‹ Tacite et son siècle;Chapitre 10 sur 24 · LES ECRIVAINS — JUVENAL · texte numérisé non relu

LES ECRIVAINS — JUVENAL

L'esprit et le caractère de Juvénal, ses idées, ses sentiments, ses croyances, sont partout dans ses œuvres. On pourrait même dire de chaque satire de Juvénal qu'elle le peint tout entier. Toutefois, pour le bien apprécier, iWaut embrasser l'ensemble de ses compositions ; et pour éviter, soit le vague dans les généralités, soit la confusion dans les détails que comporte cet examen, je procéderai, selon mon usage, par groupes d'idées sur chaque aspect principal de mon auteur; j'en décomposerai, j'en recomposerai tour à tour la personnalité. Après l'avoir étudiée partiellement, je la jugerai dans son tout. Je n'aime pas les appréciations imaginaires, \aine phraséologie au moyen de laquelle on peut faire du même personnage vingt portraits dissemblables, c'està-dire également faux et menteurs. J'aime à peindre chaque esprit éminent par lui-même. Là où je le vois s'exprimer, s'émouvoir, agir, se mettre en relief, vivre enfin, c'est là que j'aime à le saisir pour le reproduire, ou plutôt pour extraire et fixer sa physionomie. Je ne dis pas que ce procédé n'ait aussi ses caprices et ses incertitudes : l'écrivain est comme le peintre, il met beaucoup de

SUITE DU MOUVEiMENT LITTÉRAIRE. 147

soi sur sa toile ; mais à l'impression qu'on ressent de sa composition, on juge si la nature a posé sous son pinceau, oiî si son œuvre n'est qu'un artifice de son imagination et de sa main. En littérature comme en politique, que j'envisage les gouvernements, la société ou les lettres, c'est la vérité que je recherche avec la passion du bien. Il est si aisé d'imaginer, et, à quelques égards, d'inventer de prétendues doctrines, lesquelles ne sont, au fond, qu'un vain formulaire vide de toute réahté, que j'évite le dogmatisme autant que d'autres le poursuivent; ou que je ne l'admets qu'à la condition que les faits l'aulorisent. Ce travail d'investigation ne m'impose pas un mince labeur; il est moins spécieux en apparence que ce que produit la fantaisie; mais le résultat en est nécessairement plus sain et plus fructueux* cela me suffit. '

On sait peu de cliose sur la vie réelle de Juvénal. On croit qu'il publia sa septième satire, — les (jens de lettres^ — sous le règne de Domitien, et qu'il ne répandit l'ensemble de son œuvre que sous Adrien, qui l'aurait relégué fort vieux, sous le titre de tribun légionnaire, en Egypte. Nous avons déjà vu que Martial, retiré paisiblement en Espagne, semble plaindre Juvénal du tracas journalier qui lui fait péniblement parcourir, sous la chaleur, le quartier de Suburre \ le plus agité de Rome; et l'on ne saurait douter que ce ne soit par les lettres que Juvénal et Martial se sont connus; mais la preuve que Juvénal ne publia qu'assez tard ses satires, c'est que \e Dialogue des Orateurs de Tacite, qui mentionne plusieurs poètes en divers genres, ne le cile pas; c'est surtout que Pline, qui mentionne tant de beaux esprits rapidement "oubliés; c'est que Quintiiien, qui en nomme tant que nous connaissons et tant qui n'ont pas survécu, ne nomme pas non plus Juvénal. 11 esl vrai qu'il ne nomme pas davantage Tacite; silence étrange sur de si grands esprits, s'ils ne se fussent dissimulés; si la difficulté des temps, eu égard à leur sujet et à la trempe de leur génie-, ne leur eût prescrit la réserve, au risque d'ajourner leur propre gloire!

* a Fcrventi migrnre Subiirra. » (Juv., Sat., 11.)

- J'ai dit ailleurs combien la libcrlé de penser fut grande sous les Césars, moins certains moments où les écrits particulièrement agressifs et politiques furent dangeieux. Je n'ai rien à modifier.

Cherchons donc notre poëte dans son œuvre, non dans sa biographie.

Juvénal aimait la médiocrité dans la fortune. « On ne boit pas d'aconit, dit-il, dans les vases d'argile ^ » Il plaint le changement qui s'est opéré chez un chevaher romain qui, tant qu'il se contenta de peu, fut charmant, fut pétillant d'esprit et de gaieté, mais qu'a dépravé, vieilli, défiguré l'obscène protection du riche ^. Pour lui-même, ce que Juvénal souhaite, c'est : vivre de son travail. Que désire-t-il? H l'avoue naïvement : vingt mille sesterces bien assurés, quelques petits vases d'argent bien pur qu'eût pu lui reprocher le censeur Fabricius; deux robustes Mésiens pour se faire porter aux jeux du cirque. Il voudrait y ajouter, en artiste qu'il est, un graveur et un statuaire expéditifs. C'en serait assez, dit-il, pour un homme qui doit rester pauvre : mais cet humble idéal lui sera même refusé. Ses chants seront aussi vains que ceux de la sirène sur les compagnons d'Ulysse; pour lui, la fortune s'est bouché les oreilles^. Les vœux d Horace étaient plus agrestes; mais il participait au luxe des grands par ses amitiés. Juvénal, plus seul, ou plus mêlé à la foule dans un temps plus raffiné sur ses plaisirs, se faisait un idéal plus artificiel qu'Horace.

