Und.. 8-22. — ■^ Ihid
us TACITE ET SON SIECLE.
contre la barbarie, caries barbares ne songeaient aux peuples que pour les asservir. Un autre signe de civilisation, c'était le choix ou même le rejet de certains moyens d'action. Il suffisait d'une parole généreuse pour que les Grecs affrontassent la mort; les Perses étaient quelquefois menés au combat à coups de fouets Aux Thermopyles, les Perses mirent en croix le cadavre de Léonidas; mais lorsqu'après Platée, un Grec pressait Pausanias de mettre en croix Mardonius tué dans le combat^ : a Vous m'humiliez extrêmement, répondit le roi, en voulant que j'outrage un mort: cela ne sied qu'aux barbares, et encore le leur reprochons-nous^, » Beau langage que d'autres faits démentirent! les Grecs avaient plus de théorie que de pratique, tandis que les Perses valaient mieux que leurs apparences. Car si les Grecs avaient pour eux la supériorité d'idéal, il est moins sûr qu'ils eussent la même supérioiité d'application; j'en fournirai quelques preuves.
Un mot d'ailleurs sur les Perses *. avant la conquête de la Lydie, les Perses, d'après Hérodote, étaient d'une simplicité rude. Ils ne connaissaient ni le luxe, ni aucune des commodités de la y\e'\ Un Perse voulant alors que sa nation s'établît dans les plus riches contrées d'Asie, Cyrus préféra rester dans l'étroite et montueuse Perse, car, disait-il, « le sol qui porte les plus beaux fruits n'engendre point de guerriers^. C'est le sort des peuples conquérants d'avoir besoin du constant prestige des armes ; d'être condamnés à la grandeur pour vivre, et de périr enfin de leur grandeur. Il fallait que Darius, qui fondait une nouvelle dynastie après le meurtre d'un faussaire, ne dégénérât pas de ses prédécesseurs. Aussi la reine, sa femme, lui disait-elle : « Illustrez-vous tandis que vous êtes jeune, car si le corps vieillit, l'âme et le cœur, qui ne vieillissent pas moins, n'ont plus de ressort^, » et Darius résolut dès lors sa fatale expédition de Scythie.
La situation de son fils fut la même. Les rois de Perse consi-
* Hérod., 7-223. — Il fallut en user contre les Perses découragés, aux Tliermopyles. Je crois qu'à cela près, les fouets des Perses étaient, comme les verges ou le sarment des Romains, plutôt un châtiment qu'un stimulant militaire; car les Perses étaient braves. (V. 7-210, 9-01.) Deux choses surtout leur nuisaient contre les Grecs : leurs robes et la légèreté de leurs armes.
"" Und., 9-G2. — - IbkL, 9-78. ~ ^ IbUl.. 1-71. — -^ ïlnd., 9-121. — ^ Und., 3-13i.
déraiciit l'Asie lout entière comme leur patrimoine ^ C'était cliez eux une fiction légale : qu'ils l'avaient toujours possédée par les rois qu'ils avaient vaincus", si bien que tout ce que les Grecs avaient tenté sur l'Asie, en remontant jusqu'à Troie, fomentait l'hostilité des Grecs contre les Perses. Xerxès obéit donc à uti double sentiment en attriqunnt la Grèce; il vengeait l'Asie de ses insultes; il satisfaisait aux nécessités de son peuple et de sa situation dynastique. En cela, ce barbare n'avait nen de barbare; il était dans son rôle et dans sa mission. Le discours que lui prête Hérodote, en ce sens, est d'un grand prince : « Perses, y dit-il, je n'entends pas innover, mais continuer notre histoire. Depuis que Cyrus a détrôné Astyages et que nous avons vaincu les Mèdes, nous ne nous sommes jamais reposés, ainsi que nos anciens l'attestent. Un dieu nous conduit; nous ne connaissons que le succès sous ses auspices. Je ne parlerai pas des exploits de Cyrus, de Cambyse ou de Darius, mon père; vous savez et ce qu'ils ont fait, et les conquêtes que nous leur devons. Je ne voudrais point dégénérer de mes ancHos; je ne voudrais pas laisser l'empire moins grand qu'ils ne me l'ont transmis : or, nous pouvons conquérir un pays plus rici e que le nôtre, et nous venger des insultes de ses peuples. Quand nous l'aurons conquis, la Perse n'aura pas d'autres bornes que le ciel; le soleil n'éclairera pas de pays qui ne nous touche; je ferai de l'univers entier un seul empire. \ » Et l'ârne du roi paraît à la hauteur de ces desseins. Quand Artabane lui oppose les timides conseils de la prudence : « Il no faut, dit le roi, ni tout craindre ni tout peser avec ce degré de circonspection. Si, dans ce flot d'affaires qui se succèdent, nous délibérions toujours avec ce scrupule, nous n'exécuterions rien. H vaut mieux subir quelques maux dans des entreprises généreuses que d'échapper à tous les inconvénients par couardise. Celui qui ne sait qu'objecter sans rien proposer n'est pas plus avisé que celui qu'il réfute. Jamais on ne sera parfaitement sur de rien; mais les gens hardis réussissent le plus souvent. Où en seraient
' II('rodole, 9-115. — - Il?id. Note de Larclicr sur Hérodote.
