‹ Tacite et son siècle;Chapitre 11 sur 24 · II. Il · texte numérisé non relu

II. Il

si cela ne suffit pas, rien ne suffira. La fortune de Grésus même serait trop petite pour noire ambition ^ » — Qui n'approuverait un esprit si sensé jusque dans l'utopie?

C'est un très-grand esprit que ce poëte, et, pour s'en convaincre, il suffit de le comparer aux beaux esprits. Malgré l'excellence trop restreinte de sa raison, Boileaume paraît surtout bel esprit. Comment a-t-il conçu sa satire sur les femmes? Comme une galerie de piquants portraits ^ propres à divertir son siècle et les femmes même qu'il persiffle. Il compte bien que l'indulgence de chacun pour soi, et sa malignité pour les autres, lui vaudra l'approbation de tous. — Les femmes feront, affirme-t-iP, le succès de son œuvre. C'est assez dire qu'il ne peint que leurs travers, et que, s'il atteint quelquefois leurs vices, c'est avec de tels ménagements et un tel soin de restrictions, qu'elles ne peuvent s'en offenser sérieusement. Comment les femmes ne lui pardonneraientelles pas des vérités qu'elles demandent aux prédicateurs^? Cette réflexion le rassure.

Il peindra donc la femme savante, la femme à vapeurs, la précieuse, la coquette, la dévote et plusieurs sortes de dévotes : la dévote sensuelle, la dévote joueuse, la dévote^ janséniste. Il retracera la femme avare, et c'est sur elle qu'il accumule ses touclies les plus fermes; la femme athée, dont quelques traits sont bien burinés; la femme orgueilleuse, la femme jalouse, la femme colère. Tel est son cadre, il n'en sort pas. Il lui suffit d'attraper les ressemblances ^ Boileau vit dans un siècle tranquille, admirablement hiérarchisé au dedans, glorieux au dehors, sous un roi brillant qu'on ne se contente pas de respecter, mais qu'on adore. Il n'a connu la gueiTC civile que par les livres ; il est venu après la Fronde qui ne fut qu'une guerre de chansons. Si le monde tel qu'il le voit n'est point parfait, il n'en est pas moins très-supportable

' Sat., 15.

- « Je me plais à remplir mes sermons de portraits, t [Sat., 10.)

^ Voir sa prél'acc. — * IbUl.

* Boileau dit la bigote, c'esl-à-dirc la dévoie outrée.

" « Voilà le sexe peint d'une belle manière ;

El Tliéophrastc mémo, aidé de la Bruyère, Ne m'en pourriit pas Caire un plus rit-lie tableau. » [Sat., 10. i

SUITE DU MOUVEMENT LITTr.RAIRE. 1G5

pour un Irès-liOHiuHe homme comme le pocte, et fort bien en cour. Il n'entend pas réformer la société française qui, à tout prendre, ne semble pas en avoir besoin ^ Que veut-il? Lui plaire, l'enchanter par sa poésie pleine de charme et de sel; par des tableaux d'une vérité, d'une correction irréprochables; par une versification si naturelle qu'on la dirait la langue courante d'une exquise civilisation. Boileau médira bien des femmes que, généralement, il n'aime pas et que sa complexion lui défend d'aimer; mais il en médira discrètement^, sans excès d'aucun genre; et s'il en fait rire la ville et la cour, surtout la cour, comme il en rit lui-même, il sera content, il sera payé de ses soins; son but sera rempli^.

Sa satire même est composée sur le ton du dialogue; sur celui d'un entretien entre deux honnêtes gens qui s'échauffent peu, rougiraient d'un emportement et veulent plutôt railler que censurer*. Dans ces proportions, l'œuvre de Boileau est une œuvre exquise pleine de coloris^ et de nuances, sans que le relief et le rait même^ y fassent défaut. J'ai relu cette satire sur les femmes après l'avoir assez oubhée pour qu'elle me parût nouvelle, et je n'ai su que l'admirer. Je dirai du talent de Bodeau comme de celui de Pline le Jeune, qu'il n'en est pas qui approche plus du génie ''.

Juvénal appartient à des temps plus difficiles que ceux de Boileau. Il a vu les complots tramés contre Néron, ses vengeances,

' « Laissons là, croyez-moi, le monde tel qu'il est. » [SaL, 10.)

- (( Mais pour moi, dont le front trop aisément rougit,

Ma bouche a déjà peur de t'en avoir trop dit. » [lùkl.)

^ « Pensez-vous qu'ébloui de vos vaines paroles,

J'ignore qu'en effet tous ces discours frivoles Ne sont qu'un badinage, un simple jeu d'esprit D'un auteur, dans le fond, qui folâtre et qui ril? )> [lOhI.]

^ « Moi, que je chau^sc ici le collunne tragique!...

Reprenons au plus tôt le brodequin comique. » [Ibicl.)

^ « Sous leur fonlange allière asservir leurs maris...

Le sourcil rehaussé d'orgueilleuses cbinièrcs... L'œil à peine soutient l'éclat de vos rubis. »

^ « Je ne suis pas si sot que d'épouser mon maître...

Offre à Dieu tous les maux qu'elle me fait souffrir.. Battent dans leurs enfants l'époux qu'elles haïssent... Et pour comble de maux réduit à la reprcndro...

