‹ Tacite et son siècle;Chapitre 18 sur 24 · ÉCOLE ROMAINE — LES P R K DEC E S SE UH S DE TACITE · texte numérisé non relu

ÉCOLE ROMAINE — LES P R K DEC E S SE UH S DE TACITE

Machiavel avait divinisé l'esprit de Rome tout en le pervertissant dans l'application. Rollin et Bossuet motivèrent, en l'épurant, notre admiration pour sa sagesse; Montesquieu exagéra cette admiration pour la forme républicaine de la société romaine. Obéissant à l'esprit dominant de son temps, — un libéralisme frondeur également hostile au pouvoir et au passé, — Montes(|uieu méconnut, je crois, elles Césars et la société impériale. Plusieurs de ses jugements tiennent du paradoxe, d'autres de lépigramme; il est le point de départ d'une nouvelle école, et d'une école feusse sur Rome. La vraie Rome est celle de Bossuet ^ dans son Discours sur F histoire universelle ; les vrais Romains dans les temps modernes, ce sont les Romains de Corneille. Après Montesquieu et depuis certains travaux soit étrangers, soit indigènes, je ne vois (jue de faux Romains, des Romains de convention. Rien n'altère plus l'histoire vraie que les subtilités de l'érudition : à force de

* La religion cxceplce.

SUITE DE L'HISTOIRE DANS SON ENSEIGNEMENT. llH

rêver, l'érudition s'infalue du rêve et crée le mensonge. Pourquoi Bossuet est-il si vrai sur les peuples? C'est qu'il les accepte de la tradition, c'est qu'il ne les refait pas. Pour être grand, pour être inimitable, il lui suffit de les voir tels qu'ils sont, mais avec son génie.

Les traditions poétiques de l'histoire, romaine ont une valeur de sentiment très-grande. Elles expriment l'idéal de ce peuple; elles en expriment le caractère moral, l'âme, Tatlitude générale. Elles ont inspiré la civifisation ultérieure de Rome\ c'est-à-dire de l'univers devenu romain ; elles inspirent encore la civilisation moderne. Elles ont été le ferment moral d'un passé de plus de vingt siècles ; elles ont prescrit contre la critique, elles se sont infusées dans la conscience de l'humanité; elles sont le type de la grandeur pohtique parmi les nations, de la grandeur humaine parmi les hommes. Ces fables historiques font battre le cœur de l'humanité depuis deux mille ans : contestables dans leur objet, elles ne le sont pas dans leurs résultats ; ce qu'elles ont fait faire est plus grand que ce qu'elles racontent.

Et quelle plus haute certitude pour les origines de Rome que leur développement? Y a-t-il une nation plus unie, plus conforme à elle-même dans son immense durée, soit qu'il s'agisse bien de sa race, soit qu'il s'agisse de ses assimilations, de ses contrefaçons par l'étranger devenu romain? A divers degrés, mais sans qu'elle

* Il faut voir avec quel orgueil et quelle foiSénèque — un philosophe etlespril le plys novateur de Rome — cite l'héroïsme d'iloralius Codés el de Mucius Scœvola. (Épit., '24 et 120. ) Dans son Parallèle des Carthaginois et des Romains, le grave Polybe non-seulement cite, mais il raconte l'histoire de Codés. (Liv. G, fragm. 10.) Quand Scipion l'Africain harangue pour la première lois son armée d'Espagne, il lui rappelle Porsenna, les Gaulois, les Samnites. (Tite-Live, '20-41.) Quand il harangue l'armée révoltée à Sucronc, il cite la guerre de Pyrrhus et celle des Campaniens contre les Étrusques. (Tite-Live, 28-28.] I es discours de Caton et de Valérius sont pleins des antécédents de la vieille I\ome. (Tile-Live, liv. 54, ch. 2 à 8.) Quand le Sénat blâme l'esprit nouveau introduit dans la polilique, il invoque le passé prétendu fabuleux de Home. (Tite-Live, ^2-47.) Le consulaire Servilius, pour faire décerner le triomphe à Paul-Emile, en use de même. (Tite-Live, 45-38.) Je n'en finirais pas, si j'empruntais à Cicéron tout ce qu'il emprunte aux traditions et aux légendes romaines.

Denys d'Halicarnasse, ce Crée si sage et si savant, ci'oyait si bien à l'antique Rome, qu'il lui a donné une existence scientifique.

Tacite rapporte que, sous î^'éron, on vit avec douleur le figuier ruminai qui avait ombragé l'enfance de Romulus et de Rémus se dessécher, et ([u'on se rassura en le voyant reverdir. [Ann , 13-58 ) Le figuier m'imporle peu, mais sa signification m'inléressc. Que n'avons-nous le chOne de Vincennes, même fabuleux !

soit méconnaissable, la société romaine qui finit, continue la sociét(^ romaine qui commence ; si sa trempe n'est plus la même, son tempérament est analogue ; en un mot, ce que nous connaissons de Rome, est le garant de ce que nous ne connaissons pas. Pour leurs descendants, les héros des légendes romaines ne furent pas moins certains que le Tibre, le Forum, le Capitole; ils vécurent des exemples des uns avec la même foi qu'ils vivaient dans le contact des autres; ils ne doutaient pas plus de Porsenna et de Mucius, que de l'Etrurie. L'héroïsme romain datait de Rome.

Les anciens savaient, comme nous, que les nations diffèrent essentiellement par le caractère, et que chacune vit selon son caractère ^ J'ai déjà dit au sujet des armées romaines les éléments fondamentaux du caractère romaine Salluste loue chez les premiers Romains leur piété, leur libéralité envers les dieux, leur intrépidité dans la guerre, leur équité dans la paix. C'était, dit-il, leur maxime de gouverner par les bienfaits et de savoir oublier l'outrage^. Tous les traits de cette peinture sont vrais; mais s'ils disent beaucoup, ils ne disent pas tout; et, par leur générahté, ils pourraient convenir à d'autres peuples.

Les Romains aimaient essentiellement Rome ; ils l'aimaient comme une mère; ils l'avaient divinisée'. Leurs orateurs faisaient parler au besoin cette personnification ^; ils en exaltaient, ils en attendrissaient le peuple romain. Tous aimaient Rome jusque dans son berceau^ : leurs poètes, leurs historiens sont pleins de leur respect, de leur culte pour les ruines dllion'^- En même temps que les Romains avaient un grand fonds de patriotisme, ils professaient la haine de l'étranger tant qu'il restait ennemi; car Rome se croyant réservée à l'empire du monde, l'étranger, le barbare même était un sujet éventuel pour elle; et dès qu'il cessait de la combattre, on cessait de le haïr. Rome ne haït tant Carthage

* Discours de l'orateur des Rhodiens au Sériai. (Tite-Live, 45-25.)

- Mais au point de vue niiltaire. Je le reprends au point de vue social. '' Salluste, Catil., 9.

* 11 y avait la déesse Rome, on la voit sur les médailles. La ville avait son jour natal. (Rosin, 207 )

â De Cicéron à Symmaque : Cicéron, dans sa première catilinaire; Symmaque, dans son discours en faveur de l'autel de la Victoire. « Tite-Live, 57-57.

■^ ISéron lui-niùuie plaida pour Ilion devant le Sénat. (Tacite, Anu., 12-41.)

que parce que CarUiage lui disputait l'empire du monde. Rome, qui conservait si bien ses conquêtes, détruisit toutes les grandes capitales du monde anli(jue. Elle se les immola toutes, pour rester l'unique ville souveraine, la (été de l'univers. Tous les grands rois subirent le même sort que les grandes capitales; il fallut s'humilier, se faire petit pour se faire accepter de Rome^ Cet orgueil du nom et de la nationalité romaine lit partie du patriotisme romain, et il inspira des sentiments invariables comme ce patriotisme. Quand Mithridate tenta de séduire Sylla, qui n'était qu'une sorte de proscrit pour Rome, Sylla selaissa-t-il tenter par le grand roi barbare? Le prit il pour un instrument de vengeance contre Rome? Il s'indigna de ne pas faire couper cette main qui avait signe le meurtre de cent mille Romains-; il aima mieux vaincre Mithridate pour Rome, que de vaincre Rome par Mithridate ; et Catilina môme, qui soulevait la lie romaine contre sa patrie, rejeta les esclaves dont on voulait le fortifier^. Ce sont là des traits de caractère spéciaux h Rome. Pour la plupart des Romains, l'amour de Rome; pour tous sans exception, le respect du nom romain furent ' le cachet permanent de leur personnalité. Ce fut l'un des germes de la grandeur romaine.

De même que le Romain portait l'esprit de suprématie chez les autres, il gardait à Rome l'esprit de commandement et de hiérarchie. Les soldats de Paul-Emile lui refusaient le triomphe; on les consultait aux comices; ils n'étaient plus soldats, mais citoyens; ils étaient dès lors les égaux et les juges de leur général; que fait Paul- Emile? Il leur impose leur devoir par son ascendant; il les somme d'être justes : « N'imitez pas, leur dit-il, les Athéniens, si ingrats^ pour leurs premiers citoyens; c'est assez de l'injustice de vos ancêtres contre Camille. Soldats, je descendrai parmi vous, je surveillerai le vote de chacun de vous; je signalerai les méchants et

* Jugurlha dit à Bocclius : « Quiconque parait puissant devient l'ennemi des Romains. » (Sailusle, Jugurtha, 81.) — Yoy. en oulre la lettre de Mithridate à Arsace,. fragm. de Salluste, et le discours de Galgacus, dans la Vie d'Agricola.

- Plularq., Vie de Sylla. — ^ Salluste, Ca/<7., 50.

* Jules César venge la mort de Pompée, son ennemi. (Plutarq., Vie de Pompée.) — Brutus, dont Pompée avait t'ait tuerie père, presque en trahison [Ibid.], venge Pompée sur Tliéodote qui av;iit conseillé sa mort à Ptolémée. (Plutarqne, Vie de Bru tus.)

les ingrats qui, rejetant l'autorité de leur général, croient que pour obtenir leur faveur, il doit courtiser leurs caprices. » Cette fierté ramena les esprits, et le vote pour le triomphateur fut unanime \ — En sens inverse, quand le consul Claudius, non encore installé, reproche à ses prédécesseurs leur fuite devant Tennemi et leur prescrit de quitter la province, ses soldats refusent de lui obéir parce qu'il n'est pas installé régulièrement. 11 veut faire charger ses prédécesseurs de chaînes ; les soldats lui résistent parce qu'il n'a pas prononcé ses vœux au Capitole, qu'il n'est pas sorti de Rome en habit de guerre avec ses licteurs; et il faut que le nouveau consul leur cède, en régularisant sa position ^ Cet esprit de discipline est encore un des signes distinctifs de Rome ^. l\ descendait du général aux soldats, comme il remontait des soldats au général : la volonté de Rome les soumettait tous.

A Rome on tenait moins au plus habile général qu'au plus persévérant et au plus sensé*; on cherchait des hommes tenaces et de bon conseil. C'est que le Romain ne prisait rien tant que la constance. Son esprit traditionnel était une partie de sa constance; mais comme cet esprit traditionnel était accompagné d'un grand bon sens, le Romain ne s'entêtait que du bien, si je peux le dire; nul peuple, selon Polybe, ne fut plus prêt à changer, en mieux, ce qu'il avait d'insuffisant ^

Le peuple romain était droit; il avait le sentiment de sa mission dans le monde, conune celui de sa force pour remplir sa mission. 11 aimait mieux commander que négocier, et s'imposer que surprendre \ Je l'entends surtout du peuple romain primordial; et bien plus de celui qui conquit l'Italie que de celui qui conquit le monde. Les Grecs eux-mêmes disaient, pendant les guerres puniques, qu'il fallait s'afiier à Rome qui faisait la guerre simplement, sans embûches, avec intrépidité, non aux Carthaginois, chez qui l'astuce était un système"^. Polybe ajoute que, de son temps, les armes romaines rappelaient encore ces beaux précédents,

» Tite-Live, 45-30. — « Tile-Livc, il-X. — ^ V. Salluslc, Catil., 9. — * Polybe, liv. 6, fragm. 6. — ^ /^/^

' « Ils n'agissent jiimais qu'à force ouverte. » (Polybe, 1-8.) ' Polybe, liv. 57, fragm. 8.

([uoiqii'il reconnaisse les progrès de la supercherie en tout genre'.

Cette volonté des Romains de vaincre par la force, était d'ailleurs telle qu'ils l'appliquaient, en quelque sorte, aux éléments. Ils se persuadaient que tout ce qu'ils se proposaient devait réussir comme par une sorte de destinée, et que rien de ce qui leur plaisait n'était impossible. Or en employant, contre les forces humaines, des forces du môme ordre, il était rare que le succès ne couronnât leurs desseins ^; mais quand ils voulaient se soumettre jusqu'aux éléments, il en coûtait à leur témérité. «Ils en ont souffert, dit Polybe, et ils en souffriront tant qu'ils s'obstineront dans leur audace; tant qu ils voudront que, sur terre comme sur mer, ils puissent tout en tout temps''. » Quand César bravait la tempête sur une barque de pêcheur, il n'était pas uniquement César, il était Romain; il se croyait la fortune de Rome. Quand Néron prescrivait à sa flotte de rentrer en Campanie, à jour fixe, malgré la mer\ il n'était pas uniquement Néron, il était Romain; il se croyait, comme empereur, le génie de Rome. Ces folies apparentes avaient donc quelque raison d'être, sinon comme règle, au moins comme exception, car il importait que l'impossible ne parût pas romain. Les Romains préféraient le malheur à la faiblesse, et ils aimaient mieux qu'on les crût insensés que timides^.

Quand Marcius et Atilius, délégués extraordinaires du sénat en Grèce pour surveiller les armements de Persée, se vantèrent en rentrant à Rome d'avoir leurré le roi par l'appât d'une trêve qui, l'empêchant d'user de ses forces, permettait aux Romains d'accroître les leurs; et de plus, d'avoir semé la division entre les Macédoniens et les Béotiens, une partie du sénat, imbue de l'esprit nouveau, approuva cette politique comme un chef-d'œuvre; mais

' Polybe, liv. 13, fragni. i. — H y a certainement exagération de Polybe à signaler l'excès du changement. Quand, en effet, il écrit ({ue a l'influence de la religion passe •<à Rome tout ce qu'on peut imaginer » (liv. C, fragni. 10), il nous dit assez l'esprit du siècle, inconciliable avec l'esprit de fraude. En vivant avec les Romains, Polybe est devenu Romain ; il aime à gourmander pour peu di' chose. — Voir, comme correctif, le beau parallèle dos Carlhagiuois et des Romains, même fragment.