^ Ibid., 7-8. — « La lice e:^t ouverte, dil-il ailleurs; il faut que nous conquérions les Grecs ou qu'ils nous conquièrent. Nous nous abstiendrions d'eux, qu'ils ne s'abstiendraient pas de nous. » (7-li.)
les Perses, aujourd'hui si grands, si leurs pères avaient été si sages? Il n'y a pas de grandes entreprises sans grands dangers ^ » C'est là de la magnanimité, si je ne me trompe; et si Xerxès ne réussit pas, c'est qu'il fut mal secondé, c'est « qu'il avait plus d'hommes que de soldats -; » c'est surtout que ses ennemis furent des héros.
Ces héros n'en avaient pas moins leur mauvais côté : ils jalousaient le bonheur des autres et détestaient ce qui valait mieux qu'eux^, suivant le Perse Achéménès, l'organe de l'antiquité tout entière ; c'est-à-dire que c'était le vice des Grecs d'être dénigrants et superbes. Il y avait chez eux plus d'orgueil que d'âme. Les Perses avaient plus d'entrailles, si je peux le dire; et je vois dans Hérodote que, de tous les hommes, il n'en était pas qui honorassent plus le courage chez leurs adversaires'' : le peuple qui a, je ne dis point justifié, mais inspiré la Cyropédie de Xénophon, ne fut pas médiocre; nous l'estimerions plus, nous comprendrions mieux sa valeur morale, s'il avait eu ses historiens indigènes, et si nous le connaissions autrement que par ses éloquents ennemis.
Revenons à Hérodote : sa personnalité a quelque chose de mixte. Par le lieu de sa naissance, Hérodote serait Asiatique, et son esprit se ressent de la simphcité carienne'^; il est néanmoins Dorien^ de race, et l'on trouve en lui, comme fruit de ces divers éléments, plus de sentiment que chez un Grec de race pure ; mais plus de finesse et plus de scepticisme, si ce mot m'est permis pour Hérodote, que chez un Asiatique; avec ce goût du merveilleux qui est surtout le cachet de l'Orient. D'après les Perses (mais c'est bien le Grec qui les fait parler, et Plutarque le lui reproche durement "^j, le rapt d'Hélène ne pouvait être une cause de guerre, « car enlève- t-on les femmes sans leur consentement^? » Quand Léotychide expulsa du trône de Sparte Démarate, d'une naissance suspecte, celui-ci pressa sa mère de l'éclairer sur ce doute. D'après Hérodote, il l'y exhortait d'autant plus «que, si elle avait eu le tort qu'on lui reprochait, bien d'autres femmes partageaient la même faute % » et sa mère convient qu'une apparition nocturne
1 IK'ro.lolc, 7-50. — s JOkL, 7-210. — ^ Ihid , 7-255. — * Ibicl., 7-258. — ^ Voir lu-<lcssus Plutarque, De la nialiguilc d'Uerodote. — ^ Voir sou début et liv. 7-99. — - De la Malignité d'Hérodote — » Ibid., 1-5. — » Ibid., G-C8.
avait pu l'abuser. Cela est plus qu'asiatique, si je ne me trompe; ainsi que ce mot piquant de Cambyse à Crésus, singulier sage qui dirigeait mieux les conquérants que ses Etats; l'oracle de Cyrus, mais moins respecté de son (ils, qui lui dit un jour assez crûment : « Vous vous êtes perdu en gouvernant mal votre peuple, et Cyrus s'est perdu en suivant vos conseils ^ » sortie dont le prince était capable, mais dont un Grec lui prête les termes, tant ils sont mordants. La bonhomie d'Hérodote n'est donc pas sans aiguillon. Néanmoins, comme elle se voile et se contient d'habitude, Plutarque la compare à ces vents qui, pénétrant à travers des fentes étroites, n'en sont que plus nuisibles^ : mais outre que Plutarque ne justifierait pas moins la comparaison que l'historien, on voit dans la critique qu'il en fait plus d'humeur que de raison.