" Boileau bien plus que Pline; dans un ordre à part pour chacun d'eux.

ses désordres; la révolte de ses lieutenants, sa déchéance et sa fin violente. Il a vu l'univers s'ébranler dans la lutte de ses quatre successeurs^ morts tragiquement. Il a vu s'éteindre la dynastie des Césars dans le sang; celle des Flaviens s'élever par la guerre civile et finir par le meurtre ; celle des Antonins saluée par l'insurrection. Sa sagacité pressent je ne sais quels ferments délétères qui n'atteindront plus seulement la forme politique de Rome, mais la société même. Si Rome n'y prend gnrde, elle contient des germes de dissolution. C'est contre ces germes qu'il s'arme du glaive de sa parole. Il veut que Rome ne périsse pas; et comme il ne conçoit pas de plus haute influence sur Rome que Rome même, il oppose constamment la vieille Rome à la Rome nouvelle, les mœurs antiques aux vices modernes, la grandeur que Rome dut à ses vertus, aux maux que lui infligent et à la chute que lui présagent ses crimes. Aussi, tout dans cet auteur prend la teinte de cette patriotique inquiétude^; l'indignation est sa muse; Juvénal est le Tyrtée romain : on le sent dans la satire des femmes comme dans tout le reste.

S'agit-il, par exemple, de la femme précieuse qui minaude en grec ses galanteries : « Quelle honte, s'écrie-t-il, qu'une vieille de quatre-vingt-six ans se permette cet indécent manège^! » — La femme riche se fait épouser, selon Roileau, malgré sa masse de chair bizarrement taillée ; et, sauf sa lésine, c'est tout le mal que le mari en ressent. La riche Romaine se fait premièrement déclarer pudique \ et d'une pudeur égale à sa dot; elle n'en prétend pas moins se permettre toutes les libertés d'une veuve ^, et à la face du mari elle écrit à son amant ^ — La femme colère de Boileau met ses valets à la porte; la Romaine irritée met son esclave en croix. « Mais un esclave est un homme! lui objecte son mari. — Sot que tu es, réplique-t-elle, un esclave un homme! — Mais enfin qu'a-t-il fait pour mériter ce supplice? — Ce qu'il a fait : c'est que je le veux, et que ma volonté est la raison \ » Telle est la colère de la femme romaine ; c'est la hcence dans la toutepuissance : le pinceau de Juvénal s'inspire de son sujet.

' Galba, Pison, Othon, Yilellius.

- « Facil indignatio versum. » [Sût., 1.)

-> iivd.. 0—4 ii)id. — 5 IMd. — c Ibid. — '' Ibid.

Dans une société où le vice et les superstitions se prêtaient main-forte, la simple plébéienne même consultait les astrologues du cirque pour savoir si elle n'épouserait pas le fripier après avoir répudié le cabaretier^ — Un mari romain s'emporte-t-il contre une femme injurieuse qui affiche son déshonneur : « Tonne, éclate, répond l'effrontée, je suis un homme*. » Et ce n'est pas l'impéralrice Mcssaline qui tient ce langage, c'est une femme comme bien d'autres, mais digne de son modèle. Quel portrait d'ailleurs que celui de Messaline! Quelle touche terrible^, mais en même temps que de réserve en faveur de l'empereur et de son fds î Les femmes se peignaient le teint du temps de Juvénal. « Estce là un visage, s'écrie-t-il, n'est-ce pas un ulcère*? » C'est ainsi que, frappé des vices de Rome, il traite comme vices les simples travers; cela lui arrive rarement, il convient de l'attester.

Juvénal se distingue fondamentalement de Boileau en ce qu'il poursuit le vice et le crime, tandis que Boileau ne peint que le ridicule. Ils diffèrent encore en ce que Juvénal s'élève à des générahlés qui frappent Boileau, sans qu'il ose les imiter \ Juvénal parle avec génie de la pudeur des premiers âges du monde, de la virilité des femmes romaines qui nourrirent les vainqueurs d'Annibal, des caprices mystérieux de la fortune qui s'empare des fruits de la débauche pour en faire les instruments de ses desseins brillants ou sombres. Là ses peintures sont si magistrales qu'elles deviennent épiques : mais, de plus, la satire de Boileau sur les femmes est une confidence; sa publicité a l'air d'une indiscrétion. La satire de Juvénal est un manifeste. Pour guérir Rome, il faut l'avertir; il l'avertit donc sur les femmes comme sur les proxénètes, comme sur le luxe de la table, comme sur la mollesse des nobles, comme sur tout ce qui la perd ou la déprave. Il n'écrit pas seulement pour le public romain ; il écrit pour l'univers romain dont Rome est la tête et la sauvegarde. Cicéron ne lui paraît nulle part plus grand que dans ses Phïlïpinques^ ^ et lui-même écrit des phi-

* <( Clames licct cl marc cœlo

Confundas : Homo sum. » [Ibiil.)

5 Ibid. — « Ibid.

^ et Ces mots ont dans sa bouche une emphat^e admirable. » (Boileau. Sat.s 10.)

« Sat., 10.

iCa TACITE ET SON SIÈCLE.

lippiques. Quoi d'étonnant que Juvénal et Boileau diffèrent tant de Ion, quand ils diffèrent à ce point de but et d'objet^ !

