SA PERSONNALITE
De même que l'appréciation des Césars est le résumé naturel et comme le complément de l'examen politique et social de Rome impériale, car on les rencontre partout dans cette sphère, de même Tacite résume et complète l'examen que je fais de son siècle au point de vue politique, social et littéraire, puisque le génie de Tacite touche constamment son temps par ces trois côtés. Je ferai donc une étude détaillée de ce grand esprit; je décomposerai, je caractériserai sa personnalité et son génie pour en montrer soit l'originalité propre dans les points où elle peut êtie saisie, soit ce qu'il y a de commun entre cet homme éminent et son siècle.
La vie de Tacite est restée pour nous mystérieuse comme celle de Juvén.il et d'Homère. En pareille matière, j'attache peu de prix aux conjectures; les suhtilités de l'érudition ne sont pas plus dans mes goûts que dans mes vues, et la fantaisie des conjectures me tente d'autant moins, en matière de biographie, qu'on a donné.
même à la certitude, en pareil cas, une portée que je crois fausse.
Je ne pense pas qu'il soit sûr d'interpréter les œuvres d'un auteur par sa vie. Un homme d'un certain ordre a sa vie publique et sa vie privée, et, pour mobiles de l'une et de l'autre, sa raison, son inlérêt; surtout ses passions qui consultent peu soit la raison, soit l'intérêt, et dominent la réflexion comme le calcul. Puis, indépendamment de la vie extérieure (publique ou privée) de tout homme, n'y a-t-ilpas sa vie interne, tantôt d'accord, tantôt en opposition avec sa vie apparente? Or, qui connaît ce monstre informe et changeant qui constitue la personnalité interne d'un homme? Qui connaît bien, même sa vie privée où se trouvent tant de parties cachées? Nous-mêmes, qui connaissons notre vie privée, à mesure qu'elle se manifeste par nos actes, en connaissons-nous tout le réseau, toute la trame? Pourrions-nous démêler pour certains actes particuliers, qui en sont les points saillants, le vrai mobile qui les détermine dans cette complexité de mobiles qu'engendrent notre raison, nos intérêts, nos caprices? Et si nous le pouvions pour tel cas particulier spécialement tranché, le pourrions-nous pour l'ensemble des faits composant notre existence privée? Celle-ci est d'ailleurs notre vie la plus sincère, l'autre étant menteuse par cela seul qu'elle nous gouverne plus que nous ne la gouvernons; si bien qu'elle trompe tout à la fois et nous et les autres. Si ce sont là les difficultés d'appréciation de la vie extérieure, même la plus certaine, que dire des difficultés d'examen de la vie interne? Est-ce que celle-ci ne consiste pas souvent en une série de tergiversations, de luttes, de remords, d'agitations dont les actes, — qui en sont le résultat et souvent le démenti, — ne rendent nul compte? Si nous ne pouvons certifier notre propre vie dans la triplicité dont je parle, comment certifieronsnous celle des autres? S'il est si difficile de se connaître soi-même dans un drame où l'on n'a qu'à consulter soi-même sur soi, comment connaîtrons nous les autres avec des éléments d'appréciation incomplets, falsifiés, conjecturaux, dès lors trompeurs au premier chef?
Mais outre l'imperfection, pour ne pas dire l'impossibilité de la certitude en matière biographique, j'estime qu'il est faux que la
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vie personnelle d'un lioinrnc soit le commentaire de ses écrits. Que d'hommes, que de grands hommes surtout sont, par leur «^énie, leurs aspirations, leurs quahtés idéales, très au-dessus des vulgarités de leur tempérament et de leur vie prati(|ue! Que d'hommes sont grands au dehors qui sont petits chez eux ! Comhien d'hommes grands chez eux qui sont petits au dehors ! Que de gens — vantés pour les apparences — (pie leur conscience accuse bien plus que le monde ne les loue ! Que d hommes élevés par la pensée, mais bas par les mœurs ! Quel inconnu que notre vie personnelle, et quel danger d'en raisonner trop logiquement quand on en connaît même tout ce {\u'\ se montre 1 A part l'erreur si facile, l'injustice corrompt un pareil travail. S il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, c'est que le valet de chambre ne voit que l'homme dans le grand homme. Le public voit le grand honnne par ses grandeurs; le valet de chambre voit le grand homme par ses petitesses. Je proteste donc contre un procédé qui consisterait à faire apprécier les grandeurs de l'homme public par les petitesses de riiomme privé, et à rabaisser le grand homme à l'homme.
Et qu'importe l'homme dans le grand honnne, dans l'écrivain surtout? Que de noms éminents se sont enfouis dans leur œuvre, comme le gland dans le chêne qu'il enfante! Est-ce que, par hasard, pour juger ce chêne, il serait besoin d'avoir connu son gland? Que la vie d'un grand écrivain n'ait pas été au niveau de ses écrits, la postérité s'en soucie peu. Ce qui la touche, c'est la moralité des travaux qu'on lui ofi're et qui seront Tahment des générations. C'est dans ses écrits qu'est la puissance, qu'est la gloire, qu'est la responsabihté d'un grand écrivain. J'absous Salluste de sa vie, quelle qu'elle ait pu être, en faveur de ses purs et immortels chefs-d'œuvre, tandis que la vie d'un Machiavel, fùtelle d'un saint, ne rachète pas, à mes yeux, le crime de ses doctrines.
A cela près, ce que Montaigne dit d'Auguste, de Sylla, de Caton, de lirutus, on peut le dire de leur historien : « De telles gens on aime et étudie les ligures en cuivre même, et en pierre ' : » S'il
' Essais, liv. 2, cb. 18.
est vrai, comme on le pense, que Tacite naquit l'an 57^ de notre ère, à Interamne municipe d'Ombrie, d'un chevalier romain procurateur en Gaule; il avait dix ans quand Néron tomba, et sa première enfance assista aux premières grandes convulsions de Rome depuis Auguste. On peut présumer que, selon l'usage invariable des jeunes Romains de son rang, ses principales études se tournèrent vers le barreau. On sait que les avocats proprement dits, c'est-à-dire les praticiens de profession % les gens d'affaires, n'étaient pas honorés du nom d'orateurs, réservé aux seuls hommes d'Etat, aux illustrations que donnait ou qu'absorbait l'aristocratie romaine^ ; que les grands de Rome ne plaidaient point par métier, mais par position sociale; pour répondre à leur rang, non pour amasser un patrimoine. Tacite suivit donc les orateurs de son temps* pour le devenir à son tour; et il le fut, comme un patricien devait l'être, par exception, mais avec éclat, dans des causes dignes de sa situation et de son génie ^. Il ne reste rien de ses travaux oratoires, si ce n'est l'honneur de leur succès, et le beau jugement de Pline le Jeune sur le caractère de l'éloquence de son ami, qui se distinguait, dit-il, par la dignité^. Il parla donc dans le même esprit qu'il écrivit, et sa parole fut imposante comme sa plume.
Il paraît pourtant que son esprit eut plus de souplesse que ne l'indiquerait sa grande manière; car outre qu'il cultiva les muses légères comme les plus graves lettrés, et même les plus grands noms de son temps, on lui attribuerait "^ un recueil de facéties dont il n'est rien resté. Mais le mot facétie ne correspondait pas chez les anciens à ce que nous nommerions ainsi de notre temps. Les Romains, qui attribuaient au talent de Virgile mêmejenesais quel charme facétieux^, nous apprennent ainsi que la facétie était surtout, chez eux, de la grâce piquante ou délicate; ce qui fait penser que le recueil de Tacite, seml)lable apparemment aux Propos de
* Selon quelques-uns, il serait né en 54. — Voir, sur son âge probable, Pline le Jeune, l.ett., 6-20, 7-20, et le Dialog. des Orat., ch. 1, 17. — - Causidici. — =* V. Dialog. des Orat., 1, 28, 57. — ^ Ilnd , 2.
^ Il accusa, conjointement avec Pline, Marias Priscus proconsul d'Afrique. U.etl. Ae Pline, 11-11.)
« Sc//.vÔ5, Ibid., H-H.
' Le grammairien Fulgence.
8 Horace, Sfl/., 1-10.
table de Plutarque, fut un mélange de productions enjouées où le bon sens se dissimulait sous l'agrément. Peut-être, et j'ai la plus grande pente à le croire, Tacite occupa-t-il ainsi la primeur de son génie que les temps ou sa timidité ne lui permettaient pas d'employer dans toutes ses proportions. Par les mêmes motifs, le Dialogue des Orateurs, s'il lui appartient, serait l'une de ses premières œuvres sérieuses, tempérée pourtant par la diversité des manières, et conçue dans cet esprit de sage éclectisme qui, tout en préférant certains procédés comme certains modèles oratoires, est assez discret pour ne blesser aucune école, et ne laisse courir la brillante veine de l'écrivain que sous certaines réserves qui l'excusent ; — prudence et talent d'accord avec ce que nous savons de Tacite; — mais ce ne sont là que des conjectures.
Ses œuvres certaines, celles qu'on ne peut lui contester, sont le produit de sa maturité. La première en date, la Vie d'Agricola^ écrite sous Trajan, et même depuis que ce règne s'était consacré par des bienfaits \ remonte donc à latin du premier siècle impérial. Puis il écrivit, la Germanie; puis les Histoires; enfin les Annales. Il vieillissait apparenmient durant ce dernier travail, car tandis qu'il n'en est encore qu'à Tibère, il se promet de l'acbever si sa vie le lui permets Bien que cette belle composition ne nous soit parvenue que deux fois tronquée (après la mort de Tibère et avant celle de Néron), on peut présumer que Tacite l'acheva selon le cadre qu'il s'était proposé. Ses Histoires avaient déjà tracé la vie politique de Rome, de Néron à Trajan^; ses Annales devaient rattacher les premiers temps de l'empire à sa première révolution dynastique, dès lors finir à Néron*. Tacite se réservait comme un€ volupté de sa vieillesse un sujet plus riche et moins périlleux que tous les autres, le règne des empereurs Nerva et Trajan, sous lesquels on pouvait et tout penser et tout dire". On ne sait rien sur l'accomplissement de ce projet.
Tacite s'était marié jeune avec une femme dont il fait penser plus de bien qu'il n'en dit^, par une de ces lois de la décence an-
' Agricola. 5. — - Ann., 3-24.
^ Dans ses Annales, il renvoie à ses écrils sur le règne de Doniiticn : « libris (juibus res imperaloris Domiliani composui. » [Ibid., H-11.) » îbid., M.— "^ Hist., 1-1.— e Agricola, 6, 9, 45, 44.
528 TACITE ET SQN SIÈOLE.
lique qu'il est rare de voir transgresser, la gravite romaine exigeant qu'on gardât pour soi le secret de son bonheur ou de ses chagrins domestiques. 11 rend hommage en deux mots à l'admirable concorde qui régnait entre son beau-père Agricola et sa bellemère^; il nous apprend la mort injuste du grand-père paternel de sa femme, tué pour n'avoir pas voulu servir les haines de Caligula ^; la mort tragique de la mère d'Agricola, égorgée — comme riche — sur ses domaines, par des maraudeurs d'Othon^; enfin la noble vie comme la fin suspecte d'Agricola lui-même, et cette fin lui dicte des accents connus de la postérité.