Il n'en faut pas induire qu'il goûtât moins ou la nature, ou la simplicité des temps antiques. Nous verrons que ses œuvres fourmillent de beautés du premier ordre puisées à ces sources d'inspiration : la simplicité des mœurs et la vie des champs. « Une humble fortune fit jadis, dit-il, la chasteté des femmes latines; le travail qu'interrompait à peine un court repos, des mains endurcies et lassées à filer la laine, Annibal aux portes de Rome, leurs époux en sentinelle sur la porte Colline, préservaient leurs foyers du vice. A présent nous subissons les maux d'une longue paix; la mollesse, plus cruelle que le glaive, nous accable, et venge l'univers de nos victoires \ » Voilà le fond vrai de la pensée de Juvénal; et ce n'est pas seulement son esprit, c'est son cœur qui est imbu de ces grands instincts. C'est son cœur surtout qui leur donne cet éclat de coloris et cette vigueur d'accent qui les distinguent.

1 Sat., 10. — 2 ihid ,9.-5 loid. — 4 mu., 0.

S'il se plaint qu'il n'y ait pas dans Rome un arbre qui ne soit taxé au profit du peuple, c'est qu'il ne voudrait pas que les muses fussent exclues de partout par les mendiants^; et si l'artiste s'indigne de ce que l'honnête homme serait plus tenté de tolérer, il n'en regrette pas moins cet ancien peuple romain qui rentrait à Rome victorieux et teint de sang, quand, descendant de ses montagnes où il laissait sa charrue, il venait couvrir le Forum ^. Chez Juvénal, ce qu'il y a de vrai corrige toujours ce qu'il y a d'artificiel. Il est de son temps par ses habitudes, par quelque ph de sa vie; mais par toutes ses aspirations, il appartient aux plus nobles époques de Rome.

S'il fut stoïcien, ce fut à la manière de Pline l'Ancien, avec discernement et avec mesure. « Je fuirais, dit-il, jusqu'au delà des Sarmates et de l'océan Glacial, quand je vois s'ériger en censeurs des hommes qui, sous le masque de Curius, vivent en Racchus. Où ne rencontre-ton pas des cyniques à face austère^? Rome, poursuit-il, va renaître à la pudeur; un troisième Caton nous est tombé du ciel; mais où donc prends-tu les parfums qu'exhale ta barbe épaisse'? Un stoïcien, s' écrie-t-il, fait périr Raréas; un ami dénonce un ami, un maître son disciple I » Ce sont là de véritables agressions contre les hypocrites de la secte; et la deuxième satire du poète, — les SycophanteSj — semble surtout faite contre eux. Nous pouvons dire hardiment que, par tempérament, Juvénal ne pouvait être stoïcien. Celui dont la sensibilité comprend et admet la douleur morale, mais à qui la bienveillance fait dire que la douleur chez l'homme ne doit pas être plus excessive que sa blessure ^; celui qui a émis cette admirable pensée que la preuve que l'homme est né pour être sensible, c'est que la nature lui accorda le don des larmes % cet homme-là a trop d'entrailles pour être un vrai stoïcien. Juvénal n'était d'aucune secte philosophique; il recommandait la vraie sagesse que toutes

» Sût., 3. — 2 iijid., 2. — - Ibid. — * Ibid.

^ « Flagrantior ncqiio

Non débet dolor esse viri, ncc vulnerc major, m [Sat., 45.)

• <t MoUissima cordu

Ilumano gcncri dare se natura fatelur, Quae lacrymas dédit. » [Ibid., 15.)

recommandent, quoique bien peu la donnent : « Me demandet-on, dit-il, à quoi je borne le nécessaire? A ce qui suffit pour écarter la soif, la faim, le froid ; à ce qui te suffisait, Épicure, dans ton humble jardin; à ce qui contentait Socrate dans ses pénates \ » Et, comme si cette réflexion l'effrayait de la grandeur de Rome toujours présente à sa pensée : « L'ambitieux, dit-il, qui convoite l'univers, se prépare des périls égaux à ses succès^. » Vérité prophétique que Rome apprit mieux à comprendre qu'elle ne sut s'y soustraire.

Juvénal est ennemi de la superstition. La vigoureuse, quoique incomplète satire qu'il a écrite sur ce texte en est la preuve. Mais il n'y a qu'une profonde conviction, non-seulement de l'existence de Dieu, mais de la justice divine, qui a pu lui dicter la sublime péroraison qui termine la satire du Dépôt : a Quel homme, s'écrie-t-il, se contenta jamais d'un seul crime? Va, notre perfide donnera dans son filet; il périra dans les fers d'un noir cachot, ou sur les écueils de la mer Egée, semés de grands coupables. Tu applaudiras au supphce amer de cette tête odieuse, et tu confesseras enfin dans ta joie que les dieux ne sont ni sourds ni aveugles^ ! » Il n'est pas d'argument, pas de doctrine, pas d'affirmation qui vaille de tels accents.

