‹ Tacite et son siècle;Chapitre 9 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

Rome, et que ceux qui la détestent le plus sont ceux qui la voient de plus près \ » Mais c'est le stoïcien politique qui, comparant le courage barbare au courage civilisé, et le Parthe au Romain, dit du Parthe : « De légers combats, une guerre fugitive, des escadrons volants, des soldats plus propres à céder le terrain qu'à s'en rendre maîtres, tel est le Partbe. Il ne gravira pas des rocs escarpés ; son arc lui deviendrait inutile dans les ténèbres ; il ne vaincra pas à la nage un torrent fougueux ; il ne connaît ni nos béliers, ni nos machines; il ne sait ni combler un fossé, ni soutenir sous le soleil le poids d'un jour de bataille. S'il empoisonne ses flèches, il ne serre pas son ennemi de près ; quand il tend son arc, il laisse au vent le soin de diriger ses coups. L'épée a une tout autre puissance : c'est l'arme des hommes, c'est celle de toute nation martiale ^ » C'est d'ailleurs le philosophe romain, c'est le déclamateur qui invective contre le luxe de ces mêmes Parthes et contre l'immorahté d'un peuple où une sœur peut devenir une épouse^. Il est si vrai que le parallèle naît de ce besoin de déclamation qui est un tic romain, que Tacite déclamera contre Rome à l'occasion du Parthe, contre lequel déclame Lucain. En somme, à côté de leur exagération, les idées de Lucain ont leur élévation comme leur nouveauté ; et de même que chez Sénèque, la vérité et la déclamation s'y coudoient.

En pohtique, la donnée fondamentale de Lucain, et c'est là le suprême honneur de son poëme, c'est que la force ne peut prévaloir sur le droit ; l'une des grandeurs de Lucain c'est d'être le chantre du malheur contre le succès.

Victrix causa diis placuit, sed vicia Catoni,

ce vers, qui résume l'inflexible droiture stoïcienne, résume aussi la Pharsale. Si le héros de Lucain intéresse peu, son principe mérite l'admiration. Quand Marcia, veuve d'Hortensius, vient réclamer ses premiers droits sur Gaton\ c'est surtout le droit de partager son adversité qu'elle ambitionne : « Je ne viens pas, dit-elle,

* Phars, chant 7, v. 585.

- Lucain conlirmc ce que j'ai déjà dit, que l'épée romaine armée du bras roni;uu avait conquis le monde. » Phars., chant 8, v. 575 à 587. ^ Ibid., chant 8, v, 405. — * lùid., diant 2, v. 545 et suiv.

SUITE DU MOUVEMENT LITTÉRAIRE. J3i

m'associer à un heureux; je viens prendre jDart à les labeurs; reçois-moi dans ton camp, mais rends-moi ton nom, et qu'on lise au moins sur ma tombe : « Marcia, femme de Caton. » Quelle que soit cette étrange figure de Marcia que le Dante, frappé de sa beauté morale, appelle, malgré ses deux maris, la chaste Marcia, on ne peut méconnaître ici sa grandeur d'âme ; mais ce n'est pas moins celle du poète qu'elle nous révèle, comme il continue à se révéler lui-même en disant de Marseille qui brave César : « Quand tout tremble, la seule Marseille, peu grecque en ce point, ose, dans le péril, garder sa foi et suivre plutôt la justice qu'un partie

Pourquoi Lucain maudit-il Pharsale? « C'est qu'elle restreignit à tel point, dit-il, la race romaine, qu'il n'en resta plus assez pour d'autres guerres civiles^; )> mais Philippes, mais Actium, les ignore-t-il? Ce n'est point Pharsale, ce sont toutes les guerres de Rome qui tarirent le sang romain. Un autre crime de Pharsale, selon Lucain, c'est d'avoir arrêté l'essor conquérant deRome^ : « Chaque année lui valait la conquête d'un peuple; le soleil voyait ses aigles planer vers les deux pôles; encore quelques contrées de l'Orient, et les astres n'éclairaient plus que l'empire romain. Un seul jour a fait rétrograder ces destins, et Pharsale a détruit l'œuvre des siècles M » Belle poésie, pohtique injuste; mais il convenait au poëte d'accuser César de ce qui était le crime de l'anarchie romaine. Poursuivons. Pharsale n'a pas seulement borné la grandeur, elle a détruit même la liberté romaine : « Heureux l'Arabe et le Mède, s'écrie Lucain, et tous ces peuples d'Asie perpétuellement asservis aux tyrans! Mais nous qui connûmes si longtemps l'empire des lois, c'est nous parmi tous les peuples qui subissent des rois, nous dont le malheur est le plus grand, puisque nous rougissons de servir^. » Le poëte dit plus vrai qu'il ne semble, mais c'est à la condition de n'être qu'un Pompéien. Les patriciens, les Pompéiens purent rougir des Césars; l'empire romain les préférait à l'anarchie patricienne.

Quand Lucain parle en Romain, ce qui lui arrive fréquemment,

* Phars., chant 5, v. 501. — - Il?id., chant 7, v, 407.

' Que signifient donc ces protestations stoïciennes contre la guerre et les armées?

