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II. IV

258 TACITE ET SOrs SIÈCLE.

ne valait pas la i'orce au secours de l'injuslice ! Mais Brasidas no méprisera pas toujours la ruse : « Ce sont de glorieux larcins, dira-t-il, que ceux par lesquels on trompe le mieux ses ennemis, pour mieux servir ses amis'. » En fin de compte, et malgré la pompe de son manifeste, Lacédémone sacrifia si bien ses alliés pour l'aire sa paix avec Athènes, que les mécontents, considérant ce concert comme l'asservissement du Péloponèse, tournèrent les yeux vers Argos^. Ainsi, malgré le faste de ses paroles, Sparte, comme l'en accusait Hérodote, faisait autrement qu'elle ne parlait^. Elle y était contrainte, dira-t-on; elle avait subi des échecs; soit. Voyons-la donc dans sa suprématie. Je l'ai jugée dans Brasidas, c'est-à-dire dans un de ses plus grands citoyens : observons-la dans Agésilas, un de ses plus grands rois. Mon témoin ne sera pas suspect de partiahté. J'invoquerai Xénophon, l'un des meilleurs amis du prince et de Sparte.

Sparte était toute-puissante alors, et, dès qu'un Lacédémonien parlait, toutes les villes obéissaient. Quelles étaient ses maximes • ? Dans une entrevue du satrape Pharnabaze et d' Agésilas, le premier reprocbe au second une sorte d'ingratitude N'a-t-il pas combattu avec les Lacédémoniens contre Athènes % pourquoi le traiter hostilement, pourquoi dévaster ses parcs, ses palais ? Agésilas lui propose tout simplement de changer de maitre : « En embrassant notre cause, dit-il, vous jouirez de vos possessions sans adorer personne; vous n'aurez plus à vous courber sous un despote. Je ne vous propose pas de préférer la liberté aux richesses, mais de vous allier à nous pour accroître vos domaines, non ceux de votre souverain; et vous soumettrez à vos lois vos compagnons de servitude. — Je vais parler sans détour, répond Pharnabaze : si le roi veut me subordonner à quelque autre satrape, je serai des vôtres; mais s'il me confie ses troupes, s'il me confère les honneurs que je crois mériter, je vous combattrai fran-

^ Guerre du Pélopon., W). — '■* n/id^^ 5.28.

5 Le poëte comique Tliéopompe comparait Sparte à une cabaretière qtii, apris avoir commencé par faire goûter aux Grecs le doux breuvage de la liberté, finissait par leur servir du vinaigre. (Plutarq., Vie de Jjjsandre.)

* Xénophon, \es Helléniques, 5-5.

^ Le roi de Sparte Arcbidamus érigeait en principe inconteslable, qu'on pouvait s'allier aux barbares contre Albcnes. [Guerre du Pélopon., l-H^.) — Or, .\lhènes élle-mènie avait grandi en protégeant tantôt les Grecs, lantùl les barbares.

clienieiit. » A ces mots, Agésilas lui prenant la main : u Puisque votre àme est si belle, devenez notre ami ^ » Singulière vertu que l'orgueil se réservant la trahison! Etrange morale que celle qui l'ait que deux honnêtes gens se croient réciproquement estimables en proposant et en promettant des malhonnêtetés !

Une perfidie ayant mis la citadelle de Thèbes entre les mains du Lacédémonien Phébidas qui, selon Xénophon, préférait la renommée à la vie, mais ne brillait pas par le jugement, les éphores et le peuple feignent un grand mécontentement contre lui parce qu'il n'a pas suivi les ordres de la république. Qu'en pense Agésilas? Selon lui, Phébidas mérite un châtiment s'il a causé quelque tort à Lacédémone; mais, s'il l'a servie, Pusage autorise son coup de main-. « Voici donc, poursuit-il, quelle est la question : la prise de la citadelle nous est- elle utile? » Là-dessus Passemblée décide que, puisque la citadelle est prise, on la gardera^. Telle est la morale de Lacédémone toute-puissante. Cette morale se déguise si peu, qu'elle peut se passer de commentaire; elle a fait proverbe. Du reste, la citadelle surprise et retenue perfidement, fut reprise par les mêmes moyens. Ses défenseurs qui avaient capitulé furent égorgés; on n'épargna pas même les enfants* : et je pourrais dire à mon tour que l'usage autorisait ces crimes.

La fraude, la violence, je ne dis pas assez, tous les excès de la fraude et de la violence, comme les plus terribles expédients révolutionnaires, étaient le droit commun de la Grèce. Thucydide, qui en convient*, semble restreindre cette contagion aux temps qu'il raconte, et il est vrai qu'elle ne fut jamais si cruelle; mais, tant que la Grèce s'appartint, tant qu'elle put agir en vertu de ses maximes, elle vécut d'expédients et de cruautés; elle n'eut jamais des principes. Que pouvait-il sortir de la doctrine pohtique de l'utile, si ce n'est une moralité de pirates? Je n'exagère pas ; quel pirate s'exprimerait autrement qu'Euphémus, député d'Athènes, en Sicile? « Pour un prince, pour un État prépondérant, rien, dit-il, de ce qui lui est utile n'est déraisonnable; il n'aime que ceux sur lesquels il

* Helléniq., 4-1.

^ Voir ci-dessus la irtaximc des glorieux larcins, selon lirasidas. — L'école dé Lysandre l'avait perfectionnée.

^ Helléniq., 5-2. — ^ Ibid., 5-4. — •' Voir Guerre du Pélûptm., 5-82.

