‹ Tacite et la littérature françaiseChapitre 46 sur 57 · XII · texte numérisé non relu

XII

40 Zénobic, au sortir de TAraxe où l'avait jetée son mari, fut conduite à la cour du Parthe Tiridate cl non pas chez Pliarasmène. (Ann., XII, 5i.) Crcbiilon est obligé d'imaginer qu'après dix ans d'exil en Médie, elle a été prise dans ce pays par Arsame qui y faisait la guerre. (Acte I, se. I.)

5" Arsame n'est pas nommé dans Tacite.

6° A plusieurs reprises (Ann., XII, 44? 4*^)» l'historien observe que Pliarasmène était très âgé, vergentibus iam annis. L'hypothèse de ses projets de mariage est donc peu vraisemblable.

Les passages dans lesquels Crébillon s'est inspiré de Tacite, offrent un curieux mélange de faits exacts et de faits controuvés. Tel est en particulier le récit de Zénobie, qui forme l'exposition de la pièce. (Acte I, se. l.)

Après de longs débats, Mithridate, mon père,

Dans le sein de la paix vivait avec son frère.

L'une et l'autre Arménie, asservie à ses lois,

Mettait cet heureux prince au rang des plus grands rois.

Trop heureux en effet, si son frère perfide

D'un sceptre si puissant eût été moins avide..

Pour éblouir mon père et pour le mieux surprendre,

Il lui remit son fils dès l'âge le plus tendre.

Ceci est contraire à rhisU)irc ; Hliadamislc était CQ âge lie conduire une armée et convoitait déjà le tr<^iie lorsqu'il vint à la eourd'Arniéiiir. (.1;/^;.. \IÎ, y^, — cité plus haut.)

Milliridale charmé l'élcva panni iiuii>.

Comme un ami pour lui, pour moi comme un époux, A peine je touchais à mon Iroisième lustre, Lorsque tout fut conclu pour col hymen illustre.

« lia Radamistus, simulala advcrsus patrem discordia, lanquam novercaî odiis impar, pergit ad palruum. muliaquc ab eo comitate in speciem liberum... » {ibid.)

Rhadamiste déjà s'en croyait assuré, Quand so i père cruel, contre nous conjuré, Entra dans nos États, suivi de Tiridate, Qui brûlait de s'unir au sang de Mithridate, Et ce Parthe indigné qu'on lui ravît sa foi, Sema partout l'horreur, le désordre et l'effroi. Mithridate accablé par son perfide frère. Fit tomber sur le fils les cruautés du père, Et pour se venger de ce frère inhumain Promit à Tiridate et mon sceptre et ma main.

On dirait que le poète s'est fait un jeu d'accumuler les invraisemblances et les inexactitudes dans ces quelques vers :

1° Tiridate ne fut jamais l'allié de Pharasmène.

« 11 ne vint au contraire en Arménie, possédée autrefois par ces ancêtres que pour en chasser les Ibères. « Nam Vologeses casum invadendœ ArmenicC obvenisse ratus, quama maioribus suis possessam, externus rex flagitio obtineret, contrahit copias, fratrcmque Tiridalem deducere in regnun parât.. Incessu

Parlhoriiiu sine acic pulsi Iberi, urbesque ArmenioiMini Arlaxala et Ti^nanocerla iugum accepère. » {Ann., XII, 5o.)

2» Milliridalc ne pul offrir la main de sa fille Zénobie à Tiridate, attendu qu'il était mort avant Tarrivée du Partlîc envahisseur, (yl^^., XII, 47-)

:V Le mariage dé Rhadamiste et de Zénobie était, au moment de la guerre, un fait accompli, puisque le préfet Célius Pollio, en pressant Mithridale de traiter avec Pharasmène, lui rappelle les liens qui Punissent à ce prince, « comme beau-père de Rhadamiste » (XII, 46). A l'acte II, scène I, Rhadamiste raconte que la révolte des Arméniens éclata à l'heure même de la cérémonie du mariage, et qu'il « quitta les autels » pour s'enfuir avec son épouse. — C'est une invention dramatique, mais un mol de Tacite relatant les difficultés de la fuite, la rend peu recevable: « Scd coniux gravida... primam utcumque fugam... tolcravit. » {Ann., XII, 5o.)