Juvénal avait le sentiment de sa valeur personnelle, et c'est apparemment lui-même qu'il désigne en « ce grand poëte dont la verve n'a rien de vulgaire, qui ne s'attache pas aux idées rebattues, et dont le vers ne porte pas la triviale empreinte de la monnaie courante. » C'est bien lui qu'il peint dans ce poëte tel qu'il ne peut le montrer, mais tel qu'il le sent : impatient des froissements, soucieux d'une douce sécurité, amoureux des bois, et sachant puiser aux sources d'Aonie*. « Un tel poëte, dit-il, cesserait d'être ou ne serait plus lui-même s'il était trop pauvre, s'il manquait du nécessaire ; » mais il ne pardonne pas au parasite ses abaissements. A ceux qui seraient tentés de courtiser le riche pour partager sa table, sans partager ses mets : « Estimez- vous si haut, leur dit-il, les affronts d'un repas? Non-seulement vous ne buvez pas le même vin que votre hôte, mais on ne vous sert pas

* Set., il. — 2 ii,:r}, » ii,ici,^ 13. — 4 Ib:d., 7.

la même eau. Après tout, subisse ces affronts qui peut les endurer, c'est son droite »

Si je ne me trompe, on peut apprécier par ce qui précède soit l'aspect religieux, soit l'aspect philosophique de Juvénal; enfin, ce qu'il y avait à la fois d'artificiel et de vrai, de simple et de fier, en même temps que de véhément et de tendre dans sa nature; dans ce que j'appelle son tempérament.

Étudions ce poëte sous un autre point de vue : sortons de l'ordre privé pour l'observer dans l'ordre pohtique. Quelle nature d'idées et d'émotions a-t-il reçue des divers partis qui se partageaient Rome? Juvénal fut-il ennemi du gouvernement romain? Fut-il un partisan du patriciat, un Pompéien comme Sénèque? Ses instincts ne furent-ils pas plutôt démocratiques? Ne trouve- t-on chez lui que des emportements poétiques, comme chez Lucain? N'ytrouvet-on pas, avec non moins d'enthousiasme lyrique, un sentiment plus vrai des difficultés du pouvoir, et une plus haute impartiahté pour tous ceux qui les abordèrent?

Juvénal n'est pas ennemi des maîtres de Rome ; il sait comprendre à quel prix et dans quel but ils sont les maîtres. 11 déplorera bien le sort de l'univers expirant sous le dernier des Flaviens*. Il écrira bien, à propos de ce monstrueux turbot qui, selon quelques flatteurs, s'est fait prendre pour être servi à Domitien : « Qu'il n'est rien que ne puissent croire d'eux-mêmes ces demi-dieux encensés à ce point ^; » mais sa colère contre Domitien se restreint à cet empereur ; elle n'enveloppe pas tout ce qui a occupé le pouvoir. Juvénal se moque de ses propres déclamations contre Sylla*, quand il était jeune et sur les bancs de l'écoli'; il ne supporte pas les Gracques se plaignant de la sédition^ : Tout noble en âge d'être utile est, dit-il, un défenseur né du prince*. Messahne déshonore-t-clle Claude et l'empire par ses débauches, Juvénal n'en est que plus indigné de la souillure qui en peut rejaillir sur l'innocent et généreux Britannicus^ Les élégances d'Othon ne lui font pas oublier ses crimes; il ne lui suffit pas que

' Sût., 5. — 2 ma., i. - 5 ii,irj 4 ii^id^^ I __ 6 ji,i(j^ 2.

** « Procslarc Neronctn

Securum valet liaec œlas. » iSat., 8.)

' « Ostenditque tuum, generose Biitannice, ventrem. » [Ibicl., 6.)

ce prince, après avoir assassiné Galba, soigne son teinta II regrette au besoin les anciens rois de Rome, et ne célèbre jamais les factieux ^.

Ce n'est pas lui qu'on entendra vanter ou même excuser ces odieux personnages qui furent la terreur ou la honte de Rome : il ne mêle le nom de Clodius qu'à celui des orgies les plus sacrilèges ^. « Pour être cher à Verres, dit-il, il faudrait pouvoir accuser Verres *, » tant de pareilles gens n'estiment que qui peut les servir ou leur nuire ! Catilina n'est qu'un sujet de mépris et d'imprécations pour le poète : « Quoi de plus grand, Catilina, que ton extraction; quoi de plus grand que la tienne, Cethégus? vous préparâtes pourtant des armes, des torches pour anéantir, — la nuit, — nos foyers, nos temples ; dignes rivaux des Gaulois de Rrennus, coupables d'un forfait que punit la tunique soufrée^! » — «Pompée meurt mutilé, s'écrie-t-il ailleurs, etLentulus échappe à cet outrage, et Cethégus meurt tout entier, et tout le corps de Catilina gît sur le champ de bataille !» — « Chez tous les peuples, sur tous les points de l'axe du globe, dit-il encore, tu trouveras un Catilina; mais nulle part tu ne rencontreras un Brutus, un Caton ^ » On comprend assez les instincts pohtiques de Juvénal par ce qu'il flétrit ou ce qu'il prône '^.

