ELEMENT JUDAÏQUE — CONCLUSION
L'intelligence de l'homme est tout à la fois raison et sentiment. Le pur rationalisme, c'est-à-dire la substitution de la pure logique au sentiment, n'éteint pas moins le bon sens qu'il n'exclut le sentiment. Apulée citant le traité conclu par le rhéteur Protagoras avec son disciple Evalthe, lequel n'ayant à le payer de ses soins que s'il gagnait sa première cause, se laissa citer en justice pour l'exécution de ce traité, espérant toujours gagner son procès, soit par la volonté du juge, soit par le texte du traité^ : car, disait-il, si je perds ce procès qui est mon premier, je ne dois rien, d'après mon traité; ou bien si je gagne ce procès par la volonté du juge, je ne dois rien d'après le jugement; à quoi Protagoras répondait dans les mêmes termes : si le juge me donne gain de cause, il faut nie payer, puisqu'il l'ordonne; et si le juge me condamne, il faut me payer encore d'après le traité. D'où la conséquence que chacun
* D'après Apulée, c'est le disciple qui bal le maîlre ; d'après d'aulros, ce serait le maître qui battrait le disciple. Ceci importe peu, puisqu'il faut qu'ils soient néccssaironicnt tous deux vaincus et tous deux vainqueurs.
des adversaires avait raison contre Fnutre ; et que chacun devait gagner son procès en le perdant, comme aussi que chacun devait en même temps gagner et perdre son procès. Tout cela est insensé: mais combien peu de contentions humaines dans lesquelles la pure logique ne mène, avec beaucoup d'esprit des deux parts, à ce logogriphe ! Ce sont Là des touffes d'épines qu'on dirait que le vent a brouillées et enchevêtrées ^; ce sont de part et d'autre des pointes de fer dont les dards blessent également les deux adversaires. Laissons, dit Apulée, les avares et les plaideurs se hérisser de ces chicanes *.
Appliquée à la science générale qui constitue l'esprit humain, appliquée à la connaissance de Dieu, du monde et de soi-même, la pure logique n'est qu'un instrument de disputes vaines et éternelles ^. Le monde tout entier soumis à ces contentions ne rapporte rien : l'esprit ressemble, dans ce travail, à la meule qui tournant à vide s'use dans sa propre poussière, mais ne moud pas le grain. Quand la Bible dit: « Vous concevrez des flammes ardentes et vous n'enfanterez que des pailles *», elle peint vigoureusement à sa manière la fiévreuse présomption des sophistes, que brûlent ces tïammes de l'orgueil à défaut de celles de l'inspiration, et qui, pour tout froment, ne produisent que des pailles. L'homme désabusé de ces pailles de l'esprit humain, remonte à la sagessfe éternelle par l'intuition, par le mysticisme, aulre extrême qui conduit comme le premier, par une sorte de mépris de l'homme, au falalisme. C'est ainsi que l'homme, après s'être enivré de lui-même, en désespère; et que, livré à lui-même, il faut qu'il finisse par s'abandonner lui-même.
Les livres saints, cette source de toute lumière, nous l'apprennent : l'homme est capable de vérité, mais il reçoit plus la vérité qu'il ne l'invente. « L'abîme dit, selon l'Ecriture : La sagesse n'est point en moi; et la mer, elle n'est point avec moi. » L'Ecriture ajoute : La sagesse ne se donne point, pour l'orle plus pur; elle ne s'achète point (comme le voulaient les rhéteurs) à prix d'argent : la sagesse a une secrète origine d'où elle se tire; c'est Dieu qui connaît le lieu qu'elle habite; c'est lui qui a donné du poids au vent,
* Apulûe, Floride, liv. i. — - ll?id. — '" Eccfésiaste, ch. 5, v. 11. — '* Isiïc, ch. 35, V, 1 1 .
lui qui a pesé et mesuré l'eau; c'est lui qui a dit à l'homme que la parfaite sagesse est de craindre Dieu ^
Le pur rationalisme, qui produisait le vide dans les idées, conduisait en même temps à l'inanité et à la sécheresse littéraires; aussi les rhéteurs antiques du second âge impérial, presque tous ingénieux, sont tous froids. Plutarque n'est pas absolument froid, quoiqu'il ait plus de raison que de cœur; mais, de Lucien à l'empereur Julien, tous les lettrés purement grecs sont sceptiques, railleurs, insensibles. Ceux qui le sont moins, quoique issus de l'école grecque, ou s'imprègnent d'un autre esprit que le leur, comme Arrien ^; ou sont enfants de Rome, comme Marc Aurèle; ou se sont imbus de plusieurs esprits, comme Apulée : encore celui-ci diffèret-il surtout de Lucien, parce qu'il s'est imprégné du souffle de Platon et que sa haute intelligence épure et vivifie son âme médiocre.
En htlérature comme en philosophie, dans la forme comme dans la pensée, les esprits éminents du second âge impérial remontaient par le sentiment à Dieu, source de toute pensée comme de toute beauté idéale. Ils en appelaient à leur cœur, à leur conscience, à la voix générale de l'humanité; ils en appelaient aux accents secrets de la nature, ils en appelaient aux traditions, de la raison et des combinaisons artificielles des rhéteurs. Il planait sur la société romaine, dès son déchn, plutôt pressenti qu'évident^, des idées supérieures à ce qu'on avait connu jusqu'alors ; idées résultant moitié du travail de la raison publique et de la conscience humaine dans ses éléments les plus généraux, moitié de l'effet d une révélation, — plus grande que toutes les conceptions humaines, — qui se communiquait de proche en proche comme s'étend, sur une vaste surface, l'agitation d'un seul point de l'océan. Rome avait connu dans les lettres l'élément étrusque et latin, puis l'élément grec, puis l'élément oriental, mais de cet orient asiatique énervant la pensée à force de l'orner'; elle connut enfin, avant de s'éteindre, en tant que païenne, l'élément africain. Cet élément
* Job, ch. 28, VLM-s. 14 et siiiv. — - De celui d'Épiclèlc. — ^ T;icilc. Germanie, 55.
* Yoy. le Dialoy. des Orateurs, de Tacite, chap. 20, sur l'aftelcrie de Mécène et le goût de ronluuiinure; — cli. 18, sur ce que Cicéron lui-même passait, aux yeux de certains, pour bouffi et luxuriant : scnlimcnl que sanctionne Apulée en ne pftrlant que de son opulence, « Opulentiam. »
lui coniiuuniqua les bouillonnements ou la vigueur de la passion, (iommenl l'Espagne produisit-elle en efi'et les plus brillants esprits du second âge impérial romain?^ Ce ne fut point par le contact grec, c'était plutôt par le contact africain. Plus tard, en effet, c'est d'Afrique, c'est de Carlhagc que sortent Apulée parmi les païens, Tertullien, Lactance, saint Augustin parmi les chrétiens ; et Apulée peut dtyà, sous les Antonins, appeler Carthage a la muse de l'Afrique, la Mnémosyne des Romains-. » C'est de l'orient africain, si ce mot m'est permis, que sort enfin cette école d'Alexandrie qui ensevelit avec tant d'éclat l'esprit païen.
A côlé de l'élément africain, dont le caractère est d'être tour h tour païen et chrétien, gît l'élément judaïque, entièrement original, qui n'emprunte rien qu'à soi, et qui reste invariablement soi jusqu'à la modification chrétienne^. Ces deux éléments se ressemblent par le spiritualisme de l'idée qui leur est commun, coumie par l'accent passionné qu'ils recèlent. Ils ne diffèrent, si je peux le dire, que parce que l'élément judaïque émane d'un plus haut idéal et accuse une passion plus profonde. Ils se rencontrent dans leurs résultats en ce qu'ils font fermenter la société païenne. Le sentiment, la passion, prédominent, ainsi que le spiritualisme des tendances, dans les derniers grands esprits du siècle que je décris. Vérifions ceci.
Les deux plus grands problèmes de l'esprit furent toujours le rôle de la Providence dans le gouvernement des sociétés et la destinée de l'homme après la vie terrestre, destinée qui est le but comme la sanction de la vie humaine. Nous avons déjà vu que Sénèque et Pline l'Ancien n'ont sur ces deux points que des incertitudes. Je me trompe: sur le premier point, — le gouvernement de la Providence, — Sénèque est en même temps très-noblement affirmalif, puis absolument négatif, puis dubitatif. Pline l'Ancien n'est pas plus avancé ; Marc Aurèle est complètement négatif et fataliste connne tout vrai stoïcien. Quant au second point, — la vie
' SiMièque, Luoain, Marlial, Flonis. — - Floride, 'i-20.
^ « Mais en considérant ainsi ceUe inconstante et bizarre variété de mœnrs et do créance dans les divers temps, je tronvc en nn coin du monde un peuple parlicnliei . La rencontre de ce peuple m'étonne et me send^lc digue d'attention. » (Pascal. Pen^ secs. art. 14. édil. Uavel.)
future, — niSéncque, ni les Pline, ni Marc Aurèlen'y entendent rien \ Ils ne comprennent que le néant des corps, leur réunion au grand tout de l'univers, selon le panthéisme. Tout au plus répète ront-ils vaguement que, selon quelques sages, les âmes des grands hommes, composées d'éléments privilégiés, ne périssent point/. Consultez le paganisme d'Afrique, il vous dira, avec Apulée, et dans le plus noble langage, que Dieu commande au monde comme un général à son armée; que, dès qu'il le faut, les officiers organisent les rangs, les cavaliers occupent les ailes, les autres soldats le poste qu'on leur assigne, et que c'est ainsi que l'univers suit les ordres d'un suprême et unique régulateur^; il vous dira que, comme dans les chœurs, le coryphée commence par donner le ton, et qu'après lui des voix d'hommes et de femmes, contrastant du grave à l'aigu, font sortir de leur mélange des accords exquis, c'est ainsi que la sagesse de Dieu fait sortir des contrastes de l'univers un harmonieux ensemble*. Consultez encore l'Afrique sur la vie future, et Apulée répondra : que l'âme dégagée des liens du corps retourne au sein des dieux, et que, si pendant la vie elle fut chaste et sans reproche, cette épreuve de la vie mortelle lui assure le bonheur céleste ^ Qu'importe que l'Afrique soit en ceci platonicienne, si elle a le bon esprit d'élever le paganisme jusqu'cà Platon. Consultez l'élément judaïque; mais vous avez vu combien Josèphe est plus affirmatif sur le double problème qu'aucun des Romains ^ Tel est le progrès de la pure raison sous les auspices de la pensée africaine ; mais sous l'impression de la passion africaine ou judaïque, le sentiment romain va plus loin que l'idée romaine. Je l'ai déjà dit, par l'idée Rome est inférieure à la Grèce ; par le sentiment elle lui est supérieure. J'ajoute que c'est par le sentiment que Rome corrige l'imperfection de sa pensée philosophique. Marc zVurèle dont, on l'a vu, le panthéisme est si grossier, est admirable par le sentiment qui pénètre ses œuvres. Stoïcien par l'idée, il est tout Romain par le cœur, et c'est son cœur qui fait la grandeur de ses écrits. Je dirai plus tard conmient Tacite, si médiocre par sa métaphysique, se relève par les qualités, par la di-
* Yoir mon élude sur la PJiilosopJtie romaine. — - Tacite, Agric, 40. — ^ Ap\il('e, (lu Monde. — * Ihid. — ^ Apulée, de la doctrine de Platon. — ^ Voy. mon élude ^uv\c Judaïsme.