Rhadamiste irrité d'un affront si funeste, De l'Etat à son tour embrasa tout le reste, Et dépouilla mon père, en repoussa le^ sien... Il força Poliion de lui livrer mon père.

(i llle (Radamistus) irruptione subita territum exutumque campis Milhridatcm compulit in castellum Gorneas. «(XII, /i5.) « Augetur ffagilii merces et Pollio occulta corruptione impellit milites ul pacem flagitarent... qua necessitate Milliridates dicm locumquc fœderi accepit, castcUoque agreditur, » (XII, /|G.) « Et Radamistus non fcrrum, non vcnenum in sororera et patruum exprouiit, sed proiectos in humum et veste multa gravique operlos nccat. » (XII, 47.)

Troublé de ses loilaili, dans ce |)éril oxlrtline, Rliadamisteeii parut comme accablé lui-mAmc ; Mais ce prince. bicnUM rappelant sa fureur. Remplit tout à son tour do carnaf,'0 et d'horreur

H Vacuanicpic tiiisus Armoniam Radamistus invasit, Iruculentiorquc quam antea, tanquam ad versus dcfectores et in tempore rebellaturos. Alque illi, quamvis servilio sueti, patientiaoi abrumpunl, armisque regiam circumveniunt. » (XII.-'x).)

M Suivez-moi, me dit-il », ce peuple qui m'outrage, En vain à ma valeur croit fermer un passage ; Suivez-moi... » Des autels s'éloignant à grands pas, Terrible et furieux, il méprit dans ses bras, Fuyant parmi les siens à travers Artaxate, Qui vengeait, mais trop tard, la mort de Mithridate. Mon époux cependant pressé de toutes parts Tournant alors sur moi ses funestes regards... Qu'il te suDQse enfin, Phénice, de savoir. Victime d'un amour réduit au désespoir, Que par une main chère et de mon sang fumante, L'Araxe dans ses eaux me vit plonger mourante.

(Acte I, se. I.)

La fuite des deux époux el la mort de Zcnobie sont racontées avec plus de détails par Rhadamiste, à l'acte II, scène I :

Tu vis comme aux autels un peuple mutiné. Me ravit le bonheur qui m'était destiné, Et malgré les périls qui menaçaient ma vie. Tu sais comme à leurs yeux j'enlevai Zénobie. Inutiles efforts ! je fuyais vainement.

Peins toi mon désespoir dans ce fatal moment, Delamarrc '^

Je voulus m'immoler ; mais Zénobie en larmes, Arrosant de ses pleurs mes parricides armes, Vingt fois pour me fléchir embrassant mes genoux, Me dit ce que l'amour inspire de plus doux. Iliéron, quel objet pour mon âme éperdue I Jamais rien de si beau ne s'offrit à ma vue. Tant d'attraits cependant, loin d'attendrir mon cœur, Ne firent qu'augmenter ma jalouse fureur. Quoi ! dis-je en frémissant, la mort que je m'apprête, Va donc à ïiridate assurer ma conquête ! Les pleurs de Zénobie irritent ce transport ; Pour prix de tant d'amour, je lui donne la mort ; Et n'écoutant plus rien que ma fureur extrême, Dans l'Araxe aussitôt je la traînai moi-même, Ce fut là que ma main lui choisit un tombeau. Et que de notre hymen j'éteignis le flambeau.