* Phars., chanl 7, v. 420. — ^ Ibid., chant 7, v. 447.

il s'exprime tout autrement qu'en Pompéien. Il est alors d'autant plus beau qu'il est plus \rai, c'est-à-dire plus Romain. A quoi donc dut-on Pharsale? Lucain le dira mieux que personne : « Les chefs avaient leur motif (leur orgueil), mais le germe profond de la guerre était tout autre \ Il existait dans les causes qui ont toujours précipité les peuples : quand Rome eut vaincu le monde, quand elle regorgea de richesses, quand son bonheur eut perverti ses vertus, quand les dépouilles de l'univers nourrirent son luxe, quand la pauvreté féconde en héros fut méprisée, quand ce qui corrompt toutes les sociétés convergea vers Rome, quand la violence y régna, quand on y vendit la justice, quand on y imposa au peuple des plébiscites, quand les tribuns usurpèrent le pouvoir des consuls, quand les faisceaux furent le lot du plus riche, parce que le peuple trafiquait des suffrages, quand tous les ans la discorde ensanglantait les comices, quand le grand nombre souhaita la guerre parce que la paix ne convenait plus à ses vices -. C'est alors que la guerre civile fut inévitable. Telle est la vérité sur Pharsale et ses conséquences. C'est pour cela que les Césars furent nécessaires et la répubhque impossible. Lucain résume ici l'histoire; il exprime la conscience pubhque. Il n'est pas seulement vrai pour Rome; il parle pour tous les peuples, il est vrai pour tous les temps. Toutes les nations seront toujours précipitées par ce qui précipita Rome ; la postérité vérifie chaque jour ce qu'a prédit Lucain.

Veut-on savoir ce que le sénat peut dans l'anarchie? « Le sénat s'assied, dit Lucain, tout prêt à voter. Faut-il un trône à César, lui faut-il un temple? Il l'aura. Prescrit-il l'exil, le bourreau pour les sénateurs? On va les voter ^ : » tel est le sénat; voici César : « Grâce au ciel. César rougit de vouloir ce que le sénat ne rougirait pas de lui accorder \ » Le trait est terrible; mais il est de Lucain, et quand Lucain frappe juste, il atterre. Sauvez donc les peuples qui périclitent, avec un tel sénat ! « César était tout ^ ! » s'écrie lepoëte; et pourquoi non? 11 fallait bien que César fût tout, quand le sénat n'était rien.

' Phars., chant 1, v. 159 et suiv. — - Ibid., chant 1, v. 182. — '" Ihid , chant 3, V. 108. — * Ibid., chants, v. 110.

'* « Omnia Cicsar crat. » [Ibid. y chant 3, v. 109.)

Voilà donc ce qu'était le sénat républicain; voyons ce qu'étaient les tribuns : « Pendant que les Camille et les Curius pleurent chez les morts les déchirements de Rome, Calihna s'en applaudit, selon Lucain; les cruels Marins et l'insensé Céthégus éprouvent la même joie. J'ai vu, poursuit-il, se réjouir les Drusus, ces grandes idoles populaires; elles Gracques, ces téméraires qui osèrent des lois énormes. Chargés de chaînes éternelles, ils battent des mains : celte troupe coupable demande même l'Elysée^ ! » Est-ce Lucain, est-ce le Dante que j'entends? Mais pourquoi tant de malédictions contre ces factieux, ou tant d'imprécations contre les Césars qui en purgèrent Rome? Sans le vouloir, Lucain réhabihte les Césars à ce point de vue; il ne l'avoue pas, mais la vérité l'y contraint comme on va voir : « Heureuse Rome, s'écrie-t-il, si les dieux défendaient sa liberté comme ils la vengent M » Les premiers Romains n'avaient pas besoin des dieux pour défendre leur Uberté. Il n'y a que les hommes qui ne savent pas être libres qui s'en prennent aux dieux ou aux tyrans de leur servitude. « Curion n'est plus, poursuit Lucain; les vautours d'Afrique se disputent celte noble proie, car c'était un très-beau génie, et nul n'eût pu davantage en faveur des lois s'il eût voulu le bien; mais la corruption des temps ne le permit pas, le torrent des richesses entraîna cet esprit faible. Sylla,le féroce Marins, le sanguinaire Cinna, la race des Césars régnèrent par l'épée. Curion fut plus puissant qu'eux tous; pourquoi? C'est qu'ils achetèrent Rome et qu'il la vendit^. » Encore une de ces terribles leçons de Lucain : les tyrans achètent les peuples, mais les tribuns les vendent. Ceux-ci sont les plus coupables, car les peuples ne subissent les tyrans que par les tribuns. Mais qu'est-ce qu'un peuple qui se laisse vendre, si ce n'est un peuple digne d'être acheté? C'est ainsi que la vérité venge les Césars.

J'ai déjà prouvé, sous bien des formes, que le stoïcisme romain, que l'opposition de tous les temps présente comme une protestation populaire, ne fut qu'une protestation patricienne, Lucain confirme ma preuve, comme l'a confirmée Sénèque, comme la

* Pfiars., chant 6, v. 709. — 2 ji;ij,^ chant 4, v. 808.

^ <x Eiiiôre omnes, hic vendidit urbem. ;> [Wid., chant 4, v. 825.)

