L IDEAL ROMAIN
En caractérisant les principaux écrivains de la littérature impériale du second âge, je n'apprécie pas Phèdre, qui appartient par sa date et par son genre à l'école virgilienne laquelle convient excellemment à la fable; puis Phèdre, malgré l'exquise finesse de son esprit et de son goût, n'eut qu'une influence restreinte et ne représenta que lui-même. Je n'apprécie pareillement ni Sihus, qui, malgré de belles facultés de poëte et d'orateur, ne fut que le retlet d'un reflet épique ; ni Valérius Flaccus, qui n'a pas une plus grande portée littéraire, malgré quelques brillantes inspirations; ni Martial, dont l'esprit frivole et libertin ne représenterait que le libertinage et la frivolité romaines, aussi près de Pétrone qu'il est loin de Catulle, et que Catulle est lui-même loin d'Anacréon ; je n'apprécie pas davantage Patercule et Suétone, que je dois retrouver quand j'apprécierai Tacite.
C'est que je n'ai pas entrepris l'histoire littéraire de Rome, mais seulement le tableau raisonné de ses évolutions httéraires à partir d'Auguste. J'ai dit la succession des écoles dans le mouvement littéraire impérial : l'école stoïcienne remplaçant l'école vir-
gilicnne, l'école rhodienne (école d'association et de fusion des deux premières) les résumant l'une et l'autre , j'ai caractérisé l'école virgilienne dans ses deux grands poètes; j'ai caractérisé l'école stoïcienne dans sa plus haute expression philosophique et poétique. J'aurais pu noter la transition de l'école stoïcienne. à l'école rhodienne, se montrant chez les deux Pline et chez Quintihen, qui est en quelque sorte le médiateur des deux systèmes, pour ahoutir avec éclat à Juvénal dans la satire, et, avec de hautes qualités de conception, à Stace dans l'épopée. J'ai sauté la transition pour plus de rapidité. Je me suis restreint, pour l'école stoïcienne, à son plus grand prosateur, à son plus grand poëte : je ferai de même pour l'école rhodienne. J'ai jugé, dans Juvénal, son vrai poëte; je dirai plus tard comment, de la même école sortit Tacite le génie de l'histoire, la plus haute expression de la littérature romaine impériale, par l'éminence de son genre, par la grandeur de son esprit, par la profondeur, la grandeur, la magnihcence de sa manière. L'évolution que je décris retrace donc le mouvement généi'al des écoles littéraires romaines, en même temps que le mouvement particulier de cha(jue grand esprit dans chaque école. Je me propose d'en déduire, à l'aide de ce qu'il me reste à dire pour me compléter, le mouvement de l'esprit humain dans son expression littéraire, depuis ses belles manifestations sous Auguste, jusqu'au moment où l'esprit païen cède la place à l'esprit chrétien; jusqu'au moment où les lettres romaines cessent d'être païennes pour se faire chrétiennes. En attendant, j'ai à caractériser l'idéal littéraire romain dans l'ensemble de ses formes et de ses productions; j'ai à rapprocher cet idéal particuher d'un peuple, de l'idéal absolu comme je le comprends, comme j'ai déjà dit qu'il me semblait devoir appartenir à tous les peuples.
L'homme aime à vivre, h exercer ses facultés ; il aime à agir, il aime à penser, il aime à sentir. Vivre, c'est exercer son intelligence, son cœur, sa personnalité. Tant que Rome vécut du monde à conquérir, si je peux le dire, sa vie fut l'action^; sa pensée et
* « On me répète sans cesse, disait Scipion Ihiiilien à Polybc, que ce n'est pas un orateur, mais un général qu'on attend de la maison des Scipions ï (Polybe. hv. 22, fragm. 8.)
sa langue ne furent que les instruments de cette vie d'aclion. Quand Rome eut conquis le monde, quand le gouvernement de la terre se circonscrivit en quelques hommes; quand la politique se réduisit à l'administration; quand l'ambition n'eut pour objet que les satisfactions éphémères de quelques vanités individuelles, Rome employa son activité de deux façons : à jouir et à pensera En se raffinant et en se compliquant dans ses intérêts, la société romaine raffina et compliqua sa pensée. Le droit romain fut un rare mélange de raffinement et de sûreté dans la pensée, en même temps que de mâle et poétique simplicité dans la langue, parce qu'il représenta la réalité dans le progrès, c'est-à-dire le perfectionnement dans le vrai, dans ce qu'il y a de plus vrai, le vrai pratique. La philosophie romaine représenta le raffinement dans l'abstraction, et, en s'éloignant de la vérité pratique, elle tomba souvent dans la fantaisie, c'est-à-dire dans l'excès de l'imagination isolée penchant vers le faux : mais comme il y a dans l'ensemble des philosophies d'une époque une portion de la raison publique du siècle, si le siècle est raffiné, sa philosophie l'est nécessairement, et la langue de sa philosophie se raffine comme son objet; que s'ensuit-il? C'est que, plus l'esprit humain s'étend, par la pensée, à une plus grande multiplicité d'objets, plus il y a de science à retenir, si je peux le dire — plus il faut qu'il abrège et condense, en quelque sorte, les formes de la pensée, de la science : mais plus il abrège les formes dans les mots, plus il importe, pour les retenir, qu'elles revêtent un aspect saillant, imagé. Plus la pensée est multiple et abstraite, plus il faut qu'elle soit perceptible. En ce sens, c'est le comble de l'art et de la perfection que de réunir sous le moindre volume de mots et d'images les conceptions de l'inteUigence. De là naquit, je crois, l'école stoïcienne à Rome dans sa forme littéraire ; de là, le genre de Sénèque et de Lucain dans le style. Ils sont condensés et étincelants; ils affectent le trait, et s'ils font école, c'est que le sentiment public éprouve le besoin de cette école ^
* Déjà Polybe déplorait ce goût des jouissances après la Macédoine vaincue. (Liv. "ôl, fragni. 8.)
^ On voulait des pensées vives, brillantes de concision; des morceaux de choix resplendissants de poésie. (Tacite, Dialog. des Oral., 20.)
Horace convient que si on brise son mètre, c'est-à-dire la structure de son vers, il n'existe plus^, tandis que telle beauté d'Ennius survit à la destruction de sa forme. Cela tient à ce que les beautés d'Horace et de son école sont trop extérieures, qu'elles tiennent plus à l'arlifice du langage qu'à la qualité de l'idée'^. Les beautés de forme périssent en effet avec les langues dont elles dépendent; les beautés d'idées et de sentiments se transportent d'une langue à une autre. Il faut savoir le latin pour goûter Virgile ; il faut connaître tous les raffinements du grec et du latin pour goûter Horace; il n'est pas nécessaire de savoir le grec pour goûter Homère, ni de savoir l'iiébreu pour goûter la Bible. Sénèque perd très-peu à être traduit; Lucain survit à une traduction bien plus que Virgile. L'école stoïcienne visa donc au mérite intrinsèque de ridée; mais, comme elle méconnaissait le cœur bumain parce qu'elle déniait les passions, elle ne représentait que partiellement l'esprit bumain qui veut que le sentiment contrôle, éclaire et vivifie l'idée. De là, la nécessité d'une école complète, savoir : l'école rbodienne qui associa la qualité de l'idée raffinée parla marcbe delà civilisation, à la qualité de l'émotion nécessaire au complément de cette idée perfectionnée. La littérature de Rome impériale gravite donc vers ce double but : élever, perfectionner sa pensée, lui donner plus de qualité en la condensant ; mais en même temps élever, purifier son émotion, lui donner un accent plus noble et plus pénétrant. Tant que les lettres païennes reposent sur des croyances publiques, tant qu'elles sont inspirées par un peu de foi religieuse ou pobtique, ou bien sociale ; tant qu'elles ont quelque cbose de sérieux à dire à ce triple point de vue, elles tendent à donner de la qualité à la pensée et au sentiment. Quand elles ont perdu leur source d'inspiration en tant que païennes, les lettres romaines deviejinent cb retiennes. Comment? Par la supériorité de l'idée et du sentiment. Telle est la clef de tout ce travail. C'est par là que se réfute si aisément, ce me semble, cette prétendue corruption des lettres romaines à dater
' « His ego qiKx; nuiic, » etc. [Sat., i.)