^ « Yirtus omnia domuerat. » (Salluste, Cutil., 7.)

^ V. Polybe, 1-8, 1), et les exemples qu'il cite. — * Tacite, Ann., 15-46.

"'' «Quinze mille Romains perdent la vie dans une gorge où ils ne pouvaient agir, et d'où ils ne pouvaient pas fuir, parce que c'est chez eux une loi inviolable de ne pas quitter son rang.» (Polybe, 5-17.)

les anciens, qui professaient les vieilles maximes, y virent une déchéance de la politique romaine; ils préféraient la force ouverte aux plus heureux artifices. Sans doute, disaient-ils, il y a tel cas où la ruse a ses avantages, mais il faut, pour que l'ascendant soit complet et décisif, arracher à l'ennemi l'aveu de son infériorité dans les armes ^ L'esprit nouveau l'emporta au Sénat dans cette occasion; on y préféra dit Tite-Live, l'utile à l'honnête^. C'est (ju'à force de voir la fraude en usage on finit par la croire nécessaire^. Quand Quinctius Flaminius, la fleur des Romains de son temps, sous le semblant de visiter seul Thèbes, cache deux mille soldats qui, au moment où le peuple accourt au-devant du proconsul, s'emparent de la ville', je ne reconnais en lui ni le proconsul romain, ni Quinctius; mais l'instrument de ce génie grec qui prédominait alors autour de lui et lui conseillait un expédient propre à la Grèce. Polybe m'en instruit : « Si quelquefois, dit-il, Mummius est sorti de la modération, comme quand il fit massacrer la cavalerie de Chalcis,il faut moins s'en prendre à lui qu'aux amis qui le suivaient^. » Le Grec fut partout le mauvais génie du Romain; et l'on remarquera que, partout où les Grecs exerçaient leur influence sur quelque pouvoir étranger, il devenait Grec, c'est-à-dire, artificieux et cruel : le sceau delà politique romaine, c'était la grandeur par des moyens dignes d'elle; c'était la fierté de la force^; et le cercle magnanime de Popilius en est l'emblème '. Non que je méconnaise que Rome dégénéra de ses maximes; mais jamais vous ne la verrez proclamer le droit du plus fort comme Athènes ou Sparte. Quand elle fut injuste, elle eut au moins la pudeur de la justice; elle sut placer à côté de l'insuffisance du motif ,1a moralité du prétexte ; « surtout, dit Polybe, elle fit son profit des fautes d'autrui, si bien que quand elle n'agissait que pour son compte, on se croyait son obligé^ : » mais à part ce qu'il y eut de l'homme dans la politique romaine, elle fut grandiose et

* Quand l'armée romaine semble refuser le combat devant Arpi, Ànnibal s'écrie que l'esprit martial des Uomains est abattu; que la guerre est terminée; qu'on lui a oiivertemenl cédé le prix de la valeur; et il rentre dans son camp. (Tite-Live, 22-12.)

2 Tilc-Live, i2-47. — ^ Polybe, 3-G. — -^ Tite-Live, 53-i. — M'olybe, liv. 40, fragm. 9.

^ Crassus n'obtint que l'ovulion pour la dcsU'uction de Sparlacus, « parce que la condition de l'ennemi était méprisable. » (Pline, liistlial., 15-29.)

' Polybe, liv. 29, tragn». 11. — ^ Polybe, liv. 31, Iragm. IG.

providentielle, comme la mission qu'elle accomplissait. Si l'on songe, par exemple, que ce fut la constante maxime de Rome de ne jamais aggraver les conditions de la paix après la victoire ^, on y reconnaîtra bien plus la consécration du droit que de la force. C'est que les Romains, qui penchaient pour la force comme moyen d'exécution, ne penchaient pas moins pour l'équité comme principe ^ Leurs victoires et leur jurisprudence attestent ces deux grands mobiles de leur caractère; quelques démentis de détail n'y font rien. Quand Rome n'eut plus ces maximes, c'est qu'elle ne fut plus.

L'esprit religieux était sincère chez le peuple romain. L'extrême piété, qui semblait une cause d'affaiblissement pour d'autres peuples, était une cause de force à Ronie^. Le respect du serment était le lien de la discipline civile et militaire : en toutes choses, le Romain traitait avec la divinité. « Confiez un talent à un Grec, dit Polybe, dix cautions, autant de promesses, et deux fois plus de témoins ne vous le feront pas restituer; mais chez le Romain, il suffira de la religion du serment*. » Ainsi la piété romaine, qui était une force publique, maintenait en même temps l'honnêteté privée.

n y avait à Rome une conscience publique reposant sur le grand principe du juste. Le traité des Devoirs àe Cicéron, que j'ai déjà apprécié, est le code de cette morale^. Le grand morahste y professe que l'honnête et l'utile sont indivisibles; qu'il faut que l'utile suive toujours l'honnête sans jamais le devancer^; qu'il faut être au fond ce qu'on veut paraître ''; que la fraude n'est qu'une imitation perfide de la prudence^; que la base d'une soUde réputation c'est la justice^ — Le succès ne lui impose point : il n'applaudit pas au consulat qu'obtint Marius en dénigrant Mételhis, puisqu'il ne l'obtint qu'aux dépens de la justice; car il calomnia un bon citoyen, son bienfaiteur^". Il veut qu'on s'attache à la justice pour elle-même ^^ indépendamment des conséquences : et quand la mo-

' V. Polybe, liv. i, fragm. 15.

^ « Il se fais.ait plus gloire de comniaiuler par la raison que par la force; il laissait aux rois leur majesté, aux peuples leurs lois. » (Tile Livc, 41-1,]

' Polybe, liv. 6, fragm. 10. — * Ibid. — ^ Liv. 2, cli. 1. — ^ Liv. 5, cli. 50. — ' Liv. 2, ch. 13. — s Liv. 5, cli. 52. — » Liv. 2, ch. 20. — »o Liv. 5, cb. 20. — " Liv. 2, cb. 12.

raie du succès semble renaître parmi nous avec la crudité qu'elle affichait en Grèce, je lis avec bonheur Cicéron écrivant à son fils dans cet immortel traité des Devoirs à l'occasion de Pharsale : « Vous y étiez mon fils; votre jeunesse coïncida avec cette guerre où le crime fut d'un côté, le malheur de l'autre; vous y commandiez, au nom de Pompée, une aile de cavalerie; votre ardeur et vos exercices militaires vous valurent les éloges du général et de l'armée; et votre bonne renommée ne prit fin qu'avec la répubhqueM )> Que Cicéron valût moins que ses principes, ce n'en sont pas moins ces principes qui le recommandent à la postérité. Ce sont ceux de Rome; il n'en fut pas de plus constant chez elle que de protester contre le crime heureux-. Historiens, moralistes, poètes offrent le même accord sur ce point, et si Horace fait quelques concessions aux Césars, il s'en dédommage en divinisant Caton.

Les masses ne participent au mouvement, à la vie des sociétés que par le sentiment. L'instinct des besoins les agite; le sentiment du vrai, ou de ce qui semble vrai, les émeut. Leur intelhgence est moins dans leur esprit que dans leur cœur; elles comprennent principalement avec leur àme. Le peuple romain était sensible autant que le peuple grec était raisonneur; il était donc plus facile à conduire, et il lui était plus difficile de se tromper : car de combien un bon cœur ne l'emporte-t-il pas sur les demilumières! Le sentiment du droit est surtout chez les peuples raisonneurs; celui du devoir chez les peuples crédules. Le peuple romain était plus pieux, plus crédule que raisonneur^. Petit, eu égard à ritahe, il lui fallut une grande somme de sagesse et de subordination pour la conquérir. Ce besoin, ses luttes, ses malheurs, son expérience lui donnèrent un profond sentiment de la discipline. A l'inverse des Grecs qui étaient peu sensibles et ne comprenaient que leurs droits, les Romains eurent de la pitié et comprirent surtout leurs devoirs.

Mais il faut distinguer l'homme du Romain. Quand Paul-Emile

' Liv. 2, cil. 15.

- Lucaiii s'est fait le chantre du malheur. — Le héros de YEnéide ncst qu'un v:iincu. — Stace chante la faniile d'Œdipe, c'esl-à-dirc le type des misères huniair.es. ^ Numa et Egérie, n'est-ce pas l'union de la crédulité et du sentiment?

s'attendrit sur la chute de Persée^, c'était en lui l'homme qui s'émouvait. Quand le même Paul-Emile conseillait au roi le suicide pour se soustraire au triomphe % c'était le Romain qui parlait. Si l'un était tendre, l'autre était inflexible ; c'est que l'un avait ses instincts, l'autre ses maximes^. De même, le peuple romain fut navré de l'aspect des jeunes enfants de Persée pendant le triomphe, et sa joie ne lui revint que quand ces enfants furent passés \ ce qui ne l'empêcha pas d'accabler Persée, ses officiers, toute la Macédoine. C'est que le Romain voulait tout ce qui importait à Rome: ce n'était point de l'hypocrisie, mais le triomphe de l'éducation. Quand Paul-Emiie, perdant successivement ses deux fils, en fut réduit à l'isolement dans sa maison, il déclara pubhquement que la prospérité de l'Etat le consolait de ses malheurs domestiques^. Le citoyen l'emporta héroïquement sur le père; mais les Romains n'en comprirent pas moins le père sous le langage du citoyen, et jamais désespoir n'émut tant Rome que cette abnégation ^ Cet inconcevable mélange de pitié et d'inflexibilité est tout romain, et on ne se l'exphque que comme je l'entends''. Ce ne fut pas par pure hypocrisie que Messaline, qui voulait la mort d'Asiaticus, pleura quand l'accusé se défendit et n'en recommanda pas moins de le perdre^ ; elle était femme et romaine; l'une s'attendrit, l'autre immola. Il n'en est pas moins vrai, qu'en règle, la commisération était une vertu romaine ^ Politiquement, Rome et la Grèce sont souvent cruelles; mais la Grèce est cruelle en suivant sa pente '^;

» Tile-Live, 45-4.

- « Vous filles el vous en restez loujours le maître. » [Ibid.)

^ C'est par là que Scipion conseille Asdrubal, comme Paiil-Émile conseillait Persée. (Polybe, liv. 59, fragm. 'i et 4.) C'est ainsi que Jules Ci'sar, si clément quand il ne s'agit que de lui, est si dur pour Vercingétorix, quand il s'agit de Rome. Caton d'ïltique, Romain si slo'ique, pleure immodérément son frère — Toujours l'homme combattant le Romain, et réciproquement.

* Tite-Live, 45-59. — ^ IhkL, 4o-il. — ^ //>/V/., i5-V2.

^ Le Sénat refuse de racheter dix mille prisonniers romains faits à Cannes (Polybe, ('», fragm. 10), et il conteste le triomphe à un général victorieux qui n'avait pas assez ménagé le sang de ses troupes. (Tile-Live, 55-6, 7.) — Dans le premier cas, il agissait d'après sa politique; dans le second, d'après son cœur.

« Tacite, Ann., 10-1, 2.

^ «Tel est le caractère desRomains : nobles dans leurs sentiments et portés aux belles actions, ils sont touchés des plaintes des malheureux. » (Polybe, liv. 26, fragm. l .)

^^ Quintus Cecilius étant entré dans le conseil des Achéens, dit que les exécutions des Achéens, à Lacédémone, passaient les bornes d'une juste modération. (Polybe, liv. 25, fragm. 0 ) — Cela peini en même tenips Home el la Grèce.

Rome en y résistant. Paul -Emile pleure la chute de Persée '; Marcellus celle de Syracuse % Seipion Émilien celle de Carthage. Quel héros grec en fait autant ?

Quand je vois, chez un peuple, un patriotisme irréprochable qui ne conspiie jamais avec l'étranger; un constant esprit de commandement, joint à l'esprit de hiérarchie; l'esprit de tradition enfin uni à l'esprit de progrès; quand je vois ce peuple proclamer pour but l'équité, et, pour moyen, la force ouverte plutôt que la ruse; pratiquer la piété envers les dieux, et, comme conséquence, la probité envers les hommes ; avoir le sentiment du devoir encore plus que celui du droit; posséder une raison pubhque reposant sur la justice, et une conscience publique éclairée par la justice et la bonté : lorsqu'enfin je sens chez ce peuple tant de raison et tant de cœur, je dis queles excès y fussent-ils grands, nombreux même, on y respire une vie sociale telle qu'il y aura utilité à l'apprendre comme à la raconter, surtout si les historiens de ce peuple ont cette haute raison et ce grand cœur que je reconnais au peuple qu'ils retracent. Jugeons sur ces principes les historiens romains.

Si Polybe est Grec par sa naissance et par une partie de son éducation, il est Romain, comme je l'ai dit, parce qu'il vécut chez les Scipions^, qu'il négocia ou combattit pour Rome; qu'il écrivit à Rome, qu'il s'identitia tellement aux Romains que personne parmi les Romains ne comprit mieux Ro'.ne '\ Comme il tient de l'un et de l'autre peuple, ce mélange des deux esprits qu'il concilie me semble une transition naturelle pour passer de l'école grecque à l'école romaine\ Assurément ni Polybe, ni Thucydide ne vécurent dans la sphère de Tacite, et je sors de mon cadre en remontant de Tacite aux historiens grecs, mais c'est un champ si vaste que l'histoire; son objet comme ses conséquences ont une telle portée que le trop, en pareil cas, me semble trop peu. Nous vivons de <Ieux civihsations antiques que nous ne connaissons que par leurs

* Tite-Live, liv. 45-5i. — * 7f/., 25-2i. — ^ Polylio, liv. 7)0, fragm. '2.

* Polybe, liv. 22, fragm. 8. — Scipioii l'Âfricnn l'avjit loujours avec lui. « Doini, iiiilitiaeque secum habuerit. ï (Patorcule, 2-15.)