Autres dislinctions : Juvénal a pour lui l'invention du cadre et des détails; et Boileau n'a que le mérite secondaire de l'imitation; il est vrai que cette imitation est si savante, si personnelle, si bien ada[)lée aux mœurs françaises sous Louis XIV; elle a un tel cachet d'aisance et d'inspiration, qu'elle est une œuvre originale, bien qu'inférieure au premier jet. Boileau est plein de convenance, mais Juvénal est plein d'élan; et quoique Boileau ne soit pas froid, — tant il a d'entrain dans sa forme! — cependant il manque de cette sensibilité qui est le caractère éminent de son modèle. Il y a dans Juvénal des contrastes de force et d'onction qui vous saisissent. La femme d'un sénateur, lïippia, s'enfuit en Egypte avec un gladiateur émérite, éreinté, difforme : n'importe, « c'est le fer qu'elles aiment ^ » Que ce mot peint la femme! « Pour cet homme elle quitte son époux, sa sœur, sa patrie, ses enfants en pleurs, dit le poète, et ce toit paternel où toute jeune elle reposa mollement sur le duvet. » Quel contraste, et comme il faut que la dépravation de la vanité change le cœur de la patricienne pour qu'il souscrive à d'aussi cruels changements dans sa destinée î Mais telle est la femme, selon Juvénal : elle puise dans le crime l'ardeur du crime^; elle n'aime pas à prévoir ce qui troublerait ses plaisirs; telles donc sont les femmes, toujours extrêmes dans le bien comme dans le mal, tantôt Alcestes'*, tantôt Clytemnestres ^, ou mourant pour leur époux, ou le sacrifiant à un épagneuP, selon Juvénal. Boileau n'a pas ces profondeurs d'aperçus.

Et ce que je dis de Boileau ne concernerait pas moins Horace. Il existe entre eux de telles analogies de complexion, de position sociale et d'époque, que leur talent doit s'en ressentir dans sa trempe comme dans son emploi. Aussi, au lyrisme près qu'Horace possède plus que Boileau, sans être plus poète à mon sens, Boileau reproduit entièrement la personnalité d'Horace avec une chasteté

Juvénal a des tableaux intraduisibles; par exemple, celui des mystères de la Bonne Déesse :

« ,Iain fas est, admilte viros. » [Sal., 6.)

=* Ibid. — - îbld. — '' IbifL — » Ibid. — ^^ Ibid.

que ne connut pas le Romain; j'ajoule qu'étant moins sceptique qu'Horace, Boilcau est moins Iroitl.

Juvénal l'emporte sur l'un et sur l'autre par l'ardeur de son émotion; mais ce n'est pas assez le caractériser. Horace et Boileau sont des poètes moitié aristocratiques, moitié bourgeois; Perse est un poëte purement philosophique; Juvénal est un poëte civique. Si vous comparez ce dernier aux poètes sloïciens, ses prédécesseurs, vous trouverez qu'après Lucain et Perse, Juvénal est d'une limpidité parfaite et d'excellent goût. Il y a surtout cette extrême différence entre les francs stoïciens et Juvénal, que chez ceux-là le sentiment même revêt la forme de la pensée, tandis que chez Juvénal la pensée même revêt la forme du sentiment. Horace a beaucoup d'esprit, Juvénal trop de cœur pour daigner n'avoir que de l'esprit; en effet, Horace s'en prend au ridicule qui ne fait de mal qu'à son auteur, pendant que Juvénal attaque le vice et le crime* qui ne profitent qu'à leur auteur, autant que le vice et le crime profitent à quelqu'un. Donc, si l'esprit suffit pour persiffler le ridicule, il faut de l'àme, il faut même du caractère pour stigmatiser le crime. Horace peut se contenter de badiner; il faut que Juvénal combatte \ Le premier se moque un peu de tout, et de la vertu même ; le second est l'athlète, il est le gladiateur de la vertu ^. La tolérance est partout chez Horace avec le doute; Juvénal est moins endurant ; il a des principes, il a un profond sentiment de la moralité et de la dignité humaines. H y a plus; il possède une telle intégrité, une telle vigueur de conscience, qu'on peut dire qu'elle est chez lui un sixième sens et comme une révélation du christianisme. Il n'y a pas de trace de christianisme chez Sénè(pie, je l'ai montré, si quelques formules philosophiques qui n'avaient rien de propre à Sénèque, n'en sont pas; mais et la vie, et le ton, et la sécheresse du plulosophe, et ce morne suicide que Séiîèque conseille et pratique, sont ce qu'il y a de plus antichrétien. Aucun de ces défauts chez Juvénal. chez qui le rire

^ Sût., 1. — 'IbtiL

^ « Tecuiii prius crgo voUila

Hi.cc ani.Tio aiilc tubas : g:alealuin vero tUielli

Pœniict. Expciiar quid conccdalur in illos

Quorum naiiiiuia tcgilur ciuis alquc lalina » [Ibld.) Toute celle satire explique Juvc'nal.

même a je ne sais quelle gravité profonde ^ : nulle réflexion suspecte; rien qui n'appartienne à la moralité la plus pure en même temps que la plus tendre. Juvénal serait chrétien par sa sensibilité, s'il ne l'était môme par beaucoup de ses maximes.