Voici le récit de Tacite : « Nec aliud Radamisto subsidium fuit quam pernicitas equorum quis seque et coniugem abstiilit. Sed coniux gravide, primam utcumque fugam, ob metum hostium et mariti caritatem toleravit ; post, festinatione continua, ubi quati utérus et viscera vibrantur, orare, ut morte honesla contuineliis captivitatis eximeretur. llle primo amplecti, adievare, adhortari, modovirtutem admirans, modo timoré œger, ne quis relicta potiretur. Postremo, violentia amoris et facinorum non rudis, destringit acinacem, vulneratamque ripamad Araxis trahit, flumini tradit ut corpus etiam auferretur. Ipse prseceps Iberos ad patrium regnum pervadit. » {Ann., XII, 5i.)

Les aventures de Zénobie, au sortir du fleuve,

sont racontées [lar le porU' il par l liisloricn, d'une manière dilVérente :

Les horreui-s de la mort couvraient déjà tues yeux. Quand le ciel, par les soins d'une main scourahle. Me sauva du Irépas sans elle inévitable. Mais à peine échappée à des périls affreux. Il me fallut pleurer un époux malheureux. Et quittant sans regret mon rang et ma patrie. Sous un nom déguisé, j'errai dans la Médie. Enfin après dix ans d'esclavage et d'ennui, Etrangère partout, sans secours, sans appui. Quand j'espérais goûter un destin plus tranquille, La guerre en un moment détruisit mon asile. Arsame conduisant la terreur sur ses pas. Vint, la foudre à la main, ravager ces climats.

(Actel, se. I).

« Intérim Zenobiam (id mulieri nomen) placida illuvie, spirantem ac vitœ manifeslamadvertere pastores, et dignitatft formée haud degenerem repulantes, obligant vulnus, agrestia medicamina adhibent ; cognitoque nomine et casu, in urbem Artaxata ferunt. Unde publica cura deducta ad Tiridatem, comilerque excepta, cultu regio habita est. » {Ann., XII, 5i.)

Au second acte (se. 1) Rhadamiste résume la politique de Rome, à l'égard des provinces. Dans ce passage, Crébillon s'est inspiré de Tacite, dont il a bien rendu la pensée :

Non, non, il n'est plus temps ; il faut remplir mon sort, Me venger, servir Rome, ou courir à la mort, Dans ses desseins toujours à mon père contraire.

— i68 — Rome de tous ses droits m'a fait dépositaire, Sûre, pour rétablir son pouvoir et le mien. Contre un roi qu'elle craint que je n'oublierai rien. Rome veut éviter une guerre douteuse.

Pour elle contre lui plus d'une fois honteuse, Conserver l'Arménie, ou par des soins jaloux. En faire un vrai flambeau de discorde entre nous. Par un don de César, je suis roi d'Arménie, Parce qu'il croit par moi détruire l'Ibérie. Les fureurs de mon père ont assez éclaté. Pour que Rome entre nous ne craigne aucun traité. Tels sont les hauts projets dont sa grandeur se pique, Des Romains si vantés telle est la pohtique : C'est ainsi qu'en perdant le père par le fils, Rome devient fatale à tous ses ennemis, Ainsi pour affermir une injuste puissance. Elle ose confier ses droits à ma vengeance, Et sous un nom sacré m'cnvoyer en ces lieux, Moins comme ambassadeur que comme un furieux, Qui, sacrifiant tout au transport qui le guide, Peut porter sa fureur jusques au parricide. J'entrevois ses desseins ; mais mon cœur irrité Se livre au désespoir dont il est agité : C'est ainsi qu'ennemi de Rome et des Ibères, Je revois aujourd'hui le palais de mes pères.

« Au Quadratus cognoscens proditum Mithridatem, et regnum ab interfecloribus oblineri, vocat consilium, docet acta, et, an ulcisceretur, consultât. Paucis decus publicum curse ; plures tuta disserunt ; omne scelus externum cum lœtitia habendum, semina etiam odiorum iacienda, ut saepe

principes romani eamdem Armcniam, specie lar^^itionis, lurbandis barharoriini aniinis praîbuorint. PotcM'ctur Radaniistus niale partis, diun invisus, infamis, qiiando id magis ex usii (|uani si ciim gloriaadeptus forel. )){Ann., XI, 4^-)