On dirait Hérodote presque barbare dans cette forte peinture qu'il nous fait des mœurs scythes, de ces peuples qui se revêtent de peaux humaines, comme l'homme revêt la peau des bétes, et qui tuent le scythe Anacharsis parce qu'il est philosophe, ou simplement parce que, dans son commerce avec les Grecs, il a contracté quelques coutumes qui ne sont phis scythes''.
Je reconnais le Grec à pkisieurs traits de son œuvre : quand il est nécessaire de mentir, dit Darius à son complice Otanes, il faut mentir sans scrupule \ Quand le Perse Zopyre feint de trahir Darius pour tromper et lui livrer Babylone, je vois à l'admiration d'Hérodote que l'école du fourbe Sinon ne lui est pas étrangère. Quand les riches d'Égine envoient à la mort sept cents de leurs adversaires, et qu'un d'eux s' étant cramponné à la porte d'un temple, on lui coupe les poignets pour l'en détacher^, sans qu'Hérodote proteste contre cette barbarie, je me sens sous l'impression de l'esprit grec. Quand les Athéniens chassent les Pelages de l'Aitique, et qu'Hérodote s'abstient de prononcer si c'est légitimement ou sans droit, c'est au scepticisme grec que je m'en prends. Hérodote peint la Grèce en connaisseur, quand il fait proposer aux Perses de la diviser et d'en acheterune partie pour vaincre l'autre''; quand il nous apprend que les Lacédémoniens sont moins empressés pour Athènes et recherchent moins son alhance depuis
* Hérodote, 5-5G. — -Delà maUgniti' cï Hérodote —'^ Hérodote, 4-77. — • Ibid., 3-72. — s Ibid., G-91. — » Ibid., 0-2.
que l'isthme est protégé par des murailles*; et qu'il dit, plus en son nom qu'en celui d'Athènes, que les Lacédémoniens pensaient d'une façon et parlaient de l'autre', ce qui était assez généralement le caractère grec.
En somme, et sans donner aux traits que je signale trop de portée (car je n'entends pas confondre l'historien avec ses personnages % quoique le langage qu'il leur prête soit de son choix), il est certain que par ces derniers points de vue, Hérodote rappelle l'esprit grec. Toutefois cet historien voyageur, conteur, ohservateur, en môme temps Carien et Dorien; ce Grec de seconde main ne personnifie ni par sa trempe, ni par son esprit l'école historique grecque.
Le véritahie Grec est plus argutieux. C'est le caractère des Grecs, selon Quintihen, d'être épris de cette diali3ctique où les propositions s'entre-croisent dans une trame inexlricahle*; et Cicéron les prétend plus amoureux de disputes que de vérité^. D'après Josèphe, les Alliéniens el presque tous les autres Grecs se contentaient de la théorie des lois et des préceptes, sans se soucier de leur pratique ^ Je n'aime pas les faciles portraits de fantaisie. Quand je juge l'antiquité, j'aime à la juger par elle-même; je désire que ma preuve et mes doctrines soient inséparahles. Je ne voudrais pas opposer au convenu la fantaisie, ou comhattre le préjugé par le caprice.
En véritable Grec, Thucydide reproche à Hérodote sa simplicité, sa créduhté, son manque de critique, tout ce qui fait, en un mot, qu'il n'est pas Grec. Il ne le nomme pas; mais on s'accorde à penser qu'il le désigne quand, relevant une des erreurs de son histoire, il s'en prend, sur ce point, a l'indolence des hommes pour la vérité, à leur empressement pour la première opinion venue\ 11 l'attaque encore par la bouche de Périclès, quand il lui fait dire que « la postérité admirera les Athéniens sans le secours
* Hérodote, 9-7. — 2 y/;/^., 9-53.
•' « Il insulte les dieux par la bouche de Selon, » dit injustement Pluiarque. [De la Malignité d'Hérodote.)