Î3i TACITE ET SON SIÈCLE.

confirmera plus particulièrement Tacite. Écoutons Lucain : « César sait bien comment on fixe les caprices du peuple et comment on l'irrite. Il sait tout le pouvoir de l'annone pour capter sa faveur; il sait que la faim trouble les villes; que, dans sa terreur, la tourbe se vend au puissant qui la nourrit, tandis que le peuple à jeun ne se bornerait pas à craindre \ » Ce ne sont pas là des sentiments fort démocratiques. « Qu'on m'égorge ! s'écrie ailleurs Métellus; je ne crains pas la multitude; pour elle, un crime est un spectacle : Rome est veuve de citoyens^. » Pour Lucain, Rome c'était le sénat de Pompée. Ni le peuple romain n'était Rome, ni Rome même n'était à Rome. Ainsi le voulait la fiction politique et l'orgueil stoïcien. Cela est si vrai, le stoïcisme est si exclusif, qu'à Utique c'est Caton qui, seul, représente le civisme romain; « tout le reste n'est qu'une foule inquiète qui a besoin d'un maître^. » Est-ce un philosophe humanitaire (car un stoïcien qui prêchait la république humanitaire n'était rien moins que cela), qui apostropherait Ptolémée en ces termes : « Puisses-tu ne jamais frapper que ton peuple M » Comme si le peuple d'Egypte n'était rien auprès de Pompée! Non, ce n'est pas ici le stoïcien, c'est le Pompéien qui parle. Quand le Cimbre de Minturnes va tuer Marins, que lui dit Lucain? « Veux-tu venger ta race, que l'épée de cet homme a exterminée ; laisse-le vivre, car pour perdre Rome c'est bien assez de Marins ^. » Tel est le sentiment de Lucain. Ce n'était pas celui de Mirabeau quand il s'écriait que Marins fut moins grand pour avoir écrasé les Cimbres que pour avoir abattu le patriciat romain; mais Mirabeau, rejeté du patriciat, conspirait contre le patriciat avec le peuple, tandis que Lucain, favori du patriciat, conspirait pour le patriciat contre le prince. Selon Lucain, César sera donc châtié comme Catilina; il tombera comme Cinna, comme Marins, comme Carbon et Sertorius ; pourquoi? « C'est qu'avec Pompée sont les deux consuls; avec lui, les grands^. » Le stoïcisme de Lucain comme celui de Sénèque était donc bien l'instrument des grands, dont le peuple n'était qu'un autre instrument. A la vérité, la langue des factieux convient à tous les rebelles ; à ce point de

* a >'esLil plebs jejuna timere. » [Ibid., ch, 5, v. 59 ]

- lOid., chant 5, v. 128. — ^ Ibid., chanl 9, v. 255. — ^ Ibid., chant 5, v. G2.— 5 Ibid., cliant 2, v. 86.-6 /^/^.^ ehant 2, v. 567.

vue seul, les stoïciens pourraient être populaires contre leur attente'.

Comme l'orgueil stoïcien et l'orgueil patricien étaient faits pour se comprendre! Domitius est vaincu à Corfinium; César lui fait grâce de la vie et lui rend la liberté sans conditions- : « Pourquoi ne pas l'égorger? s'écrie Lucain, César eût moins humilié Rome. Quel supplice pour un citoyen romain que d'avoir suivi le grand chef, tout le sénat, et d'être pardonné^! » Voilà la doctrine stoïcienne. Que fera le patricien? « Domitius, dit Lucain, reste impassible; il étouffe son ressentiment. Que faire? Me réfugier à Rome, y dégénérer dans la paix; moi qui me joue de la mort, reculer devant la guerre ! Au combat, Domitius repousse la vie, échappe au bienfait de César*. » Que cela est vrai! Que, sans le vouloir encore, Lucain peint bien cet incurable orgueil patricien qui préfère tout abîmer que ne pas régner ; pour qui la paix publique est un malheur et la clémence une injure quand ce n'est pas lui qui régit la paix, quand ce n'est pas lui qui pardonne! Si le patricien est indomptable, le stoïcien du moins est-il plus sage? Qu'est-ce que Caton, selon Lucain? « C'est une âme vigoureuse qui résiste même à un attrait vertueux. Sa secte se propose un but et y tend ; elle dévoue sa vie à la patrie. Caton est né pour Tunivers ^. » Je nie qu'un homme qui se croit né pour l'univers ait un bien grand amour pour sa patrie. L'ami du genre humain ne sera jamais un grand patriote; être en même temps citoyen et philosophe est fort difficile ; il faut opter. Qu'est-ce que Caton philosophe? « Son meilleur repas, c'est de vaincre la faim; son palais, c'est un toit d'argile; son plus splendide vêtement, c'est la vieille

* De même qu'il y avait en Lucain l'antagonisme du Pompéien et du stoïcien ; car Brulus déclare qu'il n'est ni pour Hésar ni pour Pompée, et qu'il al tend le vainqueur pour en être l'ennemi (chant 2, v. 284); de même il y avait, chez le poëte, l'antagoniste du Romain et du Pompéien. C'est le Pompéien qui dit aux Parthes : « Rends la victoire à Pompée, Rome consent à être vaincue à ce prix (chant 8, v. 237) ; ^) mais c'est le Romain qui s'écrie après Pharsale : « Que le vainqueur mai'che contre les Parlhes, c'est le seul peuple dont je m'applaudirais de voir César triompher! » (Ch;!al8, V. 429.)

- Phars., chant 2, v. 515.

^ «... Magnumque ducem, totumque senalum. » [Ibid., chant 2, v. 519.)

* Ibid., chant 2, V. 521.