- Fénelon reproche à Virgile tl'èlre trop cbàlié; de n'èlre ni fort, ni simple, comme Homère. [Dialog. des Morts, Horace et Virgile.)
Quinlilien est bien forcé d'en venir lu. [DeVlnstit. orat., 10-1.)
i82 TACITE ET SON SIÈCLE.
de la décadence de l'école virgilienne, car l'affirmer d'une manière absolue, c'est s'abuser; c'est prendre une forme de l'esprit humain pour l esprit humain tout entier : pis que cela, c'est prendre je ne sais quel charmant artifice convenu du langage, pour l'unique manifestation de la pensée et du sentiment parmi les hommes. C'est, selon moi, se méprendre fondamentalement. Cette maxime si répandue de notre temps « que la littérature est l'expression de la société, » — ce qui n'est que très-imparfaitement vrai, ou ne l'est qu'en ce sens cpie la littérature d'une époque est aussi diverse, aussi contrastée, aussi inconcihablo dans ses nombreuses manifestations que l'ensemble des esprits de l'époque qu'elle représente, — a conduit à beaucoup d'applications erronées. Le peuple des écrivains vit en quelque sorte de l'esprit de son temps, parce que ce qui est peuple dans les lettres, manquant d'originalité individuelle, ne peut être qu'un écho, soit du siècle, soit de quelque grande voix dans le siècle; mais un esprit supérieur, soit par la pensée, soit par la forme, exprime sa personnalité bien plus que son temps. En quoi Pascal réflète-t-il la frivolité du temps de la Fronde? Qu'est-ce qu'il y a de commun entre le burin de Saint-Simon et la plume des écrivains de son siècle, au point de vue de la forme et de l'émotion? Qu'est-ce qui faisait pressentir Montesquieu comme forme et comme pensée, quand Montesquieu parut? Lequel représentait son temps de Voltaire ou de Rousseau, l'antithèse l'un de l'autre par le fond et par le style? Quand vint Chateaubriand, quoi donc nous avertissait de sa venue, soit dans le cours des idées, soit dans la langue? Louis XIY polit, dit-on, il tempéra, il disciplina la littérature : je ne serais pas fâché de savoir par quel moyen? Que les esprits fatigués des luttes sanglantes de la Ligue et des tracasseries de la Fronde aient aimé, comme la société contemporaine, le calme grandiose qui accompagna les trois quarts du long règne de Louis XIY, je le comprends, sans que je m'explique pour cela ni les brillants et charmants imprévus de la langue de madame de Sévigné, ni les fantaisies sublimes de la langue de Bossuet. La royauté de Louis XIV ne gouverna pas plus l'individualisme de l'esprit de son temps que la royauté de Louis XV ou que l'autorité napoléonnienne ne gouvernèrent l'individualisme de l'esprit à leur époque. Si la
SUITE DU 310UVEMEiM LITTERAIRE. 185
royauté eût pu amortir rindividualismc intellectuel sous Louis W\\ comment nereût-elle pas amorti sous Louis XV? Comment l'irrésistible puissance du premier empire français n'eiit-elle pas amorti les grands esprits du temps? Or, que put Louis XV sur l'individualisme intellectuel de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau? Que put Napoléon sur l'individualisme intellectuel de madame de Staël et de Chateaubriand?
Ce qui est vrai de la société française l'est de toutes, par les mêmes raisons. Le peuple littéraire de chaque siècle est conforme à son siècle : l'élite littéraire est d'abord elle-même, surtout dans ce qu'il y a de plus individuel chez l'homme, le style. Auguste pacifia l'éloquence tribunitienne\ je le veux. bien, en lui ôtant les moyens de s'exercer et de se montrer; mais ce qui pacifia les esprits sous Auguste (comme sous Louis XIV), ce fut la lassitude des discordes^ : et la preuve que ce ne fut pas la constitution de l'autorité impériale qui produisit la paix des esprits, c'est que sous le règne de Claude la pensée comme la forme s'agitent avec Sénèque; c'est que, sous Néron, la poésie de Lucain est agitée. Non; c'est le tempérament, c'est la trempe des écrivains qui produit ces résultats, ce n'est pas leur miheu politique. Pétrone se gêne-t-il pour railler tout ce qu'il lui plait, et Suétone laisse-t-il quelque chose à deviner quand il a quelque chose à dire? Si Lucain est agité, s'il s'emporte contre les Césars, c'est plutôt sa bile personnelle qui l'anime que l'esprit de son temps, car quel calme dans l'œuvre de Silius Italiens qui vit des temps si orageux ! Quel calme d'esprit dans la Thébaïde de Stace, malgré l'horreur du sujet? Quelle frivole légèreté, quelle familiarité d'allures, même avec Domitien, Martial u'affecte-t-il pas^! Qui empêchait Tacite, par exemple, dont la première œuvre, A(jricola^ suppose Domitien mort, d'écrire à sa gnise, s'il n'a écrit, comme il l'a fait, que parce que c'était la pente de son génie? Quand les dames romaines affectaient le plus de se montrer, il plaisait à Poppée de se voiler, soit par affectation de décence, soit parce qu'elle était
* Tacite, Dialog. des Oral., 58.
- « Cuncla discortliis civilibus fessa, iiominc piincipis :ub imperium accepit. » (Tacite, Amu, 1.) '" Épigr.y 6-10.
mieux ainsi, dit Tacite ^ ; Tacite n'eut pas d'autre raison que Poppée pour se voiler. Dans le même milieu politique et social, Perse et Tacite voilèrent leur pensée; Sénèque et Lucain aimèrent à l'afficher. Ceux-ci eurent quelque chose d'orageux dans la forme; les Pline, Quintilien, Stace, Martial sont très-calmes sous le même rapport. Il n'y a même rien de turbulent ni dans l'énergie de Tacite, ni dans la passion de JuvénaP.
La littérature n'exprime donc une époque qu'en ce sens qu'elle est multiple, contrastée, et souvent contradictoire comme les esprits de son temps ^ ; ou qu'en ce sens, que le peuple des écrivains ne répète que les idées courantes du siècle. Mais, comme je l'ai dit ailleurs, et celte distinction me semble capitale, tout grand esprit étant surtout soi dans son siècle, un grand penseur n'est de son siècle que par sa qualité secondaire, le style; comme tout grand écrivain n'est de son temps que par sa quahté secondaire, la pensée. A moins (ce qui se voit) qu'on ne soit en même temps grand penseur et grand écrivain comme Bacon, cas auquel on est comme en dehors de son siècle par son éminence, pour appartenir au genre humain.
La forme politique d'une société change, modifie son activité intellectuelle, j'en conviens; elle ne peut rien sur l'individualisme intellectuel qui, quelle que soit la forme politique dans laquelle il vit, applique sa trempe et son cachet à tout ce qu'il traite. Montesquieu, calme dans sa forme, et bien plus conservateur que révolutionnaire par l'idée, est surtout soi; il est de tous les temps : Mably n'est que de son temps. Voltaire est moitié de tous les temps, moitié de son temps ; j'en dis autant de Rousseau qui, souvent aussi, n'est que soi sans être d'aucun temps, car il a un coin de folie : mais ni Voltaire, ni Montesquieu, ni Rousseau n'expriment chacun leur temps, car je ne saurais rien de plus élrange que trois portraits si dissemblables du môme temps. J'ap-
* « Rarus in publicum cgressus, idqnc volala partis ore, ne saliarct ad^pectuni , vcl quia sic decebal. » [Atm., 13-45.)