5uU TACITE ET SON SiECLi^.

peut compter : il est au gré des circonstances, ou ami ou enneuji K » Qui ne croirait, ici, lire Machiavel, non Thucydide?

Cliez des peuples (jui avaient de telles maximes, quoi d'élonnant quêteurs grands hommes les prissent pour règle? Alcihiade j)arlait à Athènes comme Athènes parlait à la Grèce : « Le commandement, dit-il, me convient mieux qu'à d'autres, il n'est pas injuste à celui qui présume bien de soi de ne pas se croire l'égal de tout le monde et de ne pas se mettre au niveau de malheureux dont personne ne veut être l'égal. Puisqu'on ne daigne pas adresser la parole au malheureux, qu'on supporte les hauteurs des favoris de la fortune ^' » Comment lui-même n'aurait-il pas de l'orgueil quand les grands hommes sont l'orgueil de leur patrie^/ La morale de l'utile autorise cet égoïsme. — Si c'est ainsi qu'AIcibiade parle dans Athènes, il ne s'exprime pas autrement à Lacédémonc. C'est que ces maximes sont celles de toute la Grèce. Les Spartiates avaient l'roissé ce personnage. « Piqué de cet affront, dil~il, j'eus droit de vous nuire, et j'en cherchai les occasions. Si quelqu'un le trouve mauvais, qu il y rétïéchisse; qu'il pèse mûrement les choses, et il changera d'opinion \ » En effet, la lo^que sans la conscience mène là, et la logique suffit à qui peut se passer de justice. Aussi voit-on Alcibiade, démocrate à Athènes, déclamer contre la démocratie à Sparte ■'. On le voit trahir Athènes pour Sparte % et Sparte pour le roi de Perse '. Au fond, il ne songe (ju'à lui-même; il ne veut, selon Phrynicus, ({ue se faire rappelei* pour s'imposera

Thémistode % Pausanias ^", Lysandre ^^ et tant d'autres jouaient à peu près le même jeu qu'Alcibiade, et personne n'a mieux peint que celui-ci la Grèce et ses grands honnnes en proie à leur oigueil sans principes, en caractérisant la Sicile '- et ses meneurs : a Sis

* Guerre du Pelopon., 0-85. — - Ibid., O-Ui. — "' Wid.

* Ibid., 6-80. — Alcihiailc, comme Alhèiies cl Sparlc, passait aux barbares selon son intérêt. Il pratiquait les maximes grecques.

s Ibid., 6-89. — « Ibid., 0-90, 92. — "^ îbid., 8-40 — « IbiiLJ^jijtl .

•' Banni pour trahison. [Ibid., 1-158.) 'ÎT-^

*o Puni comme traître. [Ibid., 1-155.) Il voulait soulever les ,Tk)lcs. [Ibid.. 1-

" D'après le Spartiate Etéocle, la Grèce n aurait pu supporter ileux Lysandrcs; cl, suivant Théoplu'asle, Archistratus en disait autant d' Alcibiade. '- La Sicile, colonie grc^pie, était toujours la Grèce.

I)K I/lllSTOlUIC DANS SON KNSKIGNKMKiNT. 'i(i!

vilU^s où ré<;orf,^c uiio populace rama?isùc parloul, chant^^ent volontiers, (l't-il, (le gouvernement et aceueillenl le premier venu. Connue |)crsonne n'y trouve de patrie à défendre, le pays reste désarmé. Clîacun s'y tient prêt à s'attribuer tout ce qu'il peut (h; la fortune publique; il y emploie, soit l'adresse de ses discours, soit la sédition : il en est quitte pour ebanger de pays s'il ne réussit pas ^ » Les mêmes maximes ramènent les mômes situations. A plus de deux mille ans d'intervalle, nous pourrions fain; de bien cruels rapprocbements; mais restons en Grèce.

C'est un triste s})ectacîe que de voir ces peuples si renommés, (|ue l'admiration de la postérité consacre pour leurs brillants debors et les théories qu'ils démentaient si bien, ne pas faire un traité sans stipuler qu'il est contracté « sans embûcbe, sans artifice, sans dot ni mauvaise foi'; » c'est que jamais l'abus du dol ne fut plus grand, ni la précaution contre ce dol plus vaine. La morale de lintérôt, comme l'entend la passion de cbaque peuple ou de cba([ue factieux, gouverne tout. La ruse et la force se souciant aussi peu de la justice que de la vie des bommes ou des nationalités, s'abreuvent de sang comme elles abreuvent les esprits de sopbismes; on ne sait, soit de la raison, soit du cœur, ce qu'il y a de plus malade en (irèce quand elle s'agite, ce qui lui est habiluel.

En lisant Thucydide, on vit dans une atmosphère de crimes, de désordres et de maximes pires que les désordres et les crimes. Kpidamne chasse ses riches, lesquels s'entendent avec les barbares pour in(juiéler leur patrie''. Les Corinthiens, vainqueurs des Corcyréens, ayant massacré leurs prisonniers \ les Corcyréens veulent massacrer, en pays neutre, les députés de Corinthe^ Les Athéniens reprennent leur citadelle sur Cylon, promettent la vie aux assiégés qui embrassent les autels, et les égorgent au sortir

* Guerre du Pélopon., 1-16.

- Ibid., 5-18. — La garantie y est stipuli'e liois fois. [llnd.. h-'lT}, i7.) Chaque partie contractante prêtera le serment qui est considéré comme le plus grand, en immolant des victimes parfaites. Voici ce serment : « J'observerai l'alliance suivant les conventions arrêtées conformément à la justice; sans dol ni dommoge. Je ne l'enfreindrai ni par ruse, ni par intrigue. » [Ibid., 5-47.) les trêves même n'étaient pas observées, ilbid., 5-'25, 20, i9.) « Vous regardez peut-être vos tiêves comme solides; (0 sont des trêves de nom seulemciil. « ilbid., (>-10.)

