II
Thucydide conduit sa plume comme les Plaiéeiis leur épée; comprendre si bien les héros, c'est leur ressembler.
Les harangues, d'ailleurs si belles de Thucydide, se ressentent de ce rationahsme argutieux, exclusif du sentiment dont on constate l'abus dans Pline le Jeune, cet élève si passionné des sophistes grecs. Diodote combat-il les rigueurs de Cléon contre les Mityléniens, « Je ne blâme pas, dit-il, ceux qui veulent remettre en question le sort des condamnés, ni je n'approuve ceux qui trouvent mauvais qu'on déhbère plusieurs fois sur les plus graves objets. Deux choses nuisent surtout à une sage déhbération : la précipitation et la colère ; l'une qu'accompagne souvent la démence, l'autre qu'accompagnent la légèreté et l'ignorance. Prétendre que les discours n'enseignent pas à se conduire, c'est montrer peu de raison ou quelque intérêt particulier ; peu de raison si l'on croit qu'il y a d'autres moyens d'éclaircir les questions obscures, de l'intérêt si l'on espère effrayer par des calomnies ^.. » Ce n'est pas seulement dans l'éloquence civile que vous trouvez ce compassement; c'est par la même argumentation géométrique que s'exhorteront au combat deux ennemis en présence. Quand les Péloponésiens et les Athéniens se rencontrent sur mer près de Panorme^ ils se donnent réciproquement du cœur" au moyen d'une série de subtilités : et l'éloquence militaire elle-même est empreinte de rationahsme \ Les Grecs s'enflammaient par le raisonnement^ comme les Romains par le sentiment.
Les défauts de la manière de Thucydide, qui ne sont que l'exagération de cet esprit grec qu'il personnilie si bien, ne l'empêchent pas d'être une intelligence du premier ordre. Personne n'a mieux connu que lui la politique des affaires, la politique des intérêts; son génie devine jusqu'à la science, plus moderne, de l'économie politique. S'il n'y a pas de spiritualisme chez Thucydide, si chez lui tout est terrestre, personne ne sent et n'exprime mieux ce que
* Guerre du Pélopon., 3-4t>. — '' Ibid., 2-86. — - Ibid., 2-87, 88, 80. — * Voir encore ibid., 4-92.
^ Phitarque dit que Lysandre ourdil mic intrigue « comme on pose, pour une démonslralion algébrique, plusieurs propositions importantes; afin de passer de prémisses difficiles et souvent obscures, à la nelteté de la conclusion. » [Vie de Lysandre.)
Il écrit aussi qu'on enleria, avec Lysandre, son discours pour un changement dans la succession royale à Lacédémone, « parce qu'il était écrit avec tant dart. quil pouvait entraîner les esprils, » [Ibid.]
DE LMIISTOIRE DANS SON ENSEIGNEMENT. <21h
l'idéal purement humain contient de grandeur. Après Bossuct parlant de la mort en vue du ciel, il n'y a rien de comparable à Thucydide parlant de la mort en vue de la terre. L'un veut des saints, l'autre se contente de héros ; mais si le héros chrétien ne l'emportait pas sur le héros grec de toute la hauteur de l'idéal chrétien sur l'idéal grec; si Bossuet n'avait pas fait le poëme de la vie et de la mort du grand Condé, rien n'égalerait jusqu'à ce jour l'éloge funèbre des héros athéniens par Périclès^, l'un des plus beaux monuments de l'éloquence purement humaine, l'œuvre de Thucydide, mais très-digne de Périclès et d'Athènes.
En jugeant, comme je le fais, l'école grecque, c'est la conscience grecque que j'entends accuser, non Thucydide. Si son livre est trop de son temps pour n'être pas moralement incomplet, et, peut-être malsain, sinon dangereux, je ne m'en prends pas au caractère personnel de l'historien, car je le crois plus sage que son temps; et son âme est si merveilleusement douée, que quand elle éclate contre son siècle, elle est prodigieuse.
Je sais à quoi m'en tenir sur les aspirations personnelles de Thucydide quand je le vois féliciter les anciens alliés de sa patrie de recevoir de Lacédémone, par le concours de l'aristocratie, « une liberté supérieure h la liberté gangrenée d'Athènes-; » quand je le vois après l'échec naval d'Erétrie, qui rend les Lacédémoniens presque maîtres d'Athènes, louer la prudence de celle-ci « qui atteint alors, dit-il, l'apogée de sa sagesse politique parce qu'elle sait équihbrer l'intluence des riches et celle des pauvres''. » La vigueur de sa touche est exceptionnelle quand il peint les fureurs de la Grèce sous l'inlkience des ambitions et des égoïsmes qui se la disputaient : « L'homme violent, dit-il, était un homme sûr; celui qui le contrariait, un homme suspect. Dresser des embûches et réussir, c'était avoir de l'esprit; les prévenir, c'était en avoir davantage... Etre le premier cà faire du mal à ceux de <pn l'on pouvait en attendre, c'était mériter l'éloge. On adoptait quelquefois les maximes généreuses de ses adversaires, non loyalement, mais pour les leur opposer s'ils devenaient les maîtres. On ne respectait ses serments que pour sortir d'embarras quand on
* Guerre du Pélopon., 2-55 et suiv. — ' IbUL, 8-04. — ' lOicl., 8-97.
