-sept ans; en réalité il en avait quatorze quand il mourut. Pour rendre sa passion plus vraisemblable, le poète devait le supposer un peu plus âgé.

Junie est idéalisée. Racine s'en explique à deux reprises différentes. « Junie ne manque pas de censeurs : ils disent que d'une vieille coquette, nommée Junia Silana, j'en ai fait une jeune fille très sage. Qu auraient-ils à répondre, si je leur disais que cette

^ i54 — Junie est un personnage inventé, comme l'Emilie de Cinna, comme la Sabine iV Horace "!» (Préface de la première édition). N'est-ce pas la meilleure des juslilications? Racine a donc tort d'insister et d'ajouter dans la seconde préface : « Il ne faut pas confondre Junie avec une vieille coquette qui s'appelait Julia Siiana. C'est ici une autre Junie que Tacite appelle Junia Calvina, de la famille d'Auguste, sœur de Silanus à qui Claudius avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, belle, et comme dit Sénèque « festivissima omnium pnellarum ». « Son frère et elle s'aimaient tendrement, et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent d'inceste, quoiqu'ils ne fussent coupables que d'un peu d'indiscrétion. Elle vécut jusqu'au règne de Vespasien. » Cette explication ne vaut pas l'autre. Puisqu'il n'y a pas trace dans l'histoire, d'une intrigue entre elle et Britannicus, ou entre elle et Néron, mieux valait avouer que Junie a été créée de toutes pièces.

Il nous reste à signaler quelques détails qui sont en contradiction avec Les institutions romaines, telles que nous les connaissons aujourd'hui.

Racine parle du serment prêté à Agrippine par les légions. « Ainsi que par César, on jure par sa mère. » (Acte 1, se. II.) Agrippine avait en effet rêvé cet honneur, mais elle ne le reçut jamais. Dans une lettre adressée au Sénat, Néron fait de celte ambition un moyen de justifier son parricide : « Quod consortium imperii, iuraturasque in feminae verba prgetorias cohores. idemque dedecus senatus et populi romani speravisset. » (Ann., XIV, II.)

En plusieurs endroits, Racine semble assimiler les

ion

titres (l'empereur cl d'iniperator. (Attel, se. II.) I/empereur était le chef de Tempire; le nom diniperator était un honneur sans puissance, accordé aux généraux victorieux. Tacite donne en elTct ce titre à Germanicus, père .'.'Agrippine. « Exercitum reduxit, nonienque iinperatoris accepit. »(Ann., 1,52.) Mais il établit nettement la distinction entre « imperator » et (( empereur», lorsqu'il dit d'A^rippine : « Quam impcraloïc genitam, sororem eius Qui Ilenim potitus sit, et coniug^em et matrem fuisse, unicum ad hune diem exemplum est. » (^l^iw., Vil, 4^.) Racine force donc le sens de l'historien en faisant dire àAgrippine :

Et moi qui sur le trône ai suivi mes ancêtres, Moi fille, femme, sœur et mère de vos maîtres.

(Acte I, se. II.)

Elle était la sœur de l'empereur Caligula, la femme de Claude et la mère de Néron, mais Germanicns, son père, n'avait jamais régné.

L'entrée de Junie chez les Vestales, est en contradiction avec les institutions romaines. Racine ne l'ignorait pas. « Je fais entrer Junie dans les Vestales, quoique, d'après Aulu-Gelle, on n'y reçût jamais personne au-dessous de six ans, ni au-dessus de dix. Mais le peuple prend Junie sous sa protection, et j'ai cru qu'en considération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il pourrait la dispenser de l 'âge prescrit par la loi comme il a dispensé de l'âge pour le consulat tant de grands hommes qui avaient mérité ce j)rivilège. » (Seconde préface.) L'aveu est dépouillé d'aililice, mais l'auteur oublie que sous la monarchie, le peuple ne faisait plus les lois et ne pouvait accorder aucune dispense.

m. — Les Caractères

« J'avais copié mes personnages d'après le plus grand peintre de Tantiquité, je veux dire Tacite», dit Racine, dans la seconde préface. Celte prétention est justifiée, sauf sur quelques points de détail.

jYèron. —Si le héros de la pièce n'est pas aussi méchant que dans l'histoire, c'est que le poète n'a voulu peindre que le « monstre naissant », qui n'ose encore se déclarer et qui cherche des couleurs à ses méchantes actions. « Nero flagitiis et sceleribus velamenta quaesivit. » (.I^aï., XIV, 58.) Néron arrive au terme de ce « quinquennium », de ces cinq années de vertus qui commencent à lui peser si lourdement. Ses passions ont rompu leurs digues. « Metuebaturque ne in stupra feminarumillustrium prorumperet, si illa libidine prohibebatur. » (Ann., XIII, 12.) C'est en vain qu'Agrippine essaye de l'arrêter. « Quantoque factidiora exprobrabat, acrius accendere donec, vi amoris subactus, exueret obsequium in matrem seque Scnecae permitteret. y> (Ann.^Xlll, i3.) «Nero infensus iis quibus superbiamuliebris innilebatur. » (XIII, i4-) Quant à son aversion pour Britannicus, et le crime qu'elle provoqua, ils sont racontés trop au long dans Tacite pour qu'il soit nécessaire de s'y arrêter.