'-> Guerre du Pe'lopori., l-^î, — M/v//,. l-ôt). — ' Ibid.. I-"',

du temple \ Les Éphores font espionner Pausanias par un ami, pour le faire mourir \ Pendant que les Thébains assiègent Platée en temps de paix, les Platéens, pour les éloigner, promettent de rendre des prisonniers thébains; et, quand les Thébains s'éloignent, Platée égorge leurs prisonniers^ : à leur tour, les Thébains font plus tard raser Platée*. Les méfaits naissent des méfaits; jamais de pardon, jamais d'indulgence, jamais d'oubli de l'injure. Pour mieux triompher l'une de l'autre, Sparte et Athènes se disputent l'alhance du roi de Perse ^ : en attendant l'issue des négociations, les Lacédémoniens égorgent les voyageurs et les marchands de l'Attique partout où ils les surprennent^; les Athéniens égorgent les ambassadeurs de Sparte au grand roi\ On voit les mêmes Grecs qui suscitent les trahisons invectiver contre les traîtres®, tandis que des traîtres, — qui, dans leur intérêt (ils l'avouent), violent leurs alhances, — osent prêcher la justice et la vertu ^ Chassés de Notium, des bannis invitent leur adversaire llippias à parlementer, et ils en profitent pour s'emparer de la place, pour égorger Hippias et leurs ennemis avec un raffinement de perfidie plus dur que la mort même^^. Quand Mytilène, qui avait Irahi Athènes, est vaincue, Cléon veut l'extermination de cette ville; il invective contre trois vices d'Athènes : son goût pour les beaux parleurs (il préfère les médiocrités dociles), sa pitié, son indulgence ^\- il recommande l'intimidation qui seule fait respecter les peuples comme chaque homme ^^ : si l'on ne punit pas Mytilène, même contre toute justice, quand l'intérêt le réclame ^'% il faut qu'Athènes renonce au commandement pour pratiquer d'humbles vertus ^*. Telle est la doctrine de Cléon. Son discours est combattu, non par des motifs de justice, mais d'intérêt; tout ce que peuvent faire ses adversaires, c'est d'opposer leur calcul à sa violence*^; et voici toute la clémence d'Athènes penchant pour |p parti le plus doux : on égorgera mille Milyléniens au choix du vainqueur; le territoire de Mytilène sera confisqué au profit des Athéniens; leurs anciens propriétaires n'en seront que les fer-

' Guerre du Pelopon., 1-1^20. — - Ibid., 13^2. — •• lùid., 2-1. — '* Ibid., ."-OS. — î^ IMd., 2-7. — « lùid., 2-G7. — ' Ilml. — ^ lùid., ."-9. — '^ lùid., 3-10. — ^•' Ilrid., 5-31 — «' lùid., 3-30, 37. — '^-^ lùid.. 3-39. — '•• lùid., 3-iO. — i* lùid.

*^ lùid., 3-44. — Il ne faut pas leur donnor la mcni si la mori vfms osl imihle, r>sl loiilo U ilu'orio fie Diodote,

miers ^ Voilà comment procédait cette belle civilisation grecque avec laquelle nous nous rangeons contre les barbares ; mais con^tinuons.

Pilnias et soixante sénateurs de Corcyre sont percés de coups de poignard, en plein sénat, par des liommes qu'ils avaient fait condamner ^ Les bannis ne rentrent à Mégare que sous les serments les plus solennels de n'exercer aucune représaille, et, à peine au pouvoir, ils prodiguent la mort à leurs adversaires^. Sparte, vain^ eue à Pylos et redoutant les Ilotes, en enrôle deux mille sous promesse de les rendre libres : elle sait que cette promesse lui livrera les plus généreux; puis, après les avoir promenés, couronnés de fleurs autour des temples, elle les fait disparaître*, et l'histoire ne peut autrement enregistrer le sort de ces victimes. Quoi d'étonnant que, quand on parlait d'un Spartiate aux Ilotes, ils trahissent leur ressentiment^; que Sparte s'en défiât dans tous ses revers et eût besoin contre eux, même d'Athènes® ! Poursuivre le récit des événements, c'est constater les mêmes perturbations,

Alcibiade brillait dans sa patrie qui venait de lui confier l'expédition de Sicile, quand la mutilation des Hermès, cause de la mort de plusieurs innocents, le fait fuir lui-même'^; il retourne à Sparte, où on l'entend prêcher cette belle maxime : que sa patrie c'est le pays où il est quelque chose, et qu'il n'aimerait pas Athènes s'il ne lui faisait pas du maP. Pendant ce temps, un corps de Thraces stipendiés que les Athéniens renvoyaient dans leurs foyers surprennent la ville de Mycalesse. Elle était sans défiance; les murs en étaient peu hauts, les portes en étaient ouvertes. Les Thraces massacrent tout : femmes^ vieillards, bestiaux même. Une école où les enfants entraient à peine, est envahie; tous les enfants sans exception sont égorgés ^ Sont-ce les Thraces qu'il en faut accuser? Non, mais les Athéniens qui les avaient déchaînés; car ces fureurs mômes étaient un mot d'ordre. Aussi, quand Gylippe exhorte ses troupes contre les Athéniens, il leur dit surtout qu'il s'agit de soustraire les femmes et les enfants à la honte et au sup-

' Guerre du Pelopon., 5-50. — ^ iMd., 5-70. — ' Ibid., 4-74. — ^ Und., 4-80.