^ a . . . Patriacque impendere vitam ;

Nôc sibi, sed toti gentium se credere mundo. » [Ibid., chant 2, v. 382.)

et grossière toge romaine jetée sur les membres. L'amour pour lui, c'est la reproduction de l'espèce. » Est-ce l'homme, n'est-ce pas la bête que représente ici le philosophe? Voyons le citoyen : « Sa fille, c'est Rome ; son épouse, c'est Rome. Le juste et l'honnête n'ont pas de partisan plus rigide. Rien de personnel dans les actes de Caton \ » Rien peut-être, si ce n'est son affectation même ; rien, sinon cette ambition, noble assurément, mais trèspersonnelle, d'occuper sans cesse Rome, de régenter Rome, et d'être un modèle pour Rome. A ce prix-là, Caton peut n'être pas personnel. Que Rome lui cède en tout, il n'exigera rien de plus. Mais que céda-t-il lui-même à Rome? Qu'on me cite ce que Caton sacrifia de sa rigidité à l'intérêt ou au bonheur de Rome ' î « Que fera cet homme sans parti, sans haine, poursuit Lucain, si ce n'est pleurer sur les hommes?» Étrange patriote que celui qui n'a ni parti, ni haines, et qui aime mieux pleurer sur les hommes que les servir ! Les Gâtons de cette trempe ne sont pas rares, il faut le reconnaître. Mais aussi le vrai Caton leur ressemble-t-il peu. Le Caton de l'histoire savait haïr les factieux et gourmander les impies^. Il n'était pas de ceux qui, pour ne blesser personne, afin de ne souffrir de personne, sont de la plus stricte impartialité entre le vice et la vertu, entre l'innocence et le crime, et qui craignent trop les méchants pour oser aimer les bons ; il n'était pas de ces hommes sans cœur, que nous nommons sottement de grands cœurs. Non, non, le Caton de l'histoire, le Caton de Salluste valait mieux que celui de Lucain. C'est que l'un fut plus citoyen que philosophe, l'autre plus philosophe que citoyen; mais certes Caton d'Utique eût mieux servi Rome s'il eût été moins stoïcien, car il eût préféré la gloire d'être utile à celle de mourir. Un philosophe peut savoir mourir pour lui-même; un grand citoyen vit pour sa patrie. Selon moi, le comte de Fontaines *, à Rocroy^ et Maurice de Saxe, à Fontenoy, utilisèrent mieux leur agonie que Caton la sienne; et qui peut nier que la mort de Nelson, à Trafalgar, et celle d<; Dupetit-Thouars, à bord du Tonnant^ ne soient aussi subHmes que celle de Caton fut théâtrale?

' Phars., chant 2, v. 584. — - Voyez, sur son inflexibilité, Sénèq., Épft. 104. ' Voir, dans la Conspiration de Catilina, le discours de Caton contre les conjurés, lequel le peint mieux que tous les portraits de fantaisie. — '* De Fucntès.

En somme, si la philosophie stoïcienne de Lucain apprécie mal le côté moral de la guerre et le rôle salutaire des armées, elle est neuve et vraie sur le rôle des grands hommes dans les révolutions humaines; elle est vraie sur la sohdarité de ces révolutions; elle compare judicieusement la civihsation et la barbarie. En politique, le patricien, le stoïcien, le Romain se disputent l'esprit du poëte. Comme stoïcien, il chante noblement la cause du droit et du malheur; comme patricien, il célèbre une cause impossible et un faux grand homme; il méconnaît les nécessités de Pharsale; il confond César avec les ambitieux vulgaires : comme Romain il scrute et expose admirablement les sources de la décadence républicaine; il flétrit les corruptions sociales qui perdent les peuples ; il stigmatise les perturbateurs de Rome. Le patricien et le stoïcien s'entendent, chez Lucain, pour dédaigner le peuple et pour haïr jusqu'à la clémence d'un maître d'ailleurs inévitable. Le Romain et le stoïcien se combattent dans leur patriotisme; l'un préférant Rome à l'univers, l'autre préférant l'univers à Rome. C'est le stoïcien qui prévaut chez le poëte quand, dans son aveugle panthéisme, il méconnaît les dieux ^, ou ne connaît que des dieux lâches^ et injustes; quand il ne sait que faire de l'homme faible pendant sa vie; quand il ne sait que faire de l'homme fort après la vie, et ne connaît d'autre issue à nos grandeurs comme à nos petitesses que le néant. Après tout, et malgré ce dernier terme de sa philosophie, qui était le vice du paganisme et n'atteignait pas plus Lucain qu'Horace ou Virgile, la Pharsale^ on le voit, remue de hautes questions, et Lucain les envisage avec grandeur. Ses principes sont purs autant que le permit la fausse métaphysique stoïcienne; seulement ils pèchent par l'apphcation ou par l'excès, parce que le poëte est trop patricien et trop stoïcien pour être toujours raisonnable; mais il est d'ailleurs trop Romain, et il a trop de perspicacité, malgré sa jeunesse, pour ne pas corriger en lui

* Phars., chant 7, v. 446.

- « Les dieux reviennent à César pour mériter leur pardon. » (Chant 1, v. 124.) — « Ce sera le crime des dieux, dit Caton, si moi-même je suis coupable. » (Chant 1, V. 288.) — «0 dieux! quand vous avez décidé notre perte, vous aimez qu'à nos erreurs se joipjne le crime. » (Chant 7, v. 59.) — « Puisque les dieux ne loudroient pas César, il n'y a pas de dieux. »

iZS TACITE ET SON SIECLE.

les préventions patriciennes ou stoïciennes. Tel est Lucain dans le domaine de l'idée.