* De Vlnstit. orat., 5-13. — ^ De l'Orat., 1-11. — c Josèphe, Contre AppioU: 2-6. "^ Guerre du Pélopon., l-'20. — Hérodote a la bonne foi d'avouer qu'il écrit la
tradition; mais il se donne la peine d'aller la chercher aux meilleures sources. En somme pourtant, il ne fait pas moins autorité que son rival.
d'un Homère ou d'un écrivain saclinut liai ter l'oreille; mais à qui la vérité connue ravira ses beautés ambitieuses ^ » Critique injuste, car la gloire des Grecs jaillit fortement des poétiques récits d'Hérodote; critique ingrate surtout de la part d'un Athénien pour le panégyriste d'Athènes! Soit conviction, soit jalousie, Thucydide est partial contre Hérodote. Une l'imitera pas : il fournira, dit-il, ses preuves; on peut s'en fier à lui sur les faits qu'il racontera. Son œuvre différera de ce qu'ont chanté les poètes jaloux de tout embellir, ou de ce que racontent les historiens qui, plus charmés de chatouiller l'oreille que d'être vrais ', rassemblent sans contrôle des faits généralement altérés par le temps, sans vraisemblance, et qu'on peut ranger parmi les fables^. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la manière de Thucydide diffère autant par le fond que par la forme de celle de son devancier, et qu'il y a autant de controverse dans Thucydide qu'il y en a peu dans Hérodote : chez celui-ci, l'histoire était un récit; chez son successeur, elle devient un argument. On pourrait s'y tromper si l'on prenait trop à la lettre ce début de l'Athénien : a Thucydide a écrit la i^uerre des Péloponésiens et d'Athènes; il est entré dans le détail de leurs exploits récipro(|ues '\ » Les exploits militaires des belligérants sont ce qui intéresse le moins dans le travail de l'iiistorien; on serait tenté de penser qu'ils ne sont que le prétexte du déploiement de son génie politique. C'est lu poHiique grecque qu'il faut surtout étudier dans cette œuvre : ce sont les mœurs sublimes de la Grèce s'ouvrant à la civilisation, mais exaltée, pervertie même par le sentiment de sa force et par ses aspirations ambitieuses; c'est cela qui caractérise en môme temps et le travail et l'esprit de l'historien. C'est en étudiant les doctrines, ce que j'appellerai le programme des mobiles politiques des populations grecques en lutte dans l'ardente période que raconte Thucydide, qu'on se fixe sur l'enseignement qui en ressort. Thucydide me paraît le produit de son tenq)s et de la société qu'il raconte, comme Machiavel et Guichardin me paraissent le produit des leurs. Si les peuples se caractérisent pour la postérité par leurs actes, les historiens se peignent
* Guerre (<u Pelopon., 2-il. — -Toujours Iléro(.lolc. — ^ Guerre du Pe'lopon.f 1-20. — * lOid.. 1-1.
dans leur manière de présenter et déjuger ces actes ^ C'est par là que je jugerai l'école historique grecque dans Thucydide, son véritable organe.
Quelles furent la politique et les mœurs publiques de la Grèce dans la période que décrit l'historien? — Les Perses chassés et l'indépendance grecque sauvée, ce fut un assaut de violences, d'intrigues et d'expédients criminels de la part des peuples prépondérants, pour dominer la confédération qui avait vaincu les barbares. Les Athéniens, qui avaient eu les plus grands succès en les combattant, héritèrent promptement de leur ambition. Ils avaient de l'audace au-dessus de leurs forces ; ils semblaient n'avoir en propre que leur pensée, et toujours elle était en travail pour le profit de l'État ^ Une longue expérience leur avait donné des ressources, des moyens d'action qui manquaient aux autres peuples^; et si ceux-ci s'en alarmaient et les jalousaient, Périclès professait dans Athènes que : provoquer l'envie par de grands desseins, c'est se résoudre généreusement; qu'il serait glorieux à des Grecs d'avoir dominé sur les Grecs ; que la haine qu'excitait l'ambition durait peu, et que l'éclat qu'elle répandait restait immortel*. Tel était le programme des Athéniens pour l'intérieur. J'ai dit par quelles vues les Perses avaient envahi la Grèce et affecté la domination universelle : c'était pour protéger leurs sujets les plus reculés et pour ne pas déchoir de la grandeur, la sauvegarde et la nécessité des grands peuples. Les mômes vues firent sortir Athènes de la Grèce, et la précipitèrent sur Syracuse, si bien que ceux qui avaient tant déclamé contre l'ambition du grand roi la copièrent. (( Comment nous excuserons-nous auprès de nos alliés de Sicile, dit Alcibiade, si nous ne les aidons? Nous n'avons acquis notre domination qu'en protégeant, soit les Grecs, soit les barbares, qui nous invoquaient. S'arrêter ou distinguer entre ceux qu'il faut secourir, c'est, après avoir accru sa puissance, le moyen de la perdre. On ne se défend pas contre un grand adversaire en attendant son attaque; on sait la prévenir pour qu'elle avorte. Il n'est pas en notre pouvoir de borner notre domination : au point où
' Il me semble que Pliitarquc juge lléiolotc pnr cette iv£;le; seulement, il s'en sert pnrtialement.