'' « Ils ne peuvent racher le plaisir qu'ils t'|)rouvei'aicnl à manger, tout vif, \\v Spartiate, » dit Xénophon qui les connaissait bien, [Hellén., 5-5.)

6 Guerre du Pf'Iopon., 5-25. — "^ im.. C-iJO. — « Ibid., G-0'2, — -' IMd., 7-2.).

r>i TACITE KT SON SIÈCLE.

])licp, et il leur promet la vengeance comme leur plus doux salaire'.

Celte vengeance s'assouvit enlin, et elle n'épargne pas mcuie ceux qu'on respecte hahituellement. Les généraux athéniens NiciasetDémostliènes sont égorgés: celui-ci, parce qu'il avait vaincu Sparte à Pylos et à Sphactérie, ce qui devait le rendre sacré; Nicias, parce que des Syracusains, ses complices, craignant qu'il ne révélât leur trahison, aimèrent mieux le prévenir, en l'immolant.

Le désastre de Sicile n'est pas seulement un sujet d'agitation, c'est un sujet de révolution pour Athènes. La faction des quatre cents chasse le conseil des cinq cents-. C'est que, sur vingt mille citoyens que renfermait Athènes, cinq mille au plus exerçaient leurs droits'', ce qui livrait la majorité aux meneurs. Bientôt les quatre cents se perdent par leurs prétentions individuelles*; le parti des olygarques voit se former contre lui celui de Tln^asyhule et d'Alcibiade\ La Hotte et l'armée, ayant pour hase d'opération Samos, menacent leurs adversaires^' qui ne demanderaient pas mieux que de livrer le Pirée' à Sparte pour sauver leurs têtes, quoique ce soient d'honnêtes gens selon Thucydide \ Les événements qui terminent son œuvre ne sont qu'une série d'intrigues par lesquelles Alcibiade tantôt effraye Athènes de Tissapherne, tantôt Tissapherne d'Athènes^; une série de trames et d'efforts ayant pour objet de maintenir ou de renverser l'olygarchie athénienne des quatre cents '" jusqu'au succès naval d'Athènes à Cynossème" : tel est l'enseignement de Thucydide.

Si j'ouvre Xénophon qui le continue, j'y lis la condamnation à mort et l'exécution des six généraux athéniens vainqueurs aux Arginuses; la démohtion des murs d'Athènes au son des flûtes et aux acclamations de la Grèce, comme si ce jour lui eût rendu la liberté '^. J'y lis rartifice de Critias pour paraîhe condamner juridiquement Théramène, mais au fond pour le tuer plausibb^^ment,

' Guerre (In Pciopon., 7-08.

- C/cst iiîi 18 lirumairc iillu'nicn.

"' (liierre du Pélopon., Hv. 8, c\\. (57 à 72; voir aussi le diap. 80.

■* '( Chacun voulait le preiuifr rang, ol Irôs-au-dcssus dos autres. )i H-^'i).

'■' Guerre du Pé lapon., 8-8î>. — ^nind., 8-7('!. — ^ llnd.. 8-;:0.

'■* Voir le bel élofic d Âiiliplmn leur chef. [Ihid., 8-08.)

t> /;>;(/,. 8-82, ^ ''» IbUi.. 8 89 et siilv, — " WUL. 8-10:), — •- IbUL. 2-2,

|)K I/IIISTOIIÎK DA.NS SON K iXSRKiNEMKNT. '2fu*

pnrco qii il combntlait cl roux qui [jcnsriicnt qu'il n\ a de dnnocrnlio que là où l'esclave cl le pauvre qui vendraient leur pay*^ pour une drachme, prévalent; et ceux qui n'approuvent que l'olygarcliie d'un petit nombre opprimant la répu])lique^ J'y lis que les trente firent périr, dans leur intérêt personnel, en huit mois, plus de gens que n'en avait sacrifié la guerre en dix années-. J'y vois le parti des Perses à Corinthc surprendre ses adversaires, ou simplement ceux qu'il suspecte, et les massacrer en masse les uns debout dans un cercle, les autres assis, d'autres au théâtre, d'autres sur leurs sièges de juges''. J'y vois toujours le même mensonge de paroles à côté de ralTreuse réalité des actes. J'y vois Agésilas — qui s'annonce comme le réparateur des injustices — ratifier une perfidie conlre Thèbes'. J'y vois Sparte, intimidée de six mille Ilotes qu'elle a enrôlés, sur le point de recommencer sur eux ces coups d'État par lesquels ils disparaissaient en masse, et ne se rassurer qu'à l'approche des alliés. J'y vois la môme Sparte, humiliée et presque prise par Épaminondas, revenir caresser l'orgueil d'Athènes, se montrer adulatrice dans le malheur^ après avoir été superbe dans la bonne fortune, et oser prétendre (ce qui parut trop fort, selon l'historien) que c'était contre son gré que les murs d'Athènes étaient tombés ".

Disons le, le même vice infectait tous les peuples grecs. A divers degrés ils étaient tous amhitie.ix, tous remuants, tous perfides, quoique les Athéniens, ceux qui occupent le plus l'histoire et la postérité, aient été les plus ambitieux, les plus perfides, les plus agités comme les plus brouillons parmi ces peuples. Ce furent eux qui affichèrent le plus la morale impie de la force et du succès, morale qui les enivrait dans leurs triomphes, mais les laissait sans consolation dans leurs désastres. Ils en firent l'épreuve. Quand le Pirée fut surpris par Lacédémone, on ne dormait plus dans Athènes; on pleurait ses morts; on s'attendait au sort, soit de Mélos, soit des ilistiens ; on se rappelait avec terreur les Scioniens, les Toronéens , les Eginètes et tant d'autres vaincus

' Uelleniq., 2-5. — ^ ibid., 2-4. — '- Ihicl., i- 4. — * Ibid.. ri-2. r)-3.