Britannicus. — Quoique son caractère soit de la création de Racine, on peut néanmoins dire qu'il est conforme à l'histoire. Tacite fait remarquer qu'il avait de l'esprit et du courage. « Neque segnem ei fuisse endolcm ferunt, sive verum, seu periculis

coinmcndalus retiniiit faniani sine expcrimenlo. » {Ann., XII, î2().) Si le jeune homme ose airponler la colère de Néron el Tappeler simplement « Domitius » (Acte, III, se. VIII), il n'v a là rien que de très vraisemblable. Tacite rapporte un trait de lierlé tout à fait analofj:ue. « Festis Saturno diebus, inter alia a;qnalium ludicra, regnum lususortientium, evenerat ea sors Xeroni. lo^ilur ceteris diversa, nec ruborem allalura : ubi Britannico iussit exsurgerel, progressusque in médium, canlum aliquem inciperet, irrisum ex eo sperans pueri sobrios quoque convictus, nedum tremulentos, ignorantis : ille constanlerexorsus est carmen, quo evolutum eum sede patria rebusque summis, significabatur. » (Ann. ,X\ll, i5.)

Agrippine. — Jamais caractère n'a été aussi fidèlement tracé que celui-ci d'après les données de l'histoire. Son ambition, « cunclis mal» dominalionis cupidinibus flagrans » (Ann., XIII, 2), son impudicité (« Pallas stupro eius alligatus », XII, ao), les calculs de son faux amour maternel (« filio dare imperium, tolerare imperantem nequibat », XII, 64), ses projets à l'égard de Britannicus (XIII, i4), ses crimes enlin, tout est rapporté avec une extrême précision de détail. « C'est elle, dit Racine, que je me suis efforcé de bien exprimer et ma tragédie n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus ». Il serait impossible de trouver dans Tacite un seul trait, un seul mot qui n'ait pas été exploité par le poète.

Barrhus. — L'obscur tribun, devenu préfet des Prétoriens par la grâce d'Agrippine, n'était pas dans la réahté aussi vertueux que l'a dépciut Racine.

On rcslimait, dit Tacite, pour la sévérité de ses mœurs (>l««.. XIII, 2), et sa mort fut regrettée comme celle d'un homme de bien. « Civitati grande desiderium eius mansit per memoriam virtutis. y){Ann., XIV, 5i.) Mais cet homme vertueux n'eut point la force de s'opposer aux vices de Néron et favorisa ouvertement sa liaison avec la courtisane Acte, sous prétexte de dérivatif. (Ann., XIII, la.) Après avoir longtemps pris la défense d'Agrippine,il eut l'étrange faiblesse de venir à la tête des tribuns et des centurions, assurer de sa fidélité Néron bourrelé de remords et de craintes dans la nuit qui suivit sa première tentative de parricide. {Ann., XIV, 7, lo.) Narcisse. — Racine en a fait un profond scélérat pour l'opposer à Burrhus qui personnifie la vertu. Mais Narcissen'était pas, au témoignage de Tacite, ni aussi cruel. ni aussi bas, ni aussi hypocrite qu'on le représente dans la pièce. L'historien ne signale que sa cupidité et son luxe. Racine en a fait à la fois le confident de Néron et de Britannicus, s'appuyant en cela sur Tacite. « On sait que Néron regretta la mort de l'afiranchi. » (Ann., XIII. 2.) Pour ce qui est de Narcisse, il est bonde remarquer qu'après avoir été l'un des auteurs de la mort de Messaline, il parut s'intéresser à Britannicus, son fils. « Dans une réunion secrète de ses amis, dit Tacite, après avoir invectivé Agrippine,il se déclarait ouvertement jpour Britannicus. « Amplecti Britannicum, robur œtatis quam maturrimum precari ; modo ad deos, modo ad ipsuni tendcre manus, adolesceret, patris inimicos dcpcllcret, matris etiam interfectores ulcisceretur. » (.•l«n.,XlI, 65.)

§ i. — lUiadaiiiistc et Zcnohic de Crchilloii (x'w)

Quoique le sujel soit cmpruulrà Tacite, ccltr Ira- «i^édie n'est pas à proprenuMit parlt-r une pièce liisloricpie. Créi)illon n'a vu dans le récit de Ihistorien latin ({u'un événement trat^ique qui pouvait être fécond en incidents scéniqucs (déj^uiseinenls, conllits, reconnaissances), et l'a traité librement sans se soucier d'une exactitude rigoureuse. Les faits sont sciemment mêlés, intervertis ou travestis, au profit d'une intrigue romanesque.