Et, par exemple, n'est-ce pas professer le dogme du péché originel que d'écrire comme Juvénal : « Que nous naissons tous dociles à l'imitation du vice et de linfâmie-, à moins que par un excès de bonté Dieu ne nous pétrisse d'un limon privilégié^. » N'est-ce pas le christianisme qui dit, par notre poëte : « Que les dieux punissent même le crime de la volonté; et que quiconque médite un méfait en est déjà coupable^. » C'est une nouveauté, mais toute chrétienne, que d'entendre un païen proclamer : « Que la vengeance est d'une âme étroite et faible, et que ce qui le prouve, c'est que la femme en fait ses délices^. » Qu'on me cite un tel mépris de la vengeance sorti d'une autre plume païenne I « Nul homme, poursuit-il, n'est digne des mystères de Cérès, comme il faut les comprendre, s'il croit que les maux d'autrui lui sont étrangers ^ » N'est-ce pas notre charité? — Juvénal ne méconnaît pas notre essence; il ne dédaigne pas le corps comme les stoïciens, seulement il le subordonne à l'âme. Si Juvénal est un stoïcien, c'est un stoïcien chrétien, comme on va voir : « Demande aux dieux, dit-il, un esprit sain dans un corps sain% mais ne convoite rien, et préfère môme les travaux d'Hercule aux plaisirs de Vénus, aux festins et au duvet de Sardanapale. La seule vertu connaît la route du bonheur. » L'Eglise chrétienne nous prêchet-elle mieux sur la nature humaine et sur nos devoirs? Est-ce elle, est-ce Juvénal qui écrit avec tant d'accent : « La pudeur! Quelle plus sûre gardienne peut donner à l'enfant la nature plus puissante que toutes nos précautions^? » Lequel de vos prédicateurs a mieux prouvé que Juvénal que conseiller l'avarice % c'est conseiller le crime, résultat nécessaire de l'avarice? Mais quand il nous montre que vieillir c'est voir les funérailles d'une épouse, d'une sœur, d'un fils, que c'est agoniser dans le chagrin ; que

' « llispulla tragicdo

G.iudct : an cxpcctas ul Quinlilianus amelur? » [Sat-, 0.) '■^ Ibiù'., 1 ï. — 5 ji,;(/ 4 ii,;fj^ 15^ o ji^i^ G ii^ifi^ iG. — " Ibil, 10. — « U)i(J. — '-> 1 !?:(!., \'t.

s'élever par l'ambition c'est courir à l'exil, aux fers, aux marais (le ^linturnes, ou à la détresse de Marius, sans pain, sur les ruines de Cartilage; quand il nous dit que le sort de Lucrèce nous défend de souhaiter sa beauté, Bossuet lui-même n'a pas plus d'éloquence, et ne nous montre pas mieux le néant des biens terrestres. Si l'homme se récrie, s'il se plaint qu'on ne lui permette aucun souhait, — « crois-moi, répond Juvénal, rapporte-t-en aux dieux. Laisse- leur apprécier ce qui nous convient, ce qui peut nous être utile. Nous leur demandons ce qui nous plaît ; nous en recevrons ce qu'il nous faut. L'homme leur est plus cher qu'à luimême ^ » Conclusion sublime sous une simphcité de forme sublime. Il ne s'agit pas ici de je ne sais quel effort d'esprit par lequel les stoïciens produisent un brillant cliquetis d'idées, ou si l'on veut un éclair de ces hautes vérités qui semblent peu toucher son auteur même; il s'agit d'un cri pénétrant, d'un de ces cris qui sortent des fibres de celui qui parle, pour remuer les hbres de celui qui l'écoute; il s'agit d'une voix presque divine, qui semble s'épancher du ciel pour parler du ciel. 11 y a plus de christianisme dans le seul ton de Juvénal que dans toutes les pensées de Séncque. Il ne manque à Juvénal, pour être saint Justin, que d'avoir abjuré : si son esprit n'est que philosophique (mais avec quel bon sens!), son cœur est tout chrétien.

Il y a ceci de commun entre Lucile et Juvénal, que Lucile s'était armé de la satire pour combattre une décadence politique, et que Juvénal l'imite pour combattre une décadence sociale'; mais, à ne considérer que les forces que l'homme peut puiser en lui-même, quel stoïcien conseille plus vigoureusement que Juvénal? « Sois, dit-il, bon soldat, bon tuteur, arbitre intègre. Cité comme témoin, si tu doutes, si le fait a pour toi la moindre incertitude, Phalaris t'ordonucàt-il de mentir, approchât-il son taureau pour te dicter le parjure, crois-moi, c'est un grand opprobre de préférer l'existence à l'honneur, de sacrifier pour vivre ce qui rend digne de vivre.

' « Charior illis homo qr.am sibi. » [Sût , 10.)

* Je l'entcncls du hul cssciiliel, non du bul absolu de leurs écrits. Toute grande époque détermine en effet le but que se })ro[)osc tout grand écrivain. Horace dit de Lucile :

« ... Atf|ui Primorcs populi arripuit populumque Iributiai. »> (^a/-, 2-i.)