Comme le sentiment est plus personnel, comme il tient plus au tempérament qu'à l'esprit, surtout qu'à la réflexion, Lucain est plus lui dans le sentiment que dans l'idée. Le sentiment n'a pas besoin de logique; sa seule logique, sa seule rectitude, c'est de ne blesser jamais la morale. Sa beauté, c'est d'attester la beauté du cœur dont il émane. A cet égard, le sentiment, ou si l'on veut la passion toute poétique de Lucain, mérite qu'on l'admire. « A Rome, dit-il, le seul Pompée a fui, et tout tremble ^; pour toi (pourRome)^ la guerre civile est la seule liberté^. Marius éprouva, dit Lucain, tout ce que la fortune a de pire; il goûta tout ce que la fortune a de meilleur^. Caton, poursuit-il, craignait pour tous, excepté pour lui-même '\ Quel consul pouvait mieux que César désigner l'année de Pharsale^? On n'a plus de force à Rome, même pour baïr^; la victoire est trop aclietée pour César s'il faut l'attendre^. Misérable banni, dit-il à Pompée, mais toujours grand, les peuples s'exilent avec toi^! » Pompée s'écrie à l'aspect du carnage de Pharsale : « Grands dieux, épargnez les peuples. Pompée peut être mallieureux sans que Rome et l'univers périssent ° ! » Grâce à Pharsale, s'écrie à son tour le poëte, la postérité sera pour Pompée ^'^. — Pompée vaincu s'enfuit-il? « Tu peux savoir aujourd'hui tout ce que tu as été^', » lui crie Lucain ; mais comme ce mot sublime est cruel, Lucain le retire : « Ton grand nom, dit-il, n'a rien perdu; Pompée, tu n'es inférieur qu'à toi-même ^^; l'homme heureux ne peut savoir si on l'aime ^^; » puis il s'indigne pour son héros que la fortune ajoute au fardeau de son malheur le fardeau de sa gloire^'*; il s'indigne que pendant qu'il attire des rois des extrémités de la terre, on médite peut-être sa grâce à Rome^^. Après tout, se dit-il, si tout le malheur est pour le vaincu, tout le crime est pour le vainqueur ^^; et c'est pourquoi quand Afranius se

» Chant l,v. 518. — 2 Chant 1, v. G67. — ^ Chant 2, v. 152. — * Chant 2, v. 2i2. — ^ Chant 5, v. 392.

® « Nec odisse vacat. » (Chant 5, v. lOi.)

■^ Chant 3, V. 52. — » Chant 2, v. 751. — ^ Chant 7, v. 6G0. — »" Chant 7, v. 215.

*' a Quid fueris nunc scire licct. » [Phars., chant 1 , v. 690.) Rien de plus simple par l'expression.

*2 Chant 7, V. 718.— »5 Chant 1, v. 727. — ** Chant 8, v. 24. — " Chant 4, v. 235. — '6 Chant 7, v. 422.

rend à César, il lui demande pour toute grâce de n'être pas contraint de vaincre avec lui K Telle est l'âme du poëte. Ces traits si beaux et mille autres que je citerais, car la Pharsale en fourmille au point que c'est presque un de ses défauts que d'être trop riche en ce genre, attestent la puissante émotion de Lucain. Je réserve pour un autre ordre d'idées le côté mélancolique de ce grand esprit. A cela près, les grandeurs de Lucain sont presque toujours terribles; il éprouve, il peint bien rarement les sentiments tendres; le stoïcisme qui lui défend la pitié l'endurcirait trop, si son tempérament, si son cœur n'échappaient parfois à ses doctrines. Le tableau suivant en est la preuve : « A côté l'un de l'autre combattent deux jumeaux, l'orgueil de leur mère. Les mêmes flancs les ont conçus, mais non pour les mêmes destins. La mort met entre eux une cruelle différence. Désormais leurs parents reconnaîtront facilement le seul qui leur reste : leur douce illusion est passée, et le survivant ne fait que nourrir leur douleur, en leur rappelant celui qui n'est plus^. » Combien Lucain gagnerait à varier la fierté de ses peintures par ces attendrissements ! Comme la Pharsale a d'ailleurs plus de drame que de récit, et plus de discours que de drame ; comme enfin ce qui distingue éminemment Lucain, c'est l'éclat de la pensée, c'est l'ardeur du trait, Quintilien le juge supérieurement quand il dit que « Lucain est impétueux, étincelant de pensées, et, selon lui, plus orateur que poëte ^. »

Je ne sais si l'on pourrait dire dans le même sens de Virgile qu'il est plus écrivain que poëte, car enfin le merveilleux de Virgile est médiocre. Ce poëte n'invente rien que nous ne connaissions déjà et qui ne soit pour nous comme une réminiscence d'Homère. A ce point de vue, toute la conception de Virgile n'est qu'une reproduction. C'est pourquoi, si l'on en retranche trois chants admirablement beaux , j'en conviens , YEiiéide est un poëme plus fade et moins intéressant que la Pharsale. S'il est vrai, comme le dit Lucain, « qu'un repos sublime est le propre de la grandeur **, » Virgile aurait dans le calme majestueux de sa composition plus de grandeur que Lucain dans la turbulence de la sienne ; mais j'ai déjà dit que le Dante et Milton appartiennent à