^ Dcnys d'Halicarnasse est un autre Grec transformé en Romain, si je peux lo (lire. Il compose ses Antiquités romaines par une sorte de reconnaissant'; « pour rc^mercier Rome de l'éducation qu'elle lui a donnée. » (Voir sa préîace, § 10.)

historiens; laquelle préférer? Je n'hésite pas; je préfère celle dont l'enseignement, étant le plus moral, est le plus fructueux '. C'est pourquoi quand je cherche quelle est, de l'école grecque ou de l'école histori(|ue romaine, la plus salutaire, je cherche, au fond, quel est le plus moral des deux grands peuples que chacune représente; et quand je cherche l'historien qui domine les deux écoles, je cherche virtuellement quel est le plus grand historien du peuple le plus éminent. Ce beau problème que je me suis proposé sera mon excuse; il me conduit à Tacite. N'estce point par ce qui l'a précédé que nous pouvons juger sainement le grand esprit en qui s'achève, comme en s'y absorbant, l'un des plus grands côtés du génie antique, celui de l'histoire? On taille le buis symétriquement; mais, en faveur de ses grappes, ne permet- on pas quelque caprice à la vigne? Je ne m'étendra pas en vain, je crois. — C'est mon principe fondamental de juger les œuvres de l'esprit par la qualité de leur enseignement joint à leur force de pénétration. Je ne le perds pas de vue pour l'histoire. Je m'en tiens, quant à présent, à comparer la qualité respective des divers enseignements historiques païens.

Polybe dogmatise, il est quelquefois sceptique ; en cela il est Grec; mais il a une gravité et une moralité toutes romaines. La Grèce et Rome se disputent son œuvre, quoique l'esprit romain y domine. C'est ce que l'on constate en le hsant avec soin; c'est ce qu'il ne faut pas oublier en le jugeant. Quand il dit, par exemple, qu'il n'est pas de récompenses que ne mérite le meurtrier d'un tyran, c'est-à-dire, de quiconque tente la royauté^; quand il trouve qu'il n'y a rien de plus atroce que d'être tyran et fds de tyran, et qu'Aristomaque, qui était dans ce cas, méritait non-seulement la mort, mais qu'on le trainât mourant à travers la Grèce pour qu'il lui servît d'exemple comme de spectacle, au lieu d'être simplement jeté à la mer comme on le fit^; je reconnais le Grec dans ses préjugés et dans sa cruauté. Je le reconnais dans son astuce quand il loue Scipion d avoir triomphé de Syphax par une apparence de trêve pour brûler son camp, ce qui serait bon s'il louait un Cléomène, un Aratus, ou bien les Achéens elles Manlinéens qui fai-

' Voir, dans ccl ordre d'idées, la belle préface de Tito-Live. J'y reviendrai. - Polybe, 2-10. — '^ Id., 2-11.

290 TACITE ET SOlN SIECLE.

saient assaut d'expédients de ce genre. 11 est Grec encore quand il blâme Philarque d'introduire la compassion dans l'histoire et d'effominer l'historien qui ne doit que peser les faits \ comme si le cœur n'appréciait pas les faits autant que la raison, ou comme si les douleurs des hommes n'étaient pas des faits du premier ordre? Je reconnais le Grec, sous un meilleur aspect, quand, réparant un oubli de Phdarque, il loue les Mégalopohtains, ses compatriotes, d'avoir sacrifié pour la hgue achéenne (l'ennemie de Rome, mais le dernier espoir de la Grèce), patrie, biens, tombeaux, tout ce qu'il y a de plus cher parmi les hommes*. Il est rationaliste; il est surtout Grec, mais avec bon sens, quand il ne veut pas que, lorsqu'on peut assigner la cause humaine d'un événement, on remonte jusqu'aux dieux; quand, par exemple, dans le déchu et dans la dépopulation de la Grèce il comprend, sans les consulter, que la paresse, l'apathie, les débauches des hommes et leur système soit de ne pas se marier, soit de ne pas élever leurs enfants naturels, ou de n'en élever qu'un ou deux dans l'intérêt de leur fortune, vide et appauvrit les villes comme une ruche abandonnée. « Car pourquoi, dit-il, un devin dans cette occurence, quand le premier venu conseillerait d'élever des enfants"? » Il est Grec assurément quand il veut une rehgion, mais pour le peuple *; car Rome n'en était point là de son temps.

Les rationahstes qui prétendent que les seules idées gouvernent le monde et qu'en elles consiste la force ou l'impuissance des hommes, font deux choses : ils constituent sous le nom à' idée h fatahsme providentiel ; ils suppriment la hberté, dès lors la responsabilité humaine ^ Ceux qui n'attribuent qu'aux passions des hommes les faits historiques, dont la série constitue la vie des sociétés^, suppriment la raison humaine, c'est-à-dire le grand élément de l'ordre dans le monde : mais ceux même qui font tout faire dans le monde par les deux forces combinées de la raison et des passions humaines ne sont pas encore dans le vrai s'ils n'admettent un troisième et plus grave élément : la sagesse de Dieu corrigeant ou déjouant soit les passions, soit la fausse sagesse de

* Polybe, 2-10. ->- ^ /</., '2-12. — ^ Id., liv. 58, iVagm. 12. — * Id., liv. 6, fragni. H). — 'o Par exemple, Proudhon, Confess. d'un révolutionn., p. 5-i et suiv. — ^ Voir les lettres de Chesterlield à son fils, 1-281, 255. 551. Format Charpentier-

SUITE DE L'HiSTOIRli: DANS SON ENSEIGNEMENT. 291

riiomine. Ceux qui méditont sur rhistoiro voient partout la grande trace de ce troisième élément. Tout ce qu'on nomme hasard, imprévu; tout ce qui est inopiné, foudroyant, dans les ali'aires humaines, n'est pas de l'homme; et d'autre parties elCets, soit de la raison, soit des passions de l'homme, sont d'expérience journahère. Si les affaires humaines n'ont pas toute la logique que les idéologues leur voudraient, c'est que les passions humaines interviennent pour troubler la logique de la raison; si les passions humaines ont leurs limites et n'échappent pas à toute règle, c'est que la raison intervient et prédomine à son heure; enfin, si le sort des sociétés prend une autre direction générale que celle que l'homme leur assignait, c'est qu'un pouvoir providentiel supérieur au pouvoir humain l'a prescrit ainsi. De même que le vrai libéralisme cherche, dans les gouvernements, la conciliation de l'ordre et de la liberté, le véritable historien ne méconnaîtra pas pour sa part l'ordre providentiel et la responsabilité de l'homme dans le mouvement de l'humanité, car la vérité c'est que, l'homme est tout à la fois action et réflexion, c'est-à-dire passion et raison, en même temps que libre et responsable, mais sous la main de Dieu. Polybe avait sur ce point de grands pressentiments. La fortune se plaît, selon lui, à précipiter du haut de leurs vues ambitieuses, les ambitieux \ Tel homme qui croit édifier pour soi n'édifie que pour ses ennemis, comme Persée qui élève des colonnes et n'a pas le temps de les achever, tandis que Paul-Emile les termine et y pose ses statues ^« Les choses humaines lui semblent tourner dans un cercle régulier qui nous montre la fortune élevant les hommes par caprice et les abattant avec réflexion; paralysant ceux qu'elle avait aidés, brisant tout ce qu'elle s'était plu à construire, et il cite Eumène qui croyait que la chute du royaume de Macédoine affermissait pour jamais le sien, lequel faillit alors succomber sous les Galates^. Si la vigueur de Popilius sauva les Ptolémées du roi de Syrie, ce fut un coup de la fortune, selon l'historien; et j'aperçois déjà quelque chose des hautes vues de Bossuet, quand je hs dans Polybe : que la fortune disposa si souverainement de Persée et des Macédoniens, que, pour relever Alexandrie et toute l'Egypte^

• Liv. 57, fragm. 10. — * Liv. 51, Iragm. 21. — ^ Polybe, liv. 50, fiagm. 14.

elle se servit de la chute de la Macédoine; « car je doute, poursuit-il, qu'Antiochus eût obéi au Romain, si Persée ne fût tombée » — Au mot fortune, substituez le mot Dieu, quoi de plus grand que ces vérités? Je reconnais ici la sagacité grecque en même temps que la haute raison romaine. Polybe y condense deux grands esprits.

Je le trouve Romain, dans le meilleur sens de ce terme, quand il professe qu'il faut tout faire pour le devoir ^; que les héros ne séparent pas le louable, de l'utile^; que la moraUté des Etats et celle des particuliers reposent sur les mêmes bases ; que tout ce (jui est désordre moral est dommage pour les gouvernements *; que les sociétés, même entre brigands, ne subsistent que par le respect des conventions^; qu'il faut tendre au succès dans ses desseins, mais par des moyens légitimes^; qu'il faut tout sacrifier pour la liberté et pour le salut général'; que la guerre ne doit pas atteindre aveuglément l'innocent et le coupable, mais plutôt sauver l'un par l'autre ^; qu'il n'y a rien de plus précieux qu'une paix honorable, rien de plus malheureux qu'une paix honteuse'', — Comme Polybe, Rome proclamait, si elle ne pratiquait pas toujours, ces doctrines; la Grèce en proclamait de trop contraires pour admettre, même virtuellement, celles-ci.

Je crois que Polybe flatte Rome, et qu'il obéit à cette illusion des victorieux d'avoir triomphé pour l'humanité (comme les Grecs à Platée et à Marathon) quand ils n'ont triomphé que pour euxmêmes, en disant que ce fut un bonheur que Persée n'eût pas soudoyé la Grèce; car vainqueur il eût été trop formidable ^^ Les Romains l'étaient-ils moins, ou Polybe abjure-t-il la civilisation grecque en faveur des mœurs romaines?

Polybe n'est d'aucun pays; il est digne d'appartenir à tous, car c'est un sage quand il professe : que les ennemis comme les amis ont droit à notre justice; qu'il faut que l'historien soit impartial entre eux; que tel qu'on a dû louer pour telle action, sera légitimement blâmé pour telle autre, puisqu'il est impossible, soit que la même personne aille toujours droit au but, soit qu'elle s'en écarte

1 Polybe, liv. 22, fragm. 11. — - Liv i, ch. 8. — ^Liv. 10, fragm. 2, el liv. 21. ragni. 15. — * Liv. 4, ch. 7. — ^ Ibid. — ^ Liv. 3, ch. 1. — ^ Liv. 4, ch. 8. — s Liv. 5, ch. 3. — 9 Liv. 4, ch. 8. — «o Polybe, 28-6.

SUITE DE L'HISTOIRE DAiNS SON ENSEIGNEMENT. 295

toujours, et qu'il faut juger les actions par elles-mêmes, non par leur auteur ^ principe excellent trop méconnu des sectaires. Il applique assez noblement ce principe quand il sait dire à Rome que ceux qui multiplient ses flatteurs dans le monde, diminuent ses amis^; quand il dit d'un proconsul, image de tant d'autres importants du même ordre, qu'il était assez vain pour se pavaner de ses dissensions avec Eumène^, comme s'il fallait que la sottise du proconsul fût l'orgueil de Rome! Quand il ose dire, d'après les meilleures raisons historiques, que la guerre d'Annibal contre Rome fut très-légitime*; quand il veut qu'on juge les Romains d'après ces grandes règles : « D'embrasser toute leur conduite dans le gouvernement de l'univers; de peser les divers sentiments qu'ont inspirés ceux qui les dirigeaient ; ce qu'il y eut de dominant dans les penchants et les actions des citoyens romains, soit dans leur rôle ofliciel, soit dans leur vie individuelle ^ » Doctrines aussi larges qu'équitables, et que j'ai suivies en louant les Romains; car, s'ils offrent beaucoup de côtés reprochables, leur existence prise dans son ensemble est hors ligne, et leur grandeur morale n'est pas plus contestable que leur domination.

Rien de plus malheureux que les traîtres, dit Polybe; ceux qu les emploient les méprisent^; et pourtant, quand on en a besoin, i on en manque rarement. « Ce sont, dit-il, les subalternes qui généralement souillent les chefs. Monomaque conseillait à Annibal de familiariser ses troupes avec la chair humaine pour obvier au défaut de vivres; toutes les atrocités des Carthaginois, en Italie, lui sont imputables'^. » C'est (jue les subalternes n'ont ni la magnanimité, ni la responsabilité des chefs.

îl permet aux historiens quelque partialité pour honorer leur patrie, mais non pas jusqu'à corrompre les faits® : il défendra donc les statues et la mémoire de Philopœmen, comme il a loué les derniers défenseurs de la Grèce ^; il honorera le génie grec dans ses brillantes manifestations ; il blâmera le roi Philippe de ses cruelles représailles dont les grands rois de Macédoine ne lui donnaient pas l'exemple^"; il blâmera les historiens grecs qui vantent

* Polybe, 1-2. — 2 Id., 2G-1. — ^ W., 51-7. — * Id., 5-6. — ^ M., 5-1. — '^ UL, liv, 17, fragm. 2. — ^ Id., liv. D, iVagm. 7. — s Id., Hv. 10, fragni. 7. — » /(/ , liv. iO, fragm. 7, — '" Id., liv, 5, eh. 5.

29i TACITE ET SON SIÈCLE.

jusqu'aux méfaits de Philippe ^; il flétrira les Étoliens s'ils confient les charges publiques aux auteurs de brigandages armés sur leurs voisins, contre tout droit des gens^; il flétrira l'hypocrisie de Sparte blâmant Phébidas d'avoir conquis perfidement la citadelle de Thèbes, et gardant le fruit de la perfidie; ou bien prétendant n'avoir pas nui aux Mantinéens, en les tirant de leur ville pour les disperser^, comme si c'était épargner un peuple que le dissoudre; ou ne pas le tuer, que l'anéantir! Maximes fatales à leurs auteurs même qui en épuisèrent l'amertume. « Les bons gouvernements, ditPolybe, se garderont bien de les imiter*. » C'est qu'en effet plus les gouvernements sont malhonnêtes, plus ils trompent leur mission. Ou il faut changer la conscience humaine, ou il faut obéir aux principes éternels qui la satisfont. Les dédaigner, c'est s'agiter criminellement contre le vrai, et c'est, à travers le faux, courir au mal.