Tacite eut des amis et vécut très-prise dans cette élite des lettrés romains qui composaient la société des Pline. C'était entre Pline le Jeune et Tacite un constant échange d'affectueux témoignages. Tantôt c'est Phne qui demande à Tacite un de ces savants que l'admiration de son génie retient autour de sa personne, parce qu'il veut fonder à Côme une école littéraire^; tantôt, le môme Pline, entretenant Rufus d'un Romain que sa passion du bien recommande à tous les honnêtes gens: « Pourquoi, dit-il, ne serait-il pas des nôtres, et d'ailleurs c'est l'ami de Tacite, et quel homme que TaciteM » Tacite consulte Pline sur ses productions, et celui-ci lui répond avec toute la franchise qu'exige une communication de ce genre : sa sincérité repose sur son amitié; il s'honoie de l'une comme de l'autre, et il espère que la postérité lui en tiendra compte^. Pline a d'ailleurs le bon goût de se subordonner à Tacite dansée contact de leurs esprits. Us ne se mesurent pas, si je peux le dire, de maître à maître, ou de disciple à disciple, comme l'écrit Tacite; ce n'est, selon Pline, que de disciple à maître; et c'est Tacite qui est le maître, Pline n'est qu'un disciple"^. Pline et Tacite occupèrent leurs contemporains de je ne sais quelle renommée solidaire; le nom de l'un semblant réveiller presque nécessairement celui de l'autre. Tacite, assistant un jour aux jeux du cirque, se fit, dans un brillant entretien, remarquer d'un chevalier romain qui finit par lui demander son nom. — « Vous me connaissez, lui répond Tacite, et je le dois à mon goût pour les lettres. — Vous êtes donc, reprend vivement l'interlocu-
* Agricola, 6. — ^ //^^-gj 4 r. y^^y/., 7. — * Lett., 4-13. — « Ibiil., 4-15. — « Ihid., 7-20. — ' Ut t. de IMine, 8-7.
l'KMSONiXALlTÉ DE TACITK. 329
leur, ou Tacite ou Plino^? » — « La posU'rilé s'occupera -t-elle de nous? écrivait Pline à son ami. Nous le mériterions, non pour notre talent, ce serait trop d'orgueil; mais par notre passion pour les lettres et par notre respect pour l'avenir ^ » La postérité a consacré le vœu secret de Pline : Tacite et lui sont iinmortellement unis pour l'iionneur de l'un et de l'autre; car le cœur de Pline ne fait pas moins d'honneur à Tacite que le génie de Tacite n'en fait au cœur de Pline. Il y a là deux grandeurs qui se prêtent un mutuel éclat, et qu'on peut rapju'ocher sans les confondre, puisque le génie de Tacite est incomparable.
La vie civique de ce grand esprit n'est pas la partie la moins incertaine de son existence. On présume par ses écrits, où les détails militaires abondent, qu'il dut commencer par porter les armes; mais que d'écrivains modernes à qui la même conjecture pourrait s'appliquer sans fondement! Ce qui est plus décisif, c'est que peu de Romains ou voulaient, ou pouvaient échapper aux devoirs militaires. Etre soldat était chez eux la condition d'être citoyen; il fallait, si je peux le dire, avoir honorablement porté l'épée pour porter brillamment la toge; on n'était véritablement Romain que si l'on savait parler, administrer, combattre. Il y a des esprits, selon Montaigne, qu'il faut appesantir et émousser pour les rendre plus obéissants à l'exemple et à la pratique. Les esprits communs et moins tendus sont plus propres à conduire les affaires, et les opinions élevées delà philosophie sont ineptes à l'exercice^. Estce là ce qui amoindrit le rôle civique du grand historien? De nombreux exemples autoriseraient à le croire. Quoi qu'il en soit, il paraît très-peu dans la vie politique de son temps. On présume (toujours des tâtonnements !) qu'il fut d'abord vigintivii\ c'est-àdire inspecteur des monnaies ; puis questeur sous Vespasien, car ce prince lui ouvrit la carrière des emplois* . Nous savons encore que Titus l'y poussa plus avant, d'après Tacite qui ne précise rien : fut-il édile, fut-il tribun? On l'ignore. Ce qu'il y a de certain d'après lui-même, c'est que lorsque Domitien célébra les jeux séculaires. Tacite était quindécemvir, savoir, l'un des gardiens des livres sibyllins, en même temps que préteur^. — Il était absent de
< Lelf., 9-23. — '^Ibicl., 0-li. — - V. Essais de Montaigne, liv. 2, ch. 20
— Ulist.. \-\. — ^Ann., 11-11,
Rome quand mourut son beau-père Agricola ^ Quelques-uns ont voulu qu'il fût banni, comme si Bomitien devait punir le gendre parce qu'il redoutait le beau-père; d'autres l'ont supposé en mission politique, et non moins gratuitement. On sait plus sûrement que Tacite, consul subroge sous Nerva (mais à ce titre les Fastes l'omettent), prononça sur les rostres l'éloge funèbre de ce Yerginius Rufus si fameux pour avoir refusé deux fois l'empire, car il fallait un tel orateur à de telles vertus, selon Pline % et il écliut à tous deux cette bonne fortune qu'un grand orateur eut à célébrer un grand homme. Après tout, le rôle social de Tacite ne correspond point à la hauteur de son génie, et il y a disproportion entre la médiocrité relative de son existence et l'immortelle grandeur de ses écrits.
Tandis que Strada qualifie Tacite d'épicurien^, d'autres lui attribuent des sentiments stoïciens. C'est que les épicuriens et les stoïciens, on l'a vu, se touc'ient parleurs extrêmes, les uns et les autres ne sachant que faire de Dieu '\ En sa qualité de Romain et de patricien. Tacite pensait comme la mère d Agricola : qu'il ne faut pas plus se bvrer à la philosophie qu'il ne convient à un Romain qui est sénateur^; et si ses goûts de lettré l'engagèrent sur ce point plus avant qu'on ne le permit à son beau-père, — plus exclusivement homme d'Etat et capitaine, — je n'en sens pas moins chez Tacite bien plus d'aspirations que de notions philosophiques. Ce qu'il y a de clair pour moi, quand je groupe les réflexions les plus métaphysiques de l'historien, c'est qu'il est sceptique ; non de ce scepticisme qui méprise froidement tout dogmatisme , mais de ce scepticisme inquiet qu'on s'indigne d'avoir et qu'on ne peut vaincre lorsqu'on se partage entre une grande âme disposée à croire, et un grand esprit qui ne sait comment croire; quand on voudraitle vrai, et que les croyances accréditées sont dans le faux. Consultez les œuvres de Tacite, et vous y
* Agricola, 45. — - Letl., 2-1. — ^ Voy. Amelot de la Iloussaye, Discours sur Tacite, p. 18.
* « Dî, si qua cœlo est pietas quai lalia curel, »
clira l'épicurien Virgile. [Enéide, liv. 2, v. 586.) Et Tacite, au sujet des prodiges qui suivirent le meurtre d'Agrippine, dira de même : « Quai adeo sine cura deoruni eveiiiebant, ut.... » {Ann., 14-12 ) ^ Agricola, 4.
trouverez deux choses : un senliment de moralité aussi élevé qu'invariable, en même temps que des doctrines philosophiques aussi vaines que changeantes.
Parle-t-il de l'élévation si imprévue de Claude; il estime qu'en toutes choses il n'y a qu'une sorte de dérision du hasard^, car à qui n'eiit-on pas plutôt assigné l'empire qu'à ce prince que la l'ortune réservait pour ses desseins? S'agit-il des mœurs publiques régénérées par Vespasien ; le monde pourrait bien être soumis, selon lui, à quelque mécanisme fatal, à je ne sais quelle rotation régulière qui fait que les mœurs changent, parmi nous, comme les saisons'-. Que pense-t-il des horoscopes? Il rejette implicitement l'action des étoiles, puisqu'il hésite entre deux systèmes qui l'excluent : celui de la parfaite indifférence des dieux pour l'homme, dont le sort est invariablement fixé par le destin, et celui d'un certain libre arbitre de l'homme à choisir sa vie, choix duquel le bien ou le mal découlent indéfiniment comme d'un corollaire irrésistible, au point que, selon cette vague doctrine, nous ne serions libres un instant que pour mieux être contraints ensuite; libres sur quelques principes indéterminés, esclaves quant aux conséquences^. Mais s'agit-il de l'inexplicable faveur des tyrans tantôt pour les bons, tantôt pour les méchants? Il croit, soit à l'étoile de certains hommes', soit à leur prudente sagesse, supérieure aux périls. Tacite a rarement une doctrine unique; il n'adopte pas celles qu'il expose, et n'évite rien tant que d affirmer; ou bien, s'il affirme, c'est pour se dédire ou se contredire. — Se prononce-t-il, par exemple, contre les Chaldéens, cette race trompeuse, si périlleuse aux grands, que Rome châtie, et dont elle ne peut se passer^? il n'en croit pas moins à l'art de la divination dans de certaines limites''. Le même Tacite, qui n'admet pas que les présages qui suivirent la mort d'Agrippine eussent quelque signification divine % puisque Néron continuait impunément ses •crimes, s'en prend autant à la colère des dieux qu'aux fureurs des
• « Ludihria reruni niortalium cunolis in negotiis oliservanlur. » (i4«w., 5-18.) 2 Ibid., 3-55. — •' Ibid , G-22.
* « Falo el sorte nascendi. » [Ibid., 4-20.) •^ IL st., 1-22.
■^ « Brève confinium artis. » (Ann , 4-58.) "' Ibid.,U-\%
hommes des guerres civiles dont Pharsale et Bedriac furent le tlicàlre^ Il n'entend rien au gouvernement delà Providence; à ce point de vue, il est de son temps. S'il en diffère, c'est par ce scepticisme supérieur qui ne lui permet pas d'épouser des folies. Il a trop de coup d'œil pour être systématique. A force de bon sens, Tacite est donc médiocre dans le surnaturel, ou plutôt il s'y sent aveugle; mais que de clairvoyance sur tout le reste ! et si Dieu lui échappe, comme il connaît l'homme!
Si Tacite n'a pas d'idéal religieux, s'il n'a pas, soit sur l'essence, soit sur le rôle de la divinité, des croyances philosophiques de quelque valeur, on sent chez lui un profond respect du culte établi. Soit patriotisme, soit éducation, il adore ce que Rome adore; il accepte ce que les traditions consacrent : il croit que les dieux châtient les profanateurs des choses saintes; il déteste les innovations rehgieuses, les superstitions étrangères, spécialement les tendances judaïques ou chrétiennes, — on les confondait alors, — soit qu'elles lui paraissent indignes de l'homme (calomniées comme elles l'étaient^), soit que sa pénétration politique lui fasse sentir ce qu'elles renfermaient de subversif pour le paganisme, avec lequel elles furent incompatibles. Chez Tacite, le philosophe est presque athée, et le Romain presque pieux : on pourrait s'y méprendre sans une attention particulière; il y a beaucoup de distinctions de ce genre à faire sur son compte.
Néron se baigne-t-il dans la fontaine Marcia, « il souille ses eaux sacrées, il profane la religion du lieu en y lavant son corps; mais sa mauvaise santé, postérieure à ce sacrilège, prouva bien, dit Tacite, le courroux des dieux ^. Quand, à Crémone, tout périssait dans les flammes qu'avaient allumées les Flaviens; le seul temple de Méphitis fut épargné, soit que le lieu, soit que sa divinité le protégeât, d'a{)rès Tacite *. Lorsqu'en Germanie les soldats révoltés de Drusus tremblent d'une éclipse qui leur fait craindi e le courroux céleste. Tacite constate et l'ignorance de l'armée, qui ne comprend pas la cause physique de ce phénomène, et l'adresse
* « Eadem illos deùm ira, eadem liomimini rabios, oadem scelerum causœ in discordiam egerc » [Hist., 2-38.)