Quiconque a mérité la mort, est mort, dévorât-il cent huîtres du Gaurus à chaque repas; se plongeât-il dans des bassins de parfums ^ » Yoilà par où Juvcnal peut paraître stoïcien; il a toute la rigidité morale du Portique : ce qui l'en distingue, c'est qu'il n'a pas l'esprit absolu de la secte; c'est qu'en outre son cœur le dirige autant que son esprit. Perse a bien quelques beautés de l'ordre de celles que je viens de citer; mais il ne les produit jamais avec la véhémence qui est si naturelle à Juvénal. Chez Perse, ce qu'il y a de notable, ce sont des beautés de pensée ; on y sent un certain travail de tête : ce qui éclate chez Juvénal, ce sont autant des beautés de mouvement que des beautés de pensée ; on y sent les bouillonnements du cœur; Perse est comme un volcan qui fume plus qu'il ne s'épanche, et qui répand plus d'obscurité que de flamme ; Juvénal est un volcan en pleine éruption qui répand, presque sans fumée, des torrents de feu et de lave.

Au fond, et comme doctrine, Juvénal me paraît associer, à la sévérité stoïcienne, le lion sens élevé du haut épicurisme avec quelques reflets et quelques ardeurs chrétiennes. Non-seulement chez lui la pensée est en très-grand progrès sur l'école virgilienne, mais il lui imprime, par le sentiment, une énergie de pénétration extrême. Je le classerai donc comme Tacite au sommet des représentants de l'école littéraire romaine du second âge; mais tel est le mérite de sa forme qu'il convient de s'y arrêter.

Juvénal a donné à la satire un caractère épique et qui respire le génie. Il y a jeté des tableaux si vivants et si grandioses qu'on les dirait peints pa'r Homère, ou si suaves qu'on les croirait de la main de Virgile, ou si émouvants qu'on y sent l'âme de Shakspeare. Juvénal a des accents surnaturels; il est plein de ces apostrophes, de ces voix, de ces mots tout à la fois simples et hors ligne qui ont tant de cachet dans le Dante. Est-ce l'imagination qui domine Juvénal, est-ce la pensée, est-ce l'émotion? On ne saurait le dire, tant il est penseur, tant il est coloriste, tant il est éloquent 1 Juvénal peint la nature avec une grandeur et avec une grâce infinies; il peint l'homme avec une profondeur étonnante; personne ne le surpasse pour le coup de pinceau, pour le trait, pour le mouve-

5 Sat.. 8.

ment oratoire, pour le génie de l'expression ; et avec tout cela il n'est pas moins original que correct. Le prouver ne serait pas plus ililTicile que l'ailirmer ; mais que choisir parmi tant de morceaux éclatants? Où s'arrêter dans cette multitude de beautés de tout ordre qui étincellent dans ses œuvres? Le citer, c'est le tronquer et le dégrader; il faut le lire. Citons pourtant, puisque c'est un devoir de la critique de justifier ses assertions; mais allez à Juvénal même , vous qui voulez goûter toute sa fraîche et mâle saveur.

Quand Juvénal parle en ces termes de l'éléphant de bataille : (( On ne vend pas d'éléphants à Rome ; cette bête monstrueuse ne naît pas sous notre ciel, les Maures nous l'envoient. Dans les forêts des Rutules et sur les champs de Turnus vit aux frais de César un troupeau de ces animaux auxquels nul particulier ne commande, et dont les ancêtres dociles au tyrien Annibal, à nos généraux, au roi des Molosses, portaient sur leur dos des cohortes, des engins de guerre ou des tours chargées de soldats*. » Quand il dit de la candeur des premiers âges : « Ainsi vivait-on dans le Latium avant que Saturne fugitif n'échangeât le diadème pour la faux rustique; quand Junon n'était encore qu'une toute jeune vierge, et Jupiter un simple habitant de l'Ida. Les dieux ne plaçaient pas encore leurs banquets au-dessus des nuages : ni le jeune enfant d'ihon, ni la belle épouse d'Hercule ne leur présentaient la coupe, pas même Vulcain saturé de nectar et purifiant ses bras noircis au Lipare\ » Quand il écrit : a Ton voisin te paraît plus riche en moissons; son domaine est plus vaste; tu l'achètes avec ses arbustes et avec l'épais olivier qui blanchit le coteau^. » Dans ces diverses peintures fortes, merveilleuses, agrestes, Juvénal n'est-il pas vraiment homérique?

Il est lui-même, en même temps que virgilien dans ce qui suit : « Tu m'as promis de venir souper chez moi. Je recevrai donc, nouvel Évandre, le héros de Tyrinthe ou son ami * moins divin, mais du sang des dieux; montés au ciel l'un et l'autre, l'un du

» Sat., 12.

- Sat.. 15. — I.c Lipare csl un groupe â'Wes où l'antiquilé plaçait les forges de Yukîtin.