En attaquant les nobles indignes de leur sang, attaque-t-il la noblesse? Nullement. Il ne veut pas qu'un Fabius se pare du surnom d'Allobroge, si, loin de ressembler au vaillant ancêtre qui mérita ce titre, il est plus mou qu'une brebis de Padoue ^. Il ne dira pas d'un nain que c'est un Atlas, ni d'un Ethiopien qu'il est aussi blanc qu'un cygne; il n'appellera pas noble un rejeton dégénéré qui n'a, pour tout mérite, qu'un beau nom : mais se montre-t-on par ses discours, par ses actes, homme juste, irréprochable, on est grand, selon Juvénal. c< Salut donc, s'écrie-t-il, GéluHcus, Silanus ou toute autre illustration personnifiant un de ces rares et grands citoyens qui glorifient Rome ! A ton aspect je tressaille comme quand l'Égyptien a trouvé son Osiris ^ ! » Après

* Sat., 2. — ^Ibid., 5. — - Ibid., 6, — * Ibid., 5. — ^ ibid , 9. — e ibid., 14.

' Il faut voir comme il se moque de certains réformateurs, tels que : Clodius dénon(;anl l'adullère; ou Milon, l'homicide; ou les trois disciples de Sylla criant contre les proscriiilions ! [Ibid., 2.)

^ Sat.,S. ~ ^ Ibid.

un tel hommage aux ancêtres, il n'en gourmandera qu'avec plus d'autorité" leurs indignes descendants. Ce ne sera pas l'esprit d'envie, mais l'esprit de justice qui lui dictera deux des plus beaux éloges qui soient sortis de sa plume, ceux de deux parvenus, Cicéron et Marins; l'un, plus grand qu'Auguste pour avoir sauvé Rome et mérité de Rome libre le titre de père de la patrie; l'autre, la lerreur des Cimbres cette terreur de Rome : le plébéien Marins, plus illustre que le noble son collègue ; Marius qui fit manger aux corbeaux les plus grands cadavres qu'ils eussent jamais goûtés \ » car Juvénal, plus im})artial que Lucain trop exclusivement patricien, ne confond pas le sanguinaire ambitieux avec le grand capitaine, ni l'épée qui servit Rome avec la hache qui l'opprima.

C'est parce que Juvénal ne hait pas la noblesse qu'on apprécie mieux la part qu'il fait aux illustres parvenus. On aime à redire avec lui que les âmes des Décius furent plébéiennes ; que, de son temps, les orateurs, les jurisconsultes, les capitaines en renom sont plébéiens ; enfin, on conclut comme lui, qu'il vaut mieux être un Achille, fût-on fils de Thersite, que Thersite, fût-on fils d'AchilleM II n'y a rien là que de vrai, car il n'y a rien de systématique. Il y a mieux : la satire de Juvénal contre les nobles, qui est une censure plutôt qu'une insulte, est salutaire. Si elle humilie certaines vanités, elle honore toutes les grandeurs personnelles : elle encourage et ceux qui sont dignes de rester nobles, et ceux qui méritent de le devenir.

Juvénal ne s'est voué ni au patriciat, ni à la démocratie; il est, avant tout, Romain; avant tout, vrai; avant tout, impartial. Ne lui dites point, par exemple, que les mœurs de la matrone romaine sont scandaleuses : — Les plébéiennes, répliquera-t-il, ne sont pas moins dépravées; celle qui plonge ses pieds dans la boue ne vaut pas mieux que celle qu'on porte en litière^. — Ne lui dites pas combien il est honteux de voir un patricien sur la scène, si vous ne voulez qu'il réponde : — Mérite-t-il plus d'égards ce peuple qui encourage leurs farces*? — N'accusez pas trop les crimes de Séjan, ou ne vous prévalez pas trop contre lui des malédictions

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populaires; car s'il eût réussi, reprend Juvénal, le peuple eût fait ce qu'il fait toujours. — Quoi donc? — Il eût adoré la fortune \ Et ce n'est pas au seul peuple romain qu'il sait reprocher cette cruelle insouciance : « Secourut-elle l'indigent Carinas, s'écrie-t-il, cette Athènes qui n'eut pour ses grands citoyens que la ciguë ^? » Pourtant Juvénal aime le peuple, mais le vrai peuple, l'antique peuple romain. Tout chez les vieux Romains, dit-il, fut digne d'envie pour qui sait envier quelque chose^; mais depuis que ce peuple qui donnait les faisceaux n'a plus ses suffrages à vendre, rien ne l'émeut, « rien, si ce n'est du pain et le cirque ' » : mot célèbre qui calomnie un régime où le peuple n'avait perdu que le droit de mourir pour ses agitateurs; mais où il trouvait du pain et des plaisirs en échappant à ceux qui ne savaient que l'épuiser sans le nourrir^. Juvénal n'est injuste qu'à force d'aspirations généreuses ; il est trop grand de cœur, il a trop de sens pour n'être qu'un sectaire. Comme enseignement pohtique, ses satires sont plus saines que la Pliarsale; Juvénal est plus vrai que Lucain; et s'il a moins de partisans, c'est qu'il est moins d'un parti.