- Sénèque et Lucain sont révolutionnaires, Tacite et Juvénal sont conservateurs.
^ Nolie époque, si agitée, fournit toute une série de grands esprits dont les œuvres respirent le calme, en dépit des sujets qu'ils traitent; et l'inverse nest pas moins vrai. M. Guizot est calme et conservateur en traitant de la révolution anglaise; M. Michelet est (iévreux et révolutionnaire en écrivant sur l'oiseau ou sur l'insecte.
plique ces réflexions à Rome impériale. Comment tant d'esprits divers y représenteraient-ils leur siècle autrement que dans sa diversité? Il n'y a rien de commun entre la trempe de Suétone et celle de Tacite; entre celle de Stace et celle de Pline. Il y a une grande parenté d'esprit et de sentiments entre Juvénal et Tacite ; ils sont tous deux stoïciens mitigés, quoique Tacite soit bien plus stoïcien que Juvénal; ils appartiennent tous deux à l'école rhodienne; ils sont tous deux objurgateurs; ils sont tous deux grands coloristes ; ils ont tous deux des mots de génie, des émotions d'une profondeur sans égale : mais Tacite n'épanche son esprit (ju'à votre oreille en quelque sorle ; il semble ne vouloir nous dire que tout bas des choses redoutables, des choses qu'il veut pourtant que la postérité connaisse. Juvénal vous dit à son tour des choses terribles, mais il les dit tout haut; il les crie par-dessus les toits. L'un et l'autre furent contemporains ; ni l'un, ni l'autre ne pubhèrent leurs œuvres sous la tyrannie; chacun fut soi, chacun écrivit d'après son tempérament : leur milieu social ne fut que leur texte; il les inspira sans doute comme wn beau sujet inspire le peintre; mais il ne leur donna ni leur touche, ni leur palette; seulement la marche générale de l'esprit humain les guida pour en user. Leur manière fut le don combiné de leur nature et de leur saison intellectuelle.
L'idéal littéraire d'un peuple tient à bien des causes, qui ne sont pas son organisation sociale. Il tient à la race de ce peuple, à son théâtre d'activité; à son développement historique, au milieu duquel naît et se développe son idiome. Un peuple naît ou artiste ou non artiste; c'est là un fait mystérieux qu'on constate, qu'on n'expli(pie pas. Sur ce point, les peuples sont comme les individus, ils diffèrent d'aptitude connne d'organisation. La race romaine n'était pas artiste : elle était judicieuse et énergique; elle était patiente et tolérante autant qu'impérieuse ; elle était forte en même temps que sensible ^ Elle montra ces qualités, connue les défauts de ces quahtés, dans tout ce qu'elle entreprit.
Comme foyer intellectuel, Rome est moins au centre du monde alors civihsé, que la Grèce qui est à juste portée, — c'est-à-dire ni
* Je m'en suis expliqué. (Voir le Peuple romain et passim.)
trop près, ni trop loin — soit de la Judée, soit del'Égypte. La civilisation étrusque est tout à la fois bornée et importée ; elle n'est pas suffisamment native, suffisamment indigène, comme toute grande civilisation. Rome toujours en guerre en Italie, avant de se répandre dans le monde, n'a pas le temps de se recueillir pour constituer son originalité littéraire pendant ses luttes italiques: puis, elle conquiert le monde si rapidement ^ et avec une telle fièvre d'animation qu'elle ne se sent vivre que par sa conquête; et dès qu'elle se repose, elle trouve à côté d'elle une civilisation littéraire si belle, si récente, si complète, qu'il semble que Rome n'ait qu'à accepter ce qui vient de croître, ce qui vient, en quelque sorte, de mûrir pour elle. Puis, par cela même que Rome s'est constituée de mille éléments divers dès son berceau, par cela même qu'elle aspire à s'identifier la diversité des peuples du monde ^, Rome s'abstient, par principe comme par nature, de tout ce qui tend à l'isoler, à la parquer, à l'originaliser, si je peux le dire. Voyez au contraire comme l'Egypte se concentre dans son Orient, et comme elle se recueille dans les mvstèrcs de sa vie moraie; voyez comme la Judée, d'où sortiront la Rible, l'Évangile et le christianisme, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus neuf dans toute l'antiquité, s'isole dans son territoire et dans ses mœurs ^ comme pour préserver l'un et l'autre de l'invasion étrangère toujours imminente.
Pour sa langue, Rome n'est longtemps en contact qu'avec des patres '^; elle n'entrevoit la Grèce que lorsque son idiome est déjà constitué. La langue romaine ne pouvant s'organiser pour l'imagination, se constitue pour l'administration, pour la jurisprudence, pour Ici politique, pour l'histoire; c'est la langue de la puissance; elle a de ta dignité iiative, de la concision, je ne sais quoi de grand et d'impérieux. Cicéron finit parla croire aussi riche que la langue grecque ^; Il est sûr pourtant qu'elle n'en a ni les ressources iné-
* Moins de cinquanle-lrois ans lui suflircnl pour ce rrsullat. (Y. Polybe, prologue et liv. 0, fragm. 0.)
- « Incrcdibilc nienioralu qunin facile coaluerinl. » [Sallustc, Calil., G.) ' Ils ne donneront leurs iilles à nulle des autres nations, ils ne demanderont à nulle autre nation des épouses pour leurs lils. (ÎNéhémias, cli. 10, v. 5t).)
* « Nos ancêtres n'étaient que des bergers, des patres, quand on ne voyait sur ces plages que des bois et des marais. » (Tite-Live, llist., 5-55.)
■' Traité des vrais biens. 1-3.
piiisables naissant et de la diversité dos dialectes grecs qui sont autant de langues artistiques travaillées par des races distinctes admirablement douées ; et, de la facilité de combiner des mots composites par la conjonction d^ deux mots connus : comme il est sûr qu'elle n'en a ni la variété, ni la souplesse eupbonique, ni la simplicité naïve, ni le cbarme, ni ces mille conditions de la grâce dont rorcillc et le goût sont des juges si délicats. Lisez une page grecque et une page latine : quelles musiques diflérentes, et comme le charme grec l'emporte ^ !
Ce qu'il y a de capital surtout, dans cette appréciation générale, c'est que les croyances religieuses, qui constituent le plus haut idéal d'un peuple, ne furent qu'un élément secondaire de l'idéal littéraire à Rome. La Grèce avait épuisé l'idéal religieux païen quand Rome put être lettrée. Pour apprécier la légitimité des considérations qui précèdent, appliquons-les à l'Italie moderne. Rome fut trop loin de l'Orient pour être le centre de la civilisation orientale; elle fut à sa place pour être le centre de la civilisation occidentale. La race des premiers Romains fut peu artistique. Avec une tout autre sève dans ses populations, l'Italie a contracté le tempérament le plus propre aux arts. Rome, capitale de la politique du monde, produisit la jurisprudence; Rome, capitale du monde rebgieux moderne, a donné à tous les arts le cachet supérieur du nouvel idéal dont elle était le siège. Le théâtre n'a pas changé matériellement, mais les conditions morales qui animaient les populations, sur ce théâtre, ont changé; ce changement fondamental a produit tous les autres '^
Toute littérature a deux éléments: l'élément snontané; l'élément imilatif, soit qu'on imite chez soi, soit (ju'on imite ailleurs. La littérature spontanée est la seule qui soit '.'expression partielle de la société^. On n'imite que lorsqu'on ne peut être soi; on ne copie que lorsqu'on ne sait pas même imiter. En général, la littérature latine manque d'individualité. On en trouve à peine dans
* Combien Scnèque sail caractériser les deux langues! « Ouandiu slelciil aul lalinœ linguao potentia, aut graocw gralia. » [Consolation à PoiyOc, cli. 21.)