Si Polybe est Grec par quelques erreurs, par quelques préjugés d'éducation, il ne l'est pas moins par de bonnes qualités; mais il est Romain par fexcellence de sa morale historique. Il n'expose pas comme Thucydide le pour et le contre de tout, sans prendre parti pour rien. Tout ce que j'emprunte à Polybe lui est propre ; tout ce qu'il affirme ou recommande, il le recommande ou l'affirme en son nom. Autant la morale de l'utile s'étale dans Thucydide, autant la morale du juste règne dans Polybe ; cette seule différence est telle, que toute autre est insignifiante ou médiocre en comparaison. L'univers moral oscille entre ces deux pôles opposés de l'utile ou de fhonnête. Aller vers l'un, c'est s'éloigner de l'autre de toute l'épaisseur d'un monde. Il est vrai que, par instinct et par génie, Thucydide est inconséquent à son dogme de l'utile; mais, pour qu'il pense comme Polybe, il ne lui faut pas moins qu'abjurer ses doctrines, au moins par quelques élans de conscience, tandis que Polybe ne manque aux siennes que par distraction, si je peux le dire, et parce qu'il est né Grec. On verra que les historiens purement Romains ne sont pas plus profondément, mais qu'ils sont plus invariablement moraux que Polybe.

Le temps, qui a si peu respecté les chefs-d'œuvre antiques, a

' Polybe, Ici., liv. 8, fragm. 5. — = kl., liv 4, ch. 1. — ^ Bid. — * Ibid.

réduit à (|naranto-cinq, c'est-à-dire à un peu moins du tiers', les cent cinquante livres que Tite-Jiive avait composés sur l'histoire de Rome, (-e beau monument a donc plus péri qu'il n'a survécu. S'il en reste trop peu pour la postérité, il en reste beaucoup pour quiconque, ayant à l'apprécier, doit le bien connaître. Je n'ai pas sommairement parcouru cet historien; il n'est pas une seule ligne de lui que je n'aie lue; mais, outre que cela ne suffit pas pour le bien juger, je suis contraint d'en parler succinctement. L'impression que produit sa lecture a quelque chose de grandiose: c'est à transmettre un peu de cette impression que je voudrais réussir. Tite-Live aurait composé, selon Sénèque, des dialogues autant philosophiques qu'historiques; il aurait même écrit des ouvrages de pure philosophie ^ Si c'est bien de Tite-Live l'historien que parle Sénèque, on est surpris de ne pas trouver dans ses histoires un peu plus de cette philosophie dont il faisait profession. Tite- Live est un orateur, ce n'est pas un penseur. Autant Polybe dogmatise et formule ses préceptes, autant Tite-Live évite le précepte ou le déguise sous le drame ^. L'histoire romaine de Tite-Live, c'est surtout le drame de la vie interne ou extérieure du peuple romain. L'historien s'efface presque partout pour ne montrer que ce peuple son héros. D'autres enseignent autant qu'ils racontent; lui n'enseigne qu'en racontant : ses récits, qui sont empreints de la plus haute moralité, font peu de place aux maximes. C'est par les actes qu'il retrace, que Tite-Live instruit les hommes : son histoire est une perpétuelle morale en action. Si je parle de Tite-Live avant Salluste, c'est que la Rome de Tite-Live, qui finit à la chute de la Macédoine, précède la Rome de Salluste, qui commence à Jugurtha ; c'est que Tite-Live est l'historien de Rome ascendante, Salluste celui de Rome qui dégénère; c'est que Tite-Live, par son cadre et la vaste étendue de son œuvre, se rapproche plus de Polybe, son devancier, et souvent son guide ; c'est qu'après Polybe

* Polybo n'a pas moins été mutilé Salluste et Tacite n'ont pas moins souffert que Tite-Live, Polybe et bien d'autres.

'■^ Épît., 100.

^ Sa préface indique assez son dessein : x IIoc est praicipue in cognitione reruni salubre ac frugiferum, omnis te exempli documenta in illustri posila monumento intueri. Inde libi tuseque reipublicœ, quod imitere, capias. Inde fœdum inceptu, fœdum exitu quod vites. » [Prxfatio.)

l'im; tacite et son sièclk.

etTite-Live, i'hisloirc romaine change de forme comme de cadre. Aux grands récits, aux vastes tableaux de Tite-Live, succèdent les précis, les résumés, les raccourcis; mais d'admirables raccourcis : aux mouvements des grands acteurs politiques qu'on voit dans Tite-Live, succèdent les portraits; mais de sublimes portraits de ces grands acteurs. Ce qui frappe, ce qui captive dans Tite-Live, c'est ce mouvement progressif par lequel on voit la puissance romaine naître, se déployer, couvrir le monde par les vertus, l'habileté, la force, l'esprit de conduite de cette prodigieuse race romaine guidée par ses grands hommes. C'est l'enseignement qui en ressort que je voudrais expliquer.

Les Romains ne peuvent s'enraciner en Italie qu'en conquérant des peuples rivaux qui ne paraissent pas moins bien doués qu'eux-mêmes ^ Les Volsques, les Samnites, les Campaniens, les Étrusques, avaient pour ainsi dire la trempe romaine^. Il fallut les vaincre isolés, il fallut les vaincre confédérés^; il fallut en triompher dans ces suprêmes efforts des peuples qui ont quelque chose de surhumain et qu'on nomme les guerres sacrées*. Le seul Samnium coûta soixante-dix ans ^ de combats sanglants et laborieux. Ces luttes qui ne lassaient pas les peuples, lassent leur historien ^ Rome était admirablement située pour conquérir tant qu'elle était forte, ou pour être conquise quand elle faiblissait. Les Gaulois, Pyrrhus, Annibal, l'envahirent comme pour prévenir sa dominalion ; les Italiques se révoltèrent '' comme pour anéantir cette domination quand l'univers ne la contestait plus, si bien que Rome ne fut jamais si près de périr que quand elle fut souveraine. Ce fut presque toujours son sort de l'aire trembler jusqu'aux extrémités de la terre, et d'avoir à trembler en même temps pour ses murailles^ Ce fut une situation qui exigeait les vertus les phis

' Tacite, Ann., 11-25.

- lia lierlé romaine ne surpassait pas la fierlc privcrnale. (Voir Tite-Live, 8-'21.)

"' Ici., 10-15, 10, 21, 45. — « Ils aimaient mieux êlre vaincus que ne pas tenter la victoire. » (/(/., 10-31 )

^ l'^rcinshemius, XV. — Voir ce que dit Tite-Live de la légion du lin, dans le Sanuiium. (10-58.)

G Id., 10-51.

"' « Nous prîmes alors et nous gardâmes longtemps le Sagum. » (Palercule, 2-lG.)

^ Peadanl que l\ome triomphe de Sertorius en Espagne et que Lucuilus déf;iil Jlilliii'lalo, Spar'.a.us la mcn:ue do soix;!nte-dix m lie hommes,

Ibrtes, et qui lortiliail ces vertus dès qu'elle ne les accablait pas.

Quand la politique et les victoires d'Annihal eurent délaclié d<> Rome la plupart des Italiques, Carvisius proposa au sénat une sorte de suicide pour conjurer le danger V II demandait que le sénat, cessant d'être Romain, devînt [talique. R voulait le partage de la puissance dans le partage des périls; il voulait que la cause de Rome devînt la cause del'Ralie. Rome n'abdiqua pas : on lui proposait de prendre deux sénateurs chez chaque peuple latin; le sénat romain s'indigna, et Fabius demanda qu'on n'en reparlât plus*. Rome comptait avec raison sur ses vertus. Quand le peuple veut remplacer Fabius Cunctator par son gendre, Fabius qui préside les comices en qualité de consul, fait recommencer le vote parce que son gendre n'est pas à la hauteur des circonstances, et il se fait continuer dans le consulat avec Marcellus, se plaçant par sa grandeur d'âme au-dessus de l'envie, pour servir la république^ Quand h tribu prérogative veut nommer consul Manlius Torquatus, celui-ci déchue cet honneur comme n'en étant pas digne; et l'historien ne sait ce qu'il faut le plus admirer de la modération du peuple ou de l'abnégation des chefs. La fortune a beau balancer presque également les deslins de Carthage et de Rome, il faut que Rome l'emporte parce qu'elle possède la supériorité du ressort moral*. Elle avait triomphé des Gaulois par la même cause : les Gaulois ne savaient pas soutenir, comme les Romains, dit Tite- Live, le corps par l'âme, et l'âme par l'espérance^. C'est que la force irrésistible de Rome, celle dans laquelle nul peuple ne l'a égalée, c'est sa constance. Ce qu'elle veut, elle ne cesse jamais de le vouloir; et c'est parce qu'elle lèvent, qu'elle l'obtient. Loin d'affaiblir sa volonté, ses revers ne font que l'accroître; la fortune, qui change et renverse tout autour d'elle, ne peut changer ni renverser un seul de ses desseins. Le Romain était au-dessus de l'homme; nous avons vu qu'il s'efforçait de se mettre au-dessus de la nature : mais si, quand il bravait les éléments, il ne montrait qu'impuissance, qu'il prenait la revanche de sa grandeur en luttant contre les hommes !

On sait qu'après la défaite de Cannes, tous les ordres de la ré-

1 Tile-Live, 22-Gl. — - W.. 23-22. — ^ /r/., L>'f-7, 8, 0. — * y^/.. -20-57. 3 id, 22-2

publique allèrent à la rencontre de Varron parce qu'il n'avait pas désespéré de Rome\ On l'a remarqué à cause de l'éclat des circonstances; mais les Romains ne firent que suivre leurs maximes : les exemples en pouvaient être divers, le fond en restait le même. Quand une armée romaine eût été écrasée dans une forêt des Gaules, le premier mouvement, à Rome, ce fut de prendre le deuil et de fermer les boutiques ; mais, par ordre du sénat, les édiles firent rouvrir les boutiques et cesser tout signe de deuil ^. Aussitôt la réflexion l'emporta sur l'instinct, et le patriotisme sur la douleur. En 527, Rome presque vaincue chez elle, décide qu'elle préservera l'Ralic du roi de Macédoine, en l'attaquant la première^ : et quand, en 541, Annibal l'assiège de nouveau, Rome fait partir, sous ses regards, des légions pour l'Espagne \ En sorte que c'est à bon droit que, devant Zama, Scipion disait à ses troupes « que, seule au milieu d'une ruine générale, la vertu romaine était restée debout ^ ; » il voulait parler de la constance romaine.

Un autre grand ressort de Rome, c'était la puissance paternelle. C'est par elle, si l'on peut le dire, que Rome continuait les Romains. Si le père de famille armé de pouvoirs sans bornes était trop sévère pour ses enfants, la pitié publique intervenait et avait raison du père^; si le père était trop faible, c'était la sévérité publique qui intervenait contre le fils^ Telle était d'ailleurs la personnalité civique du père, qu'elle absorbait toute la famille, si bien que, quand le consul Servilius reprit son père sur les Boïens qui l'avaient gardé captif pendant seize ans, il fallut qu'on disculpât le vainqueur devant le peuple de ce que, du vivant de son père qu'il croyait mort, il avait accepté les fonctions curules^.

La piété romaine respire dans toutes les parties de l'œuvre de Tile-Live; elle est l'âme de Rome avant que le souffle grec ne l'ait altérée. Quand Paul-Emile eut à livrer la bataille de Pydna,

* Tite-Live, 22-61. — ^ Id., 25-25. — ? Id., 23-58. — * kl., 20-10. — s /</., 20-41.

^ Fabius Servilianus ayant d'abord relégué aux champs, puis fait metlre à mort son fds qui le déshonorait, selon lui, fut recherché et contraint de s'exiler en Campanie.

"^ Le fils de Fabius l'Allobroge, imitant son père dans ses écarts, non dans sa gloire, le préteur Q. Pompée l'interdit et lui donna un curateur. (Val. Max., 3-4.)

8 Tite-Live, 30-19.

on eût dit qu'il voulait perdre son temps dans un sacrifice ^ Quand le peuple romain apprit sa victoire, il quitta sur-le-champ ses travaux pour courir aux temples^. Quinctius Flaminius, le général romam le plus semblable à Paul-Emile par ses qualités civiques et guerrières, ne lui cédait en rien pour la piété. Le peuple romain et ses grands hommes avaient la même émulation pour leurs croyances.

Entre ses grands hommes même, l'émulation, qui, ailleurs, ressemble tant à l'inimitié, ne fut d'abord à Rome qu'une rivahté de dévouement à la patrie^. Les consuls Fabius et Décius ne puisaient pas plus de gloire dans leurs actions, quelque grandes qu'elles fussent, que dans leur concorde*. Quand il s'agit d'honneurs et de prérogatives, l'un d'eux veut bien le céder à l'âge de son concurrent, mais il ne lui fera pas la concession d'un seul péril pour servir Rome^; et que dire de cette étrange institution de la censure, en vertu de laquelle un homme osait blâmer et presque noter d'infamie tout un grand peuple libre ^ : institution qui n'était possible qu'à Rome, parce qu'il fallait et des hommes qui sussent l'exercer, et des hommes, un peuple même, qui sussent la subir; mais, dans cette double condition, ressort politique et moral du premier ordre !

C'est par là que Rome était si vigoureuse à l'intérieur; c'est par sa fierté unie à la modération qu'elle triomphait au dehors. Quand les Carthaginois offrent aux Romains de les secourir contre Pyrrbus, selon les traités, on répond pour Rome qu'elle n'entreprend que les guerres qu'elle peut soutenir''. Quand le fils de Sypliax demande le titre d'allié et d'ami des Romains, on lui répond qu'il faut qu'il songe d'abord à obtenir la paix, les titres qu'il ambitionne étant le prix de grands services ^ Quand se prépare la guerre contre Antiochus, les alUés de Rome rivalisent d'empressement et de sacrifices : Carthage offre toute une flotte;

* Tite-Live, U-i6. — ^ M., 45-2.

^ « Cives cum civibus de virtute cerlabant. v (Sallusle, Catil., 9.)

* Tite-Live, 10-24. — « Ihicl

^ Le peuple romain, après avoir condamné Livius, le nomme consul et censeur. Le nouveau censeur dégrade le peuple romain tout entier ou pour sa condamnation njuste, ou pour sa nomination inconvenanle. (V. Tite-Live, 29-57.