- Tacite l'ail de Moïse un esprit fort qui enseigne à se passer des dieux [Ibid., 5- 5); et Quintilien fait du nom de Moïse un opprobre. [De rinstit. orat., 5-7.)
5 Ann., 14-22. —♦ Hist., 3-72.
du général qui sait tourner à son profit cet lunireux hasard ' : mais si huit aigles volent devant l'armée de Germanicus, comme pour la guider à la victoire, Tacite redevient Romain pour ce présage, et il y applaudit comme son héros ^ De même, si dans une terreur panique qui livre l'armée à l'ennemi, une seule légion résiste et ramène la victoire, ce n'est pas sans quelque faveur divine, selon Tacite obéissant aux instincts romains ^ Germanicus meurt-il, Tacite s'en prend aux dieux de sa mort prématurée '; ce sont les dieux philosophiques de l'historien que Germanicus incrimine : mais quand Tacite fait ensevelir par le même Germanicus les restes des légions de Yarus en Germanie, quel sentiment religieux respire dans la pieuse solennité de ces funérailles^! Comme le Romain fait ici taire le philosophe !
On sent que ce n'est pas seulement Claude, mais le quindécemvir Tacite qui recommande, par l'organe de cet empereur, l'instilut sacré des auspices et la science toute patricienne des Etrusques, si révérée dans les temps difficiles, si négligée dans la prospérité, tandis qu'on laissait prévaloir les superstitions étran-
gères ^
Quand les Yitelliens brûlent le Capitole, Tacite s'en émeut profondément. « Rien de plus désastreux pour Rome, écrit-il. Nous n'avions pas un ennemi, nous étions en paix avec les dieux autant que nos mœurs le permettent, et c'est dans ce temps que le temple du plus grand des immortels, que nos ancêtres fondèrent solennellement comme un gage de la conquête du monde, que ni Porsenna, vainqueur, ni les Gaulois possesseurs de Rome, ne profanèrent; ce fut cet auguste sanctuaire que la fureur de nos chefs consuma'' ! » C'est là de l'indignation vraie; c'est là le ton du patriotisme religieux. Mais je préfère comme expression de la foi de Tacite, — parce qu'il est pur de toute déclamation politique, — le récit qu'il nous fait de la consécration du sol du Capitole, quand Vespasien eut prescrit de le reconstruire. Ce tableau, purement religieux, puisqu'il repose sur le sentiment public qui en est l'unique objet, a je ne sais (luelle majesté divine dont on sent que le peintre puise lexpression dans son àme.
' Ann , l-t>8. — '■' Wid , ô-i:. — - Ilist., i-78. — ^ Afin., t>-71. — - Wid l-'.l <i'i. — <■' Ibiil , 1 1-15. — ' ilist., r,-72.
« Le 21 des kalendes de juillet, par un ciel serein, écrit il, tout l'espace consacré au temple fut entouré de couronnes et de bandelettes. Des soldats qui portaient des noms heureux y entrèrent avec des rameaux propices. Les vestales, menant de jeunes garçons et de jeunes filles dont les pères et les mères vivaient encore, l'arrosèrent de l'eau des sources et des rivières. Alors, guidé par le pontife Élien, le préteur Helvidius purifia le sol en offrant un suovétaurile. Puis, posant sur un autel de gazon les entrailles, il pria Jupiter, Junon, Minerve et nos dieux tutélaires de seconder l'entreprise et d'accorder leur divin secours à l'érection d'un monument que leur vouait la piété des hommes. Enfin il toucha les bandelettes nouées aux câbles qui tenaient la première pierre. Soudain les autres magistrats, les prêtres, les sénateurs, les chevahers et des flots de peuple, luttant de joie et d'efforts, traînent l'énorme bloc. On jette au hasard, dans les fondements, des pièces d'or et d'argent, elles prémices des métaux vierges tels qu ils sont avant le contact du feu, les auspices ayant prescrit de n employer ni or ni pierre qu'eût déjà profanés un autre usage. On accrut la hauteur des murs, seul changement que permît la religion, et seule magnificence dont pût avoir manqué l'ancien temple K » — Quelle immense et pieuse peinture en ce peu de lignes!
Au point de vue rehgieux. Tacite est triple; c'est un philosophe à doctrines confuses et contradictoires, répétant ce qu'il lient de son siècle, et flottant comme lui du pour au contre, selon les circonstances; c'est un Romain qui s'associe chaudement avec Rome au culte des dieux de l'empire; c'est un grand cœur dont les instincts l'emportent, comme chez Marc-Aurèle, sur les dogmes de convention que prétend lui infliger la philosophie. Vous tiouverez partout chez Tacite, à côté d'un dogmatisme faux et mobile-, l'applaudissement perpétuel du bien. Vous le sentez travaillé, jusqu'au tourment, du besoin de trouver sur la terre la sanction du juste, le prix de la vertu. Voyez, par exemple, combien, dans la péroraison d'Agricola, les fausses doctrines du matérialisme panthéiste sont dominées par le sentiment de l'immortalité, qui déborde en quelque sorte du cœur de l'écrivain. Analjsez ce fameux
» Hist, 4-53.
"^ Il n'en a même pas de personnel.
morceau; quelle vaine doctrine! Que l'âme privilégiée d'Agricola ne s'éteigne pas, selon la pensée stoïcienne ^; qu'importe cette survivance aux âmes périssables d'humbles femmes comme l'épouse et la lille du grand capitaine? Ne périront-elles pas tout entières? Leur mari, leur père leur est donc ravi à jamais 1 Consolez leur désespoir avec un tel dogme ! et pourtant Tacite émeut, et, je ne sais comment, il met un baume dans le cœur. Pourquoi? sinon parce qu'il rachète par le spiritualisme du sentiment le matérialisme du dogme, et qu'il substitue son âme à ses principes? En voulez-vous la preuve, lisez toute une consolation de Sénèque ^; elle vous consolera moins que deux pages de Tacite.
Si l'on en juge par la comparaison de sa vie avec ses écrits. Tacite eut plus d'audace dans l'esprit que dans le caractère. On se fait une étrange illusion quand on attribue les réticences de Tacite et le mystère de son style à la tyrannie des empereurs, qui oppressait la pensée comme la plume de l'écrivain^. Tacite n'écrivit les ouvrages que nous connaissons que sous des gouvernements libres, ceux de Nerva et de Trajan\ si bien que quand ces deux empereurs respectaient encore en Domitien assassiné l'autorité impériale qu'il avait exercée, et qu'ils maintenaient ses actes avec cet esprit de déférence que les souverains se doivent entre eux dans leur intérêt respectif comme dans celui du pouvoir. Tacite déchirait l'empereur assassiné dans cet éloge de son beau père qui n'est que la satire de Domitien. Muet pendant les quinze années du règne de l'empereur^ il invectivait contre ce règne après sa chute. Quoi de plus grave que son accusation contre ce prmce d'avoir empoisonné Agricola, qui aurait eu la bassesse de l'instituer son héritier malgré ce crime? L'accusation n'est qu'insinuée, objectera-t-on. Elle n'en est que pire, répondrai-je, puisqu'une insinuation n'est qu'une accusation sans preuve, mais assez pertide pour se faire accepter sans fondement. Et sur quoi Tacite
' Agr'icola, iO.
- Celle à Polybe, si vous voulez.
^ Lhislorieu juif Josèpiie, une sorte de captif romain, dit assez librcinent sa pensée sur les proconsuls romains et sur Caligula. Or, il vécut autant que Jtomiiien son bienfaiteur. [Voir la fin de son Autobiographie.)
* Agricola est son début dans le genre historique, et il y parle de son langage peu exercé : « Hudi et incondita voce. » [Agricola, 5.)
» Ibid. .
insiste-t-il? Sur ce que la gloire (assez mesquine) d'Agricola effrayait Domilien; comme si la modestie, la prudence, la sage résignation du général ne désarmaient pas le prince^ d'après Tacite? Non-seulement Tacite l'affirme, mais il propose l'exemple de son beau-père comme le meilleur à suivre avec les tyrans. — Quel autre indice du crime? Domitien expédia des exprès pour s'informer, dit Tacite^, de la santé d'Agricola; il se réjouit d'être inscrit dans le testament du moribond. — On croit rêver en présence d'une telle logique. Que n'eût-on pu dire si Domitien ne se fût pas intéressé à l'agonie de son général? C'est alors que sa sécberesse eût prêté matière aux soupçons. Qui ne sait d'ailleurs que la mention du prince sur un testament particuber était un bommage affectueux auquel les meilleurs, comme les pires, se montraient sensibles? Qui ne sent que, s'il y eut des Romains assez énergiques pour outrager le prince dans leur testament '% le silence au moins d'Agricola pour un empereur suspect était un devoir. L'inutile cruauté de l'empereur et la bassesse du mourant, c'est là ce qu'exigerait le soupçon de Tacite; et comment supposer que ce soupçon ne coûtât pas moins à son esprit qu'à son cœur, s'il n'eût cédé à l'entraînement patricien contre le prince ! s'il n'eût voulu se poser en victime de celui dont sa maison n'avait pas à se plaindre! s'il n'eût voulu, sachons le dire, s'excuser auprès du parti victorieux, des faveurs de l'empereur mort * !
Tacite nous dit lui-même que Vespasien commença sa fortune, que Titus l'accrut, que Domitien y mit le comble''. Il faut bien qu'il l'avoue, on ne cacbe pas à son gré les bienfaits du souverain; la confession de Tacite n'apprit rien à ses contemporains : il est vrai que cette confession n'est qu'un artifice pour une rétractation. Il stigmatise le prince, en effet, et en quels traits ineffa-
' « Moderalione prudenliaquc Agricolœ leiiiebatur; » {Af/ricola, 42.)
- Ibid. — ^ Fulcinius Trio, Ann., G-08; Pclrone, ibicL, tG-19.
* Quand il dit : « Ce furent nos mains qui trainèrenl Ilelvidius en prison » [Agricola, 45), c'est bien de lui qu'il parle, comme de tous les adhérents du prince. Quand il dit que « les plus généreux lonilièrcnt sous la cruauté de l'empereur » [Ibid., 5), ce sont les plus fiers des opposants qu'il désigne. Il a ses raisons pour nuancer l'éloge ou le blàmo. Tout s'explique quand on lit Tacite au vrai point de vue.