'■' « Voiln, disaient les (ALlu'iiiens, leur lanf>ii2;e dans l adversité; mais, dan> la prospéi'iti', ils nous accablaient. » [Ibid., (t-(i.)

JbnI. — [Mutarqiie, dans la Vie de Lijsandre, rilc le dôciel des Kplinres qui |>res( rivait |a drstrnclion dn Piréo et des remparts d'Alhi''i e ,

2n(» TACITE ET SON SIÈCLE.

d'Athènes \ On sentait qu'il y avait du vrai dans ce mot des Méliens qu'on avait si dédaignés : « Soyez justes pour les faibles, afin que dans le malheur cette justice vous protège^. » Mais cette conscience d'un moment s'évanouissait avec l'infortune; on reprenait avec le succès sa hauteur et ses exigences; on cessait d'être humain, pour redevenir Athénien.

L'un des traits distincts des mœurs grecques, c'est que presque toutes les émotions politiques y prenaient un caractère social; c'est que presque toutes les séditions y étaient des révolutions, et qu'un changement dans le gouvernement était un changement dans le sort des personnes et des propriétés. La confiscation du sol, le partage des terres, la spoliation des riches^, y étaient le fréquent corollaire d'une mutation de pouvoir. Là où Sparte triomphait, les riches avaient la suprématie^; là où prédominait Athènes, c'étaient les pauvres qui faisaient trembler les riches^, si bien que la guerre du Péloponèse, cette guerre d'Athènes et de Sparte, fut en même temps la guerre du riche et du pauvre, guerre qui descendit souvent jusqu'à l'esclave^; guerre sociale presque autant que politique, et cruelle comme doit l'être tout conflit qui a ce double caractère, aggravé d'un complet égarement de la conscience pubhque^

Ce qu'il y a de pis, c'est qu'à la faveur du prestige des peuples, c'est qu'à la faveur du coloris que leurs brillants historiens donnèrent à leurs excès, ceux-ci firent école. L'éloquence des récils déguisa l'horreur des faits ; et, comme presque toujours, le vice du fond disparut sous la merveilleuse imposture de la forme. On va voir, par exemple, que le massacre des prisons, comme nous

' Helléniq., 2-2, — Un Thébain proposa de raser Athènes et d'en convertir le sol en pâturage. (Plutarq., Vie de Lysandre.)

' Guerre du Pélopon., 5-10.

'• Voyez les riches plus ou nnoins atteints, ci-après, [llnd., l-2i, T)-!?, 5-50, 5-t. 8-21.) ■

'' IMd., 4-23.

' .\ Samos, la faction populaire soulevée par Athènes contre les riches en tua deux cents, en bannit quatre cents, et s'attribua les terres et les maisons des proscrits. [Ibid., 8-21; voir encore 8-75.)

'■ Les esclaves de Chio passent aux Athéniens. {Ibid., 8-iO.) Athènes intimidait Sparte de ses Ilotes.

■^ Voir ibid, 5-82.

l'avons connu, que l'assassinat politique, comme nous le connaissons encore, sont deux contagions grecques.

Quelques bannis de Corcyre s'étaient cantonnés sur le mont [sthone, et de là inquiétaient la ville. Ses habitants unis aux Athéniens battirent les bannis, qui capitulèrent et s'en remirent à la foi des Athéniens. Ceux-ci les amnistièrent à la condition que pas un d'eux ne s'évaderait, faute de quoi l'amnistie cesserait pour tous. Les chefs de la faction populaire de Corcyre s'en inquiétaient; et comme ils craignaient l'indulgence d'Athènes, ils donnèrent aux prisonniers, avec de fausses terreurs, une fausse confiance qui provoqua des évasions^; le traité fut donc rompu. Les Corcyréens renfermèrent alors leurs concitoyens dans un vaste édifice d'où ils les retiraient par groupes de vingt. Ils les conduisaient, rivés les uns aux autres, entre deux haies d'hoplites qui les perçaient de leurs armes : les victimes qui avançaient trop lentement étaient hâtées à coups de fouet ^ Soixante prisonniers furent ainsi exécutés sans que les autres comprissent leur sort; ils supposaient un simple Iransfèrement de prison. Mieux éclairés, ils supplièrent les Athéniens de les tuer eux-mêmes, s'ils devaient périr: ils refusèrent de sortir; ils prirent l'attitude de la résistance. Les Corcyréens n'entendaient pas forcer les portes: ils trouvèrent plus commode de monter sur les combles, d'enlever les toits et d'accabler les prisonniers de traits et de tuiles. Ceux-ci se préservaient de leur mieux; mais la plupart se tuaient eux-mêmes. Ils se servaient poiu^ cela des flèches qu'on leur lançait, ou ils se pendaient aux lits de la prison, ou s'étranglaient avec des fragments de leurs manteaux: dans le cours de la nuit, car la nuit survint dans cette angoisse, il en périt de tout genre de mort. On s'étranglait surtout, si l'on n'était frappé par l'assaillant. Au point du jour, les Corcyréens ayant entassé les corps sur des chariots, les transportèrent hors de la ville. Les femmes de ces proscrits devinrent esclaves^. Ce fut ainsi que la faction populaire traita les Corcyréens. — On le voit, nous n'avons pas inventé, soit la Forc^, soit y Abbaye^ et les Grecs sont nos maîlres dans le crime comme dans tous les arts.