<ynitc, et si je peux le dire, par la piété de son àme. A un moindre déféré, Ouintilien leur ressemble. Il fait pitié quand il pleure son (ils, et ne sait pour toute consolation que nier les dieux ^; mais l'âme qui a présidé h la composition du grand ouvrage qui l'immortalise l'absout de sa mauvaise métapbysique. C'est par la prédominence du sentiment que la morale romaine est si altaclianle et si belle; c'est parle sentiment que ses poètes comprennent mieux la vie future que ses pbilosophes. En Grèce, c'est tout le contraire : l'idée grecque va plus baut que le sentiment grec; Platon s'élève bien plus qu'Homère dans la région de l'idéal, et nul poëte ne surpasse Homère à ce point de vue. Faisons quelques applications de ces aperçus.
Quand Ulysse descend dans les enfers « il y voit, dans des prairies bumides, le gigantesque Orion armé d'une massue de fer, poursuivant encore les bctes sauvages ^ » La vie future n'est donc cbez Homère que la vie terrestre, que ses héros conlinuent dans son Elysée. Quand Ulysse rencontre Achille, le grand Achille : « Ne tente pas de me consoler du trépas, dit celui-ci. J'aimerais mieux, vil mercenaire, servir sur la terre un indigent que d'être roi chez les morts ^ »; sentiment de goujat, mais explicable, caria perte de la vie était tellement sans compensation pour Homère, que son plus brillant héros la déplore jusqu'cà la bassesse. Lisez Virgile, et sans parler de la sublime rencontre d'Enée avec Didon, dont la rencontre d'Ulysse et d'Ajax dans l'enfer d'Homère fut le modèle \ que de choses que le sentiment romain a vivifiées jusque dans l'enfer païen ! Chez Homère, les Champs-Elysées ne sont qu'une terre comme la nôtre, ou plutôt autre que plus belle; une sorte d'Australie mal éclairée, froide, en môme temps qu'invariable et morne comme le destin. Cbez Virgile ce sont des plages ineffables; ce sont des paysages idéalisés où les teintes d'une hmiière pourprée produisent éternellement le ravissant spectacle des aurores terrestres '\ Les personnages que rencontre Éiiéc sont bien moins brutaux que ceux d'Homère; aucun n'y regrette la vie, que ceux
* De l'InStU. orat., préambule du liv. G. — - Odtjssée, liv. 11. — ^ [bld. Voir tiussi Lucien, Dialogues des Morts. — •* Odyssée, liv. 1 1 '
* « Largior hic canipos cellier et luniinc veslit Turpureo. u (Virgile, Enéide, 6, v. OiO.)
2i0 - TACITE ET SOIS SIÈCLE.
qui se la sont arrachée \- encore sont-ce des malheureux qu'on ne trouve pas dans les champs fortunés, et dont le regret semhle un supplice approprié à leur faute : mais, loin de regretter la terre, Anchise félicite Énée d'être venu parmi les demi-dieux; et si les âmes vulgaires témoignent une vive ardeur, ce que le poëte appelle un désir insensé de recommencer la vie ^, c'est que, d'après les destins, ces âmes ont des épreuves nouvelles à subir avant de jouir du bonheur suprême; qu'elles ont puisé dans le Léthé l'oubli de leur dernière existence; si bien que vivre, ce n'est pour elles que continuer d'être. Tel est le progrès de Virgile sur Homère ; et Virgile n'était, en somme, qu'un épicurien corrigeant par le sentiment le vice de l'épicurisme, et qui, s'il ne sortait pas de la matière, savait l'idéahser.
Lucain, au rebours d'IIomère, et même de Virgile, fait consister la grandeur de ses personnages non-seulement à mépriser la vie, mais à redemander la mort quand ils l'ont connue^; tant la vie lui parait fâcheuse, h tout prendre! Ouant à ses héros, quant à ces âmes d'éhte que le néant n'atteint pas comme le vulgaire d'après la sagesse ou d'après l'orgueil des stoïciens qui, vivants ou morts, affectaient le privilège en leur faveur, Lucain leur donne un rôle plus immatériel; il leur assigne une place, il leur prête des impressions ou des sentiments supérieurs à tout ce qu'imagine Virgile pour ses demi-dieux : « L'âme de Pompée mort s'abreuve, dit-il, de la vraie lumière ; le héros admire et les astres qui parcourent le ciel et ceux qui sont fixés aux pôles. H voit les ténèbres de notre jour terrestre et sourit à l'aspect des outrages que subit son tronc \ » Cette conception ne l'emporte-t-elle pas soit par l'idée, soit par l'émotion, sur l'inspiration virgihenne? N'est-ce pas un commencement du christianisme que ce bonheur d'admirer les grandeurs de Dieu et d'y puiser un sentiment de pitié pour nos admirations ou nos intérêts terrestres? La poésie romaine, organe du sentiment romain, ira plus loin encore.
D'après Stace, l'âme de son père mort plane dans les sphères radieuses, d'où elle contemple à découvert le principe des choses, l'essence de Dieu, la source des astres '. Dieu, absent partout chez
' « Qiiàm vellciil œllicre in alto... » [Enéide, 6, v. 43G.)
''» lùiil., 0, V. 721. — 5 Phars., C, v. 751 el 509. — * Ibid., 942 — '^ Sylv., 5-3.
SUITE DU iMOUVEMK.M LITTÉRAIUE. 211
Lucain, malgré son spiriUialisme, apparaît dans Stace et fait monter sa pensée. Mais ce qui distingue Stace de Lucain, c'est (jue l'immortalilé privilégiée que Lucain donne exclusivement à ses héros, Stace l'étend jusqu'à l'esclave ^ : « L'Elysée, qu'habite Philéton, ne lui fait pas oublier, dit-il, son cher maître; et peutêtre que, par ses soins, un autre lui-même dédommagera ce maître chéri de sa perle ^. » Qu'il s'agisse ici d'un amour profane trop toléré par le paganisme, j'en conviens, sans l'excuser; mais ce qu'on remarquera c'est que, par le sentiment, la poésie romaine, plus haute que le rationalisme stoïcien, a su trouver ce hen que consacre le christianisme entre les morts et les vivants, comme cette douce et consolante protection du vivant par le mort. Ce Hen, on le voit partout dans Stace, et dans des circonstances plus pures. Etruscus déplore la mort de son père au moment où la fortune rentrait dans sa maison : « Ingrat, s'écrie-t-il, nous quitter en ce moment! ... Mais je méditerai tes exemples, tes vertus seront ma règle, je me rappellerai tes pieuses leçons, je te prierai de m'instruire par des songes ^. » Le père de cet excellent lils l'écoute avec joie et va redire son langage à sa chère épouse*. — Ailleurs Priscille, morte avant son mari, veille sur lui des Champs-Elysées et intercède en sa faveur ^. — Que disent de plus les chrétiens à ce point de vue? Tel est le rôle du sentiment, dans la marche de l'esprit romain. Il fut une source de spiritualisme et de vérité dans les dogmes fondamentaux qui régissent la destinée humaine.
Il fut de plus une source de beautés httéraires. C'est une des plus grandes imperfections de Sénèquc de manquer de sentiment, comme ce fut le grand vice de l'école stoïcienne, qui excluait par système le sentiment, puisqu'elle déniait les passions^ : mais un faux, un impossible système ne peut avoir complètement raison de l'homme auquel il prétend s'imposer; et le sentiment, — comme la passion qu'on veut étouffer, — se fait jour par quelque issue. Lucain manque de sensibilité proprement dite, mais il donne parfois au patriotisme, à la fierté, à la magnanimité, une émotion
* Sylv., 2-6. — '-Ilnd. — •' Ihid., 5-5.
•* h Vi'rbiUjue tlilccla; fcrl narraluius Elrusca'. » ilbid.)
•^ « I>ro le fala rogat. » {ll)i(l., 5-1.1
'' Lillcraiieinent, les (.lédaii.'.ner, c'csl les niéconnaiUc,
profonde. Il a connu, il fait ressentir jusqu'aux impressions de la mélancolie. Quand Pompée cède l'Italie à César, afin d'aller chercher en Grèce des soldats pour Rome, « Pompée, dit Lucain, est le seul qui ne jette pas un dernier regard sur l'IIespérie qu'il ne reverra plus; c'est le seul qui ne suive pas à l'horizon Cette terre, ces ports, ces montagnes qui s'évanouissent peu à peu dans l'espace ^ » Le jour qui éclairera Pharsale va luire; Pompée repose encore; au terme de cette nuit qui est a le court et dernier instant de ses prospérités % » un songe occupe le héros; il se voit à Rome, dans son propre théâtie, entouré du peuple romain qui s'enivre de sa présence et fait retentir ses transports jusqu'aux astres. C'était ce mê.ne peuple qui avait tant de fois applaudi sa triomphante jeunesse; l'àme de Pompée s'inquiétant de l'avenir, se réfugiait vers son honheur passé comme pour en goûter le reste'' : que les gardes du camp, que les trompettes ne le réveillent pas, car le repos du lendemain lui sera cruel ^ : « Ah ! s'écrie le poëte, que le peuple romain n'a-t-il un pareil songe pour goûter le même charme! Heureuse ta Rome, ô Pompée ! si elle te revoyait encore sous le même aspect ! Oh! que les dieux ne vous donnent-ils, h elle et à toi, un seul jour où, certains de périr, vous puissiez au moins vous rassasier de votre mutuel amour ^ ! Malheureux peuple, tugémis, tu retiens tes sanglots ! ô Pompée, ce n'est pas ainsi qu'il te saluait jadis en plein théâtre ^ ! »
Pompée va se séparer de Cornéhe pour la soustraire aux dan fers de la guerre; il contient la douleur que cet éloignement lui cause : Cornéhe, qui pressent plutôt qu'elle ne connaît son anxiété, « n'ose surprendre des larmes sur les joues du héros''. » Nous ne serons pas longtemps séparés, s'écrie Pompée, les grandes élévations ont une prompte chute ^ » La séparation s'opère, mais avec quel déchirement! Jamais journée plus cruelle. « Le malheur n'avait pas encore affermi leurs âmes^ » Et quand Cornélie s'est éloignée, qu'eUe est éperdue de douleur ; quand tout son cœur app.41e son époux sur sa couche désolée, « l'heure approche, écrit amèrement Lucain, où les dieux te rendront le grand Pompée^". »
' Phars., 5, v. 4 cl suiv. — - Ibid.. 7, v. 7. — ^ Ibid., 1, v. 19. — * Ibid.. 7. v. 27. — s Ibid.. 7, V. 52. — ^ Wid. — ' Ibid., 5, v. 759. — » Ibid., v. 7 iO. — ^' Ibid , 5. v.79j. — 'Ubid.,l>, v. 81C.
Pompée est vaincu, il fuit, il oppose un grand cœur à une grande inforlune; il conserve dans sa douleur celte majesté que réclament les maux de Rome ^; il luit, mais la douleur des peuples l'accompagne ; « l'homme heureux ne peut savoir si on l'aime^. » — El si Cornélie, qui ne connoît pas l'issue de Pharsale, tremble pour les destins de cet époux fugitif qui lui revient à travers les mers : « Le voici, lui crie le poëte, le voici lui-même ! voici le vaincu ! Il est bien temps de craindre quand il faut pleurer''!... » Pompée meurt enfin plein de mépris pour le crime '" sous lequel il succombe. Cornélie voudrait le suivre ; elle voudrait s'immoler sur son cadavre; on s'y oppose : « 0 mon époux, s'écrie-t"-elle, tu respires encore, et déjà je ne suis plus libre M » Plus tard, à l'aspect des llammes qui consument la dépouille de Pompée : « 0 mon époux, ces llammes sont encore, s'écrie-t-elle, quelque c]:ose de toi ^ ! »
Lucain a le sentiment des ruines, et son inspiration s'en ressent. Quand César visite la Troade, il passe, sans s'en douter, un petit ruisseau serpentant dans la poussière; « ce ruisseau, c'était le Xanthe. 5) Il cherche les restes de la célèbre Troie; il voudrait voir les débris de ces fameuses murailles bâties par Apollon; mais Troie tout entière est ensevelie sous les ronces, « et ses ruines mêmes ont péri, » selon le poëte '^.