Au livre XII des Annales, Tacite consacre huit chapitres (/!^/^iyi) li la guerre qui s'éleva entre les Arméniens et les Ibères, vers la fin du règne de Claude. « Pharasmène tenait l'Ibérie de ses ancêtres, et Mithridate, son frère, devait à la protection de Rome le trône d'Arménie. » Rhadamiste feignant d'avoir encouru la disgrâce de son père Pharasmène, se rend à la cour de Mithridate son oncle, dans le dessein de le dépouiller de son trône. Accueilli avec bonté par Mithirade dont il a épousé la fille Zénobie,il fomente la révolte dans le royaume et le moment venu, appelle Pharasmène à son secours. Mithridate vaincu est mis à mort, et Rhadamiste se proclame roi d'Arménie. Cependant les Romains interviennent et ordonnent à Pharasmène d'abandonner l'Arménie et d'en rappeler son fils. De leur côté, les Parthes, les anciens maîtres du pays, envahissent l'Arménie sous la conduite de Tiridate et s'en rendent maîtres, mais un hiver rigoureux les force à se retirer. Noyant l'Arménie

abandonnée, Rhadamiste y rentre plus terrible que jamais. Son irgnc fut de courte durée, car les Arméniens fali{?ués de sa tyrannie, se révoltèrent. Rhadamiste s'enfuit avec Zénobie, son épouse, et désespérant de la sauver, il la tue, la jette dans TAraxe, puis, il içaf^ne précipitamment les Etats de son pérc. Quant à Zénobie, elle est recueillie par des bergers qui pansent ses blessures, la rappellent à la vie et la transportent à la cour de Tiridate qui la reçut avec honneur et la traita en reine.

Crébillon a pris pourpoint de départ de sa pièce la scène de la rivière. Zénobie, sauvée de la mort, a trouvé un asile à la cour de Pharasmène, son beaupère, où elle se cache sous le nom d'emprunt d'Isménie. Pharasmène s'éprend damour pour elle, et veut répouser ; Arsame son lils a les mêmes projets. Quoiqu'elle puisse se croire libre, Zénobie repousse les avances de son beau-père et de son beau-frère. (Acte 1.) — Sur ces entrefaites, arrive à la cour d'Ibérie un ambassadeur qui vient signifier au monarque les volontés de Rome. Cet ambassadeur n'est autre que Rhadamiste, qui lui aussi est un inconnu, car il a été élevé chez son oncle Milhridate. (Acte II.) — Arsame vient prier l'ambassadeur romain de l'aider dans ses projets de mariage, et Rhadamiste a déjà promis son concours quand arrive Zénobie. Les deux époux se reconnaissent, et tombent dans les bras l'un de l'autre. (Acte III.) — Avant de partir pour l'exil auquel le condamme la jalousie de son père. Arsame vient faire ses adieux à Zénobie. II rencontre Rhadamiste, et quand les deux frères se sont reconnus, Zénobie fait à son mari l'aveu de sa

tendresse pour Arsaiiic, avec uiicdigiiilt- iiioileste (|ui rappelle la Pauline de Polyeucte. (Acte IV.) Le lendedeniain, on annonce que ranibassadcin- romain a enlevé Isnionic. Bien qu'Arsainc lui rcprcscnle (|ue le ravisseur d'isménie est son époux, Pliarasmène ne veut rien entendre et s'élance à la poursuite des fugitifs ; Rhadamiste est blessé dans la lullc et meurt. Pharasmène est au désespoir d'avoir tué son fils, et jure aux Romains une haine éternelle. U ordonne à. Arsamede s'emparer du trône d'Arménie et d'épouser Zénobie. (Acte V.)

La comparaison des deux récils nous montre les transformations que le poète a fait subir à l'histoire.

1° Crébillon place après la prétendue mort de Zénobie les faits qui, en réalité, se sont passés avant cet événement. La révolte des Arméniens et la fuite de Rhadamiste mirent fin à la guerre ; et c'est avant même l'entrée des Parthes en Arménie que Quadratus, gouverneur de Syrie pour les Romains, avait envoyé une ambassade à Pharasmène.

2^ Rhadamiste ne pouvait être l'ambassadeur choisi par les Romains pour signifier à Pharasmène les volontés de Rome, puisque c'était son rappel de l'Arménie que les Romains exigeaient. « Missi ad Pharasmanen nuntii, ut abscederet a finibus Armenitefiliumque abstraheret.» {Ann., XII, 48.)

3° 11 est invraisemblable que Pharasmène ne reconnaisse pas Rhadamiste, car c'est à l'âge d'homme et non pas dans sa première enfance que Rhadamiste s'était rendu à la cour de Mithridate. « Erat Pharasmanifiliusnomine Radamistus, décora proceritate vi corporis insignis et patrias artes edoctus, claraquc

inter accolas fama. Is modicum Iberiœ regnum senccta palris detincri fcrocius ciebriusque iactabal qiiam ut cupiidinem occullarct. Igitur Pharasmenes, invemem potentiœ properum et studio popularium accincliim vcrgentilms iam annissuis metuens, aliam ad spem traliere et Armeniam ostentare... » {Ann.,

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