' Yalér. Maxime, 5-7. — » Tite-Live, 51-11.

elle veut payer par anticipation la conlribution de guerre qu'elle ne doit qu'en plusieurs années ; le sénat romain n'accepte que les vaisseaux stipulés par le traité, et ne veut de la contribution de guerre qu'aux échéances ^ Après la victoire de Magnésie, lorsqu'Antiochus veut se souiiettre, il doit obtenir la permission d'envoyer des ambassadeurs-. La justice et la modération tempéraient d'ailleurs cette hauteur d'attitude^. Le sénat n'hésita pas à blâmer son proconsul d'avoir spohé, désarmé et vendu un peuple intraitable, les Ligures, lorsqu'ils s'étaient soumis. « Il est beau, dit à ce propos le sénat, de vaincre l'agresseur, non de le frapper à terre*; » maxime conforme h cette politique de la force qui, se sentant la faculté de s'imposer, ne voudrait pas s'avilir. Que Persée, après un succès de cavalerie, propose la paix, il veut, comme le commun des hommes, obtenir de meilleures conditions de la victoire; le consul romain ne l'invite pas moins à s'en remettre à la discrétion du sénat. L'ambassade de ce Popilius, qui d'un geste avait arraché l'Egvpte au roi de Syrie, retentit parmi les nations, dit Tite-Live^. Popilius n'avait fait que comprendre et résumer en lui l'orgueil habituel de Rome, l'un des plus énergiques instruments de sa puissance ^

Quand Persée entreprend de faire du peuple rhodien, si brillant, d'ailleurs, un arbitre entre la Grèce et Rome; quand il le courtise comme le protecteur de la liberté grecque % et que ce peuple, osant le prendre au sérieux, adresse une députation à Paul-Émile devant Pydna, le consul l'ajourne à quinzaine, c'est-à-dire après la victoire^; le peuple rhodien n'est pas plus heureux à Rome. La députation qu'il envoie au sénat romain n'obtient pas d'audience avant que le sénat ne connaisse le sort de Persée ^. Il sait dire alors aux Rhodiens qu'ils ne venaient que pour sauver le roi ^"; et ces prétendus arbitres du monde sont trop heureux de s'humiher devant Rome pour s'en faire absoudre. C'est par là que, de l'aveu

*Tite-Live, 50-4. — ^ /rf., 57-45.

^ « Duabus his arlibus, audacia in l)ello, ubi pax cvenornl ocquilatc se remque publicam curabant. » (Salhisle, Catil., 0.)

* Tite-Live, 42-8. — & W., 45-1 '2.

^ « CVtait phts encore par la grandeur de son nom que par la force, que le pcup'e romain s'imposait. » (Tite Live, 41-1.)

7 Polvbe. liv. '27, fiaoni. 5, — « Ïile-Livo, 44-45. — •• 7^/.. 45-5. — <« Il>i(L

des Grecs eux-mêmes, il suffisait que les Rouiaiiis abordassent un pays pour le soumettre. C'est parla (pi'ils faisaient solliciter jusqu'à l'ombre de leur protection.

Il ne faut pas croire, dit Polybe, que les chefs des peuples ne fassent la guerre que pour le plaisir de vaincre ^ Les gouvernements et les peuples ont leurs desseins en subjuguant, et Polybe entreprend d'expliquer Rome à ce point de vue. Il se propose ainsi deux buts : il veut que son siècle sache s'il faut accepter ou combattre la domination romaine; il veut que la postérité puisse apprécier si cette domination mérita l'éloge ou le blâme \

J'ai soigneusement suivi dans Polybe et Tite-Live l'idéal que s'était proposé Rome à l'égard de l univers avant que la domination ne corrompît sa magnanimité; et il m'est évident qu'elle eut le noble orgueil d'y faire régner, sous ses auspices, l'ordre et la liberté, non pas avec la même grandeur, mais dans le même esprit qu'à Rome. Quand les Rliodiens réconciliés vinrent soutenir au sénat leurs droits contre Eumène, ils tirent entendre un langage qui résume, ce semble, le programme de Rome pour l'univers : « C'est pour l'honneur de votre nom, dit l'orateur rhodien, que vous combattezies nations, lesquelles révèrent et ce nom et votre empire comme celui des immortels. Vous avez pris sous votre patronage un peuple fameux par son antiquité, par ses exploits, par son goût pour les lettres et la civiHsation ; vous avez défendu sa liberté contre le despotisme de ses rois. Ne l'abandonnez jamais, et associez-lui ses colonies d'Asie; le climat sous lequel elles vivent ne changea ni leur sang, ni leurs mœurs. Marseille ne jouit-elle point, parmi vous, de la même faveur que les peuples placés au cœur de la Grèce? Votre empire ne s'arrête maintenant qu'au mont Taurus. Rien n'est loin pour vous de ce qui est compris dans cette limite. De Rome, comme d'un centre commun, vos institutions pénétreront partout oh sont arrivées vos armes^ et vous prouverez que, si vous savez vaincre, vous n'usez pas moins noblement de la victoire". » — Ce discours que j'abrège parut, dit Tite-Live, digne de la grandeur romaine*.

Aussi, quand Paul-Émile célébra, dans Amphipolis, sa victoire

'Polybe, 5-i. — -^Ilnd. — ^Tite-Live, 57-4i

* « Apta ningiiiludini romanœ oralio visa est. » {lùid.j.

sur Persée par une fête dont Tite-Live vante le bon goût\ on y vit comme une image de cette grandeur^ qui s'associait si bien avec la liberté romaine. On y entendit de la bouche même du consul ce mot, tout grec, qui prouve combien les civilisations s'imposent aux conquérants : « C'est que celui qui sait gagner une bataille doit savoir préparer une fête^. » Et de même que Rome goûtait ainsi la Grèce, la Grèce goûtait Rome quand elle s'écriait en parlant des Romains : « H est donc dans le monde une nation qui s'expose pour sauver les autres ; une nation qui franchit les mers pour abattre la tyrannie sur la terre ; une nation qui ne veut dans l'univers que le droit et la justice* ! »

Ce fut dans le court espace de cin(|uante-trois ans que s'accompUt, par les moyens prescrits, le prodige de la conquête du monde par les Romains ^. Avant elle, dit Polybe, tout était morcelé et incohérent sur la terre ^ : aussi, en comparant la moralité et la grandeur des moyens à la morahté et à la grandeur du résultat, le même Polybe n'hésile~t-il pas à nommer la puissance romaine, « non-seulement le plus beau, mais le plus utile ouvrage de la fortune^. »

Salluste dit, de son côté, que ce fut par le mérite de quelques grands citoyens que s'opéra cet ouvrage*; cela est vrai, mais ce n'est pas tout le vrai ! Le peuple romain eut une équité de race qui lui fit choisir ses maximes; et ses maximes enfantèrent ses institutions qui enfantèrent ses grands hommes. Or, de même que les grands hommes grecs personnifiaient la contagion des mauvaises maximes grecques, de même les grands hommes romains reproduisaient les saines et grandes maximes de la race romaine. Alcibiade fut un raccourci d'Athènes, comme Caton et Scipion furent des raccourcis de Rome. Rome fut grande non-seulement' parce qu'elle fut Rome, mais parce qu'elle eut des principes; la Grèce eut de l'éclat parce que c'était la Grèce; mais elle fut malheureuse et vaincue parce qu'elle n'eut que des expédients. Nous voyons bien à Rome le triste spectacle de deux censeurs n'exerçant leur censure que pour se censurer réciproquement; mais c'est

; » Tite-LlTC, 45-32. — ^Id., 45-55. —^Id., 45-52, et Polybe, liv. 51, fragm. 21 — * Tile-Live, 55-55. — ^ Polybe, Prologue, et liv. 6, fragm. 11. — « Polybe, Prologue. — '' Ibid. — ^ Salluste, Catil, 57.

merveille comme l'esprit du temps amortit et annule ces écarts ! Cet esprit, fait qu'à Rome tout s'apaise, tandis que l'esprit contraire fait qu'en Grèce tout s'envenime.

En louant Rome comme je crois le devoir, je ne l'entends que de la Rome de Tite-Live, que la main du temps fait finir àPaul-Émile. Machiavel, Bossuet, Montesquieu, l'ont tellement célébrée, qu'ils justifient ma prévention pour elle : je n'ai rien imaginé sur son compte; il m'a suffi de citer son historien. Je le devais d'autant mieux, que c'est mon dessein de ne pas séparer le héros de son narrateur, parce que, en jugeant l'un sur ce qu'il fait, j'apprends à juger l'autre sur ce qu'il dit. Pour un si grand peuple et à une si belle époque, à part l'infirmité humaine chez ce peuple, la tâche de l'historien est heureuse, car raconter ce peuple c'est le louer; et le louer comme il le mérite, c'est s'associer à sa gloire ^ C'est là le lot de Tite-Live. Il est historien des vertus et des grandeurs de Rome, et je ne connais pas d enseignement historique plus élevé que celui que donnent et le héros et l'historien.

Quant à ceux qui, pour mieux nier la grandeur de l'historien, nieraient celle du peuple qu'il raconte dans la période qui survit de ses œuvres, Salluste les connaissait déjà de son temps : « Si vous retracez les grandes vertus et les grandes gloires, chacun n'en croit, dit-il, que ce dont il se croit capable lui-même; le reste il le tient pour fiction^ » Nous savons aussi pour quels modernes la vieille Rome n'est qu'une fiction.

L'orateur rhodien qui faisait un si beau programme des desseins de la vieille Rome sur l'univers disait au sénat : « S'il vous en coûta beaucoup pour préparer et acquérir tant de grandeur, je ne sais s'il ne vous en coûtera pas plus pour la maintenir^. » Il disait vrai. Une extrême grandeur est exceptionnelle parmi les hommes; elle suppose une extrême sagesse et un extrême bonheur, ou même l'un et l'autre; or ce qui est extrême dure peu. La graîi^ deur matérielle de Rome se soutint longtemps; sa grandeur morale déclina plus promptement. Rome garda fort bien le décorum, si

* « Facta diclis sunt sexequanda. » (Salluste, Catil., 3.)

"^ Ibid. — Voir encore le beau jugement du même Siiliusle sur la vieille Rome; [Ibid., 5-9.) ■- Tite-Live, 37-44.

e peux le dire : ce qu'elle parut, valut mieux que ce qu'elle était; mais, à mesure qu'elle s'agrandit matériellement, elle diminua moralement. Avant la chute de Cartilage, dit Salluste, la crainte de l'ennemi maintenait les bons errements*. En ceci, Salluste confirme Tite-Live : « Mais, poursuit Salluste, le repos de la victoire fut plus cruel pour Rome que l'adversité. On vit chacun attirer tout à soi^; on se disputa, on s'arracha violemment le pouvoir. » — Ce fut d'abord un parti qui songea à dépouiller l'autre, et l'on eut la guerre des plébéiens contre les nobles qui compromit, en la compliquant, la guerre contre Jugurlha. Puis on vit un homme qui voulut s'attribuer la république au moyen d'un coup de main, ce fut Catihna; ou au moyen d'un parti, ce fut J. César. C'est que, dans Rome maîtresse de l'univers, la forme répubhcaine n'est plus, possible; c'est que le milieu romain n'est plus favorable aux mêmes vertus; c'est qu'il faut un nouveau régime contre de nouvelles difficultés; c'est que l'ennemi de Rome n'étant plus au dehors, mais au dedans, c'est par le frein des institutions, non des armes, qu'il faut préserver le peuple romain de lui-môme. — C'est l'enseignement que nous puisons dans Salluste.

Dans ses préambules, l'historien fait profession de spiritualisme: la matière est périssable, dit- il, l'esprit ne meurt pas ; tout ce qui émane du corps est fragile et vulgaire; ce qui émane de l'esprit est supérieur et divin ^ : ce qu'il y a de plus beau parmi les hommes, c'est de faire de grandes actions; ce qu'il y a de plus beau après les grandes actions, c'est de les célébrer'. Excellente hiérarchie, conforme à mes principes sur l'idéal : d'abord la beauté morale des actes, puis la beauté intellectuelle des récils; la vertu de l'âme passant avant les dons de l'inteUigence : et rien de plus vrai, non-seulement dans les doctrines, mais dans leurs fruits ; car, si les récits des grands historiens continuent les grands hommes'', c'est d'abord par les grands hommes que sont nés les grands historiens ^

Je connais l'âme de Salluste bien mieux que ceux qui fouillent

* Jugurlha, 41; môme aflirmalion, Calil., 7. — - IbicL — ^Jugurlha, 2;C«tii., \. — ^Catil., 5-4. Ibid., 9.

" « Celerum ex aliis negotiis qua) iiigenio exerce iit'ir iii primis magno usui est memoria rerum geslaium. » [Jugurlha, 4.)

« îbkl.

dans les écarls de sa vie, quand je lis dans sa première lettre à César tout-puissant, et qui ne se piquait pas de dévotion* : «Je liens pour vrai que la vie des hommes est sous le regard de la Divinité; qu'il n'est pas un seul de nos actes, bons ou mauvais, dont elle ne tienne compte; qu'il est impossible que les bons et les méchants ne soient pas traités différemment^; que leur juste salaire peut être ajourné, mais que la conscience de chacun de nous nous fait assez pressentir ce qui nous attend^. » Chose étrange, l'esprit humain, qui a tant progressé de Salluste à Tacite, laisse celui-ci bien plus ignorant sur la Providence! C'est que l'esprit humain progressait surtout vers le christianisme, et que Tacite en était resté aux sophistes.

N'eussé-je de Salluste que ce double point de départ : son spirituahsme intellectuel et sa profession de foi religieuse, je saurais à quoi m'en tenir sur sa tendance historique, il est démocrate, et par conséquent avec les plébéiens contre les nobles. Je ne sais rien de plus politiquement et de plus satiriquement vigoureux que la harangue de Marius contre la noblesse. En bien des points, Juvénal s'en inspire et la répète, comme Boileau copie et répète Juvénal. La harangue de Marius sera le manifeste éternel du peuple contre les nobles; mais quoique ce soit le fougueux Marius qui parle, que reproche-t-il à la noblesse ? Il ne lui reproche pas d'être; mais son goût récent pour la mollesse. Il ne lui reproche pas d'avoir été, comme n'y manqueraient pas nos démagogues ; il oppose au contraire aux nobles dégénérés, leurs ancêtres. Plus la gloire de ceux-ci l'ut éclatante, plus l'obscure inertie de ceux-là est honteuse. La gloire des pères est, dit-il, comme un flambeau sur les vices de leurs enfants. Les ancêtres de ceux-ci ont pu léguer la gloire de leur nom, mais non leurs vertus. Après tout, les recherches, les délicatesses de la vie conviennent aux femmes, le travail aux hommes. « Vous tous qui pouvez porter les armes poursuit Marius (il n'exclut pas les nobles), venez combattre avec moi pour la république M » — C'est l'impétueux Marius que Salluste fait

* Voy. son dise. s(ir Calilina, Salluste, CatiL, 51, et la n'ponse de Calon, il/id , 52. - « Ex nalura, divcrsa pra^mia. » (1'" lellrc à Cé?ar, cli. Ti.) C'esl-à-dire qu'il y a des lois naturelles constiluanl, sur ce point, une force majeure. ^ Il)Hl. — ^* Jiigiirt/ia, 85.

parler en ces termes. Sa rude semonce n'a rien d'offensant pour la vraie noblesse^, et je ne crois pas que les nobles, dignes de l'être, s'en plaignent.