Par ces émotions, trop rares dans la Pharsale^ Lucain s'appartient et échappe à son école, ou plutôt il donne à son école le cachet de son âme et de son siècle. Outre que Virgile n'a pas cette qualité de sentiment, il est plus ému que son temps, si je peux le dire, tandis que Lucain est moins ému que son siècle. L'émotion de Virgile lui est personnelle ; celle de Lucain, quand il en a; celle de Pline; l'émotion si profonde de Juvénal; celle de Marc-Aurèle; celle de Tacite, sur laquelle je m'expliquerai ultérieurement ; celle de Stace, toute cette pente irrésistible au sentiment dont ils sont la preuve est le fruit de leur temps. Cette tendance est trop générale ; elle a une trop haute et trop vigoureuse portée pour n'être que personnelle. Elle exprime le caractère httéraire du siècle à Rome par deux raisons : parce que Rome se sentait périr, et
' Pliars., 1, V. G73. — '^ Ibid., 7, v. 727. — ' ïbid., 8, v. T)!. — ^ Ibid., 8, v. G2I — ^ Ibid., 8, V. 660. — " Ibid., 9, v. 75. — "^ Ibid.,^, v. 970.
parce que le souffle africain dont j'ai parlé pénétrait et dommait les lettres romaines; parce que l'élément Judaïque et chrétien tendaient à prévaloir dans les lettres païennes. Reprenons quelques idées capitales.
Le courant intellectuel païen était particulièrement grec; je dis particulièrement, pour n'être pas exclusif; mais on ne saurait contester que la Grèce n'ait inventé, développé, popularisé le polythéisme mythologique et l'idéal religieux qu'il contenait. Les œuvres d'Iïomère furent en quelque sorte la Bible, l'Ecriture sainte de la Grèce \ A côté du courant grec, il y avait dans le monde antique l'esprit oriental remontant par l'Egypte à l'Inde; puis un esprit particulier, un esprit original dans l'Orient, l'esprit judaïque ^ Athènes et Rome représentèrent d'abord presque exclusivement le courant païen dans les idées, c'est-à-dire l'esprit païen; puis Carthage associa l'esprit oriental africain à l'esprit romain, le plus éclectique de tous les esprits puisqu'il fut tour à tour étrusque, grec, oriental. Athènes se modifia comme Rome, ou plutôt l'esprit grec, modifié par l'esprit oriental, eut pour siège Alexandrie, laquelle associait l'Inde et l'Afrique à la. Grèce. La Judée restait isolée dans son esprit, mais sur un merveilleux théâtre pour répandre son esprit dans le monde.
Si vous partez de Rome, vous remontez le courant païen vers Athènes, qui nous conduit vers Alexandrie, où ce courant se perd. Si vous remontez, de Rome, le courant oriental, vous passez par l'Espagne, qui fut partiellement carthaginoise ; vous allez de Carthage à Tyr, vers Alexandrie comme vers la Judée, et vous remontez jusqu'à l'Inde. Il y a un tel lien de parenté entre Alexandrie et Carthage, que les Alexandrins disent communément que , la moitié d'Alexandrie appartient à l'Afrique^. Les Alexandrins ont toute la duphcité, toute la suljtilité, toute la passion africaines''. D'autre part, qu'Alexandrie fût grecque, le nom de son fondateur et celui de ses rois depuis Alexandre le disent suffisam-
' La bcnulc de l'ouvrage fait durer la chose; loul le nioude l'apprend et en parle; l la faut savoir, chacun la sait ])ar cœur. Personne ne sait plus, par sa connaissance, si c'est une fable ou une histoire : on l'a seulement appris de ses ancêtres, cela peu» passer pour vrai. (Pascal, Pensées, art. 14-5.)
Bossiiet, Disc, sur rUist. univ , Suite de In Religion, 5. — ^ Comment, de Cy iitc d'Afrique, 1 i. — * Ibid., 2i.
ment, et l'on sait qu'elle dut sa naissance à son site; car, située entre deux mers et deux grands continents, elle touche par la mer Uouge et le golfe d'Aden^ aux Arabies et à tout l'Orient; par la Méditerranée, aux nations septentrionales, comme elle est le lien continental de l'Asie et de l'Afrique.
Je l'ai déjà dit, Rome était mal placée dans le monde, à son époque, pour être un foyer intellectuel, puisque c'était surtout l'Orient qui était le siège des idées ; mais c'était un admirable centre guerrier, puisque sa position commandait aux races les plus belliqueuses de la terre, — tout près de la Grèce, non loin de l'Espagne, à côté de la Gaule, à proximité de la Germanie % — et qu'elle sut dompter ces races pour les précipiter sur l'Orient. L'Orient donc devait être conquis par les armes de Rome; mais Rome devait le céder à l'esprit, d'abord de l'Orient grec" par Athènes; puis, de l'Orient africain par Carthage, Alexandrie et la Judée.
Par son théâtre d'action un peu reculé vers l'Ouest et borné par les déserts, Carthage ne pouvait être et ne fut qu'un brillant foyer intellectuel de second ordre; Carthage fut le premier grand camp du christianisme, une position retranchée d'où les chrétiens combattaient les Alexandrins \ en attendant qu'ils pussent s'emparer de Rome, de Ryzance, d'Alexandrie même.
Mais voyez comme la Judée est merveilleusement située pour se recueillir et se répandre; pour concevoir, pour abriter le germe de son originalité et le faire fructifier au dehors. La Palestine n'est pas riche, et n'est un sujet de convoitise que pour ses enfants ; non que la Judée soit pauvre, mais elle n'a pas l'opulence (jue les puissants jalousent et conquièrent : de plus, elle est enclose par un cercle de montagnes comme dans un pli de l'Orient africain ; son petit peuple est éminenmient guerrier et intelligent, aussi propre aux combats qu'à la politique. Voilà pour sa consti-
* « Avalilcs Sinus, w
'^ « Gailias, Hispaiiiasquc, vp.lidissimam Icrranim parlcm. » (Tacite, Ilisf., 5-53.) "* L'Asie Mineure.
* G'csl-à-dire les savants enlrelcnus aux frais de l'État clans le nius^ée de la o-rantle ville égyptienne; mais, à beaucoup d'égaids, grecque et juive, el i)lacée entre Carthaue cl Id Tliébaïde.
liition intrinsèque; telles sont les conditions du berceau de l'élément judaïque.
Or, l'Orient africain dont je parle, c'est-à-dire l'Orient tourné vers l'Afrique dans toute la zone qui borde la mer Rouge, cet Orient africain est une immense presqu'île comprise entre la mer Rouge, la mer d'Arabie ^ et le golfe Persique. L'Arabie heureuse en forme l'une des extrémités maritimes vers l'Ethiopie; l'Arabie d îserle couvre l'autre extrémité vers la mer. A l'entrée méditerranéenne de la vaste presqu'île sont, à l'ouest, vers l'Egypte, l'Arabie pétrée et la Phénicie ; au nord, vers l'Asie Mineure, la Syrie; au sud, vers la Perse, et touchant au golfe Persique, la Chaldée en communication avec l'Inde par la Perse ou par le golfe Persique. Au centre de celle presqu'île infinie entre deux grands continents (l'Asie et l'Afrique); en contact avec la Méditerranée par les villes phéniciennes Tyr et Sidon, par le territoire des Philistins et Samarie, la Judée touche pour ainsi dire à toutes les civilisations : à celle de l'Inde par la Chaldée ; à celle de l'Egypte par l'Arabie pelrée et la Phénicie; à celle de l'Europe par la Méditerranée ; à celle de l'Asie Mineure par la Syrie.
Si l'on considère que le sud de cet isthme^ se composait des déserts sans bornes de l'Arabie; que c'était dans sa partie méditerranéenne qu'était le mouvement de flux et de reflux entre l'Asie et l'Afrique, et son point de contact maritime avec l'Europe; si l'on considère que la Judée occupait le cœur de cet isthme si central et de ce théâtre si animé du monde ancien, et cela dans le cadre infini des mers et des déserts, on concevra non-seulement que la Judée fut, par sa position, le centre du monde oriental, comme l'Italie fut le centre du monde occidental ; mais combien Jérusalem eut, pour la conquête de l'univers par l'idée, les mêmes avantages qu'eut Rome pour la conquête de l'univers par les armes. C'est que Dieu sait choisir le siège de ses desseins sur les hommes, et sans autre soin, si je peux le dire, que de livrer le monde aux lois fondamentales qui le meuvent. C'est ainsi que Rome et la Judée ont diversement possédé la terre.
' Mare En/tlirasirm.
" Presqu'île, parte que les mers renvironnonl ; isthme, parce qu'elle relie deux CDiUinciits enlr.^ plusieurs mers, de Meiiipliis à Jérusalem.
SUITE DU MOUVEMKiM LITTERAIRE. 217
C'est par la Bible que la Judée a ronipli l'univers du bruit de son nom et de ses merveilles ; du bruit de sa sagesse et de ses aveuglements; de sa gloire et de ses malheurs : mais surtout de la grandeur du Dieu qui lui donna sa sagesse, qui récompensa sa fidélité et ses vertus, qui punit son abandon et ses crimes, et qui enfin la brisa comme un vase trop étroit et trop vieux pour ses desseins, et comme pour mieux répandre sur le monde les par- Tunis qu'il recelait.
Qu'est-ce que la Bible? Est-ce un poème, e.^t-ce un drame, estce une histoire, est-ce un code politique, judiciaire, moral? Ce n'est particulièrement rien de tout cela, mais c'est tout cela et plus que cela; c'est une encyclopédie, c'est un livre extraordinaire, c'est un livre divin, car il n'est pas de page, on le sent, que n'ait ou dictée, ou inspirée l'Esprit divin. La Bible contient Dieu, l'univers, les sociétés bumaines, tout l'homme dans la vaste étendue de ce mot; il faudrait, pour bien caractériser la Bible, une portion de l'esprit qui la fit écrire. Ce grand fleuve qui coule à travers l'humanité depuis, pour ainsi dire, qu'il y a des hommes; cette source d'où s'épanchent tant d'autres grandes sources quoique moindres, se répand éternellement sur la terre, non-seulement sans s'épuiser, mais sans s'altérer, sans s'amoindrir, sans qu'une seule goutte de ses eaux surnaturelles ait rien perdu de sa fraîche saveur et de sa fécondité ^
Quel poème que celui qui cbante la création du monde, le déluge, la délivrance du peuple juif après deux siècles de captivité en Egypte; ses épreuves dans le désert, ses murmures, les miracles qui le font vivre, qui l'apaisent ou le châtient; les victoires qui le conduisent à la terre promise; le génie d'un David, la magnificence d'un Salomon, le déchirement des tribus ; la première destruction de Jérusalem et la seconde captivité sous Nabuchodonosor, ce marteau qui brise la Judée avant qu'il soit brisé luirnéme; qui met Jérusalem en poudre, en attendant que Dieu l'écrase à son tour ; en attendant que, par un autre instrument de ses desseins^, Ninive etBabylone tombent comme la grande Mem-
* Celait, selon Rossucl, « un livre parfait, qui cn^^oignail aux Juifs leur origine, leur religion, leur i)olicc, Icuis mœurs, leur philDsopliio. Tout ce qui sert à régler la vie, tout ce qui unit et forme la société. » [Disc, sur l'IIist. Univ., III, Moïse.)
- D'abord Cyrus, puis Cambyse.
phis ou Thèbes aux cent portes, comme aussi tomberont Tyr et Sidon et toutes ces cites aussf fortes que des royaumes, et qui sont l'orgueil et l'ornement de la terre !