- L'Italie est devenue artiste et savante; ce que ne l'ut pas Rome païenne.
"^ Chez les petits comme chez les grands esprits. — Il ne sagil pas ici de la qualité des écrivains, mais du tour que prend leur pensée pour se produire.
son premier âge. Caton l'Ancien rappelle, par sa manière, ou Sully ou tel autre contemporain de Sully, mais on ne trouve chez les Romains rien qui ressemble à Rabelais, Montaigne, la Fontaine, Molière, Saint-Simon. C'est qu'en littérature comme en politique, l'antiquité subordonnait l'élément individuel à l'élément collectif, et que, si la Grèce sacrifia peut-être trop la nature au convenu de son idéal artistique, Rome sacrifia plus encore sa personnalité au génie grec.
Rome connut le genre tragique, elle s'y essaya; elle ne put y exceller. Les drames de Séncque le Tragique ne sont que des thèses de rliéteur sous forme de dialogue et en vers. Ce sont des déclamations faites pour être lues, non pour être représentées '. C'est que Rome eut ses tragédies en action, ses combats du cirque où toutes les formes de la douleur et de la mort provoquaient des émotions autrement puissantes que des souffrances imaginaires. Le gladiateur mourant en réalité, refroidit Rome sur Œdipe aveugle en apparence, ou sur Iphigénie qu'on feignait de sacrifier. Il n'y eut pas de tragédie à Rome parce qu'il n'y eut pas de scène tragique, et il n'y eut pas de scène tragique parce qu'il y eut le cirque ^
L'épopée romaine fut défectueuse parce qu'elle fut trop artificielle. Homère, le Dante et Milton ont des croyances; on ne sent pas de croyances chez Virgile, chez Lucain, chez Stace. Yirgile écrivit trop tard pour que la société romaine, déjà philosophe, pût s'intéresser à sa résurrection factice de l'esprit étrusque, au sujet du paganisme qu'Homère avait mieux chanté que Yirgile. Lucain célébrait la liberté républicaine au moment où la conviction de l'impuissance de cette liberté était la plus forte; Stace remontait au berceau des fables grecques quand déjà le christianisme menaçait non seulement la mythologie, mais la société païenne. Ce qui manqua donc aux épiques romains, ce fut le souffle inspirateur. Rs firent leurs épopées avec un immense talent; ils n'en firent pas avec des croyances. Il n'y en eut pas assez chez les poètes pour
' Voir Quinlilien, De l'instit. oral., 10-1 ; voir aussi le Dialog. des Orat. de ïacile. 2, 5. 9, 12.
« Media inlcr carmiiia poscunl Aul ursiun, aut piigiles. » (Horace, Éplt., '2-1.)
composer des poèmes si grandioses; il n'y en eut pas assez dans le public pour les faire lire avec la Coi, avec la passion que leur objet réclame.
La satire est toute romaine, dit Quintilien^ Mais qu'est-ce que la satire? Si l'on entend par là, l'art de médire avec esprit, la satire n'est pas plus romaine qu'athénienne. Si Quintilien l'entend d'un petit poëme en vers malins, sorte d'esquisse de comédie comme chez Horace, ou bien esquisse de tragédie comme chez Juvénal, ce genre, en tant que forme, n'est rien par lui-même, puisqu'il n'a pas de cadre déterminé; il n'est quelque chose que par ce qu'on y met, si bien qu'en ce sens la satire peut se trouver partout, comme nulle part. La satire est partout où on la place ; le titre n'y fait rien. Il en est de la satire comme du sarcasme et de l'ironie, qui sont une forme de l'esprit plutôt qu'un genre de comy)osition. C'est ainsi que Shakespeare et Racine sont trèssatiriques, et satiriques plus vigoureux qu'Horace ; c'est ainsi que les Grecs furent très-satiriques avant les Romains -. En un autre sens, il est vrai que la satire fut nationale à Rome. Elle y fut d'abord une protestation de la liberté, puis du bon sens, puis des bonnes mœurs. Elle fut à ce point de vue une sorte d'application de la censure romaine ; et ce fut quand la grande institution de la censure eut péri pratiquement en se laissant déborder par les mœurs ^, que Sénèque, Pline l'Ancien et Tacite, en prose, que Juvénal en vers foudroyants, suppléèrent la censure dans l'intérêt des mœurs. Les déclamations de Sénèque et de PUne ne furent, on l'a vu, que des censures individuelles que les traditions romaines apprenaient à goûter malgré leur puérilité générale \ Dans Agricola, Tacite est un censeur politique; comme dans la Germanie, U est un censeur social : c'est aiusi que par son public, ses écrivains, son objet et son influence, la satire est romaine; c'est en ce sens seulement que Quintilien dit vrai.
* De rinstit. orat., 10-1.
2 « Numéros animosquc scouirs
Archiloqui. » (Horace, Épît., 1-19.)
^ Toujours par comparaison avec l'antique simplicili''.
* Il y en a qui sont dij^ncs du docteur Pancrace, quand il s'écrie : « N'est-ce pas une chose horrible, une chose qui crie vengeance au cie', que d'endurer qu'on dise publiquement la forme dun chapeau?» (Molière, le Mariage forcé, se. 6.)
On peut même ajouter que si Rome eut des comiques, un grand et \rai comique en Plante (car le cirque ne fit pas double ploi avec la comédie comme avec la tragédie), les satiriques firent obstacle aux comiques ^ Par exemple, on jouait à l'ampliithéâtre, des farces en action, des scènes dont le caractère tenait du drame et de la parade; mais pour la fine ou la vigoureuse peinture des mœurs, on la laissa aux satiriques. La littérature comique, exclue de la scène par l'indifférence publique ^, se réfugia dans la satire et elle fut la bienvenue. C'est encore ainsi que la satire fut plus particulièrement romaine.
Rome excella dans les œuvres didactiques, œuvres d'observation, de patience, de bon sens, et traitant même de ce que le Romain pratiquait si bien, l'imitation. Quoi de plus parfait en ce genre, et par les qualités fondamentales dont je parle, que VArt poétique d'Horace? Quoi de plus ricbe que les traités oratoires de Cicéron; de plus brillant que le Dialogue des Orateurs de Tacite; de plus complet, de plus sage, de plus achevé soit parle fond, soit par la forme, que Y Institution de V orateur par Quintilien? Les Romains enseignent toujours magistralement. Qu'ils aient écrit sur fart mibtaire, sur fart des constructions, sur l'agriculture, ces graves esprits ont laissé des œuvres capitales. Partout où il faut surtout de f observation, du bon sens, de l'esprit pratique, les Romains sont dans leur nature, et ils excellent.
Les Grecs aimaient le paysage dans la nature^; les Romains aimaient les récoltes de leurs champs*, les eaux vives de leurs sources, l'ombre et le froid de leurs forêts ^; ils étaient laboureurs, ils étaient campagnards plutôt que paysagistes. S'ils goûtaient la nature moins idéalement que les Grecs, ils l'aimaient plus tendrement. C'est comme sentiment des délices pures et suaves de la
Horace caraclérise les comiques latins. [Epîl., 2-1.) - Ibid.
Calypso retenait Ulysse « dans une grotte solitaire, au milieu de ses rochers et de ses bois. » (Début de Y Odyssée) La «irotte, les rochers et les bois ne sont U\ qu'un paysage. — « Bien des oiseaux volent sous les rayons du soleil. » [Ibid., ch. 2.) C'est loul un paysage.
* « Molli paullatim flavcscet campus arista...
Incultisquc rubens pendcbit sentibus uva. » [Eglog., 4.)