Juvénal embrasse dans ses aperçus la société tout entière : l'ordre social, voilà son cadre, voilà le vrai sujet de ses chants. Le pauvre et le riche, l'esclave, l'étranger, mais surtout le Grec à Rome; l'influence du rhéteur, des spectacles, de l'argent, du luxe; les divers désordres qu'engendrent ou le besoin de vivre, ou celui de briller; la profanation du mariage, les naissances illégitimes; la civilisation, comparée aux temps primitifs de Rome ou du monde, c'est là ce qui remue la forte imagination de notre poëte; voilà ce qui enflamme sa verve. C'est sur ce texte que Juvénal a répandu des torrents de poésie.

« J'adresserais, dit-il, deux mots au riche Virron, s'il daignait m'enlendre^; » mais le riche n'écoute que peu de personnes, si même il écoute quelqu'un. Le pauvre surtout n'a pas le droit d'interpeller le riche, celui-ci l'eût-il admis à sa table. « Le pauvre serait-il assez téméraire, assez abandonné pour dire au patron :

* Sat., 10. — 2 iMd., 8. — ^ Ibid., 9. — * Ibid., 10.

^ Ce ne sont pas ici des mots, mais des vérités; je l'ai démontré. (Voir Peuple romain.) 6 Sat., 5.

Bois? Que de choses on n'ose proférer sous un liabit fripé ^ ! » Ce sont là les petites humiliations du pauvre; mais qu'il craigne surtout le délaissement! Codrus n'avait rien sans doute, mais ce rien le feu le dévora tout entier. Codrus est nu et sans pain, qui s'en occupe? C'est tout autre chose quand l'incendie s'attaque au riche Asturius : alors les grands prennent le deuil, le préteur suspend ses audiences, et tel est l'empressement général à réparer les pertes de ce riche, qu'on peut le soupçonner de s'être brûlé par calcul -. Le riche voyage-t-il ; il peut, chemin faisant, ou hre ou dormir dans sa litière; les robustes Liburniens qui le portent savent fendre la presse et lui faire atteindre mollement le but de sa course; tandis que le pauvre, perdu, éclaboussé, meurtri dans la foule^, est plus préoccupé des dangers qui le menacent que du trajet qu'il veut faire. Si quelqu'un subit quelque affront en sortant la nuit, ce n'est pas le riche, qu'escortent vingt esclaves et qu'éclairent des flambeaux d'airain ; c'est le pauvre, qui n'a pour se conduire qu'un bout de mèche ou le clair de lune. Le pauvre est battu, et il prie; il est meurtri, et il conjure qu'on le laisse partir avec le peu de dents qu'on lui laisse*. Telle est la liberté du pauvre.

L'esclave était souvent moins malheureux dans cette société romaine, à laquelle il n'est pas de grief qu'on reproche plus que l'esclavage. Dans un repas où le pauvre est toléré plutôt qu'admis, l'esclave qui sert à table, un bel esclave qui coûte cher, ne sait pas abreuver le pauvre. « Quand s'approche-t-il de toi? dit Juvénal à celui-ci. Tu l'appelles, et il lui déplaît que tu lui demandes quelque chose; et il s'indigne de te voir couché, lui debout. Les grandes maisons, poursuit le poète, sont pleines d'esclaves superbes^. » C'est qu'à Rome l'esclavage était une condition sociale plutôt qu'une honte; c'est que l'esclavage n'y était que transitoire; c'est que le sang d'un esclave y avait été digne du sceptre, car, « issu d'un esclave, le dernier des bons rois de Rome, dit Juvénal, mérita la trabée et le diadème^ : » C'est parce que l'esclave, qui ne semblait rien par lui-même, pouvait être tout par son patron ou par les enfants qu'il avait, qu'on peut souvent remarquer

* Sat., 5. — « Ibid., 3. — s 7^^-^^ 4./^,/^/. 5 j^/^;^ 5. e /^/^,^ g.

son insolence; que surtout celle des affranchis fut proverbiale. Ju vénal est plein de ces enseignements.

Il appartient par sa fierté au vieux parti romain qui combat l'invasion de l'influence étrangère. Le Grec, le Syrien, apportent à Rome les mœurs orientales; Rome dégénère : Juvénal ne peut le souffrir, et il s'en plaint amèrement. Rien de plus dangereux surtout que le Grec, cet homme multiple qui s'insinue dans toutes les familles pour les dominer. « Nous n'avons plus d'accès, s'écrie tristement le poëte, là où régnent un Protogène ou un Eurimaque; et je ne fuirais pas leur pourpre insolente ! Un Grec signera dans un contrat avant moi! On le placera dans un festin mieux que moi î N'est-ce donc rien que d'avoir, tout enfant, respiré l'air du mont Aventin ^ ? » Chagrin trop bien rendu pour n'être pas vrai ! Boutade moitié patriotique, moitié personnelle, qu'un juste orgueil et qu'une naïve franchise arrachent à une muse blessée 1 Le poëte et le .citoyen s'unissent ici contre le vaincu qui s'impose à son maître, et veut frustrer de Rome le Romain qui a conquis le monde.