' C.nenr du Pélopou., i-4r.. — ^ ihi,}.. \-\.l. — '• nui.^ i-is

Citons encore: Eupliron de Sicyone, que secondaient les Athéniens et le parti populaire, s'empare delà ville, moins la citadelle que gardait un harmoste thébain. Eupliron se rend à Tlièbes pour y négocier, y acheter pent-être la reddition delà citadelle; ses adversaires politiques l'y suivent et l'y poignardent presqu'en plein sénat. Ce meurtre, cette violation du droit des gens, émeuvent Thèbes; on fait le procès aux meurtriers, mais tandis que la plupart nient les faits, un seul s'en vante et se justifie en ces termes : (( Thébains, un homme qui nous sent maître de ses jours ne saurait nous braver. Et pourquoi tuai-jeEuphron, sinon parce que ce meurtre me parut juste? Les Grecs connaissent-ils des traités qui favorisent les traîtres et les tyrans? Eupliron n'était pas mon ennemi, c'était plutôt le vôtre. Les usurpateurs du pouvoir suprême sont toujours condamnés à mort par la voix publique ^ : » et les Thébains accueillent cette doctrine ! Telle est, en substance, la théorie de de l'assassinat politique. La Grèce ne cessa d'en appliquer les principes, comme ses historiens n'ont cessé d'en glorifier les exemples; et c'est là le danger de cette école; c'est que la voix de l'éloquence y couvre la voix du sang.

La postérité célèbre la Grèce parce qu'elle nous a préservé des Perses, c'est-à-dire de la barbarie; mais c'est là une question. Les Perses vainqueurs eussent subi la civilisation grecque, car les ci- ' vilisations ont des zones qui leur sont propres, et celle qui convient à l'Orient ne saurait germer en Occident. La civilisation perse dut s'arrêter à la Grèce, comme la civilisation grecque s'arrêta depuis à la Germanie; mais partout où la civilisation grecque fut possible, elle vainquit la force matérielle, et c'est ainsi que la Grèce subjugua Rome'\ Les Perses apportaient à la Grèce ce qui lui manqua toujours, la discipline, A quelques égards, les Perses devançaient la puissance romaine en Grèce.

Quoi qu'il en soit, à mesure que la civilisation greccjue se déploie, elle déploie les vices de son principe. La Grèce se déprave en mûrissant. Son indocilité, sa versatilité, son goût pour l'uto- |):e, pour les coups de main, pour les l'évolutions sociales, rendent

' llellc'niq.., 7-".

- (( Ijixmia inniltdil el violiini iilcis ilur crlîcMn. »

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.-a liljtM'té (J'aulaiit plus précaii'e, d'aulaiit |)his meiikMise, d'autaiit plus impossible : on la voit le jouet, je ne dis [)as d'Alexandre, mais d'un J)éméli'ius avant d'èire la proie de Ilomo. LIfcz Plu- (arque sur Démétrius \ si vous voulez connaître et déplorer (out ce (pi'il y a de servilités et de nialljenrs sous le charme apparent de la civilisation grecque; à moins que le sort individuel de Sparte et d'Athènes ne vous soit un enseignement suChsanl; car, à quoi leur servirent leur ambition et leurs inslitulions? Athènes humilia et l'ailht abattre Sparte à Sphactérie, Si)arte humilia et abattit. Athènes en Sicile-. (Chacune se releva pour retomber: il y eut bien des vicissitudes; il n'en fallut pas moins qu'elles aboutissent toutes deux à la conséquence forcée de leur tempérament et de leuis principes : Sparte, à la tyrannie grossière du soldat Nabis; Athènes, à la tyiannie ridicule du rhéteur Antistion^ ; et c'est à peu près le deinier mol de tant de bruit.

Ouand on veut juger l'école historicjue grecque, il en faut considérer deux éléments : d'une part, la vie du peuple grec; de l'autre, le sens que lui donnent ses historiens, car l'enseignement d'une histoire est double; il y a celui des actes que l'histoire raconte, il y a celui des principes par lesquels elle interprète ces actes, soit que ces principes soient nettement formulés, soit qu'ils résultent de l'esprit général dont l'historien empreint son œuvre. Mais quels sont les historiens du peuple grec?

Hérodote est l'historien du monde antique, plutôt que l'historien particulier de la Grèce. Il ne peint les Grecs que partiellement; il les peint sur le champ de bataille unis contre l'ennemi du dehors (jui menace leur indépendance; il les montre dans un accident héroïque de leur existence, il les offre sous leur plus beau jour, il n'a pas le temps d'en tracer soit les défauts, soit les vices ; nous avons vu néanmonis qu'il les laisse entrevoir. X.énophon n'est qu'un écrivain militaire dans son Anabase : cette œuvre est d'un ensei-

' « C'clail, éciil-il, un Antoine grec cl un roi de ihéàLie. ■>

Athènes n'en décréta pas moins « que toutes les volontés de ce jtiince seraient réputées saintes envers les dieux, justes envers les hommes »; et Démocharès, dénoncé pour un bon mot à propos de ce décret, fut banni. (Plutarq., Vie de Démétrius Poliorcète.)

Guerre du Pëlopon., 6-9Ô. — Elle ne lit que '••• ■l'over à I']gos-l*otrauios. {lOid., 7-86.)

^ Voir, sur ce niisérablC; Plutarq., Vie de Sylla.

