‹ Tacite et la littérature françaiseChapitre 7 sur 57 · SUR TACITE · texte numérisé non relu

SUR TACITE

Tacite n'est pas de ceux qui ont eu le privilège de rallier tous les suffrages et de s'imposer à tous sans conteste. Il a eu autant d'ennemis passionnés que de chauds partisans. Depuis la Renaissance, ses ouvrages ont été l'objet d'une longue controverse qui, pour être moins ardente de nos jours, n'est pas encore close. Les opinions des grands écrivains et des critiques de profession sont aussi variées, et sur certains points, aussi divergents que possible.

Au début de la Renaissance, Côme de Médicis et le Pape Paul III vont puiser dans Tacite les secrets de la plus profonde politique. Jean Bodin et Muret le saluent comme un des grands artistes dans l'art d'écrire. Juste-Lipse s'était tellement rendu maître de cet auteur favori que, au rapport de Vittorio Rossi, il offrait d'en réciter tel passage que l'on voudrait, le poignard sur la gorge, avec permission de l'enfoncer si sa mémoire le trahissait. Montaigne Ta lu « tout d'un fll », ce qui est bien extraordinaire, car depuis

vingt ans, « il ne s'est mis en livre une heure de suite. » La plupart des Humanistes professent pour Tacite la niùme admiration ; les grandes chaires de littérature latine résonnent du bruit de ses louanges ; les critiques et les commentaires les plus élogieux se multiplient d'année en année. Cependant, il y a, dans ce concert, des notes discordantes. Alciat etFerret trouvent sa latinité détestable. Casauvon le relègue parmi les écrivains de deuxième ordre. Budé l'accuse d'imposture, de perversité et de scélératesse.

Au xvn« siècle, ses ennemis et ses censeurs se nomment le cardinal du Perron, les Pères Strada et Uapin, Jésuiles, Saint-Evremond ; ses amis et ses admirateurs sont Guy Patin, Nicole, La Motte le Vayer, Tillemont, Perrot d'Ablancourt, Bossuet et Bacine.

Au xvni' siècle, Bollin, Voltaire, Mably trouvent en lui beaucoup à redire, et Linguet, au dire de Daunou, lui adresse presque autant d'injures qu'à un contemporain. Mais la note dominante à cette époque est celle de l'admiration. Les éditeurs, traducteurs et commentateurs de Tacite : La Bléterie, Brotier, D'Alembert, J.-J. Bousseau, Joseph Ghénier, Dotteville, sont unanimes à louer ses merveilleuses qualités de penseur et d'écrivain. Les critiques de profession sont du même avis. D'Alembert le regarde « comme le premier des historiens » ; La Harpe aflirme « qu'il n'a fait que des chefs-d'œuvre » ; Thomas prétend que c'est Tacite qui a donné à l'histoire le caractère le plus imposant, et Marmontel enfin n'est pas éloigné d'en faire le type du parfait historien.

Aiixix*" siècle, Burnoiifa beaucoup contribué à la gloire de Tacite par lexceilenle traduction qu'il en a donnée. Désormais l'éloge remporte sur le blâme et c'est à peine si Ton ose formuler de-ci de-là quelques crili(iues à l'endroit de notre historien, et l'on excuse les défauts en les mettant au compte de son époque. P. Albert fait ressortir la profondeur de ses analyses morales; Gaston Boissier expose la justesse de sa politique, et Taine, après l'avoir appelé « un poète », ajoute : « Si le but de l'histoire est de ressusciter le passé, nul historien n'égale Tacite. »

Mais entrons dans le détail. Au lieu de rapporter ces jugements dans l'ordre chronologique, il nous a semblé préférable de les grouper d'une façon logique, de telle sorte que les diverses appréciations soient contrôlées, justifiées et rectifiées les unes par les autres.

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