^ Ibid., 14. — ^ Hercule, Éiiéo.

sein des mers, l'autre des feux d'un bûcher. Nos mets ne viendront pas du marché; ils auront toute leur fleur. Ma maison de Tibur m'enverra son chevreau le plus gras et le plus tendre; il n'aura pas goûté l'herbe, il n'aura pas encore osé mordre les jeunes branches du saule : il aura plus de lait que de sang. Puis, viendront des asperges que ma fermière, posant sa quenouille, aura cueilhes sur le coteau; puis, de grands œufs tout chauds, apportés dans leur foin avec la pondeuse. Nous aurons du raisin conservé pour la saison, mais tel qu'il pendait sur la vigne. Je t'offrirai la poire de Signium ou de Syrie, et, dans le même panier, des pommes embaumantes dignes du Picénum. Manges - en sans crainte : le froid qui les dépouilla de leur verdeur d'automne n'ôte à leur suc que ce qu'il y avait de trop crû. Tels furent jadis les festins déjà somptueux de notre sénat... Pour serviteur, nul Phrygien, nul Lycien, nul de ces esclaves que le marchand vend si cher. As-tu besoin des miens? Parle-leur latin. Tous sont vêtus de même; tous ont les cheveux courts et droits; seulement par honneur pour mon convive, on les peignera cette fois. L'un est le fds de mon pâtre, l'autre de mon bouvier. Celui-ci soupire après sa mère qu'il n'a pas vue depuis longtemps; il est tout triste de ne pas revoir sa cabane et ses chevreaux bien aimés. Les traits de cet enfant ont l'ingénuité; ils respirent cette pudeur qui ne messiérait pas à ceux sur qui la pourpre éclate... Il t'offrira d'un vin pressuré sur les monts qui l'ont vu naître, sur les cimes témoins de ses jeux, car et l'échanson et le vin n'ont qu'une môme patrie \ » N'est-ce point là du Virgile, à moins que, par la richesse et le choix des détails, cène soit mieux, c'est-à-dire duThéocrite? Mais Théocrite est-il plus pastoral, ou Virgile plus tendre? Dans son tableau d'un souper de poëte^, Martial, on l'a vu, n'a fait que réduire celui de Juvénal; et Rousseau, qui, le copie, le gâte par ses déclamations dans son Emile^; mais telle est la puissance du fond qu'il plaît même de seconde main.

Encore une analogie virgiHenne; il s'agit de remercier les dieux après une tempête : « Pressez-vous, jeunes serviteurs; recueillez-

[ Sat., \\.~^Épigr.,b-lS.

" '( Là, je rassemblerais une société plus choisie que nombreuse. » (Voir la fin du 4'' livre de VÉmile.)

\ous, parez le temple de festons, versez la farine sur le fer sacrédécorez avec grâce l'autel brûlant, apportez le vert gazon; je vous suis : j'accomplirai nos rites, puis je regagnerai ma demeure, où j'ornerai de fieuis mes frêles, mais luisants pénates de cire. Là j'apaiserai notre Jupiter; j'offrirai l'encens à mes lares paternels; je sèmerai mille violettes nuancées. Déjà chez moi tout brille; ma porte est bordée de longs rameaux, et les lampes matinales annoncent la fèleV » Tibulle ou Yirgile ne revendiqueraient-ils pas ce morceau? Leur pinceau a-t-il des teintes plus délicates?

La forme de Shakspeare et celle du Dante se confondent parfois dans leur tragique et sombre énergie : Juvénal est leur modèle ou leur devancier dans cette forme-, soit quand il décrit la superstition, soit quand il peint la scène du turbot, ou la luxure de Messaline, ou la chute de Séjan : « Crois-moi, dit-il sur celui-ci, jamais je n'aimai cet homme"; » ce mot si simple et pourtant si saisissant, Shakspeare ou le Dante l'avoueraient.

Mais qui ne reconnaît le Dante dans ce qui suit, dans ce trait sur les affronts réservés au parasite ? « On sert aux petits convives des mousserons douteux : le maître seul mange le champignon, mais tel qu'on le servait à Claude avant le dernier que lui offrit son épouse, après lequel il ne mangea plus rien*. » Dante a connu, il a répété cette apostrophe de Juvénal aux femmes de son temps comparées à la femme antique : « Elle te ressemblait peu, Cynlhie, ou bien toi, dont les beaux yeux se mouillèrent pour la mort d'un passereau ^ » Il y a même une telle analogie d'accent dans les retours du Dante et de Juvénal vers les temps primitifs, qu'on peut s'y tromper. N'est-ce pas le Dante qui eût dit comme Juvénal : « Dieux immortels, que les mânes de nos aïeux

* Sot., 12.

- J()iji;nons-y Lucain.

'^ Sat., 10. — Et cet autre mot sur la sincérité, devenue si rare: « N'en croyez le front d'aucun hDiTimc. » « Fronti nulla fides! » [Sat., 2.)

* Sat., 5. — Le Danle a dit avec le même mystère : « Il sait comment j'ai perdu la vie, celui qui, en m'épousant, avait passé à mon doigt un anneau de brillants. » (Le Purgatoire.) Ou bien : « El celle qui m'avait adressé ce reproche sait ce que je devins. » [Ibid.)

* Sat,., 6. — Le Danle a dit encore, sous la même forme : « L'autre était celui dont la mort, ô Gaville, le lit verser tant de larmes; » (Le Purgatoire] — Ou bien ; « Tu me rappelles Proserpine dans le Icmps où sa mère la perdit, et où elle-même perdit le priiilemps de la Icnr. » [Ibid.)

reposent mollement! que leurs urnes soient éternellement parfumées! qu'elles recèlent un perpétuel printemps! ils voulurent que l'enfant respectât dans son précepteur la sainte autorité du père^ » — Je me restreins. Ceux qui ont lu le Dante le retrouveront cent fois dans Juvénal; ce qui ne veut pas dire que Juvénal soit le Dante, pas plus qu'Horace n'est Juvénal. Il y a entre le Dante et Juvénal toute la distance du paganisme au christianisme : elle est immense, quelque peu païen que fût Juvénal à certains égards. Nous rapprocherons ailleurs les deux civihsations.