^ Josèplie s'exprime de même sur Domitien; seulement, il se nionhc [dus reconnaissant. (Fin de son Autobiooropliic.)
cables! La postérité qui les connaît, n'en oubliera pas l'inconvenance. Tacite se tut quand les souffrances de la liberté lui commandaient de parler; il parla quand le sentiment de la gratitude lui prescrivait de se taire; il insulta, mort, celui qu'il adulait vivant, car ce n'était pas Domitien, si Tacite ne le dénigre pas, qui eût comblé de faveurs quelqu'un qui n'eût pas flatté son pouvoir et amnistié ses cruautés. Tacite fut donc, à quelques égards, le complice du gouvernement qu'il llétrit, et la postérité lui reprochera soit sa complicité, soit sa flétrissure. Tacite ne saurait se laver de la bienveillance de Domitien, même en l'outrageant; il a beau dire, il reste coupable de l'avoir calomnié ou de l'avoir servi. Tranchons le mot, Tacite a eu peur du prince et de ses assassins : cette double faiblesse explique ses complaisances comme ses dénigrements; c'est que son esprit fut plus grand que son caractère. Je laisserai les partis le travestir pour l'admirer; je montrerai ce qu'il fut, un peu différent de ce qu'on veut qu'il soit ; je n'aurai besoin ni de lui chercher des crimes, ni de lui créer des vertus : car je sais que si son cœur fut faible^ son esprit fut très-honnête. A cela près, la vérité ne le rabaissera pas; mais celui qui fut ingrat par respect pour la vérité n'a pas droit qu'on mente en sa faveur par respect pour le convenu.
Le sentiment de l'honneur existait dans les armées romaines; on le sent très-peu daas la vie civile des anciens. Ce sentiment né, chez nous, de l'instinct barbare tourné en chevalerie par l'intervention des femmes, raffiné et mis en maximes par notre esprit social, produit des effets inconnus de l'antiquité. Nous nous préoccupons moins qu'elle, peut-être, du juste et de l'utile; nous songeons davantage à ce qui est honorable; et l'honneur, qui supplée parmi nous la vertu, nous donne des susceptibilités qui excluent certaines bassesses. Comme chrétiens, nous avons une fierté moins âpre que les anciens, mais nous ne rampons pas comme eux. Si Tacite avait connu comme nous l'honneur, il se lût tu sur Domitien.
Il me semble impossible de bien juger Tacite si on ne décompose sa personnalité. Il y a dans Tacite, le Romain, le patricien,
' Si je lui attribue ci-dessiis un grand cœur, c'e l qu'on peut avoir de trôs-beauï senlimcnls et peu de l'ermcté. Le mol cxiir, .ou. nu tant d autres, a plus d'un sens.
l'homme de sens, le philosophe, l'artiste, le stoïcien, l'historien, le rhéteur, et chacmi de ces divers personnages tient la plume dans ses œuvres. Comme Romain, Tacite est pour les vieilles iiloires, les vieilles hhertés, les vieilles mœurs romaines contre tout ce que le temps a innové à leur détriment : il hait le barbare^ et l'étranger^; il se prononce presque toujours contre l'influence grecque^. Comme patricien, il a quelquefois un faux libéralisane qui le fait pencher vers l'opposition contre les empereurs; c'est ainsi qu'il est partial pour Germanicus contre Tibère, pour Britannicus contre Claude', pour Sénèque ou Thraséas contre Néron, pour ÏÏelvidius contrôles amis de l'empereur. Chez Tacite, l'homme judicieux se méprend peu sur le vrai sens des choses : les illusions de l'utopie ou de l'ambition ne sauraient fausser son coup d'œil; l'homme sensé n'épouse ni les espérances impossibles, ni les présomptions impuissantes, et Tacite est le plus souvent ce que nous nommerions un parfait conservateur. Si le philosophe s'égare dans une mauvaise doctrine, l'homme de sens se remet promptement dans le droit chemin. De môme, si le rhéteur, le patricien, le stoïcien passionnent en lui l'écrivain pour l'attitude théâtrale etrogue soit de Thraséas, soit de Sénèque, et lui font idéaliser les belles morts où ses deux héros ne sont rien moins que des martyrs de leur austère vertu, l'historien, dans sa haute impartialité, nous apprend ce qui accuse ces deux personnages, et il est difiicile de ne pas voir dans Thraséas un brouillon, et dans Sénèque un conjuré. C'est sans doute le vieux Romain qui maudit Arminius et Civilis; mais c'est l'artiste qui chante et les héros germains et la Germanie^. Enfin Tacite a, comme Pascal, un fond de tristesse et d'impressionnabilitéqui lui fait rechercher les tableaux émouvants et sombres, et ses écrits doivent se ressentir des préférences, comme de l'excès de son tempérament.
C'est à cause de cette complexité de Tacite, c'est parce que son génie sait tout refléter dans sa plus vive expression, que tous les
* Germanie, 35; Uist., 5-i8, 4-15.
- Les Juiis, lc> Paitlies.
^ « Les Grecs n'admirent qu'eux-mêmes » [Ami., '2-88); «ils sont adulateurs» [lOid., 2-55, 6-18); « ils sont crédules et versaliles » [ïbid., 5-10); « ils sont mous et licencieux » [Uist., 5-47).
■* Atin., 12-25. — 5 Voir i!/:d , 5-8; et touto l'épopée des guerres geruianiques. —
PERSONiNALlTÉ DE TACITE. 539
partis peuvent le revendiquer. Si chacun veut être exclusif, il en fera facilenienl son apôtre. Les démagogues peuvent l'honorer pnrce qu'il flétrit les tyrans; les tyrans pourraient le prôner parce qu'il flétrit les démagogues. Son génie universel répond à tout ce qu'on lui demande, et c'est ce qui fait que tant d'esprits divers l'ont goûté : mais de même qu'Homère n'est pas en même temps xVchille et Thersite, Tacite n'est pas davantage Germanicus et Narcisse. Personne ne trouva mieux que lui le dernier mot des partis et des situations, car personne ne connut mieux le cœur humain, quels que soient ses déguisements. Cela n'empêche pas qu'on ne discerne clairement quel est l'esprit politique de Tacite; et si on le cherche sans préjugé, on le trouvera sans peine et presque sans voile.
Si Tacite a des aspirations stoïciennes, son esprit n'a rien de l'absolu stoïcien. A cet égard, Tacite a les rapports les plus étroits avec Juvénal. Tous deux unissent la sagesse de l'esprit à la force; ils ne les séparent presque jamais. Tacite fait profession de modération, si je peux le dire. Il loue Agricola d'avoir corrigé sa philosophie par l'expérience, et « appris, de la science, la mesure dans le bien même ^ » Les vrais stoïciens étaient moins raisonnables. Tacite jiige-t-il le préfet de Rome, Pison, qui avait vieilh dans les honneurs et dans l'amitié de Tibère; il vante surtout son esprit conciliant ^ Juge-t-il à sa mort, Marcus Lépide, autre patricien qu'estimait hautement le même empereur ; il lui fait honneur d'avoir su éviter, avec le prince, et la basse complaisance et l'arrogance^. Lui, l'ardent et généreux partisan de Germanicus, il sait blâmer, au besoin, l'importune iîerté de sa veuve ^; admirateur de Thraséas, il caractérise son opposition comme stérile et mesquine^; peintre flatteur d'Iïelvidius, il n'omet pas ce trait caractéristique du stoïcien « qu'il aimait trop soit le bruit, soit la gloire, celle dernière passion du sage^; » aussi loue-t-il Agricola de n'avoir eu ni cette roideur, ni cette fastueuse indépendance qui provoquent la renommée' et la mort"^; et c'est bien en son nom
' Agricola, 4. — - Ann.,G-\0.
' (( Inlcr abriiptam coiiluniaciam cl informe obïCquium. » [Ibid,, ^-10.)
* « /Eqiii inipalieiis, doininandi avida. » (Ibid., (J-25.)
"' Ibid., 15- il). Voir encore ibid., lG-21 cl suiv. — « llht., i-C. -^ Agricola, 42.
personnel qu'il dit à ceux qui fatiguent Rome et les Césars de leur orgueil : « Sachent donc ceux qui n'admirent que les extrêmes qu'on peut, môme sous un mauvais prince, être un grand homme, et qu'en alliant au mérite et au courage une sage réserve, on ne s'illustre pas moins que quand, à travers des périls sans fruit pour l'État, on ne brille que par une mort ambitieuse'. » Si les grands de Rome, si les stoïciens surtout, eussent pratiqué cette modération, je doute que les Césars eussent exercé leurs cruautés : Rome en eût été plus heureuse, il est vrai; mais les stoïciens seraient moins fameux.
J'ai dit ailleurs quel eût dû êlre le programme de l'empire d'après le sénat-; Tacite trace dans le discours de Galba, quand il adopte Pison, les conditions du pouvoir d'après les Césars^ : « Le colosse de l'empire romain n'est plus possible, selon Galba, sans l'administration d'un seul qui le ranime en harmonisant toutes ses parties. L'empire fut d'abord l'héritage d'une famille, et cette famille s'était imposée ; ce sera comme une compensation de la liberté que de pouvoir éhre ses princes : les Césars éteints, l'adoption permettra le choix des plus dignes; on ne perdra pas de vue que les Romains ne supporteraient ni toute la liberté, ni toute la servitude. » Ce peu de mots justifie la nécessité des Césars pour Rome, en même temps que les précautions que Rome exige des Césars. Les Césars, qui voulurent plus que le raisonnable, tombèrent ; les mécontents, qui tentèrent plus que le possible, se perdirent. Tacite a posé nettement ces limites respectives entre les Césars et Rome.
Il les posera de même entre Rome et l'univers. Quand, après la mort de Néron, les Gaulois s'unissent à la Germanie pour secouer le joug romain tandis que l'empire est sans maître; quand les auteurs du soulèvement accusent la tyrannie romaine : « Les Gaules avaient ses tyrans avant notre conquête, dit Céréalis aux révoltés; s'il vous faut la paix pour être prospères, il faut des impôts à Rome pour que ses soldats vous donnent la paix : il y eut toujours des vices partout où il y a des hommes, mais le mal n'est
' « S(iaiit qui », etc. Agricohi, 42. - Voir mon élude sur le Sénat.
5 llist., 1-15, 16.
pas éternel; et des temps heureux succèdent à des temps misérables. Les sujets de l'empire des Gaules éprouveraient les mêmes vicissitudes que les sujets de Rome ; mais que deviendrait l'univers sans les Romains? Où en serait le monde sans cet empire, sans cette civilisation, fruit de huit cents années de bonheur et de sagesse^? » — Quel bon sens dans les plus hautes vérités sociales ! Quel excellent et grand esprit que celui qui les formule avec une concision si décisive 1 Tel est le droit de Rome sur l'univers; tel est, pour l'univers, le besoin de Rome. Après tout, quand Rome exerce le pouvoir, c'est dans un but équitable^; elle ne tient pas aux vanités de la suprématie; elle cède les apparences de la souveraineté en faveur de la réalité qu'on lui accorde^; elle ne veut pas humilier, mais soumettre; quand elle combat les superbes, elle n'entend pas les imiter; elle punit l'orgueil, elle pardonne à la faiblesse*.
Aussi, comme toute la fierté romaine s'exhale et souffre en Tacite au récit des légions qui se sont Hvrées aux barbares, quoique pressées par les dernières extrémités d'un siège ^, tant il était de règle qu'un Romain devait plutôt mourir que s'avilir ! tant il semblait monstrueux à Rome que l'étranger commandât à des Romains ! « La seizième légion et les auxiliaires qui s'étaient soumis avec elle, dit Tacite, durent passer de Novesium à Trêves, et on fixa le jour de leur départ. Diverses préoccupations remplirent cet intervalle. Les hkhes redoutaient l'exemple de Vétéra^; les braves se demandaient, la rougeur au front, quelle allait être celte marche? Qui la conduirait? Ils étaient à la merci de ceux qu'ils avaient rendus maîtres de leur vie et de leur mort. — D'autres, dans leur bassesse, serraient autour de leur corps leur argent et leurs objets les plus précieux. Quelques-uns se préparaient et s'armaient comme pour combattre. Au milieu de cette anxiété,
» Mlsl., 4-74.