Qu'on me montre dans un autre poëme des héros dont la grandeur, je ne dis pas égale, mais approche même de la grandeuimorale d'Abraham, de Jacob, de Moïse, de Josué, de Gédéon, de Judas Macchabée, mais surtout de ce maître de tous les hér<>s, de Dieu dont la sagesse, la majesté, la puissance, l'étonnante et toute-puissante personnalité est partout dans cette œuvre qui est la sienne ; car les poëmes bibliques sont les commentaires de Dieu. Pour descendre dans la Bible aux héros d'Homère, il faudrait ne s'attacher qu'à Samson et aux trente vaillants qui entouraient le trône de David \ dont les uns combattaient les lions comme les héros de la fable; ou dont le bras frappait et tuait pendant tout un jour, sans éprouver de lassitude- : encore, chez ces héros secondaires, ne trouvez-vous rien de la rusticité homérique ; on ne les voit ni boire, ni se repaître comme dans Vliiade ^, encore moins s'injurier et s'avilir réciproquement au sujet d'une esclave ou d'une dépouille. Ces soldats de Dieu tuent comme l'épée, mais ils en ont, si je peux le dire, la trempe et l'éclat : s'ils ont la dureté, ils ont la pureté de l'acier.
Quel drame, ou plutôt quel foyer d'émotions dramatiques que le livre qui nous dit et le sacrifice d'Abraham, et Joseph vendu par ses frères, et Benjamin accusé par Joseph, et Moïse sauvé des eaux, et les égarements de Saiil, et le dévouement, et la faute, et les périls, et la mort de Jonathas ; et la fille de Jeplité pleurant sa virginité avant de hvrer sa tête à son père, et l'armée de Pharaon engloutie par la mer Rouge, et Agar et son fils, et le lévite d'Ephraïm, et les bontés de Booz, et la tendre naïveté de Ruth, et la constance de Tobie, et le dévouement de Judith comme celui de Samson, et la chute passagère de Job comme la chute irrévocable d'Athalie et de sa mère, et la fin terrible de Balthasar, et tant d'autres incidents que je tais, pour ne pas fatiguer, et parce que personne ne les ignore! Mais ce qui distingue ces émotions,
* Voir les Rois, liv. 2, ch. 22, v, 8 cl suiv. — - Ibid. Paralipomêne, ch. 11, v. 20. ^ « Brûlés par la chaleur et inouranL de soif, ils courent à travers le caiDp eiincnii chercher de l'eau, mais pour le roi. » [Ibid., ch. 11, vers. d8.)
c'est que ce sont de profonds enseigncinenls. Dans ces drames si beaux par la forme, on ne semble pas songer à la forme. Ce qui occupe leur auteur comme le lecteur, c'est la leçon, c'est l'aver- Hssement, c'est le fruit qu'ils renferment. La fleur, qui ailleurs est tout, ici n'est rien; elle n'y compte pas ; elle est venue si naturellement sur sa tige, qu'elle la termine autant qu'elle la décore, et qu'elle y éclate plus qu'elle ne s'y montre. Mais qui ne l'admire?
C'est donc l'idéal, c'est le fruit de la Bible qu'il faut surtout goûter. Sur le dogme du gouvernement des bommes par la Providence, telle est la signilîcation de la Bible qu'on peut dire qu'elle est l'incarnation do ce dogme. Dieu est toujours présent parmi son peuple; la Bible est, en quelque sorte, le dialogue perpétuel d'un peuple et de Dieu; je dirais presque de l'hnmanité et de Dieu, si bien que Bossuet explique ce qui semble excessif dans cette intervention de Dieu, parmi les bommes, comme une nécessité 'de notre infirmité primordiale. Dieu ne nous fréquentait à ce point <jue pour nous contraindre à le connaître et à lui obéir. C'est pour mieux s'imposer dans ce but que ses récompenses ou ses cbàtiments sont immédiats, sont terrestres, et que la vie présente occupe tellement les cœurs que la vie future semble ignorée. Elle ne l'est pas toutefois ; elle apparaît, comme par éclairs, à travers les leçons que Dieu répand dans son peuple^; il y a des moments môme (à mesure que les temps se déroulent et que l'humanité marche) où la vie future semble supplanter la vie actuelle, et où le paradis et l'enfer sont non-seulement indiqués, mais nommés '.
• « Si ce peuple (nicorc infirme avait besoin d'èlie alliré par des pronicsrcs temporelles, il ne (allait pourtant pas lui laisser reiïardei' les grandeurs liumaines connni; sa souveraine félicité et comme son unique récompense; c'est pourquoi Dieu montre de loin ce Messie tant promis et tant désiré. » (Bossuet, Disc, sur l'Ilist. untv., IV, David, les Rois et les Prophètes.) Et plus bas encore : « Si l'infirmité de l'ancien peuple demandait, en général, d'être soutenue par des bénédictions temporelles, néanmoins les forts d'Israël, etc. » [îbid.)
Sur ce point, le Judaïsme, dans les écrivains juifs, est plus formel que la liible. Par exemple, on lit dans Philon : « Je dis doncques que ceux qui travailleront à l:i vertu et se mettront devant les yeux les saintes lois comme gouvernantes des paroles et des œuvres de leur vie, que leurs familles et leurs villes ne seront jamais assaillies de nndadic, ains en seront préservres à jamais, » etc. [Œuvres de Philon, traduites par Frédéric Morel, 1519, p. 900.)
- Psaumes, 15, v. 10, 11; ch. 48, v. 45; en outre, Deutéronome, ch. 35, v. îi2 ; Job, ch. 2i, V. 19
Le voile s'enlr'ouvre avant de se déchirer; il n'attend qu'impatiemment l'heure où le Christ rompra le dernier sceau qui tient le divin secret renfermé, lorsque le Dieu d'un seul peuple deviendra le Dieu de tous les peuples; quand la vérité remplacera la figure'; quand l'esprit de Dieu l'emportera sur la lettre des Écritures ; quand le christianisme fera prévaloir sur la doctrine de l'isolement la doctrine de l'expansion ; quand il substituera à la cupidité qui jouit du monde la charité qui l'améliore; quand la paix remplacera la guerre dans les faits comme dans les idées ; quand aux sacrifices charnels et sanglants' succéderont les sacrifices du cœur et des passions; quand les confesseurs du nouveau culte mourront de mille morts ou ignominieuses ou cruelles sans proférer un cri contre leurs bourreaux ; quand le judaïsme (idéal intermédiaire entre l'idolâtrie et le christianisme) aura fait son œuvre, savoir : le christianisme^; quand enfin la Bible aura vérifié cette belle parole : que chez d'autres ce sont les hommes qui font les livres, tandis que chez les Juifs c'est le livre sacré de la Bible qui a fait un peuple, et même un monde, le monde chrétien. Tel est bien succinctement l'idéal bibhque que je ne puis qu'effleurer sous le double point de vue fondamental par lequel j'appréciais le dernier terme de l'idéal païen, sa métapliysique, si ce mot m'est permis en pareil sujet.
iVlais combien la morale biblique l'emporte encore sur sa métaphysique ! Bossuet a fait sous ce titre : La Politique tirée de rEcriture sainte^ un chef-d'œuvre de gouvernement, auquel il suffit de renvoyer, mais dont la Bible lui a fourni tous les matériaux. La main de Bossuet, qui donne du prix à tout ce qu'elle touche, ne peut, et c'est beaucoup, que ne pas affaiblir la Bible quand il l'interprète ; il suffit à son génie comme à sa gloire de briller à côté des Ecritures, et c'est une condition de sa sublimité
* « Les Juifs ont lanl aimé les choses figuranles, qu'ils oui méconuu la réalité quaud elle est venue. (Pascal, Pensées.) El Poii-I>oyal ajoute : « Choses (igurantes, c'csl-à-dirc les choses charnelles qui servaient de ligure. » [Ibid., édit. Ilavel, art. 15-5.)
- Quand Salomon dédia le Icrnple. il immola vingt-deux mille l)œuf'sct cent vingt mille brchis. [ï^es Rois, liv. 5, ch. 8, v. 63.) Josèphe nous apprend que, de son temps, à la dernière Pàque de Jéiusalem, avant sa chute, on innnola deux cent cinquantecinq mille six cents victimes. [Guerre des Juifs contre les Romains, G-40.)
^ Voiries Pensées de Pascal, édit. Havet, art. 15 et suiv.
de se les assimiler. C'est un roi, c'est David lui-même qui parle en ces termes de la base fondamentale du devoir des rois : « Le Dieu d'Israël m'a parlé; le fort d'Israël m'a dit que celui qui est le dominateur des hommes soit juste et qu'il règne dans la crainte de Dieu; c'est ainsi qu'il deviendra comme la lumière de l'aurore quand le soleil du matin brille sans nuages, et comme l' herbe qui perce la terre et qu'arrosent les pluies ^ » C'est encore un roi, c'est Salomon qui gémit, comme il suit, des prévarications du pouvoir : « J'ai vu les oppressions qui se font sous le soleil, les larmes des innocents qui n'ont personne pour les consoler, leur impuissance pour résister à la violence, abandonnés qu'ils sont du secours de tout le monde, et j'ai préféré l'état des morts à celui des vivants ^ » L'exagération de cette expression se justifie et par la noblesse du sentiment qui l'a fait naître, et par le rang de celui qui l'éprouve. Heureux les peuples chez lesquels les souverains ont des tristesses si généreuses, et chez qui les puissants savent aussi vivement sentir et flétrir le mail
Mais les pouvoirs réguliers ont leurs limites dans les lois ; les pouvoirs irréguliers ou excessifs sont réprimés par les mœurs. Les abus du pouvoir sont donc généralement intermittents; le prince peut être contenu; il n'en est pas ainsi du riche : son pouvoir, le plus accablant de tous, est sans frein. Les lois purement humaines ne peuvent rien sur un tel pouvoir ; l'intervention de Dieu entre le riche et le pauvre est indispensable. « Le riche et le pauvre se sont rencontrés, dit la Bible : le Seigneur est le créateur de l'un et de l'autre^. Celui qui ferme l'oreille au cri du pauvre criera lui-même, et ne sera point écouté^; mais celui qui a pitié du pauvre prête au Seigneur ^ » Il n'y a que Dieu qui puisse parler ce langage; il n'y a que Dieu pour inspirer ou faire respecter de telles leçons. Elles ne s'adressent pas seulement au riche qui serait dur pour le pauvre ; elles s'adressent au pauvre môme qui nuirait à son semblable. « Le pauvre qui opprime le pauvre est comme une violente pluie apportant la famine ^ » Parmi les trois choses les plus funestes à la terre, la Bible conqHe
' Les Bois, liv.,2, cli. 21, v. 3-i — '* V Ecclésiasic [Coheleth], ch. 4, v. 1 — 5 Pronerb., th. 22, v. 2.— * Ibid., cli. 21, v. 15. — » Ibid., cli. l'J, v. 17. — t^ Ibid., th. 28, V. 5.