Rhadamiste transmet à Pliarasmùne les ordres de Rome (Acte II, se. II) :

Un peuple triomphant, maître de tant de rois, Qui vers vous en ces lieux daij^mc emprunter ma voix. De vos desseins secrets instruit comme vous-même. Vous annonce aujourd'hui sa volonté suprême. Quoique Rome peut-être, au mépris de ses droits, N'ait point interrompu le cours de vos exploits. Qu'elle ait abandonné Tigrane et la Médie, Elle ne prétend point vous céder l'Arménie. Je vous déclare donc que César ne veut pas Que vers l'Araxe enfin vous adressiez vos pas,

« Ne tamen adnuisse facinori viderentur, et diversa Gaesar praeciperet, missi ad Pharasmanen nuntii, ut abscederet a finibus Armenioe, fihumque abstraheret. » (Ann., XII, 84-)

§ 4- — Epicharis et Néron, par Gabriel Legoiivé

Une pièce qui mettait en scène la mort d'un tyran, était bien faite pour enthousiasmer le public de Paris, en 1793. Aussi V Epicharis et Néron, de Gabriel-Jean-Baptisle Legouvé, eut-elle un grand succès. Elle le méritait d'ailleurs par la conduite générale de l'action, l'éloquence de certaines scènes et la verve du dialogue.

L'histoire y est traitée avec une grande désinvolture, car l'auteur réunit et confond deux faits qui se sont passés à trois années de distance, à savoir : la conspiration de Pison (Pan 65) et la mort de Néron (l'an 68). Les caractères ressemblent à ceux qu'en a tracés Tacite, mais leur part d'action est changée ou exagérée, suivant les besoins de l'intrigue.

Epicharis, une courtisane, furieuse de se voir délaissée par Néron qui vient d'épouser Poppée, forme le projet de tuer Néron, au milieu d'une de ces orgies nocturnes que le monstre faisait avec ses favoris. Remarquons en passant que le mariage de Néron et de Poppée avait eu lieu en 62, trois ans avant la conspiration (Tacite, XIV, 66) et que Poppée mourut trois ans avant Néron. Quant à l'idée d'en finir avec Néron, au cours d'une des orgies, Tacite l'attribue à Subrius. « Et cepisse impetum Subrius Flavius ferebatur in scena canentem Neromen aggrediendi, aut cum ardente domo per noctemhuc illuc cursaret incustoditus.» (Ann., XV, 5o.)

])c son côté, Pison avait organisé une conspiration dans le bnl de tuer le tyran et de rétablir l'ancienne république. {Ann., XV, 48.) Epicharis devint l'àme de la conjuration. « Intérim cunctantibus prolatantibusque spem ac metum, Epicharis queedam, incertum quodam modo sciscitat (neque illi antea ulla rerumhonestarum cura fuerat), accendere et arguere coniuratos. » {Ann., XV, 5i.) L'historien ne dit pas quel intérêt elle avait à se joindre au groupe des conjurés, ni si elle avait quelque injure personnelle à venger. Il se peut, en effet, qu elle y ait été pous-

sée par le ressentiment et la jalousie, le spretœ iniuria formœ de toutes les femmes.

Elle cherche donc partout de nouveaux adhérents et s'elTorce de g-agner à sa cause le poète Lucain. Celui-ci préoccupé de sa gloire poétique, ferme d'abord l'oreille aux sollicitations ;

Il écrit, l'œil fixé sur la postérité, Et déjà respirant son immortalité.

Epicharis lui représente que la gloire d'être un bon citoyen vaut mieux que les lauriers des Muses ; Lucain se laisse convaincre et se déclare prêt à frapper le tyran.

Cette scène fournit au poète un excellent thème de déclamation ; mais, en fait, Lucain faisait partie de la conjuration avant qu'Epicharis n'en soupçonnât l'existence. « Lucanum proprise causse accendebant, quod famam carminum eius premebat Nero prohibueratque ostentare, vanus adsimulatione. » {Ann.,

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