Cet esprit véhément a un bon sens supérieur auquel n'échappe aucun abus social. J'ai montré ailleurs^ l'abus des rhéteurs : « Va, dit nôtre poète à Annibal, franchis les Alpes glacées pour être un texte à déclamation^! » Et comme si la contagion du rhéteur menaçait le monde comme Rome : « Et Thulé même, s'écrie Juvénal, parle de gager un rhéteur '* ! » tant on jugeait nécessaire alors qu'il y eût un rhéteur partout où il y avait un homme, car Thulé ne semblait habité que par les frimas^.

Nous reprochons aux païens leurs gladiateurs : j'ai montré que ce qu'il fallait surtout reprocher à Rome, comme à nous-mêmes, c'étaient les jeux voluptueux, et que Rome eut bien plus à souffrir des jeux énervants que des jeux sanglants. Cette impression est celle de Juvénal, qui s'élève surtout contre les pantomimes : « Que le souple Bathylle danse, dit-il, le rôle de Léda, et Furcia ne peut contenir son déhre, et Appula s'exalte et tressaille ^ Sur

* 5a/.. 5.-2 En traitant de l'opinion publique. — ^ Sat., 10. — * Ibid., li>. — 5 Tacite, Agricola, 10.

^ Bossuct a (lit éncrgiquenient : « Les hcnnissciiîcnls de la choir. » Juvénal avait écrit avec la môme vigueur pittoresque :

« Appi^a gannit Sicut in amplcxu.» {Sat., 6.)

un mouvement tour à tour vif ou langoureux, Thimèle reste immobile, et l'innocente Thimèle s'instruit dès cet instant. » Quels arguments valent ces tableaux? «Rome entière, poursuit-il, est aujourd'hui dans le cirque. Que les jeunes épouses penchées sur leur époux contemplent ce qu'on n'oserait raconter en leur présence. Pour nous qui vieiUissons, posons notre toge, et abreuvonsnous de rayons printanniers. De mortels dégoûts suivent une vie de plaisirs; la volupté même recommande la modération K » C'est ainsi que Juvénal oppose la nature à la civihsation, et le tableau d'un plaisir simple et sain à celui d'un raffinement corrupteur.

Mais dans les grandes civilisations, les raffinements qui commencent les corruptions sont partout. Le plus vulgaire, par conséquent le plus répandu, c'est le raffinement delà table; il abrutit l'homme, il le rend maladif, il lui crée mille besoins accessoires de ce besoin principal : bien manger. Cette forme du luxe nous attaque par plusieurs points à la fois : elle commence par nous abaisser, elle finit par nous ruiner et nous jeter dans de honteux expédients qui nous coûtent moins que le sacrifice de notre orgueil ou de notre gourmandise. « C'est le plus obéré, dit Juvénal, qui dîne le mieux. Pour satisfaire son goût, on s'adresse à tous les éléments; aucun péril n'arrête; ce qui flatte le plus, c'est le morceau le plus cher^ On dévore ainsi quatre cents écus sur un plat d'argile, et l'on s'achemine vers le pain des gladiateurs. » Singulier hôpital que celui où l'on faisait le métier de mourir pour pouvoir vivre! Or, c'était quelquefois un Gracchus, plus noble qu'un Marcelhis et qu'un Fabius, qui donnait cet exemple ^; et Rome rougissait moins que ce fût par nécessité que par choix qu'il en vînt là. Comme il n'est pas de luxe qui ne soit la conséquence de celui de la table, toutes les exagérations suivent celle-ci ; elles sont infinies ; elles envahissent toute la société. Le luxe de la bonne chère est le germe de toutes les corruptions : c'est ainsi que Juvénal le comprend. Son procès à la gourmandise romaine est son acte d'accusation contre la société même. Il en appelle comme contraste, sinon comme correctif, à ces temps anciens où c'était un Jupiter, non d'or, mais d'argile, qui proté-

' Sat.,i\. — « Ibid. — ^ lbid.,ù.

geait Rome; à ces temps où l'on mangeait sur des tables en bois du pays et provenant de quelque antique noyer couché par l'Eurus, tables frugales sur lesquelles on ne servait dans des plats toscans que de la farine bouillie, pendant qu'on réservait le peu d'argent qu'on possédait, pour décorer ses armes K

L'argent! Juvénal s'indigne que le traitement d'un tribun soit le prix d'une courtisane ^ ; aussi l'argent lui paraît infâme, et il invente une expression de génie pour le mieux flétrir; il appelle l'argent « l'obscène argent^. » Quel crime ignorons-nous, poursuitil, depuis que nous n'avons plus notre pauvreté romaine? w Et quel mot que celui de pauvreté romaine % comme si la pauvreté fut une des grandeurs, une des dignités de Rome; comme si la pauvreté romaine signifiait la gloire romaine ^'

Il était donné à notre temps d'entendre un autre langage. Pour la première fois peut-être depuis l'origine du monde, la grande poésie a célébré de nos jours le culte de l'or sous l'hypocrite prétexte de l'indépendance du riche. Comme si le riche n'était pas dépendant de mille vices, précisément parce qu'il n'a besoin d'aucune vertu ! Comme si le riche qui mendie au pauvre, en feignant la misère, n'est pas dépendant de sa bassesse !