Que Sallusle ne soit peut-être pas impartial pour la personne du prince du sénat Scaurus, cet homme d'illustre naissance, actif, mais, selon lui, factieux, avide d'honneurs, vénal, sachant d'ailleurs cacher ses vices ^; ce serait un tort personnel de l'historien, ne nuisant qu'aux Scaurus: mais la preuve que ce n'est pas la noblesse qu'il poursuit en sa personne, c'est son éloge de Métellus. « Au sein des plus graves difficultés, dit-il, Métellus fut aussi grand que sage; il sut corriger ses troupes comme il avait su combattre : sa prudente modération le tint entre les extrêmes de la condescendance ou de la rigueur; en prévenant les fautes plutôt qu'en les réprimant, il eût bientôt restauré rarmée\ » — Quoique Marins représente le parti de Salluste, celui-ci n'en fait pas son idole. L'historien, ni ne lui invente des vertus, ni n'invente des vices à son concurrent, afin qu'il n'y ait que des vertus chez l'un, que des vices chez l'autre. Il n'imite pas, pour le prôner, cette ivresse populaire qui accable l'homme éminent de toute la haine qu'elle porte à son parti, en même temps qu'elle divinise la médiocrité qui la sert ou l'ambitieux qui l'exploite elle-même. «La haute naissance du consul, dit Salluste, avait longtemps accru son prestige; maintenant c'était son crime. Au contraire, la basse extraction de 31arius lui valait la popularité : c'était par l'esprit de parti qu'on les jugeait bien plus que par leurs bonnes ou mauvaises quahtés'. » Voilà comment parle un véritable historien : un sectaire peut ne songer qu'au présent, l'historien contemple la postérité.

Si dans ses lettres à César, Salluste est plus incisif contre les nobles, j'en conclus qu'il n'en comprend que mieux la mission de l'histoire, puisqu'il dompte ici son cœur au profit de son devoir^; mais, outre que Salluste écrivait pour César vainqueur des nobles, ses intraitables adversaires, Salluste n'en recommande pas moius

" Corneille, dans le Menteur, et Moliôre, dans Don Juan, font parler des pères de gentilshommes comme Marins.

* Jugurlha, 41. — ^ Ibid., 45. — * Ibid., 73.

^ Voyez encore comme il parle admirablement de ces élans de vertu et de patriotisme dont les images de lenrs ancêtres entlammaicnt les Maxinius et les Scipion. [Ibid.. 4.)

SUITE DE L'IilSÏOlUE DANS SON ENSEIGNEMENT. 307

da concorde entre les citoyens^ : il souhaite que les nobles soient j)lulôt les émules que les détracteurs des gens de bien-; il conseille la reconstitution du sénat, et conclut poui la résurrection de la république démocratisée et rajeunie par des moyens qui l'ont plus d'honneur à son âme qu'à sa politique.

Tout l'esprit de la guerre deJugurtha est dans cette haute hnpartialilé^ de riiistorien. L'enseignement politique en est très-sain. Connue toujours, chez les Romains, la cause du faible, la cause du droit est sacrée pour Salluste. On le trouve fréquemment éloquent contre l'usurpateur numide, en faveur de ses jeunes victimes. D'autres aperçus, et ils seraient très-nombreux, n'entrent pas dans mon plan.

Quelques esprits contemporains préfèrent l'œuvre historique de la guerre de Jugurtha' à celle de la conspiration de Catilina : je ne puis les comprendre. Il y a, selon moi, dans ce jugement une réaction paradoxale contre l'opinion de nos devanciers et de l'antiquité tout entière. Le Jugurtha offre, dit-on, de précieux détails sur l'Afrique : affaire d'érudit que ces détails ! mais en quoi la guerre d'Afrique se comparerait-elle aux périls que Catilina tît courir à la fortune de Rome? Qu'est-ce, pour la postérité, que Jugurtha, Romilcar et les premiers combats de Marius, en conq)araison des conflits de César, de Caton, de Cicéron, de Catilina, et de l'existence de l'empire romain"? Quel formidable intérêt dans ce drame grandiose, à part même la verve historique, morale, oratoire qui le distinguent, et font de celte œuvre comme une sorte d'airain de Corinthe! Quand je vois le Laocoon qu'un monstre étouffe, en même temps qu'il étrcint et déchire les enfants que leur malheureux père voudrait défendre, j'y vois la saisissante image de Rome enlacée par Catilina : car rien n'y manque; ni les convulsions de la patrie, ni le monstre, ni les victimes.

* l'« Icltre à Ccsar, 7. — - IbkL, 8.

^ Comrrie tout l'esprit de celle giuîrro — pour le peuple lonuiin — esl dans sa luUc contre la noblesse. « Qua; conlcntio divina el luiniana cuncla porniisLuil; coque vecordia processil, ul sUidiis civilihus i)elluin alque \aslitas Ilaliu- liiicni l'acen l. » [Jaqurtha, 5.)

* Voir déjà, sur ce point, de Brosses, Vie de Salluste.

•'' « Non agilur de vecligalibus non de socioruni injuriis, liberlas el anima nostra in dubio est. » [Catil., M.) « Nctiue quantum aul quam magnificum impcrium poiiuli romani; sed cujus lisec cuniquc modi, noslra aut nobiscum una t'ufura sint. » {lùid.)

Rome s'était accrue, nous dit Salluste, par les labeurs et l'équité^ : après l'anéantissement de Carthage, la fortune sévit sur les Romains. Le goût du loisir et des richesses, vainquit ces vainqueurs de la terre. L'avarice éteignit en eux la bonne foi, la probité, pour leur substituer l'arrogance, la cruauté, le mépris des dieux, une vénalité générale. L'ambition les rendit fourbes; ils ne réglèrent plus leurs affections ou leurs haines d'après la justice, mais selon leur intérêt : ils préférèrent en Un l'hypocrisie de la vertu, à la vertu. Quand ces vices, d'abord insensibles et même quelque temps réprimés, furent devenus sans frein, l'Etat changea de face.

Celte corruption encourageait Catilina. Il n'avait qu'à choisir entre ses complices. Tous les impudiques, tous les adultères, tout ce qu'il y avait de gens ruinés par le jeu, les festins, les femmes; ceux qui s'étaient obérés pour se racheter des châtiments qu'ils méritaient; tout ce qu'il y avait de parricides, de sacrilèges, d'hommes condamnés ou craignant de l'être; tous ceux qui trafiquaient du parjure% ou vivaient même du sang de leurs concitoyens, étaient les instruments naturels d'un homme qui n'était eur chef que parce qu'il était plus criminel.

Qu'était-ce, en effet, qu'un Céthégus, si ce n'est un de ces sicaires pour qui l'assassinat le meilleur, c'est le plus prompt; et leur victime de prédilection, la plus illustre^? Qu'était-ce que Lenlulus, qu'un de ces nobles indolents et souillés qui vivent de crimes', comme leurs ancêtres vivaient de vertus? Qu'était-ce que leur complice Sempronie, cette femme voluptueuse et sanguinaire, aussi lielle que débauchée; aussi brillante d'esprit que de personne, qui réunissait à tous les agréments tous les vices, mais pour qui le vice était fade si le crime ne l'assaisonnait? Pour qui trahir sa foi personnelle, comme ses devoirs d'épouse, nier les dépôts qu'on lui confiait^ tremper dans un meurtre utile à sa détresse, était un passe-temps; qjii savait aussi bien danser qu'assassiner; et versifiait au besoin sur ses méfaits? Ce type affreux du

' '( I.abore iitquG justilia res puliliiM crevil. » [Cad/., 10.

^ Il (levait poignarder Cicéion. [lOid., V).)

* Voyez sur son conintc, ihid. 52. — ^ Ibid , 25.

crime élégant, celte profanation de la femme, était, comme tou joms, l'idole et l'âme du parti des méchants.

Si nous quittons les conjurés, que l'historien nomme pour ceux qu'il ne nomme pas, que trouvons-nous? Une populace avide de changement, applaudissant au complot, parce que ceux qui n'ont rien jalousent ceux qui possèdent ^ Des artisans et des chefs d'escouades populaires, accoutumés à troubler Rome pour de l'argent : tous ceux qui, l'agitant sous d'honnêtes prétextes % — tantôt les droits du peuple, tantôt les prérogatives du sénat, — ne songeaient, en parlant de bien pubUc, qu'à repaître leur ambition; enfin, déjeunes nobles qui s'étaient chargés de tuer leurs pères'^ : c'était là, d'après Salluste, le gros des auxiliaires de Catilina.

Il était digne de ses partisans, cet homme qui joignait à une extrême vigueur d'âme et de corps une égale dépravation de caractère; qui, après avoir amusé son adolescence de discordes, de spoliations, de meurtres, nourrissait sa vie des mêmes excès que son adolescence; aussi dur à supporter la faim que le froid; qu'aucune veille ne fatiguait : esprit aussi hardi que souple, capable de tout dissimuler comme de tout feindre; non moins avide du bien d'autrui que prodigue du sien; effréné dans ses passions; assez éloquent, mais peu sensé; poussé enfin par sa vaste imagination vers l'immodéré, l'incroyable, le gigantesque \ Salluste ne se contente pas de ce seul portrait du grand coupable, quelque accentué qu'il soit, il précisera les traits généraux de cette forte esquisse.

Catilina tout jeune encore, poursuit-il, en était aux débauches les plus criminelles^ : il avait séduit la fille d'un patricien, puis une prêtresse de Vesta% et s'était plu, dans d'autres écarts de ce genre, à mêler au délit le sacrilège. Il s'éprit enfin d'Aurélie Orestilla dont un honnête homme n'eût pu louer que la beauté; et, comme elle hésitait à l'épouser à cause d'un fils déjà grand qu'elle avait d'un autre Ht, Catilina, cela [)araît sûr, tua ce fils pour libérer sa mère, et vida ainsi cette maison pour s'y introduire. Ce forfait précipita son entreprise. Les remords de sa vie troublaient son sommeil. Son teint pâle, son œil sinistre, sa démarche tantôt

' Jugurtha, 57. — '^ Ibid., 50 — ^ Ibid., 45. — * Ibid., 5. — ' //>/</., 15. « Ibid., 16.

lente, tantôt brusque, tous ses traits trahissaient une sorte dedémence*.

Ce qui rendait plus dangereux un tel homme, c'est que de& personnages éminents le patronaient sourdement, espérant profiter de la subversion qu'il méditait en supplantant un coupable trop souillé pour garder le pouvoir. C'était un Crassus, que Cicéron, d'après Crassus, avait impliqué dans le crime, mais qui n'était que trop habitué à troubler la république en défendant les méchants^; un J. César, couvert de dettes, qu'on supposait ulcéré de n'être pas nommé grand pontife^, n'aimant pas d'ailleurs le désordre, mais pressentant toute sa puissance dans le désordre. De tels appuis étaient grands quoique précaires.

Catilina ne pouvait pas réussir pour hii-meme; Salluste s'en explique. Les vainqueurs n'eussent pas longtemps joui, dit-il, de leur triomphe* : fatigués, usés, ils eussent rencontré tel adversaire qui leur eût ravi l'empire et la liberté. Ce maître éventuel, c'eût été le plus fort et le plus habile^, c'eût été J. César; et c'est parce que la conjuration devait passer par-dessus Catilina pour arriver à César, que la lutte se personniha surtout, dans ce drame, entre César l'héritier présomptif de Catilina, et Caton ce grand ennemi des pervers. Ce n'est pas tout; la vieille Rome, réduite à une poignée de Romains moins grands que Caton, se résumait en Caton. La nouvelle Rome, mélange de bien et de mal, de passé et d'avenir, impatiente surtout d'avenir, la Rome de tous, non de quelquesuns, se résumait en César. En traçant le célèbre parallèle de cesdeux grands hommes, le génie de Salluste burine les deux génies de Rome.

« Ils différaient peu, dit-il, par la naissance, l'âge, l'éloquence. Leur grandeur d'Ame était pareille, leur gloire égale, quoique différente. César s'était fait un grand nom par ses bienfaits et sa magnificence; Caton par l'intégrité de sa vie. Si le premier s'était illustré par sa clémence et sa bonté, le second puisait un surcroît

^ Jiigurtha, 15.

- Ibid., 48-19. — Incapable du premier rang, il n'en voiilail pas moins que César el Pompée Iravaillassent pour lui. (Patcrcule, 2-44.)— Voir ce que dil Plularque de ce vulgaire ambitieux, floUanl entre les partis el subordonnant tout à l'utile.

5 Salluste, Catil, 40. — ■» Ibid., 59.

"' « Imporiuni semper ad optimum quemque a minus bono Iransfertur. « [Ibid.. 2.)

SUITE DE L'HISTOIRE DANS SOiN ENSEIGNEMENT. 311

(le dignité dans sa roideur^ Ce fut la gloire de César d'élre secourable, généreux, clément; ce fut celle de Caton d'être sobre en tout. Si l'un était le refuge des malheureux, l'autre était le fléau des méchants. On vantait de l'un, raffabihté ; de l'autre, la constance. C'était une gloire pour César d^Hre laborieux, vigilant, occupé des intérêts de ses amis, négligent des siens; de ne rien refuser de ce qu'il pouvait donner dignement, — ne souhaitant pour lui-même qu'un grand commandement, une armée, une nouvelle guerre où il pût montrer son génie; — tandis que Caton s'appliquait à être modéré, décent, surtout austère. Il ne luttait ni de richesse avec le riche, ni d'intrigue avec le factieux; mais de valeur avec le plus brave, de pudeur avec l'homme modeste, de désintéressement avec les plus purs. Il aimait mieux être vertueux que le paraître ; et, dès lors, moins il cherchait, plus il trouvait la gloire^. »

Ces deux grands hommes, de qualités si rares quoique diverses, dont chacun ne représentait Rome que partiellement, mais qui, réunis, la personniliaient si bien, et dont les deux génies contraires la divisaient, ou plutôt retraçaient le schisme de la république, parlèrent chacun selon leurs tendances'' : l'un, comme un contemporain du premier Brutus; l'autre, comme un continuateur des Gracques : car, tandis que Caton, d'accord avec sa conscience, remédiait aux périls publics par sa fermeté contre les coupables, César, sévère en paroles pour répondre à la conscience publique plutôt qu'à la sienne, mais très-mou au fond, moins pour servir sa commisération que son ambition, semblait plutôt ajourner un complot compromis que le réprimer'.