^ Gi4erre du Pélopon., 1-70 — ' llnd., 1-71. — -* lUd., 2-75.
nous en sommes, il nous faut nécessairement ruser avec les uns, intimider les autres; car si nous n'imposons pas le joug, nous le subirons. Les peuples actifs se perdent par le repos et ne se maintiennent que par les moyens qui les ont fait grands^, ces movens fussent-ils vicieux ^ » C'est par là qu'Alcibiade entraîna les Athéniens, dit Thucydide. Le programme de Xerxès n'était pas autre; seulement il était moins violent dans les termes. Le grand roi voulait faire de l'autorité sur les peuples; les Athéniens joignaient à l'autorité la ruse : ils mêlaient le sophisme et la perfidie à la force; c'est surtout parla qu'ils étaient Grecs.
Le principe politique des Athéniens, c'est l'intérêt; leur grande loi, c'est la loi de l'utile; leur moralité c'est le succès; réussir, quel qu'en soit le moyen, c'est le but qu'ils se proposent, c'est le but qu'ils proclament et qu'ils honorent, et la politique grecque tout entière, quel que soit le peuple qui la professe ou la pratique, s'appuie sur cette base.
Les Athéniens eux-mêmes me confirment suffisamment quand ils déclarent, en présence des nations grecques qui accusaient leur ambition : « Que personne ne refusa jamais, par pure équité, de s'agrandir par la force; qu'on mérite des éloges quand on est moins injuste qu'on n'aurait le pouvoir de l'être; que, si d'autres qu'eux avaient la prépondérance, on n'en comprendrait que mieux la modération d'Athènes^, » C'est que les mêmes principes di rigent toute la Grèce, d'après les Athéniens. Or, veut-on voir ces principes dans toute leur crudité spéculative et pratique? Mélos était une colonie lacédémonienne qui déclinait la domination d'Athènes. Elle voulait rester neutre; Athènes l'enveloppa pour la contraindre à se déclarer en sa faveur. Une conférence fut convenue entre une députation des assiégeants et les principaux de la ville*. Il s'établit alors, entre les deux parties, un long dialogue dont j'abrégerai les termes sans rien changer au fond.
Les Athéniens. Nous ne vous dirons pas que, victorieux des Mèdes, il est juste que nous possédions l'empire... Partons d'un principe également connu de chacun de vous, ef dont nous soyons également imbus, savoir que, si la justice règle les intérêts des
« Guerre du Pc'iopon., C-18. — ^ Ihid., 0-10. — '-IbùL, 1-7G. — '* IlmL. 5-8i.
hommes, c'est quand une même nécessité contraint d'y recourir; mais que, quand en est le plus fort, on use de sa puissance et qu'il faut que les faibles cèdent ^
Les Méliens. Puisque votre principe est l'intérêt, sans égard pour la justice, c'est votre intérêt, selon nous, d'être équitables pour les gens en péril; et vous-mêmes si vous succombiez vous profiteriez de cette équité, tandis que l'exemple de la mépriser pourrait vous être appliqué".
Les Athéniens. Nous ne craignons pas le terme de notre domination, dût-elle cesser; mais pour la maintenir, il nous est permis de tout braver^.