Revenons à Juvénal. « On rougit, dit-il, de manger dans Targile; s'en croirait -il déshonoré celui qu'on transporterait soudain chez les Marses et chez les petits Sabins ? Soyons vrais : dans une grande partie de l'Italie on ne revêt la toge qu'un jour d'obsèques ^ » Toujours la mâle dignité de la pauvreté opposée à la vanité et aux périls de l'ostentation ; la grandeur morale en contraste avec l'opulence! Juvénal connaît la vraie mission de la poésie; il ne la trahit pas. Être poète ce n'est pas exercer un métier dont on vit, mais un apostolat dont on s'honore: on écrit ses poésies pour enseigner, non pour rançonner. Quoi qu'en disent les poètes qui veulent s'assimiler à des manœuvres, la différence

^ Sat., il.

- 5a/., 3. ^ « Prima peregrinos obscœna pecunia mores Intulil. » [Ibid., 6.)

Et ailleurs : « Gongesta pccunia cura

Strangukit. » [Ibid., iO.)

Sat., 6.-5 Ibid., 3.

est infinie entre eux non-seulement dans les moyens qu'ils emploient, mais dans le but qu'ils se proposent. Tel cliantre»moderne a beau faire pour excuser sa cupidité : il y a ^un abîme entre un portefaix et Orphée, entre Milton et un casseur de pierres \

Juvénal connaissait tous les désordres de Rome, en même temps que leur cause. La paresse du pauvre et la dépravation du riche devaient s'entendre contre les mœurs. Reprochez au Giton ses lâches complaisances, il n'accusera pas sa paresse, mais ses besoins : {( Mon loyer crie à mes oreilles^, il faut le payer. » Le riche ne l'ignore pas, et de là le déshonneur du pauvre, mais du pauvre

* Le Dante dit de l'illustre cl sage Raymond Bérenger : « Si le monde savait le courage qu'il montra en mendiant sa vie morceau à morceau, le monde, qui le loue déjà beaucoup, le louerait bien davantage. » (Le Paradis.)

« 0 vierges saintes ! s'écrie ailleurs le Dante, si jamais, pour obtenir vos laveurs, j'ai supporté la faim, le froid et les veill'es, la nécessité veut que j'implore ici votre secours. IX faut que la fontaine d'IIélicon m'abreuve de ses eaux inspiratrices. » (Le Purgatoire.) Les eaux de l'IIélicon, entendez-le bien, non du Pactole! Mais aussi quels accents dans cette âme qu'ont éprouvée la faim, le froid, les veilles, mais qu'ont inspirée et rafraîchie les vraies sources de toute poésie!

« Sublime pauvreté, s'écrie à son tour Apulée, dans le monde naissant tu inventes les arts, tu fondes toutes les villes, tu repousses tous les vices, tu discernes toutes les gloires, toutes les nations t'accordent un concert d'éloges ! Chez les Grecs, tu deviens justice dans Aristide, philanthropie dans Phocion, bravoure dans Épaminondas, sagesse dans Socrate, éloquence dans Homère I Pour toi, Rome sacrifie encore dans des vases d'argile. » [Apologie, ch. 49.)

Écoulons un philosophe moderne que ne récuseront pas les novateurs, et qui poussa le sentiment artistique plus loin qu'aucun de son siècle, que Voltaire même, j'ose le dire :

«Maudit soit, s'écrie-t-il, celui qui rendit l'or l'idole de la nation! maudit soit celui qui créa la race détestable des grands exacteurs! maudit soit celui qui engendra ce foyer d'où sortirent cette ostentation insolente de richesse dans les uns, et cette hypocrisie épidémique de fortune dans les autres ! maudit soit celui qui condam.na par contre-coup le mérite à l'obscurité, et qui dévoua la vertu et les mœurs au mépris!... On rampa, on s'avilit, on se prostitua dans toutes les condilions; il n'y eut plus de distinctions entre les moyens d'acquérir : honnêtes, malhonnêtes, tous furent bons. » (Diderot, Salon de 1707.)

C( J'ai bien peur, mon ami, que la prédiction du grand chancelier d'Angleterre n soit sur le point de s'accomplir en France : c'est que la philosophie, la poésie, les sciences et les beaux-arts tendent à leur déclin, du moment où, chez un peuple, les têtes, tournées vers les objets d'intérêt, s'occupent d'administration, de commerce, d'agriculture, d'importation, d'exportation et de finances. Votre ami Raynal pourra se vanter d'avoir été le héros de la Révolution » (Diderot, Salon de 1769.)

Rayna' fut en effet le héros, ou rnièux, le héraut de la révolution politique, comme Diderot fut le prophète de la révolution littéraire.

Mais combien est plus moral, est plus vrai, — de Juvénal à Diderot, — celui qu llétrit l'argent, que celui qui le divinise!