Calilina ne demandait pas mieux que cet ajournement, lui qui, pendant que Rome était calme, le sénat sans défiance^, et tout dans une sécurité profonde, guettait la république pour l'égorger®. Elle s'était réveillée par bonheur ou par mégarde; il suffisait de la

* Son stoïcisme. — - Catil., 54. — ^ Il)id., ii-42.

* Il fallait, selon Ini, confisquer les biens des conjurés et st'c|uesliei' leurs personnes, sans que jamais (la bonne précaulion!) il fût permis d'en occuper soil le sénat, soit le peuple. [Wid., 41.)

» Ibid., 1(3.

^ ». Catilina cum exercitu taucibus urget. » [Ibid., 52.)

laisser se rendormir. Aussi Caton proclamait-il qu'il craignait surtout ceux qui ne craignaient pas les conjurés \

Les deux grandes figures de Caton et de César devaient nuire à Cicéron dans le drame de Salluste, comme dans Rome. Salluste ne me paraît pas le traiter médiocrement, quand il écrit que les graves périls du moment domptèrent l'orgueil patricien au point de faire revêtir du consulat cet homme nouveau dont le choix fit taire l'envie^ : quand il ajoute que la nomination des nouveaux consuls consterna le gros des conjurés^. Il faut louer l'historien de ne s'être pas mépris sur les deux plus grands acteurs de la situation, et de n'avoir mis qu'au second plan un esprit mixte, mobile, et, politiquement, secondaire. 11 faut louer l'historien démocrate, si adroitement vrai sur César, à tout prendre, et si respectueux pour Caton, de ne pas se montrer tendre aux factieux; de ne pas reporter sur les meurtriers la pitié que méritent plutôt leurs victimes, ni de populariser leurs crimes en poétisant les coupables. Il n'en a pas eu la pensée, et Rome ne lui eût pas permis d'oser la produire. l\ s'y donnait de rudes leçons. Le fils du patricien Fulvius abjurant les siens pour se joindre aux rebelles, mais arrêté en route et livré à son père, en fut mis à mort\ Voilà comment se prononçait le patriotisme romain; patriotisme non verbeux, mais agissant. On voit par là quel instrument politique était le grand pouvoir du père de famille romain % non moins utile à l'État qu'à la famille.

Quand le sort des conspirateurs prisonniers fut fixé, Cicéron eut le courage de hâter leur exécution, et l'historien a celui d'applaudir à leur supplice. Il fallut que Lentulus descendît dans le Tullianum, ce terrible cachot dont les ténèbres, la malpropreté, l'infection augmentaient l'horreur. Là, les bourreaux commis pour l'opération, l'étranglèrent. Ainsi périt, dit Salluste, ce rejeton des Cornélius, celui qu'avait honoré la dignité consulaire. Sa fin fut digne de ses mœurs et de ses actions; ses comphces, Céthégus, Statilius, Gabinius, Céparius, partagèrent son sort^ — Il fallut attendre un Clodius qui osât les plaindre parce qu'il tentait de les imiter.

Je ne blâmerai Salluste ni de nous apprendre que, soit orgueil,

* Catilina, 52.-2 /^/^^ 25.— ^ md., 24.— * md.,Vè.— « Voir sur ce pointPo lybe, liv, 6, fragm. 10. — « Ibid., 45.

soit prudence, Catilina rejeta le concours des esclaves^; ni de nous signaler l'intrépidité de sa mort plus digne d'un Sergius que d'un factieux. L' historien doit la vérité même aux méchants^ Je lui pardonne quelques invraisemblances en faveur de leur résultat. Quand Salluste nous peint Catilina comme bourrelé du meurtre du lils d'Orestilla, il lui crée ces remords si je ne me trompe. Ce n'est pas un assassin d'habitude qu'un meurtre de plus désespère; mais la morale historique gagnera à ce que la conscience ait son empire; c'est un noble mensonge que celui qui se fait en sa faveur.

C'est donc un excellent esprit que celui d'après lequel Salluste a transmis à la postérité le haut et terrible enseignement de la conjuration de Catilina, s'il nous apprend à craindre et à détester le plus grand des crimes. Il a obtenu ce résultat, et il l'a voulu, celui qui non-seulement hait les conjurations, mais condamne les révolutions. « C'est, dit-il, un triste expédient de violenter et les siens et la patrie pour extirper des abus; car, lors même qu'elle réussit, une révolution sème le meurtre, l'exil, et mille désastres^. »

Ne l'oubhons pas, c'est un démocrate qui a de pareils sentiments; et, sans fouiller dans les erreurs de sa vie, si on ne l'a pas calomniée, il me suffit, en jugeant l'écrivain, de constater combien la trempe de son génie est pure, pour apprécier combien ses œuvres s'en ressentent. Je m'enquiers peu de l'honmie, quand j'ai tant heu d'admirer l'historien.

L'homme même, autant que j'en puis juger par des documents certains, me paraît loin d'être méprisable. — Quand, dans deux lettres politiquement médiocres, moralement très-belles, il conseille la clémence à César victorieux, parce qu'il n'appartient qu'aux barbares de laver le sang par le sang'; parce que ce n'est pas trop de traiter Rome comme Rome a traité les nations^;

* Catilina, b6. — ^lbid., Gl.

' « ÎSam vi quidem regere patriam aut parentes quamquam et possis et delicla corrigas, tainen iniporlumun est; quuin pra;serlim omiies rcrum mutationes caedem, fugam atque alia Iioslilia porteiidant. r [Juyurtha, 5.)

* 2« lettre à César. 3, 4.

•^ Témoignage précieux de l'équité romaine à l'égard des peuples ; mensonge périlleux dans la circonstance, si c'eût été un mensonge !

parce que l'homme clément trouve plus de faveur chez ses ennemis que d'autres chez leurs concitoyens : quand il le prie de se défier de ces châtiments et de ces jugements qui désolent plus un pays qu'ils ne l'épurent'; quand il ose s'écrier: « N'aurions-nous vaincu que pour savoir qui de Pompée ou de toi nous maltraiterait le plus^? » ou hien « les meilleurs soldats de la terre n'auraientils triomphé que pour faire gorger de nos dépouilles des courtisanes^? » Ouand il lui dit si noblement, et à si bon droit, que les dieux n'ont doté César de tant d'âme et de génie que pour sauver Rome'; que lui seul le peut et nul autre ^; qu'il s'agit de la rendre libre, et qu'après ce bienfait la mort qui fera taire l'envie sur le victorieux grandira son nom*'; quand Salluste ajoute : « La liberté m'est plus chère que la gloire^; » je sens que l'homme qui a de tels accents porte un grand cœur : je concilie mal les bassesses de la vie avec cette noblesse d'âme, et, au besoin, j'absoudrais les unes en faveur de l'autre.

Je n'apprécierai point César comme historien ** parce que son œuvre, comme VAnabase de Xénophon, est surtout mihtaire; et qu'au point de vue politique César, qui n'écrit que dans les convulsions de l'anarchie qu'il a préparée et qu'il dompte, est trop acteur, et acteur trop intéressé pour être témoin. On peut voir d'ailleurs combien il ménage pour lui les apparences quand le fond est contre lui, et combien il respecte les traditions de la conscience romaine. J'y reviendrai. Florus aura sa place dans une autre étude; il a plus de signification comme écrivain que comme historien; mais Palercule mérite qu'on s'y arrête.

C'est le premier qui embrasse dans son plan toute la vie de Rome depuis sa fondation jusqu'à Tibère ^ R remonte au passé comme Tite-Live et Polybe; il raconte les temps intermédiaires comme Salluste; il ajoute à ses devanciers l'inauguration de l'empire. Qu'il diffère d'eux par le style et d'autres nuances de forme,

' Jugurtlia, 0. — - 2<^ lettre à César, 4. — ' Ibid. — -^ l'« lettre à César, 12, 15. — ^ 2« lettre, G. — « l-^^ lettre, 15.

' « Liherlatem gloria cariorem habeo. » {Ibid., 12.)

^ Nous le retrouverons, ainsi que Xénoplion, comme écrivain.

'^ Il ne reste de ce passé que les orinfines de Home. La main du temps, qui semble n'avoir rien voulu laisser d'intact chez les historiens romains, a mutilé Patcrcule. Il faut passer, en le lisant, de Romulus à la victoire de Pydna par Paul-Emile.

SUITE DE I/inSTOIRE DANS SON ENSEIGNEMENT. 515

je ne m'en occuperai pas quant à présent; mais a-t-il une autre moralité historique? Non. Il sait rendre hommage aux vertus et à la gloire de la vieille Rome; il caractérise et les excès et même les grandeurs de son anarchie, car liome l'ut grande jusque dans ses déchirements. Il sent comhien dans l'empire, devenu nécessaire, il y a d'éléments d'ordre et de liberté : il rend hommage à l'empire et à ses deux fondateurs.

Pafercule vivait à la cour de Tibère; il dédiait son œuvre à Vinicius, l'un des personnages importants de cette cour. Dans un parallèle entre Scipion l'Africain et Mummius le destructeur de Corinthe, comparant deux grands hommes, mais deux contrastes, — Scipion déj.à Grec par ses élégances et sa culture intellectuelle, Mummius tout Romain par son austérité et sa rudesse ignorante à tel point qu'il n'estimait les bronzes si travaillés de Corinthe, que leur poids et leur matière : — « Combien n'eût pas mieux valu pour Corinthe, s'écrie Patercule, d'etie forte et ignorante que d'être si grande artiste! Vous n'en doutez pas, Yinicius,.son insouciance intellectuelle l'eût mieux servie que son raffmement ^ ! » C'est bien là le Romain prévalant, alors comme toujours, sur le courtisan. Soit conscience, soit nécessité (car on ne pouvait plaire à Rome qu'en y vantant, même à son déclin, ses premièrps vertus), l'homme de cour, Patercule, prend parti pour la rusticité contre la mollesse. Nous avons vu l'ami de A espasien, Pline l'Ancien, professer dans le même sens une grande exagération de doctrines. Rome l'exigeait en quelque sorte ; et la sincérité de chacun naissait du concert de tous.

Patercule apprécie, comme Salluste, les causes morales du premier déclin de Rome. Selon lui, si le premier Scipion avait ouvert aux Romains la voie de la puissance, le second leur ouvrit celle des corruptions, car Rome, ne craignant plus Carthage, et souveraine sans rivale, sauta brusquement du sentier de la vertu dans la carrière des vices-, et quitta sa vieille discipline pour d'autres mœurs. Le môme historien constate que Cépion, pour vaincre Viriathe, aima mieux lui tendre des pièges que le combattre^. Il reproduit ainsi l'esprit de Polybe et de Tite-Live, ou plutôt, Rome dans ses deux esprits politiques, selon ces historiens. Il est d'ac-

1 Paterc, 1-1 i. — - hl., '2-1. — ^ INd

cord avec ses devanciers, comme avec Rome, quand, célébrant l'illustration des Domitius et des Cécilius, il ne sépare pas l'éclat du nom, de l'éclat des services*; mais il remarque sensément « qu'il en est des familles comme des empires; qu'elles aussi fleurissent, dégénèrent et meurent % » ce qui signifie qu'il faut patienter avec elles; qu'elles ne sont pas toujours reprochables quand elles s'éclipsent, et qu'elles ne sont pas plus coupables de déchoir, que d'êlre mortelles. C'est, constamment, l'invariable équité romaine qui reclifie tout.

Si des choses nous passons aux personnes, — quoiqu'à Rome surtout les personnes représentent les choses, — comme l'unité d'appréciation naissant de l'unité des principes, et comme la moralité des jugements naissant de la morahté de ces mêmes principes, attestent une haute et même conscience chez tous les historiens romains I

« Le premier des Gracques, dit Paterculè, était le plus pur des hommes. Son esprit était supérieur, ses intentions étaient saintes^. Il avait toutes les perfections de la nature humaine accrues par l'éducation.» Quel éloge extraordinaire! Tel est l'homme avant que le Romain n'ait failh. Quand il change, — et Paterculè en fixe la date, tant elle importe! — Quand il promet le droit de cité à toute l'Italie, quand il propose ces lois agraires qui alléchaient l'avide multitude, quand il confond, quand il bouleverse tout, quand il compromet la république, l'historien l'abandonne. « Il finit prématurément, dit-il, une vie qu'il pouvait rendre glorieuse. C'est à partir de lui que la violence accabla le droit. » C'est que, dès qu'on a quitté la bonne voie, il faut tomber dans l'abuiie, et que personne ne sait plus rougir, pour lui-même, de ce qui fut utile à d'autres*. Tibérius Gracchus sacrifiait Rome à ses vues individuelles, à sa vanité peut-être, irrité qu'elle eût rejeté le traité de Mancinus, son ouvrage; Scipion Nasica fut plus Romain. Il en reçoit ce suprême éloge de Paterculè, « d'avoir su préférer sa patrie à sa famille, lui le cousin de Tibérius, qu'il réprima \ » C'était tout dire : être bon Romain, c'était tout l'homme en ce

[ Paterc, '2-10, 11. — ^ Id., 2-11.

'' « Proposilo sanctissimus. » [IMd., 2-2.)

* Id., 2-3.

° « Quum esset consobrinus Tib. Gracchi, patriam cognationi praeferens.» [Id., 2-3.)

temps de mâle abnégation; mais être bon Romain, c'était tout immoler, et les autres et soi-même, à Rome.

Gains Gracebus, dit Patercnle, eut toutes les vertus et tous les errements de son frère, mais avec bien plus de génie ^ De plus grands excès provoquèrent une fin semblable. Gomme son aîné, Caïus fut jeté dans le Tibre : leur cadavre ne fut pas exempt de la haine qu'on portait à leur personne; tant les vainqueurs furent cruels, s'écrie l'historien, qui n'épargne pas Opimius pour avoir trop sévi contre les conjurés, comme s'il eût voulu non venger l'Etat, mais lui-même"^! G'est ainsi que la moralité romaine blâme tous les écarts : césarien, ou républicain, l'historien romain n'a qu'une règle, l'honnête. Quand le sénat, méconnaissant les grandes intentions du tribun Drusus si partisan du sénat, le laisse périr, l'historien sait prendre le parti du tribun. Gomme Drusus avait contre lui ses collègues, « le sénat préféra, dit-il, approuver leurs méfaits (|ue les intentions du tribun. Ses vertus, poursuit-il, ne le distinguaient pas moins que son éloquence, et il ne manqua que le succès à ses nobles vues^. » G'est que ni Rome ni ses historiens n'adoraient le succès pour lui-même, et que le malheur immérité leur tint lieu de succès, pour la gloire.