•' c Et fonlis sacros, frigus caplabis opacum. » [Ibid., 1.)
campagne qne les églogiics de Virgile ont de l'allrait. Les personnages en sont ternes, ce qu'ils disent est insignifiant, mais le cadre où le poëte les place est peint si délicatement que le principal s'évanouit devant l'accessoire ; l'action n'est rien, le théâtre est tout. Encore n'est-il lui-même qu'un délicieux pastel dont les teintes fines et vaporeuses ^ provoquent une indéfinissable et douce rêverie, où ce qu'on sent et ce qu'on imagine l'emporte sur ce qu'on voit -. (Test ainsi que se combinent dans ces minces productions, le cœur et l'art de Virgile : l'invention en est absente; le poëte n'y parle pas; il n'y peint qu'à demi teintes; mais il émeut par ce qu'il est ému, car on sent qu'il aime ce qu'il chante.
On le sent bien plus dans les Géorgiqucs. Pourquoi ce poëme est-il si parfait? C'est qu'il a chanté ce que les Romains aimaient passionnément, l'agriculture^; c'est qu'il a idéalisé, sans les dénaturer, les champs, le labourage; c'est que Virgile a immortalisé avec l'émotion de ses goûts et de son génie, ce qui était dans les goûts et le génie de la race romaine. Il dit lui-même : J'ai chanté les bergers, les laboureurs, les guerriers; c'était bien Rome tout entière qu'il chantait ainsi. Mais Théocrite avait déjà mis tout le génie grec à chanter les bergers; Homère tout le génie grec à chanter les guerriers; l'idéal antique était atteint à ce double point de vue : il ne restait plus à Virgile qu'à mettre tout le génie romain à chanter les laboureurs *. C'est ce qu'il a fait avec un mérite de science et d'observation, avec un don de poésie et de sentiment, avec un choix de détails et une heureuse dimension de cadre qui sont la perfection idéale. Les Géorgiqucs sont une grande originalité tout à la fois virgilienne et romaine.
J'appliquerai le même ordre d'idées au traité des Devoirs de Cicéron. Si vous le considérez dans la forme, il est Grec tant l'art
« Sivc sub iiiccrtas zephyris motanlibus unibras. » [Églog., 5.)
« NairKjiie nolavi Ipse lociim aciiic quo congcsscrc paUimbes. » [Ibid,, 3.) « Hinc alla sub rupe canet fromlator ad auras; Nec tainen interea rauciic tua cura i)aluml)cs. Nec gcmere acria cessabil lurlur ab ulmo. » [Ibicl , 1.)
c( Non canimus surdis, responùent omnia sylvac d [Ibid., 10.)
« Quid faciat la'las segctos, quo sidcrc lerram Veitcrc...» (Début des Géorqiques]
y est pur et savant : si vous le considérez par le fond, il est doublement Romain ; et parce qu'il traite des bases du droit civil, — savoir : le droit naturel et la morale sociale, — c'est-à-dire de l'objet des prédilections de Rome ; et parce qu'il puise, pour son but, aux meilleures sources connues^; et que, dans cette association soit de règles irréprochables, soit d'exemples éloquents, l'auteur déploie cet esprit de choix, cet esprit pratique, cet éclectisme supérieur qui fut, en tout genre, le cachet du génie romain. C'est par là que le traité des Devoirs est resté l'une des œuvres les plus goûtées, les plus fructueuses, les plus belles de son auteur, et qu'il personnifie au plus haut point l'idéal romain comme les Géorgiques. Le traité des Devoirs est la philosophie, c'est la préface naturelle du droit romain.
Le génie discipliné, pratique et déjà un peu sceptique de Rome au moment de son développement littéraire, était inconcihable avec le désordre impétueux et l'enthousiasme tout idéal de la poésie lyrique; de celle qui veut le moins de réflexion et le plus d'imagination. Rome a manqué de ce génie quoiqu'elle ait beaucoup tenté dans ce genre, selon Quintilien : car malgré le suffrage de cet excellent juge ^ que frappaient trop les beautés artificielles du langage aux dépens de l'invention ^, Horace me paraît un lyrique médiocre. Fénelon le trouve trop tourné, c'est-à-dire trop travaillé, trop tourmenté dans son style *, défaut capital surtout dans l'ode qui doit respirer je ne sais quelle fureur poétique pleine d'audaces de tout genre; où l'inspiration doit repousser partout le calcul : mais, déplus, Horace n'est lyrique qu'à force de mythologie, qu'à force d'entasser l'emploi de ces mille fables, de ces mille dieux païens dont il était le premier à se moquer. Comment ne serait-il pas froid dans ce vain artifice de son talent luttant contre ses convictions? Cet esprit railleur, timide et correct, n'était pas né pour l'ode véritable; les merveilles d'art qu'il a laissées, sous ce nom, manquent de vie parce qu'elles manquent d émotion. J'en excepterai pourtant deux ou trois où le vieux patriotisme
^ De Offic, liv. 1-3, 6. — - De Vlmtit. orat.. 10-1.
" Lucrèce lui semble secondaire, parce qu'il ne sait pas faire la piirase : phrasin. [Ihid.)
^ Dialogue des Morts, Horace et Virgile.
romain l'inspire autant qu'il peut inspirer un ancien soldat qui rit en s'accusant de poltronnerie ; et n'est-il pas digne en effet de chanter Régulus bravant la férocité de Carthage I
J'ai montré ailleurs ^ que le droit romain était la grande origi nalité intellectuelle de Rome. Sur ce point, Rome fut sans modèle comme sans rivaux ; le temps a consacré son œuvre qui fut la sublime création de plusieurs siècles. On a imité, on a commenté, on a répété le droit romain plutôt qu'on ne l'a perfectionné en l'étudiant; et jusqu'à ce jour, par l'idée comme par l'expression, le droit civil romain est comme le dernier mot de la justice humaine et de la dignité littéraire.
Je dirais que le gem^e épistolaire fut une des supériorités romaines si nous ne manquions complètement de ce genre de manifestation de l'esprit grec : mais si la Grèce ne nous légua rien sur ce point, — qu'à défaut de productions d'un certain mérite, — c'est quelque chose pour Rome d'y avoir excellé. Or, en prose, Cicéron et Phne, comme Horace en vers, sont éminents dans l'épître. Cette manifestation de l'intelligence devait convenir à des esprits tout à la fois sérieux, observateurs, communicalifs ; à des âmes d'une grandeur simple, sincère, douée de sensibilité. Dans l'épitre, Horace est plus naturel qu'en tout le reste; il y laisse plus battre son cœur-. Personne n'ignore que les lettres de Cicéron sont des chefs-d'œuvre; on ne méconnait pas plus le rare mérite de celles de Pline. Qui ne sait que les épîtres à Lucile sont la plus franche et la plus éloquente expression de la philosophie de Sénèque?
J'aurais à montrer ici combien Rome fut digne de la Grèce par ses productions historiques, mais c'est en jugeant Tacite que je me réserve d'apprécier ce beau côté des lettres romaines. Je sortirais du cadre dans lequel je trace l'idéal littéraire romain si je traitais de l'histoire coomie elle en est digne, ou je manquerais
* Voir mon étude sur le droit romain.
- « Te dulcis aniicc revi-et
Cum zcpliyris, si concèdes, et hirundine prima. » lEpîf., 1-7,)
« IIdc latebrai dulces, eliain, si credis airiœiiiu
Incoluniem tibi me prtoslant scptembribus horis. » [Ibid., 1-H.)
Il descend aussi bien bas dans ses épancliements :
« Me pinguem et niti<lum bene curala cute revises,
Qiium ridere voies Epicuri de grcge porcorum. » [Ibid,, 1-i.)
à ce beau sujet même, si je ne le traitais pas selon son importance; je dois donc l'ajourner.