270 TACITE ET SOiN SIÈCLE.

giienieiii technique, et d'ailleurs, comme celle (rilérodote, elle ne présente qu'un côté du peuple grec. Quand on veut étudier la vie morale et politique de la Grèce, quand on veut connaître le peuple grec dans son ensemble, c'est la Guerre du Péloponèse par Thucydide, ce sont les Helléniques de Xénophon qu'il faut consulter. Si l'on veut compléter ses études sur l'esprit grec au même point de vue, c'est Plutarque qu'il faut lire : ce sont là les vrais et les plus éminents représentants de la Grèce dans sa vie publique; car Polybe, quoique Grec par son origine et par une portion de sa vie, est Romain par l'inspiration qui. domine son œuvre et par son contact avec les Scipions, qui semble avoir inoculé à son esprit une gravité, une moralité, une sagesse de vues que l'école purement grecque n'eut jamais. C'est pourquoi Polybe appartient, selon moi, à l'école historique romaine.

L'école grecque a pour cachet : l'absence de principes moraux ; le rationalisme dans toute sa vigueur, mais dans toute sa subtilité, bannissant, ou du moins dédaignant généralement, le sentiment; Thomme dans son orgueil, dans sa force, en même temps que dans ses désordres et son impuissance; l'homme marchant à l'écart de la Providence et l'oubliant, s'il ne la brave; quelque chose d'incomplet comme de malsain dans les tableaux qu'elle présente; quelque chose de désolé dans les conclusions qu'elle offre ou qu'elle provoque; quelque chose qui saisit l'esprit, mais qui le trouble. Voilà ce qui caractérise l'enseignement historique grec. Que peut nous enseignerl'histoire grecque imprégnée de l'esprit grec, sinon les mœurs grecques? Qu'avons-nous vu dans ce que m'a fourni Thucydide? Lacédémone et Athènes invoquant et pratiquant à l'envi la morale de l'intérêt; ne connaissant pour toute légitimité que la force \ et pour moyens que le meurtre, la fraude, les plus odieux expédients'^ Qu'avons-nous vu chez leurs premiers

* Un député d'Athènes dit aux Syracusains « qu'il n'appartient aux LacédémonicnS de commander en Grèce qu'autant qu'ils sont les plus forts. » [Guerre du Pélopou., 6-82.) — (a. Celui qui tient cette épée, disait Lysandre en montrant la sienne, est le meilleur arbitre des territoires. » (Plularq., Vie de Lysandre.)

^ Quand Machiavel dit crûment, dans son livre du Prince, « qui! faut être renard pour découvrir les embûches, lion pour épouvanter les loups, et que ceux-là n'y entendent rien qui ne contrefont que les lions » (ch. 18), ne s'inspire l-il pas d'Athènes et de Sparte? Crasidas voulait que Sparte fût surtout lion; Lysandre, qu'elle fût surtout renard; mais Sparte sut être l'un et l'autre en face de la rusée et violcnlc

DE L HISTOIRE DANS SOiN E.NSEiGiNEMEM. 271

personnages, sinon les mêmes maximes qui souillaient les peuples et (pie les ambitieux qui les reproduisaient, combattaient ou servaient tour à tour, selon que leur ambition ou leur intérêt l'exigeait. Que les peuples grecs s'élèvent souvent à la sublimité du courage, je le reconnais. Que la Grèce ait des liéros, des liommes qui par leur audace, leur mépris de la mort, leur génie politique ou guerrier, semblent excéder la nature liumaine, je le confesse encore : mais, outre que ces beaux aspects de l'histoire grecque sont incomplets, car ni les peuples n'y sont jamais mus que par le brutal mobile de l'ambition et de la prépondérance matérielle, ni les grands hommes que par la soif de primer et de s'enrichir^, il y a ceci d'incontestable : c'est que l'héroïsme, soit des peuples, soit des individus, est une rare exception dans l'histoire grecque, tandis que leurs cupidités et leurs vices sont des exemples quotidiens. La vie des peuples grecs nous corrompt donc bien plus qu'elle ne nousmoraUse; elle nous intéresse, elle nous fait applaudir au crime brillant.

De plus, les historiens grecs corrigent si peu les mauvaises leçons que donnent les faits, que, quand ils ne les approuvent pas formellement, ce qui leur arrive quelquefois, on ne sait presque jamais s'ils les improuvent ; et que le mieux qui puisse arriver, c'est que l'historien qui s'abstient d'apprécier les énormités qu'il raconte, vous permette de douter qu'il s'y associe. Quand Plutarque fait le parallèle de Brutus et de Dion, et qu'il en vient à ce point, par lequel on trouvait Brutus inférieur, savoir : que Dion pour chasser le tyran fit de grands exploits, tandis que Brutus avait pu tuer César seul et nu : « c'est là qu'est son mérite, dit Plutarque; c'était se montrer grand capitaine que de surprendre nu et sans gardes un homme qu'entourait tant de puissance "^ » On le voit, dans cette exécrable et folle doctrine qui ferait de Jacques Clément et de Ravaillac de grands capitaines, Plntarque est for-

Alliènes. Elle sut « coudre à la peau du renard, celle du lion. i> (Voy. l'iularq., Vie de Ly sandre.)

Voir aussi le langage de Théniislocle à Xercès, et comme il ose se vanler d'être un traître. [Guerre du Pélopon., 1-157.)

* Voir, entre autres exemples, Guerre du Pélopon., 6-15, IG. — De Tliémistocle à Gylippe. la vénalité est le vice des grands personnages.

- Vie de Brutus.