- « Urbeni ({uam vidi viclorcsque codem juro oblincmu?, amalc cl colilc. » [Ibid.,
"• « Apud quos vis imperii valet, inania Iransniillunlui'. » [Ann., 15-51.)
* « Tu rcgcrc impci'io populoi Iloniane mcinenlo....
Parcerc subjcctis cL dchcllare supcrbos. » (Virg., Enéide, 6, v. 852.) -^ Hist., 4-60.
^ Le massacre des capitules, [llnd.)
vint l'heure du dépari, plus triste que l'attente. Dans leur camp, leur dégradation se dissimulait; la plaine et le grand jour en révélèrent toute l'étendue. Les images de nos empereurs arrachées, nos drapeaux dénudés rencontraient partout les hrillants étendards des Gaulois. Nos troupes marchaient en silence; on eût dit de longues funérailles. Sanctus les conduisait : il était stupide, Lorgne, d'un visage atroce. Une légion, désertant le camp de Bonn pour les rejoindre, accrut l'opprobre ^ »
On ne s'étonnera pas qu'après de pareils exemples les barbares effrayent Tacite, et que son patriotisme, applaudissant au massacre de soixante mille d'entre eux par eux-mêmes, et, comme pour le plaisir de Rome, s'écrie : « Puisse à défaut d'amour pour nous s'éterniser chez ces peuples cette haine d'eux-mêmes ! Pour un empire que pressent ses destinées, tout ce que peut de mieux la fortune, c'est d'en diviser les ennemis M »
Revenons à Rome. Polybe nous apprend que la monarchie, l'aristocratie et la démocratie se disputaient si parfaitement le gouvernement romain qu'on n'eût su dire laquelle des trois l'emportait sur les deux autres^. Il est étonnant que Tacite n'ait pas saisi cette combinaison, et qu'il écrive qu'on peut plutôt souhaiter que voir un gouvernement où ces trois éléments se pondèrent'. C'était pourtant le gouvernement presque éternel de son pays, à cela près que l'élément monarchique prédomina sous les rois et les empereurs. Ses préventions patriciennes ne Tauraient-elles pas trompé sur ce point ?
Cependant Tacite est très-Hbéral; par ses regrets, il appartiendrait au vieux parti républicain. Il célèbre la fermeté de Junie, cette nièce de Caton, qui, nommant dans son testament presque tous les grands de Rome, omit volontairement l'empereur, comme pour paraître l'exhéréder^ : il nous passionne pour ces grandes images de Brutus et de Cassius qui brdlaient d'autant mieux aux
* Hist., 4-02. — '^ Germanie, 35.
^ « Les trois sortes de Eçoiivcniement dont j'ai parlé composnient la répubruiiic roiiiirmc; et toutes étaient lellcinent l)alancées Tune par l'autre, que personne, même parmi les Uomains, ne pouvait assurei' sans crainte de se tromper si le gouvernement y était aristocralitiue, démocratique ou monarchique. (Liv. 0, fragm. 4.)
* A un., 4-53.
•' (iC qui Cul pojMilaire ; « «'ivililer acceptum » [Ibid., 5-76.)
obsèques de Junie qu'elles n'y parurent pas ^ Il écrit dans cette l'ameuse défense de Cremutius Cordus une forte déclaration de droits en faveur de la presse et de l'opinion publique- : il se prononce avec Tibère pour le système répressif contre le système préventif, quant aux délits. Un sénateur ayant proposé de laisser au prince, dans l'intérêt des alliés, le clioix des proconsuls d'après leurs antécédents (car, disait l'opinant, mieux valait prévenir les délits que les réprimer), et Tibère ayant répondu que les lois ne devaient punir que les actes, parce que les possibilités n'existaient pas; que c'était la tradition de Rome que le délit précédât la peine; que les princes avaient toujours assez de pouvoir, et que la politique corrompait la justice en s'y mêlant, Tacite applaudit à ce civisme de Tibère, d'autant plus goûté, dit-il, qu'il était plus rarc^. — Mais Tacite n'est pas toujours juste pour Tibère, car peu de princes furent plus Romains que cet empereur.
Le libéralisme de Tacite n'est pas la baine systématique du souverain quel qu'il soit. \\ sait louer Auguste,- Tibère, Claude, Néron môme; il s'émeut en faveur de la famille impériale; il intéresse notre àme aux joies comme aux chagrins des Germanicus, des Drusus, des Britannicus; il se range du côté des opprimés; il ne les dédaigne pas; il les outrage encore moins parce qu'ils sont princes. Quand le sénat eut admis les. villes d'Asie à dédier un temple collectif à Tibère, à Livie, au sénat môme, Néron, fils de Germanicus, chargé de remercier le sénat, en fut accueilli avec bonheur. « Ce rejeton de Germanicus en était le vivant souvenir; on aimait à le voir et à l'entendre, écrit Tacite; sa beauté modeste, mais digne de sa haute fortune, touchait d'autant plus que le jeune prince avait pour ennemi Séjan\ » Tacite aime évidemment celui dont il parle en ces termes, et je ne prends qu'un exemple entre plusieurs.
Pour èlre libéral. Tacite ne se croit pas obligé d'être un rebelle, et personne n'a mieux connu les révolutionnaires. Qu'il haïsse et châtie les tyrans, je le veux bien; c'est pour cela qu'il llétrit les perturbateurs de tous les régimes, s'il suflit pour les flétrir de les peindre. Empereurs révolutionnaires, généraux, soldats, sénat,
* Ann. 5-7(3. — - l'nd., 4-5.5. — '^ Ibid.. 5-G9. — * ll;id.. i-ic.
peuple, révolutionnaires romains ou barbares, agitateurs de tout ordre, de toute condition, de tout pays, il les comprend, il les saisit, il leur donne des traits tels qu'il suffit de les avoir vus dans Tacite pour les reconnaître en tout temps. Les portraits sont achevés ; ils respirent le désordre et le crime, la fraude ou l'audace ; ils sont teints de sang, et le peintre est digne de ses modèles.
Olhon, par exemple, est de ceux qui n'attendent rien delà paix et que sa position pousse au désordre : son faste serait onéreux à un prince même; sa pénurie fatiguerait un simple particulier. Les époques de transition se prêtent aux coups de main; point d'hésitations quand l'audace est moins funeste que l'inaction. L'honnête homme et le coupable étant également mortels, ne vaut-il pas mieux mériter la mort \ c'est-à-dire utiliser sa vie dans un grand risque ? Voilà le perturbateur de haute condition : Tacite nous dit son mobile et ses calculs. Ses moyens, ce sont les promesses, l'argent ou divers artifices, suivant l'état des esprits : les principaux chefs, par exemple, se croient suspects, parce que Nymphidius les a bien traités; la troupe est mécontente de l'ajournement du donalif si souvent promis ; plusieurs regrettent la licence que permettait Néron; tous craignaient de grands changements dans l'armée. Chacun est remué par la prise qu'il offre au séducteur^. Aussi, le moment venu, vingt-trois soldats proclament Othon empereur; un même nombre s'unit aux premiers pendant qu'on le porte au camp; quelques secrets complices, quelques spectateurs abasourdis, les cris des partisans du complot mêlés au silence de ceux qui attendent l'événement pour se prononcer^; enfin, une telle disposition générale que, ce qu'une poignée d'hommes entreprend, un plus grand nombre le souhaite, tandis que tous le souffrent^ tout cela consomme l'œuvre : et c'est ainsi que deux manipulaires, ses premiers auteurs, donnent l'empire romain^. C'est là le tableau de bien des tentatives du même ordre. On remarquera qu'elles n'étaient pas plus illégitimes d'Othon contre
» Hist., 1-21.
'^ Ibid., 1-25. — Mucien procédera de même: « Iribuni centurioncsque et vulgus riiililum, industria, liceiitia, pcr vululcs, per voluplates, ul cuiquc ingenium, adsciscebantur. » [Ibid., 2-5.)
s Hist., 1-17. — * Ibid., 1-27. — » Ibid., 1-25.
€alba, que de Vitellius contre Otlioii ou Vespasien. L'empire était vacant; il appartenait au plus adroit ou au plus fort : les Romains n'avaient plus à choisir, mais à subir un maître; on ne les consultait pas, on se contentait de les subjuguer.
Un coup de main qui réussit ne manque jamais de partisans; mais que de bassesses, que d'hypocrisies, que de démoralisation, que d'événements il engendre ! « Vous eussiez dit un autre sénat, un autre peuple, s'écrie Tacite; on se ruait vers le camp; c'était à qui s'y rendrait le premier; personne n'eût voulu venir le second; on accusait Galba, on vantait le bon sens du soldat, on baisait ;ivec transport les mains d'Otbon ; plus la démonstration était menteuse, plus on l'exagérait ^ » Et où en était-on? A posséder une ombre de maître, à posséder un prince précaire ^, sans autorité personnelle; un prince qui pouvait commander le crime, non l'empêcher^; un empereur servile, pour régner', et aussi tremblant qu'il se faisait craindre ^
Tel est le vice général de la situation ; mais que de maux partiels découlent de ce vice radical ! La fidébté au malheur et au serment punie comme un crime, le meurtre prémédité dans linlérét du pillage, chaque honune de bien menacé dans son foyer % les magistrats obligés de se disperser dans Rome'' et de se cacher chez leurs plus obscurs clients, les meilleurs généraux suspects ^^ les soldats plus maîtres de la direction militaire que les généraux ■ou l'empereur, les chefs obligés de se faire les complices des masses pour les conduire % Olhon lui-même dépendant du plus infime de ses sujets ^"; enfin, et comme résumé de ces plaies partielles, une contagion totale infectant la société romaine; de vaines <3spérances d'avenir infatuant des multitudes d'esprits légers, et ceux qui s'étaient ruinés pendant la paix, et ceux que réjouissent les maux publics, et ceux qui n'ont de sécurité que dans les bouleversements ^^ : c'est le tableau, très-réduit, des souffrances de Rome sous Othon.
' Hisi. 1-15. — 2 loid., 1-85. — '' Ibid., l-io. — * lOld , 1-3C. — ^ Il)kl., 1-81 . \ « Ibid., 1-45. — "7 Ibid., 1-81.
« Omnia ducum fada prave ioslimanlibus. » {Ibid., 2-25. ^J?id., 2-18.
jj Uuniillimo ciiique (rciliilu?, bonos meluciis, tropidabat. » [Ibid., 2-25.) V iiicerla tulis^iiiii. » (Ibid., 1-88.)