Et comment ne pas admirer des principes qui font qu'un homme de cour, un césarien favori de Tibère par l'amitié du tout-puissant Séjan, écrit de l'ennemi des Gésars, de M. Gaton. « qu'il était l'image de la vertu même; que sa droiture et son génie le rendaient plus semblable aux dieux qu'aux hommes ; qu'il ne fit jamais le bien pour paraître le faire, mais parce qu'il lui était impossible de ne pas faire le bien; qu'il n'admettait pour raisonnable que ce qui était juste; et qu'en se préservant des fautes humaines il maîtrisa toujours la fortune M » Quel langage! Et qui louer ici, de Gaton, do l'historien ou des Gésars : Gatoii si grand par l'éloge qu'il mérite, Palercule par l'éloge qu'il fait, l'enqiereur par l'éloge qu'il écoule? Louons surtout Rome par qui Gaton fit ce que l'historien sut louer, et ce (jue le prince sut entendre. Louons ici les maximes plutôt que les hommes.

' Pi\lerc., 2-6. — M(/., 2-7.

^ « IMeliore iii omnia ingenio .inimoque quam fortuna usiis. » [Id.. 2-15.]

Est-ce un homme, n'est-ce pas la conscience publique qui semble dicter cet arrêt sur Sylla, « qu'on ne peut ni trop louer, en lui, l'art de vaincre, ni trop flétrir l'abus de la victoire ^? » Peuton s'exprimer plus magnifiquement et plus moralement sur Marins qu'en disant « que sa victoire sur les Cimbres dédommagea Rome de sa naissance^? » Ce n'est pas l'esprit de parti, c'est la vérité qui lui fait dire de Brutus et de Cassius « que César n'avait pu ni s'attacher l'un en lui promettant le consulat, ni ne pas offenser l'autre en ajournant sa promesse"'; » ou bien que, quand le sénat, les a]iprouYant, décerne le triomphe à Brutus, « il le récompense du soin qu'un autre avait pris de sauver ce même sénat ' : aussi faible envers Brutus qu'ingrat pour César, mais pas plus que Brutus qui trouvait juste d'égorger le bienfaiteur tout en gardant le bienfait^. » Ce n'est pas la brillante plume de l'écrivain, c'est la postérité même qui rend ces jugements. C'est que r historien n'écrit que ce que Rome pense, et que la conscience de Rome est la conscience uni\erselle.

C'est pour cela que le césarien Patercule et l'anti-césarien Lucain jugent de même les démagogues : et Curion qui, joignant le génie à la perversité, n'eut d'éloquence que contre la patrie^; et Célius qui ne se distinguait de Curion que par plus d'habileté dans le maP; et tant d'autres courant comme lui après l'abolition des dettes, parce que personne n'en avait plus besoin que ux ! Nonseulement le pompéien et le césarien s'entendent ainsi sur les brouillons de Rome, mais, chose plus étrange, ils s'entendent sur le caractère moral des partis qui les divisent. Le succès de César n'elface pas plus, pour Patercule que pour Lucain, lillégitimitéde son entreprise : a Un grave Romain des premiers temps, dit-il, eût plus loué le parti de Pompée; un habile pohtique eût préféré celui de César. Il eût trouvé l'un plus glorieux, l'autre plus redoutable*'. » Ce constant honmiage, à la vérité, ce désintéressement de parti chez les historiens, est l'éminent cachet de l'école romaine. Patercule l'introduira, quoique moins accentué, dans le

' Palerc, 2-17. — -^ M., 2-12. — ^ /rf., ^-àO. — * Id., 2-62. ■' 1(1., 2-Gi. — Ce qu'il dil de Dirinius ne s'appliiiue pas moins à Marcus. ^ Id., 2-W. — (lurion était, au tond, pour César : « Scd animo pro CcÇsare stelit » [Und.]; oc qui n'cnipèche pas le césarien Patercule de le flétrir. ' Id.. 2-()8. — « /(/., 2-48.

SUITE DE L'HISTOIRE DA.^S SON EiNSEIGNKMENT. r>lO

tableau d'Actium, car ni Antoine ni sa (îiéopàlre n'intéressaient Rome comme Pompée et le sénat romain : « César et Antoine, ditil, se mirent en bataille, l'un pour le sahit, l'autre pour le malheur du monde; mais dans l'armée d'Antoine il n'y avait que des soldats, et ils condjattaient pour mourir, non pour vaincre. César leur pardonna bien avant qu'on ne pût les résoudre à demander grâce. Chacun des soldats se conduisit en bon général; le général, en mauvais soldat '. » Là où l'historien ne peut louer le capitaine, il loue au moins ses troupes, et leur cause ne lui fait pas oublier leur mérite.

La neutralité si suspecte aux partis, cette lâcheté qui prend le masque de la modération, mais qui est parfois de la modération et peut s'élever jusqu'à la magnanimité, reçoit l'hommage de Patercule quand elle atteint cette hauteur. Après la paix de Brindes, Pollion était resté en Italie; il n'avait jamais \u Cléopàlre; et depuis qu'Antohie languissait aux pieds de la reine, Pollion l'abandonnait. Quand César le pressa de le suivre à Actium : « Antoine me doit plus que je ne lui dois, répondit Pollion; mais, comme ses bienfaits sont plus connus, je m'abstiendrai de votre querelle, et je serai la proie du vainqueur^. » Paroles bien dignes du sentiment qui les dicte; conduite supérieure au langage qui la motive, preuve irrécusable que l'illustre Pollion fut encore plus grand qu'illustre! L'historien n'a pas néghgé ce trait qui honore Rome autant que Pollion, et qui doit plaire à la postérité comme tout ce qui est beau.

Les débordements d'Antoine et la nulUté de Lépide conduisaient fatalement à Auguste. Sous lui, les membres déchirés et palpitants de l'empire se retrouvèrent pour se rejoindre. Le gouvernement reprit sa forme antique, dit Patercule^; les bras furent rendus à l'agriculture, le respect à la religion, la contiance aux citoyens, la sécurité à tous les patrimoines. La législation subit de sages réformes; il intervint des lois salutaires ; on épura le sénat sans faiblesse comme sans rigueur; le prince exhorta ceux des principaux citoyens qu'illustraient leurs dignités et leurs

» Paterc. 2-85. 2W.,2-8(>.

' /</.,. 2-00. — J'ai moulié, en traitant ilcs Césars, que le gouvoinement imnt'iial ne fut, au fond, que le gouvernement républicain condensé-

triomphes à le seconder pour embellir Rome\ Si les comices furent dirigés dans l'intérêt delà paix publique ^, et si la liberté politique en souffrit, ce fut au profit de la liberté civile, celle qui profite le plus, puisque tous en jouissent; celle qui importe le plus, puisqu'elle affranchit la vie privée bien plus nôtre que la vie publique^. C'est là ce que dit, ou ce que suggère Patercule, et ces grandes vérités ne sont suspectes ni par cet historien qu'on a vu si impartial, ni par elles-mêmes, puisqu'elles naissent de l'expérience. C'est qu'en effet la pratique les apprend mieux au genre humain que l'histoire, à moins que l'histoire ne soit, comme à Rome, le tableau vrai des sociétés dans les conditions qui les font vivre ou les détruisent.

Parle-t-il des complots contre Auguste, Patercule est loin d'y applaudir. « Muréna et Cœpion, un honnête homme et un infâme, conspirent, dit-il, la mort du prince'; l'autorité publique les accable, et ils subissent justement le coup qu'ils méditaient. » S'agitil d'Egnatius ? « C'était moins un sénateur, dit-il, qu'un gladiateur, et ses affaires étaient aussi troublées que sa tête. Noyé dans les vices, prêt à périr avec le prince dont l'existence était incompatible avec la sienne; un de ces hommes qui aimaient mieux périr dans la ruine publique qu'accepter la leur, et dont les partisans sont dignes d'un tel chef; Egnatius fut découvert et saisi. On le jeta dans les cachots avec ses complices, et il y trouva la fin la plus digne de sa vie^. » L'historien ne pardonne pas aux coupables en faveur du crime, et il ne les absout pas du sang parce qu'ils ont des vices.

Il n'en professe pas moins un très-vif libéralisme. Il fait honneur à la vieille Rome d'avoir considéré la vertu comme la principale noblesse. Il aime à citer les parvenus illustres depuis Coruncanius, Corvilius, le premier Caton, Mummius et Marins, jusqu'à Cicéron, Pollion, Séjan même, tant que l'empereur et Rome crurent à ses vertus. C'est l'orgueil de l'historien que les plus

' Patcrc. 2-89. — ^ kl., 2-02.

"* A Spaiic, c'était, au rcl)ouis, la vie privée qui élnit sacrifiée à la vie publique. Cerlaines tendances modernes s.icrilicraienl la vie privée à la vie publique, ou même l'iuie et l'autre à l'espril l'nlopie.

* Paterc, 2-91. - ^ Ih.d.

SI ITK DE I/IIISTOIRE DAINS SON ENSEIGNE>IEiNT. 7r2\

liautos dignités romaines aient été le prix des grandes sueurs *, et que, quel que lût l homme en lui-même, son mérite lui assurât son rang.

Telle était la discipline romaine, qu'elle voulait que le petit pût commander, s'il en était digne, et que le grand sût obéir s'il cessait d'avoir droit de commander. Quand il importe au gouvernement que Tibère, la seconde tête de l'empire, s'éloigne, cet auxiliaire d'Auguste, deux fois consul, deux lois décoré du triomphe, se retire à Rhodes. Tous les lieutenants de César, tous les proconsuls lui font des visites d'hommage ; tous honorent cet homme privé à l'égal de l'empereur ; lui se borne à goûter le repos ^ : ce n'était point par prudence, c'était esprit romain chez Tibère. Il sut être le maître, mais il avait su se subordonner à un maître.

Cette modération accrut la confiance d'Auguste. Il n'avait pas à chercher son successeur, dit l'historien ; il n'avait qu'à choisir le plus digne ^. Après la mort de ses deux petits-fils, il adopta Tibère aux acclamations de Rome. Ce fut un beau m.oment, selon Patercule : toutes les mains étaient tendues vers le ciel; on lui demandait, on entrevoyait l'éternité de l'empire. A côté d'un brillant espoir venait se placer comme une certitude. Les pères ne tremblaient plus pour leurs enfants, les maris pour leurs femmes, les propriétaires pour leurs biens. Tous les citoyens se rassuraient sur leur vie, sur leur repos, sur la paix et la tranquillité de Rome; et les résultats les plus prochains confirmaient ces espérances'.

Un incident les troubla toutefois, ce fut la mort d'Auguste. Comment peindre, dit Patercule, la terreur du sénat, le trouble du peuple, l'anxiété de l'univers, cette crise enfin où nous fûmes à deux doigts de notre perte ^? Je dirai pourtant, et la voix publique me confirmera, qu'au lieu du bouleversement que nous craignions, il n'y eut pas même un ébranlement, et qu'il suflit de la majesté d un seul homme pour rassurer les bons, sans avoir à combattre les méchants''. « Conmieni Tibère a-t-il mérité, pour-

* «Suniniocum sudore consoquciuUini l'orel. » (Piilcrc, '2-128.) '^ Ici., 2-'. 9. —S 2-107). — '^ lùid.

■'' « Quani arlo salulis cxiliisquc rueiiiniis coiifiiiio. » Jd , 2-l'2i.) '' >'( ïaiiliif|ue ininiis viri inajestas l'uil uL iicc bonis, ncqiie conlia irialos opus annis fore' » //>/>/.''

suit-il, que Libon tramât contre lui; ou bien Silius et Pison, quand l'un lui devait ses honneurs, l'autre un surcroit d'honneurs*? » Cette question est d'un honnête homme, et ce n'est pas être un courtisan que la poser.

Quelques éloges, quelque partialité pour le prince régnant quand il a le génie de Tibère et qu'il n'est pas encore un Tibère vieilli et irrité, ne font pas de Patercule un courtisan -. On doit reconnaître au moins que ce courtisan de Tibère l'est encore plus des Caton, des Scipions, de Cicéron, des Pompée même et de tout ce qui honora Rome libre ^. Je souhaiterais à l'histoire beaucoup de courtisans de cet ordre : des courtisans qui courtisent toutes les vertus, qui courtisent toutes les gloires, qui ne s'abstiennent que de courtiser le mal !

Ceux qui aiment la monarchie peuvent avoir une tendance à idéaliser la personne du monarque, comme ceux qui préfèrent le gouvernement républicain ont une tendance à idéaliser ses représentants. Est-ce que le coloris dont on Ilatte ceux-ci est moins menteur que celui dont on flatte l'autre ? Ne les farde-t-on pas tous deux? Il n'est pas d'homme qui, présenté par son mauvais côté, ne puisse paraître odieux ou médiocre; il en est de mêine des gouvernements; et l'illusion contraire résultera du procédé contraire. La vérité est le plus souvent entre les deux extrêmes; mais à ce titre, et la république et la monarchie, bien appréciées, s'équivalent. — Le meilleur des gouvernements, c'est le mieux adapté au tempérament, à la situation, à l'âge des peuples. Les meilleurs ont beaucoup d'infirmités, puisque ce sont des hommes qui les font, des hommes qui les exercent, des hommes qui ont à les subir. Presque tous passent pour plus mauvais qu'ils ne sont, parce que ce sont les ambitieux, ou les mécontents, ou les ignorants qui les jugent.

1 Paterc, 2-150.

^ Voir dans Tacite l'admiriible tableau de radminislration de Tibère pendant les neuf premières années de son règne [Ann., 4-0,7), avant que Séjaii n'eût troublé Rome et l'empereur [Wid., 4-1); ei même jusqu'à la mort de Drusus, lequel l'inquiétait pour lui-même.

^ Tacite parle bien moins lavorablement que Patercule du tribun Drusus : « llino Gracchi et Saturnini turbatores plebis; nec minor largilor, nomine senatus, Drusus. » {Ibid , 5-'27,) — Il ne le justifie point.

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