En somme, Rome ne peut revendiquer comme originalité de son idéal, que le genre didactique. Là, elle est inventrice et suj»érieure; ailleurs, elle n'est qu'imitatrice et subalterne; ailleurs, elle a de grands esprits plutôt que de grandes œuvres. La Grèce n'a pas de lettrés plus artistes qu'Horace et que Yirgile; elle n'en a pas de plus brillants que Sénèque, de plus saisissants et de plus sublimes que Lucain. Je ne sais pourquoi; mais à Rome les esprits l'emportent visiblement sur les œuvres ; il semble qu'ils feraient mieux si la Grèce ne les eût frustrés de ce qu'ils pouvaient faire ; si la Grèce n'avait en quelque sorte tari l'idéal païen ^ quand Rome put parler. Et la preuve de la vérité de ceci, c'est que Rome excelle dans ce que la Grèce ou n'a pas traité, ou n'a pas épuisé. Si la Grèce possède Anacréon, Rome peut s'honorer d'Ovide, deux esprits différents, mais tous deux charmants. Les Grecs, si poètes, n'ont rien laissé de bien tendre en amour ^; les Romains si positifs, si guerriers, si durs en apparence, ont créé^, ils ont immortalisé l'élégie: à quelques égards, Virgile même n'est qu'un subhme élégiaque. Le droit romain, qui a constitué si fortement la famille, a été loin de l'irriter ou de la dessécher en la constifuant : nulle part les affections de famille en tout genre, h tous les degrés, n'ont plus d'accent que dans les lettres romaines. C'est là l'un des cachets caractéristiques de l'esprit romain \ Il y a plus; si le Romain n'a pas inventé l'expression du sentiment, il l'a certainement plus développée que l'esprit grec. Il y a plus de sensibilité, il y a une sensibilité bien plus profonde dans le génie romain que dans le génie grec. Comme sentiment, les Grecs ne peuvent rien opposer à Yirgile % rien à
* Vidéal païen, tout est là; car, autre idéal, autres œuvres.
"^ A. part les stances connues de Sapho, qui, après tout, n'expriment qu'une flamme sensuelle. (Voir d'ailleurs Quintilien, De Unstit. oral., 10-1.)
^ Je ne puis que présumer; mais le génie romain, qui créa l'àme de Didon, dut créer la passion élégiaque.
* « Incipe parvc puer risu cognoscere matrem...
Incipc parve puer cui non risere parentes. » [Eglog., 4.)
' Homère, toul Homère qu'il est, n'a conçu ni Euryalc et Nisus. ni Didon. S'il est un lionmne qui personnifie Rome, c'est bien Jules César. Or, d'après Apulée, le ca-
SUITE DU MOUVEMEM LITTERAIRE. i»
ïibulle, rien à Juvénal. Jiivénal est à lui seul tout un monde de sentiments que la Grèce ou n'a pas connus, ou n'a connus que superficiellement. Dans l'histoire, Tacite porte et la trempe et l'émotion de Juvénal. Le stoïcisme lui-môme s'est attendri à Rome. Épictète a autant d'onction que Zenon semble avoir eu de sécheresse ; Marc-Aurèle exprime admirablement jusqu'à la mélancolie.
La Grèce eut donc des œuvres littéraires plus belles et plus variées que n'en eut Rome, soit par aptitude deVace, soit par bonheur d'idiome et d'avènement historique, soit par d'autres causes mystérieuses esquissées ci-dessus ; mais Rome fut moins inférieure à la Grèce par la qualité de ses esprits que par la qualité de ses œuvres. Elle atteignit l'idéal dans ce qu'elle put créer, et le droit romain, par exemple, est un monument qui éclipse la Grèce par la magnificence et la solidité de ses proportions, en même temps que par le fruit civihsateur qu'il renfermait pour le monde. Si la Grèce eut pour idéal le charme, Rome eut pour idéal la grandeur, elle eut pour idéal le sentiment. C'est par le développement du sentiment qu'avant le christianisme Rome a le plus mérité de l'esprit humain. La Grèce nous avait ornés de tous les dons de l'intelligence ; Rome nous a dotés plus largement des trésors de l'âme, si bien que si la Grèce fut l'esprit, Rome fut le cœur du monde antique. Cela est si vrai que de notre temps encore l'Ralie est restée la mère et comme l'institutrice du sentiment, depuis le Dante jusqu'à Silvio Pcllico.
De même que nous croyons au progrès comme au perfectionnement de l'esprit humain, les anciens croyaient à son dépérissement graduel et à sa décadence. Selon le dogme antique, Jupiter avait dit aux hommes une fois pour toutes ce qu'ils ont besoin de savoir ^; il ne fallait pas chercher autre chose"-. On était convaincu que les hommes, en s'éloignant du type primordial, allaient en dégénérant. Sommes-nous dans le vrai? Les anciens y étaient-ils?
raclure de léloquciice césarienne, c'était le l'eu, la passion : (^ Casar calorem. » (Apulée, Apologie.)
* « Dixilque semel nascenlibus auctor
Qiiidquid scire licet. » [Pltars., liv. 9.)
~ « Hoc salis est dixisse Jovem. » [Ibid.)
ou serait-il \rai qu'en dégénérant, à quelques égards, les hommes progressent à d'autres; mais ne dégénèrent et ne progressent que très-lentement, très-mystérieusement, presque à l'insu de l'humanité, ou sans qu'elle ait la conscience claire du travail qui la transforme? Quoi qu'il eh soit du dogme en lui-même, celui des anciens portait bien plus que le nôtre à l'imitation des œuvres antiques comme plus proches de l'idéal, et par leur date et par leurs auteurs; mais malgré le dogme antique et l'imitation artistique qui en semblait la conséquence, l'humanité se transformait insensiblement, et l'esprit humain qui n'existe pas exclusivement chez les lettrés, mais que représentent les peuples et ce que j'ai déjà nommé la raison pubhque, contractait, par l'effet du temps, des bssoins qu'il fallait satisfaire.
L'homme repousse instinctivement et par dignité personnelle le sentiment de sa déchéance; c'est pour cela qu'une génération ne peut consentir à n'être que l'écho d'une autre. Homère et Platon ne pouvaient pas exclusivement satisfaire éternellement le monde; l'humanité avait de nouvelles idées, surtout une plus grande complication d'idées ; il fallait tout ta la fois concréter cette masse d'idées \ les élucider, les rendre sensibles pour l'éducation et la direction des hommes; il fallait leur donner du cachet en les raffinant. C'est ce double travail que fit surtout l'école httéraire stoïcienne. Sénèque donna du cachet aux idées, en les raffinant : mais l'esprit humain n'a de véritable puissance qu'à l'aide du sentiment, car c'est par là qu'il agite, c'est par là qu'il remue les hommes, c'est par là qu'il les détermine à l'action. Aussi le stoïcisme eut-il son poète, lequel, s'adressantau sentiment de l'admiration, produisit le sublime, mais un sublime fragile, puisqu'il ne reposait que sur l'orgueil humain; ou un sublime stérile, puis-
* Ce ne sont pas les idées premières qui se multiplient dans rhunianit<5, mais bien leurs conséquences; savoir, les idées indirectes qui découlent ou qu'on prétendrait faire découler de celles-là. C'est le travail des idées indirectes qui est très-complexe j)armi les hommes. Platon et Aristotc, qui possèdent si parfaitement les idées premières, sont hien en retard du temps actuel, pour les idées indirectes. Quel chemin d'Aristote à Cuvier pour les sciences naturelles; et de Platon, à Pascal ou à Boissuct pour la science de l'homme! — Platon disait déjà de son temps : c: On offre à une àme complexe dCî discours complexes, et, au contraire,. à une àmc simple, d(S discours simp'es. « (Le Phèdre.) Très-bien; mais que faire quand, comme chez nous, les âmes et les discours sont complexes? Il faut simplifier la complexité pour la renilre accessible.
qu'il avait pour dogme le néant : puis le cœur n'aurait amené le sublime chez un stoïcien qu'à son insu, contre son gré et comme en démentant la secte. Après tout, le sentiment du sublime ne remplit pas seul le cœur des hommes ; le sublime n'est môme pas accessible à tons les cœurs. L'école stoïcienne était donc incomplète ; elle devait faire place à une école plus large ; à celle qui admettrait l'idée sous tous ses aspects, le sentiment dans toute sa variété, dans ses grandeurs comme dans ses faiblesses. Ce fut là le programme, si je peux le dire, de l'école rhodienne. Cette école épuisa l'idéal païen comme pensée et comme sentiment pour s'éteindre dans Marc-Aurèle, après avoir jeté son plus grand éclat dans Juvénal et dans Tacite. Ce qui survint ultérieurement dans ce que les lettres romaines ont de saillant, n'appartint plus à l'idéal païen, mais à l'esprit nouveau qui devait apporter à l'idée comme au sentiment, parmi les hommes, la vérité, la sanction, l'ampleur, ce je ne sais quoi de complet qui leur manquait jusque-là. Nous y reviendrons.