* « Sed pensio clamât. » [Sat., 9.)

qui préfère le déshonneur au travail, et qui aime mieux accuser le riche que se corriger. Qu'ariive-t-il? Les voluptés illégitimes font moins goûter les plaisirs permis du mariage. De là, les perlurhations de la famille et les naissances clandestines dont l'origine et le sort sont un des étranges problèmes des civiHsations avancées. « La mahgne fortune veille sur ces enfants qu'on délaisse; elle sourit à leur nudité ; elle les réchauffe sur son sein, elle les introduit dans les grandes maisons; elle s'y prépare un mystérieux acteur sur ce grand théâtre \ » Juvénal parle ici comme Bossuet.

Cepoëte qui a tant d'imagination et dont on accuse l'emportement, que Ton confond avec sa verve, est plus judicieux que tel philosophe; et quand il quitte la vie réelle pour contempler l'idéal, c'est-à-dire l'utopie, il y met plus de sérieux et de grandeur que Sénèque et Phne. Voici son grave et sévère début de la satire contre les femmes : « Je crois que la pudeur, sous le roi Saturne, habita la terre et qu'elle s'y plut quand une froide caverne tenait lieu de demeure, et que le même abri réunissait aux dieux Lares le maître et son troupeau, près du même foyer; quand, sur la montagne, l'épouse occupait un ht rustique composé de feuillage et de chaume, et couvert de la peau des bêtes fauves du lieu. Cette femme te ressemblait peu, Cynthie, ou bien toi dont les yeux charmants se mouillèrent à la mort d'un passereau ; mais ses fortes mamelles abreuvaient largement les enfants qu'elle portait, plus inculte que son mari gorgé du gland, sa pâture. En effet, dans le monde naissant et sous un ciel si nouveau, il vivait à sa guise, l'homme sorti des flancs du chêne ou du hmon de la terre, et qui était sans parents ^ » Juvénal excelle dans ces larges peintures, et elles exercent sa muse sans accuser sa raison. «Déjà sous Homère, dit-il ailleurs, les hommes dégénéraient; la terre n'en porte plus, de nos jours, que de frôles et de méchants, et les dieux n'en peuvent plus voir qui n'excitent son dédain ou sa haine ^. » Quel sarcasme ! Mais il sort du cœur et il ne blesse pas. On sent que le

* Sat., G.

'^ Ibid., 7. — « Le premier siècle eut l'éclat de l'or : la faim donnait de la s.iveur aux glands, la soif donnait à chaque ruisseau le goût du nectar. » (Le Dante, l'Enfer.)

^ « Ergo deus quicunque adspcxit ridet et odit. » [Sat., 15.)

poëte est dans le vrai cl qu'il n'accuse noire petitesse que parce qu'il regrette notre grandeur.

Il la voit toujours dans la dignité morale, jamais dans les satisfactions matérielles; et ce qu'il a dit de l'homme en général, il le dit du Romain en particulier. « Tu vivras donc, dit-il à son contemporain, lu vivras plus longtemps et plus heureusement si lu possèdes seul autant de champs cultivés que tout le peuple romain sous Tatius! Alors le vétéran brisé par les guerres puniques, celui qui avait bravé le farouche Pyrrhus et le fer des Molosses, recevait enfin pour prix de ses blessures deux arpents à peine. C'est ainsi qu'on payait ses travaux et son sang, et nul ne trouva ce salaire insuffisant, nul n'en déclara sa patrie ingrate ou mesquine; ce coin de terre rassasiait et le père et sa populeuse chaumière où reposait son épouse enceinte, où jouaient quatre enfants, l'un né d'une esclave*, les trois autres du maître. Au retour de la vigne ou des champs, les aînés trouvaient un nouveau repas. Ils se saturaient de la bouilhe dont fumaient de vastes chaudières. Maintenant nous ne nous contentons plus de deux arpents pour un jardin, et de là tant de crimes; car quelle autre passion que celle du lucre eut plus recours au fer ou au poison? Quiconque ne veut que devenir riche veut le devenir tout de suite; et quelles lois, quelle terreur, quel scrupule arrêtèrent jamais l'avare?... Vivez contents de vos huttes et de vos coteaux, ô mes enfants, disait jadis le vieux Marse et le vieux Ilernique ; demandons à la charrue le pain qu'il faut pour nos tables. Les dieux nous approuveront, ces dieux à qui nous devons ces douces moissons qui nous font dédaigner le gland de nos pères. C'est la pourpre étrangère qui nous corrompt et nous rend coupables*! » Quoi de plus sain qu'un tel idéal ; et quelle civilisation moderne n'y trouve un enseignement?

Juvénal n'entend pas d'ailleurs abrutir l'homme. Il n'est ni misanthrope comme Sénèque, ni excessif comme Pline. L'austérité de Socrate paraît-elle trop dure aux Romains de son temps, il fera quelque concession au siècle : « Qu'on atteigne donc, dit-il, le cens requis pour s'asseoir aux quatorze gradins du cirque ! Mais

* C'esl-à-(lii'c que le maître et l'esclave contbn laicnt alori; leurs rmiillcs. ^ Sat.. \i.

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