« l'esclave qui parvient à régner*. » Elle n'oublie pas non plus ces hommes orgueilleux, si facilement rebelles et dangereux, que toutes les civilisations maudirent, parce que toutes en souffrirent; a celte race dont les yeux sont altiers et les paupières élevées; cette race qui maudit son père et ne bénit pas sa mère ; cette race qui, au lieu de dents, a des épées ; qui se sert de ses dents pour déchirer les faibles parmi les hommes^. »
L'homme \eut-il remplacer Dieu ; croit-il trop à sa force, à sa sagesse; se gouverne-t-il par ce qu'il y a de supérieur en lui, sa raison : « Quiconque, dit la Bible, veut disputer avec Dieu ne lui répondra pas une seule chose entre mille ^; Dieu frappe d'étourdissement les juges même. « Où étiez-vous, dit-il aux hommes, quand je jetais les fondements de la terre'? Lequel.de vous connaît la route qui conduit aux sources de la lumière, ou celle qui mène aux ténèbres ^? Qui prépare au corbeau sa nourriture, quand ses petits vont errants et n'ayant rien à manger^? Qui est-ce qui fait pleuvoir dans le désert? Ou, si l'autruche abandonne ses œufs sur la terre, est-ce l'homme qui les réchauffe"^? » Que répondre à des questions si décisives? Comment ne pas se taire et s'humiher sous cette parole qui n'a qu'à se faire entendre pour nous confondre; sous cette grandeur qui n'a qu'à se laisser soupçonner pour nous terrasser! « Celui qui a fait l'oreille n'entendrait point, poursuit la Bible, ou celui qui a formé l'œil ne verrait point! Ne vous convaincra-t-il pas de vos torts celui qui enseigne la science à l'homme? Le Seigneur connaît nos pensées, et il sait qu'elles sont saines ^ Considérez un homme qui se croit sage; il y a plus à espérer de l'insensée » Vérité mordante, mais pratique; les faux sages ne sont-ils pas en effet les plus fous d'entre les fous, et les plus dangereux, s'ils mènent les autres? « Dieu créa l'homme droit et juste, selon l'Écriture; mais il s'embarrasse dans une infinité de questions ^e » Dieu a hvré le monde à nos disputes"; l'homme ne trouvera pas la raison des a^uvres de Dieu sous le soleil; et plus il s'efforcera de la découvrir, moins il la trouvera*-.
Proverb., ch"50. v. 22. — - Ibid., cli. 7)0. v. 15, 2. — ' Joh, ch. 9, v. 5, el cl». 12, V. 17. — * Ibid., ch. 58, v. i. — ^ Ibid., th. 58, v. 2i. — 6 /^,/V/., ch. 58, V. 41. — " Ibkl., ch. 59, v. l 'i. — ^ Psaumes, ch. 95, v. 9, 10, 11. — ^ Proverb.. ch, 2G, V. 12. — 1" l'Ecclésiaste [Coheletli), ch. 7, v. 50. — »' Ibid., ch. 5, v. 11. — 1-^ Ibid., ch. 8, V. 17.
La continuelle contention d'esprit afflige le corps; il n'y a point de lin à nudliplier les livres'; celui qui marche simplement sera sauvé*; » conclusion digne des prémisses, et disant assez toute la corruption qu'engendrent les raffinements en tout genre, si bien que c'est l'expérience même qui apprend aux meilleurs esprits à douter du progrès delà sagesse humaine par elle-même, et ta n'at tendre rien que des concessions de l'esprit divin^.
La Judée savait, comme la Grèce et Rome, combien de maux assiègent l'homme : « L'homme né de la femme, dit l'Ecriture, vit très-peu de temps, et il est rempli de misères; il est comme la fleur à peine cclose qu'on foule aux pieds; il fuit comme l'ombre, et ne reste jamais le même*. » La Judée a connu le vrai sage, quelque chose de mieux que le stoïcien grec ou romain; et Job, qui personnifie toutes les misères de l'homme, en personnifie toutes les grandeurs morales qui se résument en une seule : tout subordonner à Dieu. Il perd subitement ses richesses; ses enfants le méconnaissent ; des plaies hideuses rongent ses membres; ses ennemis se rassasient de ses peines''; ses amis les plus chers lui apportent l'amertume de leurs fausses consolations et cette sécheresse blessante de la sagesse humaine où il entre plus de malignité que de tendresse ° : « Quand Dieu me tuerait, dit Job, je ne cesserais pas d'espérer en lui; je m'accuserai de toutes mes fautes en sa présence... J'ai souvent entendu des discours comme les vôtres \ et vous n'êtes que des consolateurs importuns ^; et qui donc ignore ce que vous savez? Interrogez les animaux, et ils vous enseigneront^; consultez les oiseaux du ciel, et ils seront vos maîlres'^. » Ce n'est pas que Job ait l'insensibilité stoïcienne: il n'est pas tout d'une pièce; il ne dénie pas le mal physique pour feindre d'y échapper; non-seulement il existe pour la douleur, mais il la ressent, il en souffre vivement, il s'en plaint avec amertume : « Ma vie m'est devenue pesante, et j'exhalerai les tristesses
» UEcclésiate [CoheJeth], ch. 12, v. 12. — ^ Proverb., 28, v. 18.
^ C'est aiiiï'i (jiic « ceux qui ont le plus vécu ne sont pas toujours les plus sagos, et que la lumirre tic la jiislice n'est pas toujours le partage de la vieillesse. » (Jol)., ch. 32. V. 9.)
* Jol), ch. li V. 1,2.—^ lOiiL, ch. 16, v. 1 1. — «^ Ibid., ch. 55, v. 9; ch. 5i V. 55. — " ll?i(l., th. 15, V. 15. — » I[)i(l., ch. 10. v. 2. — » lùid., ch. 12. v. 5. — *o lùicl., ch. 12, V. 7.
de mon cœur; je dirai à Dieu : Ne me condamnez pas, ou faitesmoi connaître pourquoi vous me châtiez. Avez-vous des yeux de cliair, et regardez-vous les choses comme le commun des hommes^? Votre puissance éclate contre une feuille qu'emportent les vents; vous poursuivez une paille sèche ^ » Job est homme, et c'est le mérite de son exemple; on n'a pas besoin de cesser d'être homme pour l'imiter. C'est parce que Job est homme que Dieu lui pardonne, car il le sait infirme. « Quel est celui, dit-il, qui veut envelopper un grand sens dans des paroles peu réfléchies? » Et comme c'est le même Dieu qui a fait dire à l'un de ses inspirés : « Corrigez votre enfant, ne le désespérez pas ^; » comme c'est sous son inspiration qu'on lit dans l'Ecriture que « quand notre vie semble à son couchant, elle peut revenir à briller comme le soleil à son midi; et que lorsqu'on se croit perdu, on peut renaître comme l'étoile du matin ^; » Dieu se laissa fléchir par la soumission de Job, et il doubla ses richesses ^ C'est ainsi que Job est en même temps l'exemple et de la confiance de l'homme en Dieu, et de la justice de Dieu pour l'homme. Que le sage de Sénèque aspire à se montrer Dieu dans sa lutte contre la fortune, et qu'il prétende à l'admiration du genre humain par son orgueil dans cette lutte; qu'il brave aussi fastueusement que vainement la nature entière, je lui préfère Job ne bravant rien, mais domptant Satan lui-même par le secours de Dieu; Job qui sait que celui qui a détruit son bonheur peut le lui rendre, et qui fait consister la vraie grandeur de l'homme à se concilier l'appui de Dieu en le méritante
Quand on veut parler de la poésie de la Bible, on ne sait que choisir dans l'œuvre; on ne sait comment caractériser les tableaux grandioses, terribles, charmants, ineffables, qu'elle nous présente avec une profusion éblouissante. Toutes les poésies connues sont dans la Bible ; la Bible, c'est la poésie même. C'est un spectacle que nulle autre œuvre ne donne que de montrer avec quelle simplicité de moyens et de personnages les plus grands effets peuvent sortir du cadre biblique. Le drame auquel se rattachent tant de
* Job., cil. 10, V. 1, 2, 5, 5. — 2 Ibid., cil. 15, v. 25. — ^ y^/^/,^ ^-i,. 57^ y. 2. — * Ilnd., ch. 11, V. 17. — s im., eh. W, v. 10.
* Yoy. Pascal, Pensées, art. 12-7, p. 217. — « Les philosophes, » elc.
beautés du premier ordre qu'on ne peut ni les compter, ni les signaler sans paraître injuste pour ce qu'on omet, ni tout dire sans tout reproduire, ce drame n'a que trois personnages : Dieu, riiomme, la nature. Le peuple juif y représente bien'l'humanité, mais le peuple juif n'existe souvent dans la Bible qu'en un seul homme : c'est Abraham, c'est Loth, c'est Noé, c'est Moïse, c'est Job, c'est Tobie ; la foule n'a pas plus de signification que ces grands noms, car, dans l'esprit de la Bible, une multitude sans principes a moins de valeur morale qu'un seul juste ^ Dieu créant l'homme pour ses desseins ; la création tout entière faite pour l'homme; l'homme roi delà création, heureux par la création s'il est fidèle à Dieu, s'il rempht ses desseins ; la création déposant et se tournant contre l'homme s'il est infidèle , souffrant avec l'homme si l'iiommeest malheureux par ses fautes, et, dès lors, toute la création tellement animée, tellement spiritualisée, que la matière inerte n'existe pas dans la Bible; que non-seulement les animaux, mais que la terre et que les pierres même y vivent, y tressaillent, y parlent comme l'homme, et remplissent une sorte de rôle actif dans cette sublime trilogie oii Dieu est le juge, l'homme l'épreuve, l'univers le théâtre et le témoin de l'épreuve. — Ce but et ces moyens, cette solidarité et cette simphcité de tous les ressorts de l'œuvre bibhque me semblent un prodige. La scène du paradis terrestre s'est élargie, s'est multipliée; elle est descendue sur un théâtre plus vaste, plus assombri; mais elle se continue sur le second théâtre comme sur le premier ; c'est toujours la même scène, sauf la variété infinie des incidents; c'est la même action dramatique, car se sont les mêmes acteurs marchant vers un dénoûment meilleur ou plus fatal, selon que la première leçon aura profité ou sera restée stérile -; c'est le bien ou le mal éternel^ que recueillera rhomme, selon qu'il aura combattu pour
' Yoy. sur ISoé la Genèse, ch. 6. — Quand il s'agit de la ruine de Sodoiuc, Abraham prie Dieu de lui dire s'il sauvera la ville au cas où l'on y trouverait, d'abord, cinquante justes; puis, quarante-cinq seulement; puis, quarante; puis, trente; puis, vingl;pui6, enfin, dix justes. Dieu répond affirmativement sur «haque chilîre, et sa justice ne peut sauver que Loth et ses deux filles [Ibid., ch. 18 et 19), tant les justes manquaient à Sodome!
- Cela est si vrai, que Dieu soumet les Juifs à plusieurs expulsions de Jéru^aloin pour leurs fautes, comme il avait châtié le premier homme et la première femme par leur expulsion de l'Éden.
' Sur ce point, \\\ Bible a moins de netteté que l'Evangile, lequel place presque II. 15
le mal ou pour le bien. Quand on lit la Bible à ce point de vue, tout y est significatif, logique, saisissant; mais rien n'explique mieux et le ton et le sens de la poésie biblique.
Le premier bomme non-seulement naît sur la terre, mais il est parent de la terre, car Dieu le forme du limon terrestre ; seulement il le rend bien supérieur à ce limon en lui imprimant sa propre imagée Dieu, en créant l'homme et la femme, leur dit : « Multipliez sur la terre, régnez-y; dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur tous les animaux ^ Je vous donne et les herbes et les graines de la terre pour qu'elles vous nourrissent^. » Lorsque Adam et Eve ont failli, la terre est maudite à cause d'eux; elle ne produira plus rien pour l'homme qu'à force de travail; spontanément, elle ne portera que des épines et des ronces \ Le serpent qui a tenté la femme est maudit à cause d'elle. Dieu l'apostrophe comme il a apostrophé l'homme même : (( Tu ramperas sur le ventre, lui dit-il, et la femme écrasera ta téte^ » La suite du temps correspond à ces commencements, et toutes les beautés de la Bible s'y rattachent par quelque point.
« Voici ce que dit le Seigneur qui fait lever le soleil pour être la lumière du jour; qui règle le cours de la lune et des étoiles pour être la lumière de la nuit; qui agite la mer et qui fait retentir le bruit des flots ^ » C'est bien là, dans toute sa puissance, le créateur subordonnant la création à l'homme qu'il instruit à le servir. La Bible peint Béhémolt ou le Leviathan sous des couleurs formidables. Rien de plus monstrueux en apparence : ses os sont comme des tuyaux d'airain, ses cartilages sont comme des lames de fer, sa queue se serre et s'élève comme un cèdre; son corps est semblable à des bouchers d'airain fondu ; il est si couvert d'écaillés que le moindre souffle ne peut passer entre elles ; les foudres tomberont sur lui sans qu'il remue ; la fumée sort de ses
exclusivement au ciel la récompense de lu vie; la Bible est plus terrestre, elle promet fréquemment au juste les biens de la terre. D'autre part, le judaïsme se circonscrit en un seul peuple, et n'est pas moins une politiciue qu'une relifçion. En parlant de la Bible comme je le lais, j'en juge l'ospril dans le sens de l'interprétation chrétienne. La Bible émane de Dieu; le judaïsme appartient plus à l'honmic. C'est pourquoi le judaïsme persiste à côté du christianisme qui en dilTère tant, quoique leur tige commune soit la Bible.