Mais plus je réfléchis sur le caractère distinctif des lettres au second âge impérial, plus je trouve qu'il est vrai de dire qu'elles brillent encore plus par l'éminence des esprits que par celle des œuvres, et qu'à part Tacite et Juvénal, elles ont laissé plutôt d'admirables fragments que des productions achevées. Sénèque, Lucain, les Pline, Stace ont des fragments d'une incomparable beauté. Juvénal lui-même n'est-il point, par son esprit, bien iiudessus de son genre, quelque perfection qu'il lui ait donné, car qu'est-ce que la satire, en tant que cadre ou que titre, pour donner leur vrai prix aux inspirations épiques, morales, oratoires, tragiques de Juvénal? Qu'est-ce que l'épitre en soi pour renfermer les trésors de style et d'aperçus que Sénèque a déposés dans ses épîtrcs à Lucile^? A part donc Tacite, les écrivains du second âge impérial ont mis leur génie dans des détails. Ils n'ont pas peint de toile complète ; ils n'ont pas sculpté un grand tout ; mais dans leurs conceptions tronquées il ) a tant de puissance qu'on peut les comparer à des ensembles plus vastes et moins saillants.
* Quinlilien sait faire aussi la distinction requise entre l'esprit do l'écrivain et son œuvre, qunnd il dit d'Arcliiloquc : <x Adeo ul videntur quibusdani quod quonam miiior est, muteriie esse, non ingenii vitiun». » [De l'Instit. orat., iO-1.)
Expliquons ceci : n'eussions-nous de Pascal que ses Peiisées^ ces seuls fragments ne le classeraient-ils point par la force de l'idée, par l'éclat de la forme et par l'ardeur du sentiment au niveau de ce que l'esprit humain a eu de plus grand? Sans nul doute, selon moi. Cela me suffit pour classer tout ce qui suivit Técole virgilienne. — Dans l'idéal païen (c'est-à-dire sous le bénéfice de la puissance et de la faiblesse de cet idéal), l'école stoïcienne et l'école rhodienne rivalisent avec l'école virgilienne. Nous verrons que l'école rhodienne, représentée par Tacite, la surpasse. Quelques fautes commises, quelques taches n'y font sérieusement rien que pour les grammairiens.
Quand on compare entre elles deux littératures, deux âges littéraires, les défauts comptent à peine parce qu'ils périssent pour la postérité ; ce qu'il faut compter exclusivement, ce sont les beautés \ Si la seconde Uttérature, si le deuxième âge littéraire a produit des beautés originales, des beautés qui lui sont propres, c'est là son mérite, c'est là son titre à vivre : surtout si ces beautés ont une qualité supérieure à celles de l'âge antérieur, si elles ont élevé l'idéal de l'art. C'est ainsi qu'un seul statuaire qui aurait trouvé un type supérieur de tête humaine, fût- il mauvais dans tout le reste, n'en serait pas moins très-haut placé par ce type de tète qui élèverait l'idéal de la sculpture. J'en dirai autant d'une beauté moindre, de celle des draperies si l'on veut : un sculpteur qui pousserait le talent des draperies à un degré inconnu jusqu'à lui, fût-il médiocre en tout le reste, aurait un rang à part par ce talent par lequel il aurait élevé l'idéal de l'art. Lucain, par exemple, a donné à la langue latine plus de personnahté, plus de virilité, plus d'accent qu'elle n'en eut jusqu'à lui; sa touche est plus romaine que celle des poètes ses devanciers; il n'imite pas, il est créateur. On a dit de Corneille qu'à la différence de Racine, qui a peint les hommes, comme ils sont, Corneille les a peints comme ils devraient être; cela est vrai, et c'est l'honneur de Corneille. Il n'a pas copié, il a inventé ses modèles. Il a élevé parmi les hommes l'idéal de l'honneur, l'idéal du devoir, l'idéal du sacrifice; il a ennobh, par son idéal, l'âme et la conscience humaines.
* Le seul qualrain de Saint-Aulaiic me suffit pour l'inscrire parmi les poètes les plus charmants.
C'est sa gnmdc gloire; c'est en cela qu'il surpasse non-seulement Racine, mais tous les tragiques. — De son côté, si Lucain n'a pas tracé (le vrais caractères romains, il a trouvé mieux que personne !a langue des sentiments romains. La fierté, la grandeur romaine; je dis plus, la fierté humaine n'ont jamais mieux parlé que par Lucain quand il est sublime : cela est si vrai que Corneille, qui n'emprunte rien à Virgile, va jusqu'à copier Lucain. Si bien que je ne sais rien de plus beau que Lucain traduit par Corneille, c'est-à-dire que la sublimité de la pensée stoïque, vivifiée par une voix chrétienne.
Le Dante s'écrie dans son Paradis : « 0 si je savais exprimer aussi bien que je sais imaginer ! » Les écrivains du second âge impérial, agités de l'esprit nouveau, eurent des aspirations, eurent des pressentiments, eurent des perceptions confuses d'un idéal qu'ils ne surent pas exprimer parce qu'il n'était pas le leur, mais dont ils sentaient l'influence parce qu'il planait sur eux. Ds créèrent la langue philosophique, la langue polémique de cet idéal. Quand Sénèque s'écrie : « Il n'y a pas de vrai contre le vrai, » il parle comme plus tard parlera Dossuet. Il crée la langue de combat de Tertullien et de saint Augustin, comme Lucain fournira la trempe de la langue de Polyeucte. C'est par là que se manifestent les grands esprits du second âge impérial, plus grands que leurs œuvres.
Quand Pascal écrit sur les grands hommes, « ils ne sont pas suspendus en l'air tout abstrait de notre société ; s'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont la tête plus élevée, mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils y sont tous à même niveau et s'appuient sur la même terre, et par cette extrémité ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les enfants, que les bêtes'; » non-seulement Pascal pense comme Sénèque dont il copie l'idée, mais il écrit dans le style heurté, contrasté, antithétique des stoïciens. Quand le môme Pascal nous dit encore : « La vanité est si ancrée dans le cœur de l'honmie, qu'un soldai, un goujat, un cuisinier, un crochcteur se vante et veut avoir des admirateurs; et les philosophes même en veulent, et ceux qui
* Pensées, édit. llavcl, arl. 6-50.
écrivent contre, veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu ; et moi qui écris ceci, ai peut-être cette envie, et peut-être ceux qui me liront ^.. » Dans cette sortie sur la gloire, Pascal pense comme Juvénal, mais il parle en stoïcien. Tout est choc, tout est fièvre ; tout est effet dans ce sublime fragment de Pascal. Cette langue et la langue virgilienne n'ont rien de commun. Est-ce Pascal, n'est-ce pas Sénèque qui semble encore avoir jeté ce coup de pinceau : « La douceur de la gloire est si grande qu'à quelque chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime "7 — Non, la forme virgihenne est étrangère à cet ordre de beautés ; elle serait complètement impuissante à les produire. Disons-le donc, elle n'est pas la seule beauté, même de forme, de l'esprit humain. Non-seulement elle ne le fut pas sous le paganisme, c'est-à-dire sous l'idéal païen; mais elle le serait bien moins sous l'idéal chrétien après le Dante et Shakspeare, après Bossuet et Pascal^.