Tacite refait ce tableau pour Yitellius, et, à quelques égards, pour Vespasien; c'est le môme fond, mais les toucJies sont inépuisables; on dirait qu'à mesure que son pinceau s'exerce, il se fortifie. C'est assez caractériser Yitellius que de dire « que c'était un des admirateurs de Néron; qu'il suivait l'empereur partout où il cbantait, non par nécessité comme certains bonnetes gens, mais comme gourmand et parasite ^ » Ses généraux paraissent dignes du prince; Valens tue Fontéius pour s'emparer de son armée ^. Vainqueur à Bédriac, il livre tellement l'itabeà ses troupes qu'elle ne connaît que le pillage et le viol ; que les Yitclliens n'y respectent rien ; qu'ils se vendent au crime quand ils ne le commettent point pour leur compte, et que la province souffre plus d'une pareille paix que de la guerre^. On ne sait pourtant lequel est le pire de A^alens ou de Cécina : si l'un est plus vénal % l'autre est plus sanguinaire^; si le premier est plus immoral", l'autre est plus perfide, car il vit de trabisons \ L'ambition et la dépravation les égalent ; ils sont à la bauteur des temps, et des ambitieux qui se les disputent. Les soldats vaudraient mieux que leurs cbefs s'ils savaient leur obéir, mais ils sont encore plus séditieux que braves ^; et les cbefs, qui n'ignorent pas que, dans les guerres civiles, la troupe a plus d'empire que le général % ne savent comment s'im poser; si bien que ce que Tacite dit des généraux et des soldats d'Otbon, qu'ils se dégoûtaient les uns des autres '^, n'est pas moins vrai des troupes de Yitellius.
Or, la troupe devait l'emporter sur ses officiers auprès du prince. Comme le peuple romain ne comptait presque plus, c'était la troupe qui en faisait l'office, parce qu'elle en sortait ^^ et qu'elle en était l'image; mais c'est sous celte forme qu'il fallait le plus s'en défier, parce qu'elle était le plus dévoyée. On la voyait alors,* aussi inquiète qu'ardente, faire trembler Rome de ses soupçons, de ses inquisitions, de ses exigences, de ses violences suspendues
1 IJist., 2-71. — 2 ii)i(i.^ 1-7. — 5 iifid., 2-5G. — * Wid., 1-GG. — ^ ibjd.. 1-07. ~-^Ibid., 1-61,2-40.
' « Prodito Galba vileni... pervertisse ipsum Vitcllium. » [Ibid., 2-101 }
« Ibid., 2-27. — y Ibid., 2-29.
*'* <( La?to niilile ad mulalionein diicum, et duoihus ob crebra? <ediliones l"' Icslam mililiam adspernanlibus. i» ilbid., 2-5G.)
*' Und., 1-74.
PERSONNALITE: DK TACITE.
comme un glaive sur toutes les familles^; et pourtant, on ne peut s'euipêclier de le reconnaître, la troupe seule se signala par sa (idélité pour les empereurs. Tandis que les généraux trahissaient ou se vantaient de trahir tous leurs maîtres^, la troupe mourait pour ceux qu'elle s'était donnés. Ce fut un incroyable dévouement que celui des soldats d'Othon et de Vitellius ; je l'appellerais sublime, s'il n'avait été surtout erroné, et s'il ne fallait pas moins blâmer que louer une armée plus amoureuse de Yitcllius ou d'Othon que de Trajan ou de Marc-Aurèle.
Au reste, ce qu'on appelait le peuple, et ce qui n'était plus que la foule ou même la plèbe romaine, montrait moins de vertus. Elle applaudissait aussi vivement que vainement à l'élévation ou à la chute des empereurs^. Toujours versatile, elle insultait le maître tombé dont elle avait adoré la puissance, et le supplice de son idole n'était qu'un spectacle ou qu'un amusement de plus pour elle'. Olhon, Galba, Vitellius l'avaient amusée de leurs fêtes, et elle s'amusa de leur mort ^; on vit même la plèbe romaine applaudir dans les rues de Rome aux coups mortels que se portaient les Yitelliens et les Flaviens, comme elle eût claqué les gladiateurs au cirque; et sa cruelle volupté, sa joie furieuse à cet aspect sont une des plus terribles pages de Tacite ^
Mais telle est la dépravation révolutionnaire, que le sénat se montre plus viP que le peuple n'est féroce; moins excusable que le peuple, puisqu'il représentait plus Rome, et qu'en s'abaissant il abaissait la majesté publique^.
La cause de Yespasien n'étant ni meilleure, ni pire que celle de ses concurrents, et la situation générale étant la même, on voit ses progrès se faire avec plus de bonheur, mais par les mêmes voies, à travers les mêmes obstacles. Ses troupes commandent plus à leurs généraux que ses généraux à leurs troupes'* : ni ses
^Hist.,i-\.
' PauUinus ol Proculus se donnôrcnl aujnx'S d(; Vitrllius le nu'iilc d'une liahiîOn :
« prodiliouein iillro iinpulabanl. » [IbUL, "1-60.) — Ci'cina U'ahit Galba cl Yilellius.
[Ibid.. ^2-101). — llordéonius donne à ses lroui»es, au nom de Yespasien, largenl
qu'il avait reou de Vitellius. Ibid., 4-50.)
"' « Nec meUi aul aniore, scd ex libidinc scrvitii. u [Ibid., 1-90.)
* Ibid.. 1-5'2. — ^ V. pour Galba, iOid., 1-40 il suiv.; pour OUiou, ibid.. '2-45;
pour Vitellius, ibid., 5-85. — " Ibid., 5-85. — ' Ibid-, 1-55, 45, 88; surtout (h. 8G.
— "^ Ibid., 1-90. — 'J Ibid.,ô-i9.
Diiiiistres, ni ses généraux ne sont plus honnêtes que ceux qu'ils combattent. Mucien n'est qu'un adroit hypocrite assez mal famé d'ailleurs'; Antonius Primus était un faussaire avant d'être un capitaine-; Arrius Varus avait trahi Corbulon*; Vespasien avait besoin de régner, pour se réhabiliter*; Titus n'était connu que par des vices ^; Domitien n'annonçait qu'une impatiente et téméraire importance qui le poussait à supplanter son père même, projet trop fou pour être dangereux, mais assez tenté pour être coupable ^ Enlîn le sénat, le peuple, les grands comme les petits sont les mêmes; ils offrent toujours le même spectacle : c'est toujours le même mensonge d'attitude que dictent la même peur, la même ambition , le même amour ou le même oubli de soimême; c'est toujours la même Rome, prompte à la même servitude''.
Et que d'incidents significatifs parmi ces faits principaux ! La jalousie des favoris presque aussi funeste à leurs maîtres que leurs rapines^; ces rapines plus fatales à Rome que la guerre; cette incessante curée des parvenus qui n'approchent du pouvoir que pour le souiller, en le dépouillant ^ ces habiles qui font de la clémence un calcul pour eux-mêmes, et qui ne sont humains que par peur de l'avenir'"; ces trcîtres qui ne quittent un masque que pour en prendre un autre'', et qui se croient peut-être honnêtes gens s'ils sont décemment perfides''; ces corrompus à qui leur opulence tient heu d'innocence, qui ressemblent trop aux victorieux pour en souffrir, et que leur immoralité protège autant que la vertu leur serait mortelle'"; ces villes rivales qui se dénoncent pour mieux se nuire, et présentent, comme une religion politique, leurs haines privées''; cnlhi, tel prétendant, ou supposé tel, qu'on égorge dans un cabaret pour en débarrasser T empereur sans en souiller sa justice, quoiqu'on réussisse moins qu'on ne
* Hist., 1-10. — Et ailleurs (2-95) TaLilc le range parmi les Asialicus cl les IccIks. - Ann., li-iO. — ^ Hist., 3-0. — * Wid., 1-50.
^ « Ipsi Tito Roma et opes voluplatesque, anle ociilos. » llbid., 5-11.^ — Suétone {Vie de Titus, 0, 7) en fait un autre Ni'ron. ^ Hist., 4-51. Voir aussi ibid., 4-2, 52; Agricola, 7. "^ « Civitas pavida et servitio pnrala. » [Hist., 4-2.) s lùid., 1-55. — '-> Ibid., 2-i:5.
'^ « Non clcnienlia... scd cffugio in f'i.'lurum. » [Ibid., 1-72 ^ '' Ibid.., 5-Ï^C. — '•■^/^/f/., 2-98. — '^ io,d., 4-75. — '^ Ibid., I 05.
l'espérait, puisque le public préjuge tout le règne par ce crime ^ : — Tel est le court sommaire des révolulions impériales, d'après Tacite î
Les révolutions populaires, moins fréquentes de son temps, ne lui échappent pas davantage. Quoiqu'elles n'aient lieu qu'au dehors, et que les Gaules et la Germanie en soient le théâtre, on dirait qu'il les peint d'après nature, et qu'elles ont posé pour sa toile.
Ecoutez les Gaulois : « Que la Syrie et l'Asie assouplies aux rois leur obéissent, à la bonne. heure; mais combien de gens vivent encore en Gaule qui étaient nés avant les tributs imposés par Rome! L i liberté n'est-elle pas un droit indestructible? La nature n'en at-elle pas doué les brutes mêmes? Mais c'est par le cœur que se distingue l'homme; ce sont les gens de cœur que les dieux secondent : or Rome est occupée de ses dissensions, et ils s'appartiennent; Rome est fatiguée, et ils sont intacts ! « Une confédération s'organise donc; des chefs habiles préparent l'union des Gaules et de la Germanie. Les Tenctères somment Cologne d'entrer dans la confédération : il faut tuer les Romains, il faut mettre en commun leurs dépouilles; il faut rejeter une civilisation malsaine; il faut vivre libres comme autrefois; il faut reprendre la possession du sol et du nom germains ^ La religion druidique \ient au secours de la politique; la propliétesse Yelléda s'impose à ceux qui résistent^. Glassicus, Tutor et Civilis sont les capitaines de la confédération. Le plus grand des trois, Civilis, déclare aux troupes qu'il n'entend assujettir nul peuple de la confédération à nul autre; lui-même s'offre surtout comme soldat'. C'était un mensonge; ou plutôt Tambition succédait à l'enthousiasme; et, comme toujours, du succès sortait^égoïsme^ Le Gaulois Classicus s'amollit conuTie s'il était empereur. Civilis ne prête pas serment à l'empire des Gaules, espérant la suprématie pour ses Bataves ^. L'agitateur Yalentinus s'émeut pour son compte. H sème partout la dissension"^; il fait massacrer les lieutenants de Rome pour compromettre les révoltés et les endurcir d'aut uit plus qu'ils pourront
* llist , 2-Oi. — '^IbUl., 4-6i. — ■> 7/;/Vy.. 4-Gr>. — ^ IbiL, i-GO. " Ce fut aiusi le soii de ironie, d'après 'facile [llnd., !2-j8.) " Und.. î-'Jl. " IbiiL, 4-70.
moins espérera II est si turbulent et si gênant que Classicus et Civilis l'avertissent qu'il perd son parti- : mais les prétentions particulières prévalaient de tous côtés. Les États se'divisent comme les chefs; ils ne s'entendent plus quand il s'agit de fixer le siège du nouvel empire; « Ce n'était pas encore le triomphe, et c'était déjà la discorde % » dit fortement Tacite. L'expérience ouvre les yeux des chefs. Pour Civilis, il n'y a de vaillants que ses Bataves; les Gaulois ne sont qu'un butin*. Tutor déclare que les Germains ne savent ni commander, ni obéir, qu'ils ne comprennent que la licence et l'argent par lequel les Romains en auront bientôt raison, et qu'en somme il y a plus de goût pour la paix que pour le péril ■\ Valentinus a beau faire : « Ce boute-feu a beau reprocher à Rome, dit Tacite, tout ce qu'on reproche toujours aux grands empires®; ce génie séditieux, ce brouillon dont le peuple goûtait tant la folle faconde % ne peut que mourir courageusement et sauver son orgueil après avoir perdu son pays^ — Sort commun des démagogues et des nations qu'ils trompent, sans corriger les uns ou les autres! Peinture vraie sous Tacite, comme depuis, des illusions comme des périls de l'utopie! Preuve nouvelle que la violence ne peut rien sans la sagesse, et qu'il n'y a de sagesse qu'à vouloir le possible ! Preuve surtout que la liberté est plus facile à prétendre qu'à pratiquer, et qu'elle n'est qu'un nom et qu'un leurre pour ceux qui n'en ont pas les vertus M — C'est là que conduit le tableau des révolutions populaires, selon Tacite.