1 r.eiitae, cU. 1 et 2. — ^ Ibid., ch. 1, v. 20. — ^ Ibid., ch. 1, v. 29. — * Ibid., (h. ô. V 17 18.-.. '< !Oid , ch. 5, v. \i, 15. — ^ Jérémic, ch. 51, v. 55.
SUITE DU MOUVEME?JT LITTÉHAIRE. '2'27
narines comme d'un pot qui bout sur un brasier; il se nourrit de loin comme un bœuf; il absorbera le fleuve qui n'en sera pas ôtonné; la force est dans son cou et dans ses reins; la famiiu; marcbe devant lui \ Cette bête borrible, sous la protection de Dieu qui l'a créée, a sa place et comme ses douceurs sur la terre : « Béhémolt dort tranquille, dans le secret des roseaux et des lieux bumides ; les ombres couvrent son onibre^, et les saules du torrent l'environnent; les montagnes où toutes les bêtes des cbamps vont se jouer lui produisent des berbages, car il est le commencement des voies de Dieu^. » C'est ainsi que Dieu protège le monstre; mais comment l'homme fera-t-il un pacte avec lui? « Lui dira-t-il des paroles douces? mettra-t-il un anneau de fer à ses narines? jouera-t-il avec lui comme avec un oiseau'*? » C'est de Dieu que viendra le pacte; c'est d'après les desseins de Dieu que l'homme « mettra la main sur le monstre et le domptera^. » Le monstre aura beau suppber Dieu et faire entendre « de fortes et touchantes paroles % » Dieu déclare qu'il ne l'épargnera pas. Quand l'homme le méritera, le monstre, instrument des desseins de Dieu, sera brisé en faveur de l'homme.
Nous avons déjà vu l'abîme disant : La sagesse n'est point en raoi"^, et la mer répondre comme l'abîme. Quand l'homme a failH, quand il irrite Dieu : « 0 cieux, frémissez d'étonnement; portes du ciel, soyez inconsolables, dit le Seigneur % » d'après Jérémie. Il dit encore : « Toute la terre sera déserte, et pourtant je ne la |>erdrai pas entièrement; la terre fondra en larmes, les cieux seront en deuil à cause de la parole que j'ai prononcée^. » Veut-on voir le deuil des cieux, d'après la poésie biblique? « Toutes les étoiles du ciel seront comme languissantes ; les cieux se plieront et se rouleront comme un livre ; tous les astres tondjeront comme les feuilles de la vigne ou du figuier '^. » Malheur à Jérusalem si Dieu lui suscitait un de ces ennemis qui surgissent comme une luiée, car ses chariots seraient plus rapides que; la tempête, plus vîtes que les aigles ^^ — Mais Dieu aime son peuple, Dieu s'apai-
* .]ol>., ch. 40, il. — ^-Ihid, ch. 40, V. 17. — •» Ibid., v. 14, 15, IG. — * Ibid., V. 19. '2i, 22. — 5 ll)i(j,, V. 27 — ^ .|:b, ch. 41, v. 5. — ' Job, ch. 28, v. 14. — « Jéri'.nio, ch. 2, V. 12. — 9 Ibid., ch. 4, v. 27, 28. — '^ Isaïo, ch. 24, v. 4. — *' Jcréinic, ch. 4, v. 15.
sera si son peuple se repent : « Allez vers l'Aquilon, dit-il, et criez : Reviens, Israël, et je ne détournerai point mon visage, car je suis saint, et ma colère ne dure pas éternellement'; je te mettrai au rang de mes enfants ; je te donnerai une terre désirable, l'excellent héritage des gentils ^ Revenez, enfants infidèles,, et je guérirai le mal que vous vous faites en vous détournant de moi^. » C'est pourquoi Dieu peut dire sur ses enfants égarés : « Je les ai conjurés avec empressement, je leur ai dit : Ecoutez mai voix^; » et tel est le lien biblique entre Dieu et l'homme, qu'ils ne' se refroidissent, si je peux le dire, que pour mieux se raccommoder. En effet, ils se quittent réciproquement plus qu'ils ne s'oubhent; leur haine ressemble à la tendresse; l'homme et Dieu sont amants, si je peux le dire, avec Dieu même : « La maison d'Israël me méprise, dit le Seigneur; elle me dédaigne comme une femme dédaigne l'homme qui l'aime*; w c'est cet ineffable et subhme amour qui est tout l'intérêt du drame biblique ; il en constitue l'objet, le nœud, les péripéties, toute l'émotion.
Dieu, selon la Bible, est la sève, le suc nourricier de l'homme : « Le jonc, dit poétiquement l'Ecriture, peut-il verdir sans humidité, ou peut-il croître sans eau? A peine est-il vigoureux que, sans qu'on le cueille, il sèche plutôt que tous les herbages^ : tel est le sort de quiconque oublie Dieu. Tout homme qui fut dans ses voies et les quitte périt en les quittant; c'est une plante qui a quelque fraîcheur avant que le soleil se lève, et qui croît en hauteur dès qu'il est levé : ses racines s'enfoncent et se fortifient dans les cailloux même; mais qu'on l'arrache de la place où Dieu l'a mise, et le lieu qui la portait la renonce en lui disant : Je ne te connais pointa » Voulez-vous le contraste de cette peinture? Le voici : ce qu'aime et soutient Dieu ne meurt pas; « l'arbre qu'il protège n'est point sans espérance. Quoiqu'on le coupe, il ne laisse pas de reverdir, et ses branches repoussent. Quand sa racine aurait vieiUi dans le sol, quand on verrait son tronc desséché dans la poussière, il renaîtra dès qu'il sentira l'eau ; il reprendra ses feuilles comme lorsqu'on le planta \ » C'est ainsi que
« .Ic'iéiuio, ch. 5. V. \2. — ' llml., v. 22. — '^ Ibicl., cli. 11, v. 7. — * llnJ., (•II. 5^ V. 20. — 5 Jol), di. 8, V. il et siiiv. — *• Uml., v. it). — ' lOkl., du 14, v. 7 et suiv.
Dieu est si bien dans les poëmes bibliques, qu'il n'y a point place pour la matière, et qu'elle y vit, qu'elle y respire pour l'homme, comme l'homme respire et vit pour Dieu.
C'est ce qui explique aussi cette énergie de passion qui règne dans la Bible sous toutes les formes. Le sentiment est l'âme de la Bible. Tout raisonnement, toute leçon, toute maxime s'y empreint de l'accent du sentiment; rien n'égale le sentiment bibhque : il brille dans l'œuvre comme le soleil sur la terre; il y agit comme l'électricité dans la nature; il se prodigue même, comme l'électricité, sans s'épuiser. « Écoutez, mon fils ; mon fils, écoutez mes discours * ; » cette douce et tendre formule revient fréquemment jusipie dans le Hvre des Proverbes. Quand Absalon, à qui son père a pardonné le meurtre d'Amnon, est néanmoins pendant deux ans privé de la présence du souverain : « Je demande, dit-il, la grâce de voir le roi; s'il se souvient encore de ma faute, qu'il me fasse mourir -. » Absalon lui-même préfère la mort à la froideur paternelle; et, quand plus tard ce tils rebelle périt dans sa révolte, David n'a qu'un cri : « Absalon mon fils, mon fils Absalon; que ne suis-je mort à ta place, mon fils Absalon, Absalon mon fils^î » lant la tendresse prévaut jusque dans ces cœurs ulcérés !
C'est un principe des livres saints, « que la haine excite la liaine, et que la charité couvre toutes les fautes*. » C'est un autre principe, «que la douceur est irrésistible, et que les douces paroles rompent ce qu'il y a de plus dur. » Quand Job dit de luimême : « La compassion a crû avec moi dès mon enfance, elle sortit en même temps que moi du sein de ma mère ^, » il se peint moins, en quelque sorte, qu'il ne peint le peuple hébreu quand il est lui-même, quand il ne se croit pas l'instrument des colères divines^ Et voyez, d'après Moïse, comme Dieu lui prescrit d'élever le peuple : « Portez-le, dit-il, dans votre sein, comme la nourrice
* Proverb., ch. 1, v. 8, 10, 15; ch. '2, v. 1 ; ch. 5, v. 1, M. 21; ch. i, \, 1, 10, 20; cl de môme dans les autres chapitres. — Le touchant autour de \ Imitation de Jésus-Christ s'en est inspiré.
2 Les Rois, Uv. Il, ch. 14, v. 32. — ^ Wid., ch. 18, v. 55. — * Proverb., ch. li\ V. 12. — •'5 Job,ch.51, V. 18.
^ Il y a beaucoup de sang dans l'histoire juive, mais presque toujours pour une cause religieuse. En ce sens, le Juif immole ses pareils comme il s'immole lui-même. Le récit du siège de Jérusilem, par Titus, le dit suflisamment. (Voy. mon étude sur le Judaïsme.)
porte son nourrisson ^ Sa sollicitude pour le peuple juif, il retendra aux autres nations-; et, dans l'œuvre qu'il inspire, il leur exprimera la môme tendresse : « Les peuples les plus redoutables, dit-il, se sont trouvés sous ma main comme un nid de petits oiseaux, et je les ai réunis sous mon pouvoir comme on ramasse , quelques œufs délaissés par la mère ^ » Ce n'est point là l'expression d'un sentiment fugitif, je ne sais quelle rencontre d'émotion qu'on trouve comme un accident dans les œuvres de l'homme; c'est la langue permanente de l'Écriture. Le sentiment est dans les détails qui en sembleraient le moins susceptibles : « En passant le temps à boire, on se ruine, dit la Bible; et la paresse, toujours endormie, vit en haillons. Mon fils, ne regardez point le vin quand il parait clair et qu'il brille dans le verre; il pénètre agréablement, mais il mord enfin comme un serpent"'... Le jeune homme qui suit une courtisane, ajoute-t-elle, est comme un agneau qui va cà la mort en bondissant \ » Je l'ai déjà dit, telle est l'émotion, telle est la passion des livres bibliques, qu'elle supprime la matière, tant le sentiment lui commande et l'imprègne de la vie morale. « La terre est dans les pleurs et la langueur, le Liban est dans une, confusion déplorable ; Saaron a été changé en désert, Basan et le Carmel sont dépouillés de leurs fruits ^. 0 si vous vouliez ouvrir les cieux et en descendre, les montagnes fondraient devant vous^ ! » Tel est le ton habituel du vaste poëme : et à quoi bon choisir quand tout se ressemble !
La Bible est un chant perpétuel entre Dieu, l'homme et la nature ; c'est un chant perpétuellement sublime : rien ne le précède dans le cours des âges ; rien ne l'écHpse, rien n'en approche mène. Dans la courte et trop sommaire appréciation que je viens d'en faire, on peut voir au moins qu'il n'y a d'enseignement supérieur au sien que l'enseignement chrétien qui en émane, et qui se borne à le mieux interpréter, pour le fortifier. Doué d'ailleurs d'un charme poétique incomparable et d'un accent passionné qui lui communique une force de pénétration extraordinaire, cet enseignement dont la forme est si supérieure reste, avec l'Evangile son rejeton, l'idéal de la beauté morale et littéraire parmi les
1 Nombres, ch. 11, v. 12. — - Isaïc, ch. 10, v. 14. —^ Proverb., di. 25, v. 21, 31, 33. — * Ibid., ch. 7, v. 22. — 5 isaïc, ch. 33, v. 9. — « Ibid., ch. 04, v. 1.
