CHAPITRE PREMIER L'exactitude de Tacite
Voltaire exécute Tacite d'une façon sommaire, en deux mois nets et tranchants : « Il n'a ni ordre, ni dates. » Il prétend que Tacite « l'amuse », tandis que Tite-Live « l'instruit ». Ce qu'il lui reproche surtout, ce sont ses lacunes : «Je suis curieux, dit-il, je voudrais connaître les droits du Sénat, les forces de l'Empire, le nombre des citoyens, la forme du gouvernement, les mœurs, les usages ; je ne trouve rien de tout cela dans Tacite. » (Lettre à M™« du Delîand, 3o juillet 1768).
Les lacunes ne sont rien encore auprès des inexactitudes. Dans son ouvrage, le Pyrrhonisme dans V Histoire, Voltaire récuse absolument l'autorité de Tacite. Pour lui, les honteuses débauches de Tibère à Caprée ne sont que des inventions malveillantes. (Ch. XII). De même les tentatives éhontées de la lubrique Agrippine, rapportées par Tacite {Ann., XIV, a), lui semblent invraisemblables : « Toutes les fois que j'ai lu l'abominable histoire de Néron et d'Agrippine, j'ai été tenté de n'en rien croire. L'intérêt du genre humain est que tant d'horreurs aient été exagérées ; elles font trop de honte à l'histoire. »
Tacite a emprunté les faits à Cliivius, mais* Voltaire rejette aussi l'autorité de ce Gluvius, sans d'ailleurs donner une raison. Il prétend encore que Tacite n'avait aucune preuve pour affirmer que Germanicus avait été empoisonné sur l'ordre de Tibère. Quant à la mort d Agrippine, ce ne serait, d'après Voltaire, qu'un tissu d'invraisemblances et de contradictions : « Il y a dans la mort d'Agrippine des circonstances qu'il est impossible de croire. D'où a-t-on su que l'affranchi Anicet, préfet de la flotte de Misène, conseilla de faire construire un vaisseau qui, en se démontant en pleine mer, y ferait périr Agrippine ? Je veux qu' Anicet se soit chargé de cette étrange invention ; mais il me semble qu'on ne pouvait construire un tel vaisseau sans que les ouvriers se doutassent qu'il était destiné à faire périr quelque personnage important. Ce prétendu secret devait être entre les mains de plus de cinquante travailleurs. Il devait bientôt être connu de Rome entière ; Agrippine devait en être informée, et, quand Néron lui propose de monter sur ce vaisseau, elle devait bientôt sentir que c'était pour la noyer. Tacite se contredit certainement lui-même dans le récit de cette aventure inexplicable. Une partie de ce vaisseau, dit-il, se démontant avec art devait la précipiter dans les flots, cuius pars ipso in mariper artem soluta, effunderei ignaram{Ann., XIV, 3). Ensuite il dit qu'à un signal donné, le toit de la chambre où était Agrippine étant chargé de plomb tomba tout à coup et écrasa Crepereius, l'un des domestiques de l'impératrice, cum dato signo, ruere tectum loci, multo plumbo grave, presssusque Crepereius et statim ex-
nimatns est. Or, si ce fut le plafond de la chambre d'Agrippine qui loml)a sur elle, le vaisseau n'était donc pas construit de manière qu'une partie, se détachant de l'autre, dût jeter dans l'eau cette princesse. Kn vérité n'est-il pas plus simple de penser que cette aventure était un pur accident et que la malignité humaine en fil un crime à Néron à qui on croyait ne pouvoir rien reprocher de trop horrible ? Quand un prince s'est souillé de quelque crime, il les a commis tous ». (Pjrrhonisme dans V histoire, ch. XIII).
Si Voltaire avait mieux lu Tacite, il y aurait trouvé l'éclaircissement de ses doutes. Le secret avait été mal gardé « Satis constitit exstitisse prodilorem et Agrippinam,auditis insidiis, an crederetambiguam.» {Ann. XIV, 4)- D'autre part, la chute du toit faisait partie du programme et avait été ménagée de telle sorte qu'Agrippine ne fût précipitée à la mer que morte, ou du moins si meurtrie, qu'elle ne pût s'échapper en nageant.
Voltaire est à peu près le seul qui ait contesté l'exactitude de Tacite. Tous les critiques sont au contraire unanimes à reconnaître que l'historien avait fait une étude consciencieuse de toutes les sources d'information auxquelles il pouvait puiser. Il a compulsé les ouvrages des historiens qui rapportaient les faits dont il parle : Vipstacus Messala {H., III, 26 ; 28), Fabius Rusticus {Ann., XIII, 20 ; XIV, 2; XV, 61) Pline l'Ancien (H., 111,28 ; Ann., I, 66 ; XIII, 20; XV, 53) Cluvius (A/i/i.,XIII, 20; XIV, 2; /r.,I,8;IIl, 65) ont été mis à contribution. Les Mémoires d'Agrippine {Ann.,\\, 53), et ceux de Gorbulon {Ann., XV, 16), aujourdliui perdus, lui ont fourni de précieux
renseig^neinenls. Un cerliiiii nombre de discours sont cités d'après les analyses ou les reproductions conservées par les bons offices des scriptores, les sténographes de l'époque et gardées aux archives impériales. (Ann., I, 8i : II, 63 ; XV, ()'J.) En maints endroits, ce sont les acta diurna popiili romani^ c'està-dire les journaux, et les acta Senafus, ou les procès-verbaux du Sénat qui sont cités. (Ann., ïll, 3 ; V,4; XIII, 22 ; XII, 24 ; XV, 74)- Enfin les monuments eux-mêmes et les inscriptions commémoralives sont interrogés (Ann., XII, 24) ; rien n'est négligé de ce qui peut apporter un document sûr, ou confirmer l'exactitude d'un fait.
Tacite ne nomme pas toutes les autorités sur lesuelles il s'appuie, soit qu'elles fussent connues du public, soit qu'il ne veuille pas faire un étalage pédantesque d'érudition, « invenio apud quosdara auctores » (//., II, 3;). « Geleberrimos auctores habco » (//., III, 5i).
Ailleurs, c'est le témoignage des contemporains, le bruit public qui est invoqué « ita volgatis traditisque demere fidem non ausim » (H., Il, 5o. «Traditur, refertur, referunt » (Ann., I,8o ; IV, 5^ ; III, 16; II; 17 ; //., m, 54, 38).
Lorsque les opinions ne sont pas d'accord ou que les traditions divergent. Tacite le dit avec franchise et s'abstient de juger. « Unde causa, parum comperi» (G. 9) « De comiliis consularibus... vix quidam firmare ausim ; adeo diversa non modo apud auctores, sed inipsius orationibus reperiuntur. » (Ann., l, 81.)
Lorsqu'il se décide à prendre parti dans l'un ou l'autre sens, il le fait avec un esprit de critique dont
— Soles historiens modernes ne peuvent que louer la rectitude. « Haec vulgo iactata, super id quod nulle auctore ccrto firmantur, prompte refutaveris. » {Ann., IV, II). a Causam abscessus quanquam, seculus plurimos auclores, ad Seiani artes retuli. . . » (Ann., IV, 5;;). A propos du mariage de Messaline avec Silius, il dit : « Haud sum ignarus fabulosum visum iri... Sed nihil compositum miraculi causa, veruni audita scriptaque senioribus tradam. » (Ann., XI, 27). (Voir : Fabia, Les Sources de Tacite, Paris, Colin).