Les Méliens. Si vous croyez devoir tout braver dans l'intérêt de votre suprématie, nous serions donc bien lâches si nous ne repoussions pas la servitude * î
Les Athéniens. A'ous ne le ferez pas si vous êtes sages; vous ne vous opposerez pas à des forces très-supérieures ^
Les Méliens. Nous espérons qu'en résistant justement à l'injustice, la Divinité ne permettra pas que la fortune nous accable, et les Lacédémoniens pourront nous aider ^
Les Athéniens. C'est l'opinion reçue que les dieux, et nous savons parfaitement que les hommes s'imposent partout où ils ont la force. Nous n'avons pas inventé cette loi, nous ne l'avons pas appliquée les premiers; nous en profitons, nous la transmettrons à nos descendants. Si vous-mêmes vous étiez les plus forts, vous agiriez comme nous; les dieux ne nous humilieront donc pas. Quant aux Lacédémoniens, justes entre eux ils laissent trop à désirer à l'égard des autres : en somme, ils pratiquent plus ouvertement que personne la règle de regarder comme honnête ce qui est commode, et comme juste ce qui leur profite ''.
Les Méliens. Mais leur intérêt môme leur conseillera de ne pas manquer à l'attente des Grecs, en abandonnant Mélos, leur colonie ^
1 Guerre du Pélopon., 5-89. — "- I/.UL, 5-90.
^ lùid., 5-91. — J'analyse le dialop,ue de l'Iiistoiien pour en mieux faire saisir la logique, cl parce que m(»n cadre li'xige ; mais je prie ({u'uii lise l'original : plus textuel, il n'en sera que plus convaincant. Je copie le texte tant que ic puis.
* Guerre du Pelopon., 5-91 — ^ Ijid., 5-101. — c //>/</., 5-104. — ' lùid.. 5-105. — » Wid.,b-h)G.
i)E L'JIISTOIHE DANS SON ElNSElGiNEMKNT. 2:,-:
Les Athéniens. Vous croyez donc que le juste et le beau s'excrcent au milieu tles périls ^ Li;s Lacédémouieus évitent de les br,»ver; ils n'aident j)orsonne par des motifs de bienveillance; persomie n'a plus soin (pi'eux d'avoir les plus grosses armées'. Enlin vos alliés sont loin, et nous sommes sous vos nmrs. N'écoule/ pas une fausse lierlé qui perd les lionnnes en face de périls évidents (ju'ils déviaient rougir de ne pas évitera
Les Méliens. Consentez, nous vous en prions, à ce que nous soyons vos amis sans être les ennemis de personne'.
Les AUiéniens. 11 parait que vous espérez plus de l'avenir que vous ne craignez le présent. Vous courez donc à votre perte.
Mélos, en effet, fut trabie et prise. Ses babitants s'étant mis à la discrétion des Atbéniens, ceux-ci tuèrent tout ce qui pouvait porter les armes, mirent en esclavage les enfants et les femmes, et repeuplèrent la ville par une colonie^. Qu'eussent dit et qu'eussent fait de pis les barbares?
La lègle" de l'utile produisant la morale du succès, esta ce point dans Thucydide qu'on ne sait où elle y manque. Celte règle est bien toute la conscience, elle est bien tout l'esprit de la Grèce dans sa splendeur.
Quand Lacédémonc s'arme enlin contre l'ambition d'Athènes, elle prend le langage spécieux des Athéniens pendant la guerre de l'indépendance. Brasidas, son héros, proclame avec les serments les plus saints qu'il ne vient pas opprimer les Grecs, mais les dé- Hvrer; qu'il ne veut que briser le joug qu'impose Athènes. Il res • pectera d'ailleurs les libertés, la constitution de chaque ville ; la domination étrangère serait moins insupportable que l'oppression domestique ^ Ce manifeste hbéral n'est pourtant pas tel que la morale de l'utile et du droit du plus fort n'y perce : u Nous n'aspirons pas à la domination, dit Brasidas, mais nous n'admettons pas qu'on reste indifférent à nos efforts pour la liberté '. » Ainsi Brasidas impose, aux petits, Kuir rôle. Du reste, a employer la force n'est qu'user, selon lui, de la puissance qu'on tient de la fortune; mais la ruse est un piège de l'iniquité; » comme si la ruse n'était pas la puissance des faibles! comme si la ruse au secours du droit
* Client; du Ih'lopon., 5-108. — - Ihid., .j-UH). — ^ lu'td.. ô-lll. — '* u,}d., à-l VI. — ^ Ibid., ô-lK). — c iifU.^ i-8:).— ' WuL