Vespasien réussit peut-être moins par son mérite personnel et celui de ses généraux que parce que la révolution s'était épuisée en s'étendant sur le monde ^^; mais elle fut stérile comme la plupart des convulsions du même genre, et l'on vit au pouvoir
' IHst., 4-70.
' « jNc sumniœ roi periculum faceret. » [Ibid., 4-71.)
•^ « Noiid'um victorin, jam discordia eral. » [Ibid., 4-69.)
^ Ilnd., 4-7G. —^llnd.
^' « Cnncla nuignis iniperiis olijcctari solila. » [Ilnd., 4-G8.)
' « Turbidus niiscendis sedilionibus cl picrisqiic jiratus, vccordi faciindia. n [Ilnd., 4-08.)
s Ibid., 4-85.
^ « YiclamariTiis libcitalem, in domiiiationom vcrlcrunt. » [Ibid., 2-58.)
*o « Civilia arma... Omnes provincias excrciliisquc luslravcranlvcliit, oxpiato tcrrarum orbe, cepisse fincm vidcbanliir. » [Ibid., 4-5.)
d'autres hommes, non d'autres mœurs K Ce fut l'expérience des règnes passés qui prépara les Antonins ; ce ne fui pas la guerre civile. Le fruit le plus certain de celle-ci, comme de toutes les anarchies , ce fut la corruption des principes. Elle apprit à qualifier vices les vertus - ; à nommer les crimes, des remèdes^; et à fausser les choses, en faussant leurs noms.
C'en est assez pour apprécier la sagesse de Tacite. Son esprit politique n'est pas moins sensé que profond. Ceux qui ne voient en lui que le contempteur des tyrans, ne le connaissent qu'en partie. Il n'admet, il n'amnistie aucune oppression, et je ne sais si celle des démagogues ne lui est pas la plus odieuse. Nous verrons ailleurs combien il a jeté de moralité dans l'histoire. Qu'il nous sufiise de dire, quant à présent, que, comme il n'a pas deux morales, il n'a pas deux politiques; et que sa politique est, chez l'homme, la probité dans le bon sens ; chez les peuples, la liborlé dans l'ordre, ou l'ordre dans la liberté', car il ne subtilise pas à ce point ; ou, pour parler comme lui-niême à sa date et d'après ses antécédents : la liberté sous le prince '.
En somme, la vie de Tacite reste ignorée, et Pline est presque le seul de ses contemporains qui parle du prestige littéraire qu'il eut de son temps. On a vu qu'il est mauvais métaphysicien quand il applique les lois de la Providence à l'histoire, et que sa philosophie comprend mal la Divinité, quoique son patriotisme lui fasse sérieusement respecter le culte officiel. J'ai dit qu'il faut faire, dans ses écrits, la part du tempérament de l'homme non moins que la part de son siècle; et qu'il faut distinguer dans l'homme plusieurs hommes, c'est-à-dire plusieurs tendances, plusieurs intérêts dissidents qui se disputent la pensée, les émotions, les jugements de l'écrivain , sans compter que l'historien subit nécessairement l'artiste. On a vu combien fut fausse la situation de Tacite à l'égard de Domitien mort et de ses ennemis triomphants; et si
' Hist., 2-95. —'-Ibid., 1-52.
^ « Nam (jine alii sccloni, hic remcilia vocal; diim falsis noniinilm? severitalcm pro sicvitia. . » [Ibid., l-")7.)
* « Principalum ac libcrlatem. » [Agricole, ''■i.]
^ Je ne dotite pas que la poliliqiic d'Éinius, selon le langage que lui prèle l'historieu [tUst , 4-S). ne lut colle ilc Tacil(\ cl qu'il ne conformai ses principes à son siècle: « se nieminissc leniporum quibus nalus sit. » [Ibid.)
ratlilude qu'il prit fut condamnable. J'ai dit combien, par essence, Tacite eut la modération pour principe ; combien il saisit ce que doit être le programme de la politique impériale; combien sa haute équité comprend la tutèle de Rome sur le genre humain; combien l'impartialité de son libéralisme sait s'intéresser, quand' il le faut, aux familles impériales ; combien l'intégrité de son bon sens saisit et retrace fortement les indignités, les aberrations, les crimes, les misères de la violence révolutionnaire, soit qu'elle ait le caractère impérial, soit qu'elle ait le cacl>et populaire : j'ai montré le jugement de Tacite sur les derniers fruits politiques de cette violence, si différents de ses propres aspirations que réalisa Trajan.
J'en reviens à mon début ; je reprends quelques réflexions sur l'abus de la biographie. « Chacun, disaient les Grecs, parle comme il vit ^; » nous répétons, nous appliquons beaucoup trop cette maxime des Grecs, qui ne fut pas plus vraie en Grèce qu'à Rome ou parmi nous. Ni Démosthène, ni Cicéron ne vécurent comme ils parlaient ; et Quintihen dit — plus sensément que les Grecs, — « qu'il est indispensable que le méchant parle autrement qu'il ne pense ^, » car qui l'écouterait?
Mais, outre que notre vie extérieure n'est bien connue de personne, que notre vie cachée n'est connue que de nous seuls, que notre vie interne n'est connue ni des autres, ni de nous-mêmes, il serait périlleux d'en trop conclure : car tel homme se venge de ses sens, par l'exaltation de sa pensée; tel se console de la bassesse de sa vie réelle, par la grandeur de son idéal, et rachète sa vie par ses écrits, ou sa vie privée par sa vie publique, sa petite vie par sa grande vie, si je peux le dire. Juger de ces deux vies par leur conformité, ce serait souvent les juger par leur mensonge ; tandis que les juger par leur contraste serait souvent les juger par leur vérité, puisque ces deux vies sont rarement concordantes, même chez les Caton. Notre vie, convenons-en, est un combat entre la raison et les passions, entre ce qu'on voudrait et ce qu'on peut; c'est un décousu général d'où résultent plus de disparates que d'iiarmonies : or, appliquer Tesprit de système à ce qui brave
» Quinlil., De l'Inslit. oral., 9- . — '-^ lùid.. 12-1.
tout système, c'est sacrifier la sincérité à une métliode, le goût d'être vrai à celui d'être neuf, — quoique le mensonge que je combats ait assez duré pour n'élre plus neuf; — mais il trompe encore.
Toute la personnalité de Tacite est dans ses écrits les seuls actes que nous connaissions de cet homme illustre. Favorisons-en sa gloire ; loin de rechercher curieusement les petitesses de sa vie individuelle, oublions-les, s'il se peut. Que nous sert de nous confirmer dans ce jugement, trop vrai de tous les lettrés, qu'il fut plus digne de célébrer les grands hommes que de les imiter? S'il n'eut que la seconde des grandeurs, celle du génie, il eut celle qui sert le plus la postérité, quand ce génie, comme celui de Tacite, fut aussi moral qu'il fut grand. N'est-ce pas assez? — Ce sera ma conclusion sur la vie et le caractère de ce grand esprit.
CAilACTERE DE SES ŒUVRES
Je viens de caractériser la personnalité de Tacite d'après ses œuvres sans doute, mais distinctement de ses œuvres. J'ai constitué tout le caractère moral de cet homme éminenl, autant qu'il m'est permis d'en juger ; mais j'ai considéré plutôt Tacite comme homme que comme auteur ; je me suis occupé, soit du Romain philosophe, soit du patricien politique. Quand on envisage l'historien au point de vue spécial de sa mission, on a devant soi quelques reproches capitaux qui le concernent. On l'accuse, par exemple, de montrer de la prévention, de la malignité : il a heau se déclarer sans faveur et sans haine, on le croit plutôt haineux quefavorahle. J'estimerais que Tacite et la critique ont raison. Tacite est généralement de bonne foi ; je dis généralement, car il est trop évident qu'en certains cas un esprit de son ordre ne peut s'abuser ; mais je crois aussi, et que l'extrême perspicacité de son grand osprit — qui dégénère queUpiefois soit en incertitude, soit en subtilité,— et que les susceptibilités très -ombrageuses de sa conscience historique, calomnient ses intentions. Si, chez Tacite, l'honuTie,
je l'ai dil, ne nie paraît pas sans ftnblesses, Ihislorien a une extrême rigidité de morale : cette rigidité me semble une partie de ce qu'on nomme sa malignité. Quant à ses préventions, il était homme, Romain et de son temps ; elles étaient inévitables dans une certaine mesure. Il n'a guère eu, ce me semble, que les préventions inévitables.
J'ai dit, par exemple ^, comment Rome, comment les Césars durent combattre les chrétiens : si les premiers ne connaissaient pas les seconds, ils les sentaient du moins ; ils sentaient où menait cette intolérance chrétienne si contraire à la tolérance païenne; ils sentaient ce que cette austérité spiritualiste du christianisme avait d'opposé, je ne dis pas aux dissolutions, mais à la vie sensuelle, élégante, et à tout ce bonheur de l'activité terrestre que permettait le paganisme.
Ni Hérodote, ni Thucydide ne mentionnent les Romains déjà si puissants de leur temps. Les historiens grecs, leurs contemporains, ne connaissent ni l'Espagne, ni les Gaules. Euphore, si renommé pour sou exactitude, croyait qne l'Espagne était une ville -. Les Romains étaient loin de cette ignorance de la Judée.
Selon Josèphe, les Egyptiens, les Phéniciens et les Chaldéens, étaient les seuls peuples qui connussent les origines juives. Par exception, quelques auteurs grecs, qu'il cite, les connaissaient^; mais non Chérémon qui expulsait d'Egypte, à la même date, Joseph hls de Jacob, et Moïse, — quoique Joseph fut mort soixante-dix ans avant Moïse '^; — ni Lysimaque, ni A})ollonius Molon, et quelques autres qui entendaient faire passer Moïse pour un charlatan dont les lois n'enseignent que le maP; ni ceux qui prétendaient que les Juifs engraissaient un Grec, dans le temple, pour l'immoler mystérieusement d'après leurs rites ^ ni Appion, qui soutenait que les Juifs adoraient un âne d'or, quand les ânes
' Voir mon Étude sur le chrislianisme. — - Josèplie, Contre Appion, 1-4. — Il)id., 1-9. — ^ Il?id , l-M. — ■' Ibid., 2-C. — « Md:, 2-4.
n'étaient pour les Juifs, comme pour les autres nations, selon Josèphe, que des porte-fardeaux qu'on excite avec le bâton s'ils sont paresseux, ou qn'on corrige par le même moyen s'ils mangent le blé dans l'aire \ Josèphe qualifie de démence cette pensée, que Moïse ait pu faire jurer aux Juifs si malheureux dans le désert, la haine des hommes, dont l'appui leur était si nécessaire \
Si Tacite a reproduit des préjugés sur les Juifs, on voit combien ils étaient accrédités. Beaucoup de Romains pouvaient connaître la Judée ; bien peu connaissaient le judaïsme, encore moins le christianisme, si nouveau, même en Judée ^ : mais Tacite fut du petit nombre de ceux qui en saisirent le principe et le caractère : « Les Égyptiens, dit-il, adorent beaucoup d'animaux et des statues ; les Juifs n'admettent qu'un Dieu, et par la pensée; ils traitent d'impies ceux qui se font, avec des matières périssables, des dieux semblables à l'homme : le leur, c'est le dieu suprême et éternel qui ne change, ni ne périt. Point de statues dans leurs villes, encore moins dans leurs temples. La vigne d'or trouvée dans leur sanctuaire a fait croire qu'ils adoraient Bacchus, vainqueur de l'Orient; mais les rites n'ont nul rapport. Bacchus en institua de joyeux et d'aimables; ceux des Juifs sont bizarres et sombres \ » Comme ce rapprochement est expressif! (]omme le christianisme, enté sur le judaïme (sans que les Romains les distinguent), est bien le contraste, pour ne pas dire le contraire du paganisme ! et comment aimer l'un sans haïr l'autre ?