Juvénal est plein de ces mots heureux, saisissants, qui sont autant de coups de pinceau. C'est lui qui, pour exprimer la considération qui s'attaclie à l'argent dans les civilisations gâtées, nous entretient de la « majesté de rargent\ » — C'est dans le même ordre d'idées qu'il nous dit que les danseuses espagnoles « sont les orties du riche '% » — ou que Messaline ne veut connaître Silius « qu'en légitime mariage', » comme si elle méprisait la débauche sans le crime; — et cette autre femme sans gcne, qui court la nuit aux étuves avec un bruit à réveiller tout le monde, et « qui cherche à suer avec fracas ''] » quel récit la peindrait mieux que cette courte expression? Un mot suffit au poète pour venger la nature qu'outragent certains débauchés : « Ils meurent slériles% » dit-il; c'en est assez; c'est dans cet espoir qu'on suppor(e les monstres. — Dans une guerre civile, les Tentyrites mangent un de leurs prisonniers, mais sans le cuire. « On se contente, dit Juvénal, d'un cadavre cru"^. » Telle est la modération du vainqueur! — «Les noms manquent aux crimes, » écrit-il encore ; mais il n'est pas un crime qu'il n'ait cliàtié, et le mot ne manque jamais à sa justice.

Les traits abondent non moins que les mots chez le poète : « Le grand Séjan éclate et se dissout, dit- il; de celte tcte, la seconde de l'univers, on fait des cuvettes ^ » — Séjan est mort, son cadavre gît sur la poussière; que fera son ami, l'ami de Séjan qui tremble pour lui-même? « Foulons, dit-il, l'ennemi de César; mais que mon esclave me voie et l'atteste M » — Xcrcès lit fouetter les vents, écrit-il ailleurs, et ce fut sans doute excès de bonté s'il ne

1 Snt., 7.-2 im., 1. — ^ Ilûd.. \2. — ^ Ibid., 11. — ^ Ibid., 0. — « Ibid., '2. — "î Ibid., 15. — « Ibid., 10. — ^ Ibid.

les marqua pas d'un fer chaude — Les jeunes gens, dit-il encore, sont plus ou moins beaux; tous les vieillards se ressemblent; ils sont tous également laids et repoussants ^ — « A quoi bon, poursuit-il, vivre indigent pour mourir riche ^? » — Le culte du riche sans enfants enflamme sa verve : « Catulle, dont je fête le retour, dit-il, a trois héritiers. Sais-tu quel()u'un qui sacrifiât une poule moribonde pour un ami si stérile? Une poule, bon Dieu! Immolerait-on même une caille au salut d'un père de famille? Mais que Paccius ou Gallita aient le frisson, aussitôt les tablettes votives couvrent leurs portiques; il y en a qui promettent des hécalombes, et encore parce qu'on ne trouve pas d'éléphants \ » Quant au pauvre père qui n'a rien, quant à celui qui n'excite l'intérêt, c'est-àdire la cupidité de personne, le feu gagne dans sa mansarde sans qu'il s'en doute, sans qu'on daigne l'en avertir, sans qu'on s'inquiète plus de sa mort que de sa vie : « il rôtit le dernier, ce malheureux qu'une mince tuile défend de la pluie, et qui perche où couvait la tendre colombe^. » Tableaux aussi vrais qu'originaux, aussi judicieux que passionnés, où la verve et le bon goût s'asso cient pour produire leur plus grand effet !

On a dit avec vérité que Lucain était moins poëte qu'orateur. Juvénal n'est pas, de son côté, moins orateur que poëte; mais Lucain, plus stoïcien que Juvénal, est surtout orateur par l'idée qu'il condense et prodigue, tandis que Juvénal l'est surtout par le mouvement, par l'explosion du sentiment qu'il accumule et dont il multiplie les éclats. «C'est le génie de Cicéron, s'écrie-t-il, qui lui fit trancher les mains et la tète; jamais le sang d'un faible orateur ne trempa les Rostres. ORome fortunée^ Sous mon consulat née! S'il eût toujours parlé de ce style, il bravait sans peine les poignards d'xVntoine. Oui, je te préfère ces vers grotesques, divine philippique, immortel chef-d'œuvre*'! » Les périls du génie lui arrachent ce cri éloquent contre le génie. — Sihus, aimé de Messahne, entrevoit deux pressants dangers : s'il résiste à la femme, il doit craindre l'impératrice; s'il outrage l'époux, il doit craindre l'empereur. « Obéis, lui crie amèrement Juvénal, obéis si tu liens tant à retarder ta mort. Quoi que tu résolves, il n'en faudra pas

» Sat., 10. — '-^ Ibid. — 5 Ibid. — '^ Ibid., 12. — » md., 5. — ^ Ibid., 10.