n'avait pas d'autres ressources ^ Surprendre son adversaire, abuser de sa confiance, était plus doux qu'en triompher ouvertement. On prisait surtout la vengeance quand elle était due à l'astuce, les méchants acquérant plus aisément la réputation d'Iiabileté que les maladroits celle de probité; car on rougit de la maladresse, tandis que la méchanceté obtient des hommages ^. »
Quand j'assigne à la dépravation des principes ces désordres de la Grèce, je parle comme Thucydide : « La cause de tous ces maux, dit-il, c'était la fureur de dominer; on était le jouet de la cupidité et de l'ambition. Ces deux passions échauffaient tout et brouillaient tout, car les chefs des deux factions qui partageaient les villes, s' armant les uns du prétexte spécieux de l'égalité politique, les autres de celui de la prépondérance modérée de l'aristocratie et paraissant n'affecter que le bien de la patrie, se disputaient au fond, comme un butin, la patrie même. Dans leurs conflits pour prévaloir les uns sur les autres par des moyens quelconques, point d'excès que ne se permît leur audace. Maîtres de leurs ennemis, ils ne consultaient plus contre eux la justice, mais leurs caprices^. » C'est ce que j'ai montré. Seulement Thucydide oublie que si les meneurs avaient de mauvaises maximes, les peuples n'en avaient pas de meilleures, et que chacun n'infligeait à son pays que les règles que chaque pays, un peu puissant, voulait infliger aux autres. Là où le droit de la force et de la fraude était un sentiment collectif, quoi d'étonnant qu'il fût un sentiment individuel'*? Alcibiade ne personnifiait à ce point le peuple d'Athènes que parce que le peuple d'Athènes était Alcibiade.
Thucydide dit très-noblement « que, pour se venger, les hommes se plaisent à violer les lois générales qui condamnent leurs excès; ces lois qui laisseraient à tous l'espoir du safut dans les revers et leur offriraient leur secours dans les difficultés où ils
' La vanilé des traités le prouve suffisamment. « On amuse les enfants avec des osse'.ets, les hommes avec des serments, » disait Lysandre. » (Voir sa Vie dans Plutarque.)
'^ Guerre du Pélopon., 5-85. — ^ Ibid.
* « Comment les particuliers, dit Plutarque, mépriseraient-ils ce qu'ils voient si prisé pour les affaires publiques? La corruption va bien plutôt du public aux particuliers, que des particuliers au public. La corruption d'un corps entraîne la corruption de ses parties. » [Vie de Lysandre.)
éprouveraient le besoin d'y recourir ^ » Très-bien; mais qu'est-ce (jue le pur rationalisme pour s'imposer aux passions? En vertu de quelle règle supérieure, les Grecs eussent-ils pratiqué cette modération qui leur était si nécessaire? A défaut de règle, on en était réduit au calcul des probabilités, et Thucydide loueLacédémone et Chio d'avoir su le mieux supputer, en ces temps périlleux, les •chances de la fortune*. Quand on n'est ni juste, ni honnête, au moins faut-il être avisé ^; c'est le fond de la morale, je ne dis pas de Thucydide, mais de son Hvre. Dieu en est absent, la fatalité y règne; ce que l'historien repousse en général dans quelque morceau d'apparat, il l'accepte communément en détail. Un Grec avait pour maxime, dans la vie civile comme à la guerre, de réussir ou dépérir'] la Grèce a inventé comme elle s'est appliqué presque constamment le terrible 7noi de Médée. L'histoire grecque est une école d'individualisme et d'ambition; elle n'apprend guère, comme les peuples et les personnages qu'elle raconte, que l'indocihté et l'orgueil.
En jugeant Thucydide, je caractérise toute l'école grecque. Le sage Xénophoiî n'est pas à l'abri du reproche fondamental que j'adresse à cette école; etPlutarque, dont la morale privée est excellente, est plus dangereux que Thucydide en pohtique. Dans les écrits des historiens grecs comme dans la vie des peuples et des illustrations de la Grèce en général, l'art déguise la faute; et l'élégance, le vice. Ce mélange qui y répand beaucoup de grandeur et de séduction, y sème beaucoup d'inquiétude; car autant l'esprit s'y plaît, autant l'âme y souffre. Un rêve brillant, mais menaçant, n'enlièvre pas plus nos sens que le drame historique de la race grecque. Quand ou a bu le philtre de ces récits, on sent avec le charme du breuvage une sorte de poison dans ses viMnos. — Ce n'est pas, selon moi, une bonne école, que celle qui porte ces mauvais fruits.
* Guerre du Pélopon., 8-83.
- c( De tous les peuples que j'ai connus, ceux de Chio sont les seuls, après les L:icédénioniens, qui aient uni à la sagesse la bonne Fortune. Plus leur état florissail, plus ils avaient le bon esprit de pourvoir à leur siaeté. s [Ibid , 8-2i.)
^ « Dans les choses douteuses, Thémislocle prévoyait le pire et le mieux. » (Ibid., 1-158.
* Voyez -en le beau développement, ibid., 2-4'2.