» Chant 4, v. 562. ~ 2 phars., chant 5, v. 603.— * De Vînstit. orat., 10-1 '* a Pacem summa lenent. » (Chant 2, v. 273.)

une école plus passionnée que Virgile, ou que le Tasse, sans que leur génie en souffre ; et certainement si l'on compare Homère à lui-même, il est incontestable que, malgré sa constante majesté, son génie est plus agité dans Vlliade que dans YOdyssée. Le génie chante l'ordre ou le désordre, comme il lui convient, sans cesser d'être le génie; mais ce n'est qu'à la condition de faire tourner le désordre au profit de l'ordre qu'il imprime à son œuvre le cachet divin, et il n'est que trop vrai que cette suprême beauté de la conclusion manque à la Pharsale.

Pour passer aux détails, si Virgile a des tableaux plus vrais que Lucain, sa pensée n'est-elle pas plus commune? Si Virgile a plus de justesse dans l'aperçu, Lucain n'a-t-il pas plus de quahté dans le sien? Si Virgile a plus de charme, Lucain n'a-t-il pas plus de trempe? Si le style de Virgile est plus varié, plus simple, soit dans ses teintes, soit dans son harmonie, Lucain n'a-t-il pas comme écrivain plus de densité, plus de vigueur, plus d'accent? Les traducteurs de Lucain, au lieu de le simplifier, l'exagèrent communément^ : or dans ses véritables beautés, d'ailleurs très-nombreuses, il est très-simple. Je suppose que Corneille ait traduit les plus beaux passages de Lucain comme il a traduit, dans Pompée^ soit le discours de Photin, soit la mort du héros, et que Racine ait traduit les plus beaux passages de Virgile ; je ne sais si je me trompe, mais je crois qu'entre ces deux perfections celle de Lucain l'emporterait sur celle de Virgile. Pourquoi? C'est que l'esprit de Lucain surpasse celui de Virgile par la qualité la plus éminente, le sublime. Autre raison : supprimez rE?i6^'<V/e de Virgile, et quel ordre de beautés retranchez-vous que vous ne les retrouviez complètement dans Homère? Mais la Pharsale étincelle d'un genre de subhme qu'Homère lui-même n'a pas produit. C'est un diamant moitié brut, moitié mal taillé, mais c'est un diamant. Virgile ne peut vous offrir que de l'or comme Homère, et même de l'or inférieur à celui d'Homère, tandis que l'originalité de Lucain ajoute à celle d'Homère^. Je ne voudrais pas donner trop de portée

* Brébeuf a des morceaux dignes de Corneille.

- C'est ainsi que Rembrandt est plus original que le Titien sans être supérieur au Titien, et que l'art de la peinture perdrait plus, peut-être, en perdant Rembrandt qu'en perdant le Titien.

à ce parallèle. Non, certes, la Phnrsale n'est pas, à tout prendre, supérieure à \ Enéide; et, pour comj)léter mon rapprochement, si nous ne possédions pas Homère et qu'il fallût perdre ou la Pharsale ou VEnéide, combien promptement je sacrifierais la Pharsaîe ' î Tout ce que je veux dire, c'est que dans la somme des richesses de l'esprit humain, Lucain a mis un contingent plus nouveau, j'allais dire plus précieux que celui de Virgile, après le contingent ou mieux après le trésor d'Homère. On dit que tout épique engendre ses tragiques, et rien n'est plus vrai d'Homère, le père des drames tragiques. A ce point de vue, Lucain est plus fécond, il est plus inspirateur que Virgile. Corneille, Crébillon, Rotrou peut-être, et Shakspeare même, relèvent plus de Lucain, c'est-à-dire de l'école stoïcienne, que de l'école plus épicurienne que platonicienne de Virgile. N'est-ce pas une preuve péremptoire de la haute qualité, de la forte trempe de l'esprit de Lucain?

Car n'oublions pas que c'est moins l'œuvre que l'esprit de Lucain que j'apprécie. Or il y a dans cet esprit je ne sais quoi d'accentué qui pénètre vivement les âmes. Quand Tacite dit dans sa Germanie « qu'il semble plus respectueux d'adorer les dieux que de les connaître % » il copie Lucain^. Quand il peint Germanicus visitant les poétiques rivages de la Grèce et l'humble Ilion, le berceau de Troie *, c'est à la fuite de Pompée dans la Pharsale qu'il emprunte ses impressions^. Quand un de nos modernes orateurs disait, avec l'improbation générale, qu'en politique c'est la bataille qui désigne les coupables, il parlait plus en poëte qu'en bon citoyen; il copiait surtout Lucain, qui ne parlait pas, comme l'orateur, en son nom, mais au nom de César % c'est-à-dire au nom de la violence opprimant le droit. Quand Racine déploie les richesses de sa poésie dans la prophétie de Joad, je ne sais s'il

* Je pense, comme Domitius Afer, que, si Virgile n'est que le second des épiques, il est pourtant plus près du premier que du Iroisicme; mais avec cette nuance que j'emprunte à Quintilicn, que c'est tout autre chose d'être le voisin de quelqu'un ou le premier après lui. {De Vlnslit. orat., 10-1.) — C'est ainsi que je séparerais tout à la fois, pour l'ensemble, Virgile de Lucain comme d'Homère.

- Germanie, 54.