272 ■ TACITE Et mfs SIÈCLE.

mel, et l'on ne saurait plus nettement enseigner le n^al. — (Juand Thucydide raconte le meurtre d'IIipparquc, l'un de ces Pisislratides qui gouvernaient si sagement et si sobrement Athènes, selon l'historien', on ci oit sentir qu'il approuve un lâche assassinat qui ne fut qu'un mensonge pohlique, puisque Aristogiton aimait d'amour- Harmodius, et qu'il ne tua (pi'un rival en tuant Ilipparque. Thucydide sendjle partager l'illusion de ceux qui, divinisant leur intérêt, divinisèrent l'assassin parce qu'en servant son amour il avait servi leur intérêt. La pente de Thucydide est donc reprochable. Quand Xénophon raconte l'assassinat politique d'Euphron, il fait si bien parler l'assassin, qu'on croit qu'il l'approuve, et que c'est beaucoup faire que de mieux interpréter son silence. Se taire sur un fait détestable, c'est tout ce que peut, pour la postérité, le plus probe des historiens grecs ! Et ainsi de tous; car tous se ressemblent sous cet aspect, et multiplier mes exemples, ce serait accroître ma preuve. Les désordres grecs corrompent jusqu'à la pensée de leurs historiens : il faut bien que ceux-ci sentent comme les hommes avec lesquels ils vécurent, et c'est parce qu'ils sont le produit de leur temps qu'ils parlent comme leur siècle.

Non que je méconnaisse les puissantes qualités de Thucydide, mais c'est en lui l'artiste qu'il faut admirer^; le morahste lui est très-inférieur. vS'il ne manque pas absolument de cœur, son cœur du moins ne s'ouvre et ne se trahit que furlivement. Quand Thucydide n'est pas animé par son sujet, il a je ne sais quelle sécheresse d'appréciation qui rappelle Suétone : par intervalles, on lui trouverait le rafiinement de Pline le Jeune. Son autorité morale y perd; on dirait qu'il n'éprouve pas le besoin de l'employer; et on ne la sent pas, parce qu'il ne l'exerce pas. L'art y gagne quelquefois, j'en conviens, l'enseignement historique en souffre.

Kaconte-t-il la (in de Pausanias et do Thémistocle, l'un mourant

* Ces lyrnns nC.rclèrenl longlenips la sagesic cl la verlu. Au moyen du vingtième ilu revenu d'Alhèncs, ils cmhellissaienl la ville, lui donnaient des l'èles, soldaie.it la guerre. En tout le reste, la république s'appartenait. [Guerre du Pelopon., 2-ii.)

- «Un chagrin amoureux avait t'ait naître son projet. » [Ihid., G-àO; voir encore ibld., O-oi.) L'atlenlal ne renversa pas les l'isistralidc3 qui ne tombèrent (|uc par lacédémone. (//>«</., 0-55, 59.)

* Je l'appréierai dans une autre clude; celle-ci a pour objet le moraliste.

Tiffamé dans le sanctuaire où l'ont muré les Éphores; l'aulre en exil, et peut-être par le poison^ : «Ainsi se termina, dit-il, la fortune du Lacédcmonien Pausanias et de l'Athénien Thémistoclc, les deux hommes de leur temps qui jetèrent le plus grand éclat^; » c'est tout ce que son cœur lui inspire. Quand Mycalesse est surprise en pleine paix par les Thraces qui tuent jusqu'aux enfants rassemblés dans une école : « Jamais ville, dit Thucydide, n'éprouva ni de plus grands désastres, ni de plus imprévus^; » il ne la plaint pas autrement. Quand la mutilation des Hermès, au départ de l'expédition de Syracuse, irrite à tel point les Athéniens qu'un délateur fait punir de mort ceux qu'il dénonce : « On ne sait, dit l'historien, si les infortunés qui périrent le méritaient, mais leur mort soulagea bien le reste des citoyens \ » Etrange compensation du sang innocent! Ce n'est pas ainsi que parle Tacite quand il dit des chrétiens qu'accusait Rome, qu'ils parurent innocents lorsqu'on les condamna sans les juger. Nicias, qui s'était rendu à Gylippe, est-il mis à mort contre le gré du Lacédémonien, mais surtout contre le droit des gens : « C'était, dit Thucydide, l'homme qui méritait le moins par sa piété, un tel traitement ^ » Je l'ai dit ailleurs, les Grecs ne savent pas s'attendrir; leur orgueil rougirait de la pitié. Quand Thucydide a tracé tout le tableau des désastres d'Athènes en Sicile, « Ce fut, conclut -il, une deslruclion complète : armée, vaisseaux, il n'est rien qu'on ne perdit; et d'une multitude innombrable, à peine rentra-t-il quelques hommes : tels furent les événements de Sicile ^ » Nul autre regret. Cette sobriété ne manque pas d'art toutefois; et il est des cas où tant de modération transporte. Quand, par exemple, les Platéens assiégés, réduits aux abois, après des prodiges de valeur et d'expédients pour résister aux assaillants, sortent résolument de la ville plutôt que de se rendre, se font jour, en combattant, à travers l'armée ennemie, et que Thucydide se borne à cet éloge : « Ce fut ainsi que se sauvèrent les hommes de Platée^, » cette simplicité me semble subHme, et je sens, à mon émotion, toute sa puissance. Cette modestie sur l'héroïsme, est l'héroïsme de l'historien qui le décrit.

* Guerre du Pelopon., 1-158. — ^ l/K'd. — ■- ibid., 1-'1'\ — * I!?id., O-iO. — » Ibid., 7-80. — « Ibid., 7-87. — " //-/V/., "-tî'.

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