La plus grande perfection de l'art, c'est de ressembler à la nature ; mais la plus grande perfection de la nature imitée, c'est de s'empreindre de l'idéal de l'art. Toute création intellectuelle qui atteint au faîte du genre a deux grands auteurs, la nature et l'artiste; la nature, pour donner un corps à la pensée de l'artiste; l'àme de l'artiste, pour idéahser, pour vivifier cette forme qu'il emprunte à la nature.
Dans le lion, par exemple, il y a la nature bestiale et la nature idéale. Le lion est une bête féroce, en même temps que le roi des animaux \ Barye en représente admirablement la nature bestiale; les bons héraldiques, les lions symboliques de la sculpture en représentent la nature idéale. Quand on pose sur la tête du lion une couronne, ce n'est pas le mangeur d'antilopes que l'on honore iiinsi; ce qu'on revêt de ce signe c'est le roi de la création après l'homme ; ce qu'on couronne en lui, c'est la vaillance, c'est la force, c'est la magnanimité; pour rehausser ainsi le lion, il faut l'idéahser. Ceux qui mettraient un lion de Barye sur un écusson
* Pensées, édit. Ilavcl, art. 2-5. — - Ibid., art. 2-1.
^ N'oublions pas que noire civilisation se complique de toute la civilisation littéraire antique dont nous avons hérité, et que nous avons plus à condenser que les anciens.
* Même observation pour l'aigle, à qui tout ce que je dis du lion est applicable.
OU dans un monument sculptural ayant une signification symbolique, commettraient un contre-sens. Ceux qui, pour peindre Pégase ou Bucéphale, copieraient avec succès un beau cheval barbe, ou anglais, ne seraient pas plus heureux s'ils ne savaient idéaliser leur type. Ce n'est pas le peintre qui créera Pégase ou Bucéphale, c'est l'artiste; la nature n'y sera que pour très-peu.
Les épicuriens comprenaient merveilleusement la nature sous les charmes divers de la forme ; ils avaient le sentiment très éminentdu plastique \ Les stoïciens ne comprenaient pas moins bien les diverses manifestations de la pensée. Personne n'a plus idéalisé la matière que Virgile^; personne n'a plus raffiné, ni souv*ent mieux peint la pensée queSénèque : mais l'école épicurienne, si déhcieuse pour les sens, laisse beaucoup à souhaiter à la pensée, comme l'école stoïcienne, si satisfaisante pour la pensée, laisse beaucoup à souhaiter à l'âme, c'est-à-dire au sentiment. On dirait que l'école épicurienne ne veut que plaire, et que l'école stoïcienne ne veut qu'instruire ; mais l'esprit humain se propose d'instruire en plaisant, et il n'instruit, il ne plaît jamais tant que lorsqu'il émeut. Instruire l'humanité pour l'améliorer, dès lors perfectionner la pensée pour lui donner plus de fruit, la peindre pour lui donner plus d'attrait, la réchauffer par le sentiment pour lui donner plus d'influence, tels sont les trois grands buts des arts intellectuels, spécialement des lettres; ou plutôt ces trois grands buts ne sont que trois moyens d'atteindre un but unique, le progrès de l'esprit humain par les arts, surtout par les lettres humaines. Dans ce concours des lettres pour le progrès de l'esprit humain, l'école épicurienne tient le pinceau, l'école stoïcienne la pensée; l'école rhodienne possède plus particulièrement le sentiment auquel elle joint la pensée et le pinceau.
Mais chaque école s'épure et s'agrandit selon l'idéal qui l'inspire, et c'est par son idéal que toute littérature se caractérise et
' « Scriptorum chorus omnis amal nemiis et fugit urbcs Iiite clicns liacchi, soniiio gaudentis et umbra. » (Hor., Eps., 2-2.)
— C était là surtout l'ôcolc épicurienne.
- «... Pocula ponam Fagina cœlaUim divini opus Alciniedonlis, Lenta quibus torno facili superaildita vilis, Diffusas licdcra veslil pallcnle corymbos. » [Eglog. 5.)
se classe. L'idéal païen eut pour interprètes le génie grec et le génie romain. Le génie grec se manifesta par l'école épicurienne : la Vénus antique, dans son exquise et suave beauté, est toute grecque*. Le génie grec inventa le stoïcisme, mais ce fut la greffe romaine qui le fit fructifier parmi les hommes. L'école stoïcienne fut donc mixte chez les anciens; elle fut gréco-romaine : mais l'école rhodienne fut un fruit plus particulièrement romain. Le génie grec, incomparablement élégant et gracieux, fut un peu froid; le génie romain fut tendre, fut pathétique. C'est par le sentiment qu'il l'emporte sur le génie grec. A ce point de vue, il est plus près de l'idéal absolu, d'après mes principes, que le génie grec. Car il unit à la qualité de la pensée qu'il emprunte à la Grèce, la force de pénétration, l'émotion, que la Grèce n'eut pas au même degré. C'est dans Juvénal, c'est surtout dans Tacite que me paraît éclater la véritable supériorité romaine, La Grèce a plus d'un Virgile, c'est-à-dire plus d'un ciseleur littéraire; elle n'a pas un seul Juvénal, un seul Tacite; je dirai môme un seul Lucain. — Et nous-mêmes ne sont-ce pas les Romains bien plus que les Grecs que nous lisons, quoiqu'en général les Grecs soient traduits, et, tout autant autour de nous, que les Romains? N'est-ce point le sentiment romain qui nous attire, tandis que c'est la sécheresse grecque que ne nous déguise plus le charuie de sa langue, qui nous repousse? Poursuivons. •
Ce que je dis sur les anciens peut se vérifier chez les modernes. L'idéal moderne étant supérieur, chaque école antique a pris parmi nous les proportions et le cachet de cet idéal supérieur. A cela près. Racine et Shakspeare me paraissent appartenir à l'école épicurienne, à l'école du pinceau ; Corneille à l'école stoïcienne, à l'école de la sublimité de la pensée, mais réchauffée par l'onction chrétienne. Je voudrais Corneille un peu plus rhodien, c'est-à-dire un peu moins tendu et plus tendre. Le Dante, Bossuet, Pascal, sont éminemment rhodiens. Je ne prends que quelques exemples pour me faire saisir^.
' Après l'expulsion de Xcrcès, un tableau volif porta pour logcmlc « que Vénus avait sauvée la Grèce.» [Athénée, liv. 15.)
'^ Voyez Montaigne encore : son imagination est épicurienne, son espiit est, parfois, stoïcien; son cœur a quelques instincts rhodiens. Connue de cTttc vaiiélé d'écoles,
SUITE DU MOUVEMEINT LITTEUAIRE. 203
Uome passa donc nécessairement, plutôt comme modification nécessaire que comme défaillance, de l'école virgilicnhe à l'école stoïcienne, et de celle-ci à l'école rhodienne, qui épuisa l'idéal païen. C'est là ce qu'on a pris sans raison pour une décadence de i'esprit humain qui se transformait pour s'améliorer.
Il me reste à dire, pour compléter le tableau du mouvement des lettres romaines, quel fut le rôle de l'esprit nouveau pour préparer les lettres chrétiennes qui remplacèrent l'idéal païen épuisé.
chez le même écrivain, sort une source inépuisable d'impressions vivaces! — Montaigne, tour à tour badin, sublime, relâché, austère; toujours peintre, toujours instructif, et, parfois, assez fortement ému pour émouvoir fortement, sait supporter les approches de Rousseau et de Pascal même, qui le copient sans lamoiiidrir.