* « Et gentes maluit ortus

Mirari, quam nosce tuos.. » [Phars., chant 10, v. 297.)

* Tacite, Ann., 2-5i. — ^ Chant 8, v. 245 et suiv. — <"' Pltars., chant 7, v. 2G2.

imite Lucain; mais l'Étrusque Figulus s'émeut dans la Pharsale ' à la façon de Joad dans Athalie^ : « Ou bien le globe, dit-il, n'a pas de lois et les astres roulent au hasard dans l'espace; ou bien, si le destin les dirige, un grand désastre attend la ville sacrée et l'espèce humaine. Terres, vous ouvrirez-vous pour engloutir les villes? Soleil, embraseras-tu les airs? Sillons, étoufferez-vous perfidement nos semences? Que nous annoncez- vous? Jupiter, l'astre de la paix et du bonheur, se cache; Fépée d'Orion flamboie d'un éclat redoutable. » Ce lyrisme et celui de Racine n'ont-ils rien de commun? Quand, avant la bataille des Pyramides, Bonaparte dit à ses soldats : « Du haut de ces pyramides quarante siècles les contemplent, » c'est une sublime application d'une pensée de Lucain sur la mort de Pompée. « Les siècles, dit-il à son héros égorgé, te contemplent; ils ne se tairont jamais sur ta gloire : de tous les points de l'univers l'avenir a les yeux fixés sur cette barque^. » Le retour même des cendres de notre Jules César semble une inspiration de Lucain : « Et toi Rome, s'écrie -t -il, tu as des temples pour le tyran, et tu n'a pas réclamé les cendres de Pompée! L'ombre de ton défenseur reste exilée. Autrefois tu pus craindre d'irriter le vainqueur, mais aujourd'hui que redouter d'un tombeau? Pourquoi trembler de transporter dans une urne ces cendres, qu'aurait recueillies un soin pieux? Oh ! que j'aimerais à me souiller d'un pareil crime! » C'est ainsi que le grand esprit de Lucain parle et semble s'imposer aux siècles. Je ne sache pas que l'école virgihenne fasse d'aussi fortes impressions; je ne pense pas que sa voix ait un pareil timbre. Lucain est un monstre à quelques égards : — Oui, mais ce monstre est le lion, car il rugit. Je ne méconnais pas, d'ailleurs, les défauts de l'esprit de Lucain : s'il a une grande vigueur de touche, une grande fierté de trait, il a les défauts de ses qualités ; il exagère et la vigueur et la fierté. Il manque souvent son effet à force de le préparer. Par exemple, quand il accumule toutes les horreurs d'une tempête

* Chanl 1, V. 630 et suiv.

* « Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi? » ctc [Alhalie, acte 3, scène 7.) Vous lisez môme dans Isaïe, que traduit Racine, ces mots : « Mon épce s'est enivrée de sang dans le ciel. » (Isaïe, cli, 34, v. 5; Vepee d'Orion de Lucain.)

5 Chant «, V. 622.

pour submerger la barque de pêcbeur à laquelle César confie tout sou destin, toute sa fortune, je me demande à quoi bon tant de vagues, tant de tonnerres, tant de vents furieux pour noyer un esquif, et je suis prêta m'écrier avec Sénèque : « Que m'importe que ce soit l'univers qui m'écrase, ou que ce soit ma maison ^ ! » Lucain méconnaît évidemment la vraie grandeur de César; il semble oublier que cette grandeur est toute morale, et que le mérite du béros ne consiste pas à résister à la mer, mais à la braver. Quand il dit du centurion Scéva que, seul, il tient tête à la guerre, parce que seul il défend vaillamment un poste important, il diminue sa bravoure à force de la rendre invraisemblable*. Quand il dit d'un serpent appelé le jaculuSj parce qu'il s'élance comme un trait, qu'il traverse les deux tempes d'un soldat romain, il nous montre deux impossibilités dans une telle blessure et un tel serpent. Sublime à l'occasion de la mort de Pompée, à l'occasion de son tombeau, à l'occasion de ses cendres, il gâte ce sublime en le continuant, c'est-à-dire en l'exagérant pour le continuer.

Le vice dominant de Lucain c'est la monotonie; il a l'uniformité de la grandeur sans doute, mais enfm l'uniformité. Sa lyre n'a qu'une corde; il est vrai qu'elle est d'airain. Ce vice de sa pensée et de son style se communique à ses personnages, qui, à l'exception de César, sont plus ou moins semblables, c'est-à-dire stoïciens. Ce que vous voyez, ce que vous entendez dans la Pharsale^ c'est le stoïcien pbilosoplie, c'est le stoïcien politique, c'est le stoïcien spéculatif, c'est le stoïcien bomme d'action, c'est le stoïcien capitaine, c'est le stoïcien vivant, mourant, délibérant, combattant, ressuscitant; c'est le stoïcien pardonné qui rougit de l'être et brûle de se venger de son bienfaiteur. En un mot, c'est Lucain, c'est l'esprit de Lucain qui est partout à côté, ou mieux, à la place de ses personnages.

Cet esprit est d'ailleurs incomplet. Le génie de Lucain, car Lucain a du génie, manque de cette suavité qui est le don su-

* Quest nat,, 6. — Pourquoi même une maison, quand une tuile de cette maison suffit ?