moins que cette tôte charmante tombe ^ ! » Quand le crime règne, on n'a que le choix des maux; il faut donc, quand la mort est certaine, éviter d'y joindre l'opprobre. Telle est la pensée; mais comme Juvénal la dramatise! — Ailleurs, il peint l'homme sans entrailles qui ne connaît que soi, qui sacrifiera tout à sa personne; auquel le sang d'un serviteur, celui d'une autre Iphigénie coûteront peu pour protéger sa propre existence ou ses plaisirs. « Qu'il vive donc! s'écrie Juvénal. Que Pacuvius égale les jours de Nestor ! Qu'il possède autant de trésors qu'en extorqua Néron ; qu'il ait des montagnes d'or, mais qu'il n'aime personne, et que personne ne l'aime M » Cruel châtiment si l'égoïste pouvait le comprendre; mais la sensibihté de Juvénal, — et c'est sa gloire, — n'en conçoit pas de pire. Quelquefois le mouvement n'est qu'un trait, mais décisif : « 0 la sainte nation qui voit naître ses dieux dans ses jardins^ ! » Ce dard est pour l'Egypte. En voici un pour Rome : « Tu courtises Gamerinus ou Bareas; c'est Pélopée qui fait les tribuns : ce qu'un grand ne peut obtenir, un histrion le donne M » Quelquefois le mouvement est en dialogue, et il revêt la forme shakspéarienne^ : « Je l'ai fait, s'écrie Pontia, je suis coupable. C'est moi qui préparai l'aconit; on me surprit, mais j'achevai. — Quoi, tes deux enfants, noire vipère, tes deux enfants à la fois? — Sept, si j'eusse été mère de sept. — Plus de doute; je crois désormais tous les forfaits de Procnée et de Médée; encore n'égorgèrentelles pas pour de l'argent^! » Conclusion sévère, mais digne de Rome et de toutes les civiHsations semblables ; et que nous manque-t-il qu'un Juvénal?

Comme tous les peintres, Juvénal charge un peu ses touches pour produire le relief; mais, en somme, il est exact, et ses intentions sont équitables. 11 prêche la modération, même dans le bien'', comme Tacite^; et, peut-être, cherche- t-il moins le mal que Suétone. Cependant il ne faudrait pas s'y méprendre : j'ai dit ailleurs ce qu'il convient de penser des mœurs romaines de son

' Sat., il. - - Ibid., \2. — ^Ibid., 15. — * Ibkl., 7.

•^ a Grande sopliocleo carmen hacchamur hiatu. » [Sat., G)

« Ibid.

'' « Imponit fincm sapiens et rébus honeslis. v [Ibid.)

^ Agricola, i.

temps; Jiivéïial en est plutôt l'accusateur que le juge', comme saint Jérôme est l'accusateur [)lutôt que le juge des mœurs chrétiennes de son siècle. J'ai fait, sur le grave sujet en question, les distinctions requises ; je ne peux qu'y renvoyer.

Juvénal fut donc dans son ensemble un esprit pieux, un philosophe sage et presque chrétien, un politique sensé, un Romain très-patriotique, un moraliste sévère, un utopiste judicieux et grandiose; il eut à un degré très-éminent les plus brillantes, les plus fortes, les plus émouvantes quahtés de l'écrivain. C'est là, si je ne me trompe, ce que l'examen auquel je me suis livré, constate. Quand on étudie la plupart des écrivains du môme siècle, on en extrait sans peine les morceaux saillants : c'est plus mal aisé pour Juvénal qui brille et rayonne dans presque toutes les parties de ses œuvres. Que les appréciateurs se partagent; qu'ils préfèrent, €elui-ci telle satire, celui-là telle autre ; il n'en est pas moins vrai que toutes étincellent de mille feux, ou se nuancent de mille teintes comme le prisme frappé du soleil, caria plus riche imagination les colore; il n'en est pas moins vrai que toutes émeuvent, parce qu'elles sortent d'un grand cœur.

Boileau pouvait trouver ce poëte excessif : ni l'esprit, ni le siècle de Boileau n'étaient montés au ton de Juvénal; mais combien notre siècle nous apprend à comprendre l'indignation de sa muse, au spectacle de tout ce que nous voyons comme elle ! Combien l'excès de notre récente forme littéraire nous instruit à goûter la mâle, mais sage audace du poëte romain! Le monde en se transformant, nous enseigne la justice par l'expérience; ne doit-il pas transformer nos appréciations sur Juvénal? J'en suis convaincu; car je ne crois pas qu'il ait obtenu le rang qu'il mérite.

* Je me fais fort do trouver dans le Dante tout autant de malédictions et de mépris contre l'Italie du moyen âge, qu'on en lit chez Juvénal contre Rome impériale. Vous verrez dans le Dante, par exemple : — que Florence n'a pas une femme pudique, — que les fortunes subites y ont tout corrompu, — que les enfauts n'y sont sincères que dans leur âge le plus tendre, — qu'il n'y a que deux justes à Florence, et qu'encore ils sont méconnus. — « Celui qui sur la terre a pris ma place, s'écrie saint Pierre (dans le Paradis), a fait du lieu où j'ai souffert le martyre un cloaque de sang et de débauches qui réjouit le pervers tombé de là-haut. » — Il ne faut donc prendre au pied de la lettre ni Juvénal, ni le Dante; ils chargent leurs tableaux pour en elfrayer : ils veulent frapper, ils veulent être saisissants; ils sont artistes.

vu

Page 1