SUITK DU MOUVEMENT LlTTÉUAlJiE. 2:.!
hommes. Il a le cachet non-seulement des œuvres hors ligne, mais des œuvres surhumaines; il recèle des trésors de sagesse comme des trésors artistiques, et tel est le génie du maître à qui on le doit, qu'il n'est pas de copie sur laquelle l'original ne laisse tomber quelque charme, comme il n'en est pas, malgré leur nombre infini, qui ne fasse ressortir, qui ne ravive en quelque sorte l'original.
Les Romains du second âge impérial le connurent-ils? Si l'on songe à l'aversion et au mépris des Romains pour la race judaïque, on y verra un fort grand obstacle à la pénétration des esprits romains par l'idéal juif; et, je crois, à In profonde réalité de cet obstacle. A cela près, les Juifs, par la Rible déjà traduite en grec sous Ptolémée Phdadelphe; les Juifs répandus dans toutes les conquêtes méridionales de Rome; les Juifs jetés à Rome, comme sur toute la terre, par les diverses commotions de la Judée; conduits comme captifs à Rome après le sac de Jérusalem par Titus^; représentés, spécialement sous ce prince et son père, par Josèphe -, qui fut à la fois l'historien de sa race, le défenseur et le propagateur de ses dogmes^ dans un temps d'affaibhssement rehgieux chez les Romains; les Juifs, dis -je, durent occuper, plus qu'il ne paraît, la civilisation romaine. Quand Tacite parle de la Judée, son style revêt une teinte orientale auquel la Bible ne semble pas étrangère. Lucain lui-même a des coups de pinceau et des sentiments qui rappellent cette origine; Juvénal et Stace, ou par l'idée, ou par la sensibilité, — surtout par la sensibilité, — ont quelque chose qui est plus que païen, s'il n'est pas encore chrétien, et ce quelque chose est un fruit biblique. Les érudits pourront dire avec quelque précision peut-être par où le souffle a passé; il me suffit de sentir le souffle à Rome pour dire qu'il y est venu '\ Quelle puissance n'a-t-il pas déjà dans les premiers apôtres
* II fut fait quatic-viiigl-dix-scpt mille prisonniers pendant la guerre. (Josèphe, Guerre des Juifs contre les Romains, liv. G, ch. 45.)
- Voir son Autobiographie. — ^ Voir sa réponse à Appion.
* « Les histoires grecques font foi que cette belle pliiloso|)hie venait d'Orient el des endroits où les Juifs avaient été dispersés; mais, de quelque endroit qu'elle soit venue, une vérité si importante répandue parmi les gentils, quoique combattue, quoique mal suivie même par ceux qui l'enseignaient, commençait à réveiller le monde. » (Bossuet, Disc sur l'hist. univ., % 5, les temps du second temple.)
Les Actes des apôlres précisent, jusqu'à certain point, comment, à travers l'Asie
qui osèrent aborder Rome pour y verser leurs dogmes avec leur sang? Et pour ne parler ici que de la forme païenne et chrétienne, est-ce que la chaleur de Cicéron est autre chose que de la chaleur d'imagination, une émotion de tête, une sensibilité de cabinet? Comparé aux orateurs grecs, Cicéron est assez Romain pour paraître sensible, je le veux bien; mais sa fameuse Milonienne, dont les anciens admiraient le sentiment de convention (car Milon fut indigne d'en inspirer d'autre), est aussi fausse que froide. Celui qui voudrait nous attendrir comme Cicéron voulait attendrir ses juges en faveur de Milon nous ferait rire, à moins que sa douleur, si soigneusement cadencée dans les périodes de sa chère rhétorique, ne nous fit dormir. Voulez-vous de la véritable effusion, de cette effusion qui remue, qui s'impose en tout temps, écoutez saint Paul renvoyant un esclave fugitif à son maître : « Je vous le renvoie, lui écrit-il ; mais, je vous en prie, accueillez-le comme vos entrailles. R ne s'agit plus d'un esclave, mais d'un homme qui est devenu votre frère, un frère bien cher. S'il vous a fait tort, mettez cela sur mon compte ; c'est moi, moi Paul, qui vous écris de ma main, qui vous le rendrai. Je pourrais me permettre la liberté de vous prescrire, par le Christ, ce qui est votre devoir; mais je vous aime trop pour ne pas vous supplier, quoique je suis Paul, et vieux, et de plus prisonnier pour Jésus-Christ ^ » La période cicéronienne est inutile à de pareils sentiments ; mais ils brûlent, parce qu'ils sont ardenis, et que le cœur dont ils débordent est plein de Dieu.
Un tel langage était étranger aux anciens non moins que l'idéal (pji le dictait. Ce fut l'élément africain qui en importa le germe dans le paganisme, ce fut l'élément chrétien qui le développa dans la société romaine. Par l'élément africain, les lettres païennes finissent dans leur suprême éclat à Tacite; par l'élément chrétien, elles ressuscitent, mais comme chrétiennes, en même temps que romaines, par saint Justin, puis par TerluHien, pour aboutir par Lactance à saint Jérôme, à saint Augustin.
Mineure et la Grèce, l'esprit chrétien parvint à Rome à dater de la mort de Jésus- Christ, m l'an 55, jusqu'à la mort de saint Jean, en l'an 100. Le travail religieux de la Judée et le travail lilléraire de Rome se correspondent. ' Épîlre à Philémon.
Le travail de renaissance dû à l'esprit grec n'appartient pas à mon cadre. Plutarque, Lucien, Apulée \ l'empereur Julien, qui sont plus particulièrement l'expression de cet esprit, même en parlant lalin, sont de brillants lettrés. Ils constituent les derniers représentants de la forme hellénique, comme l'école d'Alexandrie représentera les derniers efforts de la pensée grecque. Revenons à Rome.
Les lettres tombent nécessairement avec les sociétés qui les ont fait éclore et les ont inspirées. Quand une société n'a plus d'idéal, les lettres n'ont plus rien à célébrer; elles n'ont plus de raison d'être. L'idéal romain fut d'abord politique et relicrieux ; Rome compta sur les dieux et sur sa politique pour conquérir le monde; elle eut des institutions et des mœurs fortes pour répondre à sa mission ^ La conquête du monde usa ses institutions politiques; Rome victorieuse et enivrée d'elle-même crut moins aux dieux dont elle avait moins besoin^. Elle condensa ses institutions politiques pour le gouvernement de la terre; les cérémonies religieuses continuèrent avec un éclat extérieur qui déguisa l'affaiblissement de la foi , laquelle vit plus de dévouement que d'apparat; les mœurs s'usèrent comme la politique et la foi religieuse. La foi philosophique, qui n'en est une que pour le petit nombre, et qui est la plus vaine et la moins durable, exisia peu et vécut peu; les lettres suivirent la société dans ses vicissitudes.
Les lettres romaines vivent d'abord de la vie naïve et rude du Latium : quoiqu'un peu grossières, elles sont fortes de sens; puis, (le charme de la forme prenant le dessus) elles enivrent, de la forme grecque, les Romains, maîtres de l'univers conquis. L'esprit romain et l'esprit grec se disputent Rome, ce grand théâtre de l'activité humaine. L'influence grecque l'emporte d'abord dans les
' Quoique ne en Afrique, Apulée, qui avait Plutarque pour aïeul, était Grec de race et d'éducation. La langue et l'esprit grecs lui étaient plus naturels que la langue et l'esprit romains. (V. Apulée, VAne d'or, liv. 1, ch. 1, 53.]
11 dit sur lui-même, dans son Apologie, p. 05 : « Il a l'éloquence d'un Grec; reprochons-lui sa naissance en pays barbare: «Barbaram patriani. » — Il ajoute, p. 99, qu'il latinise beaucoup de mots grecs qui manquent au latin.
- Polybc, Prologue de la République romaine, liv. 0, fragm. 4; et Comparaison de Rome et de Carthage, liv. 0, IVagm. 10.
^ Claude représente au sénat que les superstitions étrangères prévalent, et qu'il ne faut pas abandonner, dans la prosj)érité, les rites si bien pratiqués dans les temps dillicilcs : » Fer ambigua culti. » (Tacite, Ann., liv. H, ch. 15,)
lettres, tandis que Rome résiste dans les mœurs; puis Rome réagit contre l'ascendant grec dans les lettres, tandis que la Grèce prévaut dans les mœurs romaines. Aux beautés grecques de forme de l'école virgilienne succèdent les beautés romaines de pensée de Técole stoïcienne. Les lettres romaines se séparent encore plus des lettres grecques par l'énergie du sentiment qu'elles impriment à leurs œuvres; et tout ce déploiement de l'originalité romaine correspond aux dernières grandeurs de Rome sous Trajan. Juvénal survit encore à cet effort par une dernière et haute indignation s'inspirant des vieilles gloires, des antiques mœurs de Rome qui s'évanouissent. Le sublime abattement de Marc-Aurèle n'exprime que le néant philosophique; et quand Rome a tour à tour épuisé sa politique, sa rehgion, son stoïcisme, ses imitations littéraires comme sa propre originalité; quand les barbares qui l'envahissent l'avertissent que sa puissance s'en va comme ses dieux ^; quand un esprit désormais supérieur à l'esprit grec ou romain, l'esprit chrétien, pénètre dans le monde antique qu'il domine, il faut que les lettres romaines s'imprègnent du nouvel esprit, puisque l'ancien a disparu, et elles se font chrétiennes, ne pouvant plus être païennes.
Mais, de même que la décadence d'une forme de gouvernement n'est pas une décadence sociale, la décadence d'une forme quelconque de l'esprit humain n'est pas la décadence de l'esprit humain. Comme Rome avait pu passer sans déchoir de la forme royale à la forme républicaine, et passer sans périr de la forme républicaine à l'empire qui ne fut que la république disciplinée^ les lettres romaines purent passer de la forme latine à la forme grecque, et de la forme grecque à la forme stoïcienne, pour aboutir à la forme rhodienne qui les comprend toutes, sans que l'esprit humain souffrit dans sa marche de cette succession de formes d'où nous le voyons sortir plus fort de pensée, plus épuré de sentiment, plus sérieux d'objet comme de but.
En effet, il y a dans la sensibilité de Virgile je no sais quoi de
* « Quelle honte! quelle incroyable lâcheté! L'armée conquérante et maîtresse de l'univers entier se dissipe à lapprochc de misérables hordes ! De nos jours, lesprit marche avec horreur parmi les ruines... le monde romain s'écroule, et nous marchons pourtant la tète haute! » (Saint Jérôme, Lett. à Ile'rodien.)
matériel qui semble plutôt un pli de son talent qu'un besoin de son cœur, et qui s'applique indifféremment au mal comme au bien, à ce qui mérite nos mépris comme à ce qui veut notre estime. Qu'est-ce que cette description des amours de Pasipbaé pour son taureau, que Virgile embellit d'un tel cbarme poétique que les amours des héros qu'il chante n'ont pas un coloris supérieur, si ce n'est là un abus et comme une profanation de la poésie idéalisant non plus la matière, ce qui est supportable, mais la bestialité ^? Que Virgile raconte une légende mythologique, une sorte de châtiment divin dans cet accouplement de la femme et de la bête, soit; mais pourquoi ce sujet quand le cœur est chaste, et pourquoi rendre le tableau si bassement séduisant quand on condamne la chose? Quand Apulée, plus Grec en ceci que Latin, nous peint dans son Ane iTor les jouissances ou les souffrances d'une autre bestialité, que fait-il, sinon prostituer le bel esprit grec; ou même profaner la poésie de Platon, si, comme je le crois, l'écrivain a voulu, par le sens symbolique de la leçon, justifier la hcence des moyens ^? On a beau faire, on a beau décorer et peindre la chair, lui apphquer des teintes délicates, platoniques, mystiques; on a beau, dans un profane mélange, accoler je ne sais quels accents de piété à la volupté, comme toutes les civilisations sensuelles en offrent l'exemple, la chair reste toujours la chair, et les fines broderies de la gaze dont on la voile, et les j)aillettes d'or et les dentelles dont on la parsème, ne font que la déguiser sans la diminuer. Quoi qu'on fasse, ni le corps ne peut remplacer l'esprit, ni l'esprit ne peut remplacer le sentiment. Les formes littéraires ont beau être belles, l'œuvre ne vaut pour l'esprit humain que par la qualité de ce qu'elle enseigne, et par la force de pénétration dont elle doue ce qu'elle enseigne : c'est par là que toute évolution littéraire de l'esprit humain doit se juger.