C'est !a même exagération que Sénèque à propos de Mucius Scocvola. Il y a bien d'autres rapprochements à faire que le peu que je cite. — Sur le fait historique de Scïcvola, voir César, Guerre civile, 5-55

prême, je ne dis pas seulement d'Homère et de Virgile, mais même de Milton et du Dante. Lucain n'a pas, comme ces deux derniers, quoiqu'il soit de la même école, le don des contrastes. En même temps qu'il manque de suavité comme de variété, il manque d'onction; c'est là le vice de toute l'école stoïcienne; mais comme poëte, et par tempérament personnel, Lucain a une verve plus passionnée que Sénèque, En général, Sénèque n'a qu'une vivacité de tête et d'imagination ; Lucain a une émotion qui part de l'âme*; il n'a pas assez de tendresse pour arriver jusqu'au cœur^ C'est surtout ceci que j'entends, quand je conteste le sentiment à l'école stoïcienne. Car le sentiment du sublime, celui qui produit l'admiration ou la terreur, elle le possède; Lucain surtout le possède au plus haut point. On peut dire que le sublime lui est naturel en quelque sorte, et qu'il l'a pour ainsi dire inculqué^ à l'esprit humain.

Lucain ignore le charme des linéaments et des demi-teintes. Quand Platon veut peindre la mort, il dit a que les organes du corps se dénouent comme les cordages d'un vaisseau, et qu'ils laissent aller l'âme en liberté \ » Cette noble et charmante image est remblème de cette détente de l'esprit que je voudrais chez Lucain pour que son âme fût plus communicative en étant plus libre. Car la tension est un des défauts de son œuvre ; on y sent trop le labeur des combinaisons ^ Ces combinaisons, qui nuisent à l'émotion du lecteur, ont pourtant quelque mérite à un autre point de vue. Personne n'a mieux rendu que Lucain avant Machiavel le machiavélisme* de la comédie politique comme le monde

* Sénèque dit, nous l'avons vu : « Si je meurs, eh bien! je ne pourrai plus mourir, » [Épît., 24.) Solution vigoureuse, mais un peu sèche. « L'infortuné! dit Lucain, i»n lui enlève le dernier bienfait de la mort, celui de ne plus mourir! » (Chant 6, V. 723.) — Lucain est plus ému.

^ Nous verrons ailleurs qu'il a un sentiment de mélancolie qui en approche beaucoup, mais par exception.

^ Inculqué avec Corneille, car ni l'un ni l'autre ne l'ont inventé.

* Voir Longin, Traité du sublime, ch. 20. — ^ Chant 7, v. 210.

^ « Jusque datum scelcri canimus. » (Chant 1, v. 2.)

11 chante le droit de la force opposé à la force du droit.

« La justice n'est pas une vertu d'Etat, La timide équité détruit l'art de régner. »

Voir dans la Mort de Pompée, de Corneille, la série de ces ma\imcs.

€11 a toujours été le théâtre. Lucain a sur ce point des coups de pinceau, des raftinements de pensée et d'expression qui ont grandement servi à ses successeurs. A cet égard, il a beaucoup fait pour l'éducation du génie si pénétrant de Tacite et du génie si dangereux du publiciste italien ; et n'est-ce pas une nouvelle raison d'admirer la porlée de la vigoureuse nature de notre poëte?

Le poëme de Lucain n'est donc pas précisément un récit épique : les événements qu'il raconte intéressent plus dans les Commentaires de César, leur plus noble et leur plus vrai tableau; les personnages qu'il introduit dans ces événements appartiennent à la fantaisie stoïcienne; ils manquent autant d'exactitude que de naturel. Qu'est-ce donc que la Pharsole? C'est un recueil de stances sublimes sur la lutte du droit contre la force. A cet égard, l'enseignement de Lucain est d'un ordre supérieur comme son sujet, et sa force de pénétration est immense. La Pharsaîe n'est pas un monument, mais c'est un musée de fragments admirables, et si capitaux en leur genre, qu'ils ont communiqué de leur puissant idéal aux grands génies qui les ont étudiés ^ Tout le monde sait combien Corneille s'est ressenti de Lucain; mais je ne doute pas que Machiavel et Tacite n'en procèdent à certain point. C'est en ce sens que la Pharsaîe, dont c'est encore un mérite d'être une originahté toute romaine*, peut se prévaloir des prédilections non-seulement de Stace et de Martial, mais de Malherbe et de notre plus grand tragique ; sans compter la passion que son œuvre inspire aux peuples mêmes, dans leurs commotions^. Pour mon compte, moins frappé de la Pharsaîe que de Lucain, je conclus surtout en disant que ce grand esprit fut supérieur à son œuvre; qu'il mourut trop jeune pour la postérité; et que ce qu'il présageait l'emporte sur ce qu'il a fait.

* La Pharsaîe « accuse puissamment une des grandes faces de Tcspril humain, » dit M. Greslou. — C'est parfaitement vrai du poëme, mais encore plus vrai de son auteur.

« Chant 9, v. 984.

« ... Ipsa te ÏMtinis iEncis venerabilur cancntcm. y> (Stace, Sy/v^*, 2-7.)

* Martial fêlant l'anniversaire de Lucain : « Voici, dit-il, le grand jour qui donna Lucain aux peuples. »

« Haec est illa dies qure, magni conscia partus, Lucanum populiset libi, Polla, dédit. » (Ép/^r., 7-21.)

Et il ajoute qu'aucune victime ne dépopularisa plus Néron.

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