Où conduisit le mouvement purement littéraire et philosophique de l'esprit païen? A Apulée, homme aussi savant que nul autre; esprit aussi varié que savant, aussi souple que varié, qui se vante d'écrire avec autant de grâce et de facilité en grec qu'en latin, en vers qu'en prose*; si goûté en Afrique qu'on n'y peut se passer
* « Phnsiphacii nivei solaliir aniore juveiui. » [Eglog., 6.)
^ \'oy. son livre 11. — ^ Flohdes, '2 cl 4. »
de lui; qu'il ne peut s'absenter pour cause de maladie, qu'il ne doive compte au public de son absence ^; à qui Carthage, sous les auspices de Rome, érige des statues^; qui a pour auditeurs les patriciens de Carthage, et pour ami, ])our courtisan presque, le proconsul romain qu'il courtise «à son tour comme par bienséance^. Que fait d'ailleurs Apulée pour mériter tout ce culte? Il amuse les païens de Carthage; il leur dit des choses qu'on trouve très-agréables et qu'il se vante de trouver lui-même fort agréables ^; il pique la curiosité par des improvisations moitié grecques, moitié latines, pour prouver que rien n'embarrasse un rhéteur de son ordre ^ : et sur quoi roulent ces improvisations? Sur la difficulté même d'improviser, sur le désir de l'improvisateur, qu'on ne le trouve pas moins élégant que lorsqu'il se prépare; puis, pour se conformer, soit aux difficultés de sa gageure, soit aux goûts de son pubhc, il n'invente rien de plus que de raconter la fable de maître corbeau ^ : mais qu'attendre de mieux d'un grand esprit ivre de la forme, et qui met sa gloire à ce qu'une autre ne l'emporte pas sur lui dans les futilités Httéraires, dans les chansons, par exemple, et les logogriphes "^ !
Qu'il y a loin d'Apulée à saint Augustin, le grand chrétien de Carthage, allant s'inspirer des doctes leçons de saint Ambroise, de
* Florides, 3. — - Ibid. — ^ Ibid. — * Ibid.. 2.
^ Ibid., 4 — Son Apologie est pleine de ses propres applaudissemenls (Unis le même genre. [Ibid., C, p. 101, 129, 141, 165, édil. Pankecucke )
''■ Florides, 4.
" « Je compose des poëmes de toute espèce, des ver» propres à être accompagnés par l'archet de la cithare comme par les doigts du joueur de lyre; dignes du cothurne aussi hien que du brodequin comique. C'est peu ; satires, gryphes, histoires diverses, harangues vantées par les hommes éloquents, dialogues loués par les philosophes, j'écris tout cela, en grec aussi bien qu'en latin, avec une pareille complaisance, une même ardeur, une semblable facilité. Que ne puis-je attirer sur l'universalité de mes talents votre précieux témoignage! Non que je manque d'éloges; car ma gloire est parvenue, depuis ceux qui vous ont précédés jusqu'à vous, toujours pure, toujours llorissanlc. » [Florides, 2. Voir encore ibid., 1, 5, 4.)
C'est sur ce Ion de marchand de vulnéraire que parle constamment ce rhéteur philosophe.
Ecoutons saint Augustin : « Saint Ambroise. écrit-il dans ses Confessions, ne lisait que des yeux et du cœur qui cherchait le sens des choses à nu^sure que ses yeux parcouraient les pages du livre, et on ne lui voyait jamais remuer les lèvres. C'est ainsi que je l'ai toujours vu lire; car, dans le temps mènu! qu'il employait à la lecture, entrait qui voulait, et on ne lui annonçait jamais personne. Quand je le trouvais sur les livres, je m'asseyais et me tenais là dans un profond silence; car qui aurait osé troubler un homme si attentif à ce qu'il faisait? cl, après y avoir demeuré biçn longtemps, je me retirais sans rien dire, jugeant bien que, dans le peu de temps
ces hautes et sublimes leçons qui apprennent à bien vivre, pour bien mourir ! Que d'accent dans cette grave et divine méditation de saint Ambroise que n'ose interrompre son disciple, de peur d'en profaner la sainteté et d'en altérer le fruit, fut-ce même pour s'associer à cette sainteté et goûter ce fruit salutaire! Combien ce pieux recueillement d'où sortait /(/ Cité de Dim laisse loin et laisse bas la brillante et vide loquacité d'Apulée ! Telle est la distance qui sépare les lettres faites pour le corps, des lettres faites pour l'âme; celles que l'oreille goûte, de celles dont le cœur est avide; telle est la distance qui sépare le bel esprit, du sentiment même muet, quand il exprime une haute détermination de l'âme se préparant aux plus nobles manifestations de la vie , comme quand saint Ambroise et saint Augustin méditaient en commun la sagesse divine pour s'instruire à répondre en commun la charité chrétienne ; car c'était là qu'aboutissait, à son tour, l'esprit nouveau ; et c'était comme instrument pour ce but, que les lettres chrétiennes remplacèrent avec tant d'éclat les lettres païennes. Ces lellns nouvelles qui prêchaient la vérité et l'amour des hommes se recommandèrent par la simplicité de la forme et l'ardeur du sentiment ; elles furent aussi fortes que passionnées; elles conquirent les âmes, parce qu'elles parlaient aux âmes; mais elles procédaient de la Bible, qui ne procède pas de l'homme.
Pascal rend admirablement ce que je voudrais dire : « Tous les corps, écrit-il, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits, car il connaît tout cela, et soi; et les corps, rien; de tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée; cela est impossible et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits on n'en saurait tirer un mou-
qu'il pouvait avoir pour se délasser l'esprit par la lecture après avoir eu la tête rompue des affaires qui se trailaicut devaut lui, il ne serait pas bieu aise qu'on l'iuterronipît.
Il aurait fallu le trouver bien de loisir pour lui pouvoir exposer tout ce qui me faisait de la peine et qui tenait mon esprit dans l'agitation où je le sentais. Comme il ne m'arrivait donc jamais de le trouver en cet élal, tout ce que je pouvais faire était d'aller entendre les discours qu'il faisait au peuple tous les dimancbes. C'étaient d'excol'.enles explications de la parole de vérité; et, à force de les entendre. je comprenais tous les jours de plus en plus. » (Saint Augustin, Confessions, liv. G, oh. 5.)
vement de vraie charité : cela est impossible et d'un ordre surnaturel. »
Tout est là : les lettres païennes ne conduisaient pas plus par leur développement aux lettres chrétiennes, que le corps ne conduit à l'esprit; ou que l'esprit ne conduit à un certain ordre, à une certaine portée de sentiment. Il fallait quelque chose de surnaturel pour her ces prémisses à cette conclusion. L'élément judaïque, qui transforma, pour en hériter, les lettres païennes, était d'ordre surnaturel. Or, revenir à Dieu par la Bible évangélisée, ce n'était pas plus décroître httérairement que moralement : c'était s'épurer; car c'était, par l'esprit humain, retourner au vrai comme au beau; c'était remonter à l'idéal souverain -. Cette belle doctrine est incontestable ^.
' Pensées, art. 17, édit. Havet.
2 Saint Augustin convient que les livres platonicien renferment de l'or. « Mais, dit-il, cet or ne vient que de Dieu, en quelque lieu qu'on le trouve. » [Confess., 7- 9.) Platon définissait la beauté, l'éclat du vrai; saint Augustin, l'éclat du bon.
'' J'ai rapproché Apulée de saint Augustin, et je conviens que la chronologie demanderait un parallèle plus contemporain, comme le serait celui de Symmaque et de saint Amljroise. Rien n'est plus aisé que ce parallèle, et il ne changerait que dans des nuances celui que j'ai fait d'Aulu-Gelle et de saint Augustin. Symmaque n'est qu'un rhéteur plus grave qu'Apulée; il n'est pas moins froid au fond. Il fait beau le voir défendre l'autel de la Victoire quand les barbares battent partout les Romains, quand lui-même ne peut se dissimulir que Rome s'en va : « Nous avions décidé, écrit-il, de rester quelque temps hors de la ville; mais un envoyé de la patrie mourante change nos desseins. » (Reinesius, ^, i-45.)
En somme, ce préfet du prétoire, ce grand pontife, cet honnête homme, tout à la fois le disciple et, l'ami du rhéteur Libanius, fut avant tout un lettré comme son maître. Symmaque, qui croyait que les formes littéraires sont des idées et n'appliquait même que des formes vieillies à des idées mortes, produit sur moi l'effet d'un français du dix-neuvième siècle qui porterait la perruque de Louis XIV et danserait sincèrement le menuet. Est-elle donc autre chose qu'un menuet du temps passé, cette oraison oîi Symmaque, imitant Cicéron ({uand les temps sont si différents, dit au très-illustre empereur Valentinien II et à son conseil, au nom de l'amplissime sénat : « Il me semble que Rome est devant vous et vous dit : Excellents princes, pères de la patrie, respectez ma vieillesse... Quel homme serait assez l'ami des barbares pour ne pas redemander l'autel de la Victoire? Si l'on néglige la Divinité, que l'on respecte au moins son nom! Votre éternité doit beaucoup à la Victoire. (L. 1, ép. 54.) Qu'a produit à votre trésor sacré la révocation des privilèges des vestales? Ce que des princes très-économes accordaient, on le refuse sous de très-généreux empereurs... De même que les bandelettes sont l'ornement de leur tête, ainsi l'cxemptioji des charges publiques est l'insigne du sacerdoce. » [Ibid.)
Ecoutons saint Ambroise ; « A peine peuvent-ils compter sept vestales! Voilà ce que produisent, de nos jours, les bandelettes révérées, les robes bordées de pouipre, les litières des pontifes toujours escortées par la foule, d'énormes privilèges, des profils immenses, et enfin le respect de la chasteté. Il n'est pas nécess^airc que des bandelettes brodées décorent la tête; un voile grossier suffit quand il e.-t orné de la pu-
J'en ai fini avec le mouvement général* des lettres romaines jusqu'à Tavénement de l'esprit chrétien. Je ne pouvais, je l'ai dit, comprendre dans mon cadre l'histoire, sujet trop vaste pour n'être pas traité séparément quand il s'agit de juger l'antiquité, — surtout Rome, — dans sa figure et dans son aptitude histo rique. Avant donc d'apprécier, ou plutôt, pour mieux apprécier Tacite, soit dans le génie qu'il tient de Rome, soit dans son propre génie, je vais apprécier, dans su diversité, l'histoire antique.
(leur. Il faut oublier et non emliellir les attraits de la beauté; c'est le jeune qui convient, et non la pourpre... Que diraient les gentils, si leurs prêtres devaient acheter, comme les nôtres, ce qui sert aux saints mystères? »
De quel coté pense-t-on que soit le feu et la vie? Veut-on la confirmation de mes idées sur les deux esprits qui se disputaient la société païenne, qu'on lise la comparaison que fait saint Augustin du rhéteur Fauste et du même saint Ambroise. {Confess.,^-G, 15.)