Tacite haïssait les chrétiens comme menaçant Rome : s'ils eussent été à distance, s'ils eussent été des barbares comme ces Germains à qui Tacite prête des vertus idéales et presque chrétiennes, combien Tacite eût vanlé ces hommes nouveaux 1 — C'est le Romain qui repousse les chrétiens chez Tacite ; l'homme les plaint quand ils brûlent comme des torches aux fêtes romaines". L'historien les défend quand on les condamme comme incendiaires sans les entendre ^ ; leurs vertus touchent son cœur
* Josèphe, Contre Appion, 2-4. — - Ibid., 1-12.
"» L'esprit chrélicn pénétrait plus, à Rome, que les dogmes chrétiens. Ce sont choses fort distinctes.
^ Hist., 5-5.-5 Ann., 15-4i.
^ Je (lis trop: Tacite croit les chrétiens coupables au moins dêlre chrélicns. u On li's plaignait, dit-il, comme immolés non à l'utilité publique, mais à la cruauté d'un
quand elles ne menacent pas l'cnipirc. Une dame illustre, l'épouse du grand capitaine Plan tins, inculpée de superstitions étrangères, fut déférée à son mari, (jui dut la juger en famille : son crime était capiial ^ ; son mari l'acquitta. » Pomponia, dit Tacite, vécut longtemps et toujours triste. Depuis que Julie, fille de Drusus, périt victime des intrigues de.Messaline, c'est-à-dire pendant quarante ans, on la vit, vêtue de deuil, se vouer à sa douleur ; constance, impunie sous Claude, et qui, après lui, fit sa gloire \ » Cette austérité dans la douleur était plus chrétienne que romaine. Je n'ai pas besoin de dire ce qu'il faut penser de l'esprit chrétien de Pomponia. C'est bien une chrétienne qu'honore la sensibilité de Tacite. Cette justice de son cœur excusera la prévention de son esprit.
Tacite, qui ne conçoit que l'incompréhensible Dieu des stoïciens (c'est-à-dire un néant, suivant eux-mêmes); ou des dieux d'apparat et de théâtre, tels que ceux qui couvrent de noirs et fulgurants nuages les murs d'Artaxate, tandis que le soleil étincelle sur la ville ^ comme pour sanctionner sa destruction par les Romains : cet esprit for(, semble imbu de la foi aux prodiges'. Une comète, un veau difforme % un cyprès qui croît subitement, un figuier qui se dessèche *^, une statue qui est préservée du feu ' ou qui tombe ^, des oiseaux inconnus ou sinistres % des tremblements de terre '^, des javelots qui s'enflamment^^, il n'en faut pas plus pour préoccuper son intelligence. Claude va-t-il mourir? un essaim d'abeilles coiu'onne le Capitoie ^^; il naît des enfants monstrueux; un jeune porc a des serres d'épervier; un questeur, un édile, un tribun, un préteur, un consul, meurent avant l'empereur^''; comme s'il lui fallait ce cortège pour le Cocyte ! Quand Néron va tomber, il faut qu'une femme accouche d'un serpent^'. Si le Rhin baisse, c'est que les boulevards de l'empire l'abandoiment ^^ La prise de Jérusalem est précédée de condjats sanglants dans les nuages, de
homme. » [Ibid.) Au fond, ma dislinclion n'en est pas moins jnsle. On en peut rclrouvcr 'application dans celte armée d'esclaves qu'on immole pour venger la mort de leur maître préfet de Rome. [Wùl., 14-i2 et suiv.; surtout cli. 15 ) On y sent le conflit de l'honmie et du Rom.ain chez Tacite.
* (( rropinipiis coram, de capile rama(|Me conjugis cognovit. » [Ibkl., 1Ô-32,) 2 i()i(j,—o Ibid., 1"-H. — * WiiL, la-i7, 14-22. — ^^ llisl., 2-78. — ^ Ann., 13- 58. — '' Ibid.. i-Oi. — « Ibid., 14-32. — '•> Uist., 2-30, 12-43. — ^^ Ann., 12-45. — »' Ibid., 15-7 — »-^ Ibid., 12-G^. — ^^ Ibid. — '* Ibid., 14-12 — '^ Ilist., 4-26.
portes qui s'ouvrent dans le temple pour laisser sortir cette étrange "voix : « Les dieux s'en vont^ » En Bretagne, avant que les Romains détruisent Camulodunum, l'image d'une ville en ruines se peint dans la Tamise-. C'est le grave Tacite qui vous apprendra que des feux souterrains et surnaturels sont éteints à coups de bâton ^; et le plus grand de tous ces prodiges, ce sera cet émincnt esprit qui, doutant de Dieu, ne doute pas de ces fables.
Toutes ses préventions n'ont pas le même degré d'abaissement, si je peux le dire ; mais Tacite n'a-t-il pas quelqu'hostilité contre les femmes? Sa plume prend un accent particulier de passion suileur compte* : les fraudes des femmes, l'ambition des femmes, l'emportement de leurs cupidités, leurs amitiés, leurs rancunes^', l'énervement qu'elles semblent communiquer aux choses comme aux hommes^, tout cela remue la bile de l'historien. Agrippine fait mourir Lépida pour une cause futile, mais pour une blessure de femme '^. La même Agrippine était sur le point de s'asseoir à côté de Néron pour recevoir les ambassadeurs parthes, si l'on n'eût trouvé un expédient pour prévenir cet affront \ selon Tacite. Les Partlies menacent-ils Rome au début du rèo^ne de Néron? Qu'attendre d'un enfant gouverné par une femme ^? Les Germains consultent leurs femmes, dit Tacite, mais ils n'en font pas des déesses ^*; leurs corruptions n'y sont pas autorisées par la mode ou par ce qu'on nomme ailleurs l'esprit du siècle *^ La femme de Cécina, la femme de Pison, les femmes des proconsuls qui accompagnent leurs maris dans les provinces, qui y sèment le luxe ou l'arbitraire'^, qui énervent la discipline ou profanent la majesté romaine, en se mêlant aux légions, quelquefois en souillant le camp d'une illustre débauche'^; ce sujet, souvent légitime, du blâme de Tacite, anime sa plume de quelque colère : et s'il parle souvent au nom de l'opinion autant qu'au sien, s'il loue presque autant de femmes qu'il en accuse, ce qui lui est personnel, c'est de s'en occuper beaucoup, c'est de donner beaucoup d'accent à son blâme; c'est d'être quelquefois dur pour elles seules, même
* Hist., 5-13. — 2 Aji7i., 14-52. — ^ ma., 15-57. — * Wid., 2-71, 4-39, 1-4, 12-57. — 5 md^
" « Muliobria. » {(Mr/., 11-50, li-CO.) « Mulieluùtcr. » {ll>id., 15-15, 28.) ' llud., 12-()i. — s ii,i(i., 15-5. — 9 Ilnd.y 5-0. — i" Germanie, cli. 8. — »» Ibid., ch. 19. — *'^Ann., 5-55. — »- Ilia., l-i8.
TACÎTE HISTORIEN. 359
dans le malheur, ce qui est la plus rare de toutes les exceptions chez Tacite. Mais n'est-il pas dur pour Poppée? Cette l'emine si belle, si séduisante, qui joignait aux dons de l'esprit les raflinernents d'une coquetterie et d'une grâce infinies; celte femme passionnément aimée de deux empereurs qui ne manquaient ni de distinction personnelle, ni d'élégance; Poppée dont la naissance était digne de sa renommée^; qui, d'après Tacite même, fut moins coupable que la plupart des femmmes illustres de son temps; qui, vselon Josèphe, était affable et bonne pour le malheureux-; Poppée qu'affligeait encore la mort récente d'une fille, quand elle périt dans une nouvelle grossesse d'un coup de pied de Néron qui l'idolâtrait^, méritait-elle que l'historien, pour tout dédommagement de son malheur, dise de cette morte, « que Néron loua sa beauté, ne pouvant louer ses vertus, » et ne raconte sa fin que pour en noircir Néron, sans déplorer sa victime? Si Poppée fit opprimer Octavie, ignore-t-il que ce fut surtout Agrippine qui la perdit^? Comment Tacite, qui s'émeut pour Agrippino et pour Messaline, est-il si sec, si injurieux pour Poppée? Est-ce que ce grave stoïcien redouterait plus la séduction que le crime, ou la coquetterie que la luxure^?
Je reconnais le stoïcien aux préventions de son orgueil contre les affranchis. Si Messaline est brutalement sommée de mourir, c'est un affranchi*' qui est coupable de celte injure; si l'amphithéâtre de Fidènes s'écroule, c'est la cupidité d'un affranchi qui en est cause; si l'affranchi Félix est envoyé en Judée, c'est pour y (îxercer le pouvoir d'un roi, avec les sentiments d'un esclave'. Néron expédie-t-il en Bretagne un homme de confiance pour apprécier un soulèvement, cet affranchi, modéré d'ailleurs, selon Tacite, n'excite que la risée des barbares; ils ne comprennent pas
* Ann., 10-45.
- Josèphe, Autobiographie. — Tacito même lait dire à Poppée : Ai-je jamais offensé personne? a Quam cujusquam offensionem? » [Ann., H-01.) Si elle fut coupable d'être la concurrenlc d'Octavie, Agrippine la mère du prince, le fut-elle moins? [Ibid., 14-12,15.)
"• Ilnd , 16-6.
* « Ituram cum illo in castra. » (Ibid., 13-ii.) Voilà pour Britannicus : quand il fut mort, elle ne quittait plus Octavie. « Ampiecli Octaviam quasi quiireret ducem et partes. « [Ibid., 15-18.)
' Saint-Simon a les mêmes partialités.
« An:i , 4-62. — f Hist., 5-9.
un tel pouvoir chez un tel homme; ils ne conçoivent ni que le prince s'y confie, ni que les généraux l'honorent'; comme si les barbares s'inquiétaient de cela autant que lui-même ! Tacite prétend que ce n'est que dans les temps malheureux qu'on emploie ces sortes d'hommes % comme s'il ignorait ce que furent certains affranchis répubhcains ! Il dit d'un autre envoyé du même ordre, qu'il allait surveiller des gens valant mieux que lui'', ce qui n'était pas plus un tort de l'empire que de la république. Nous parle-t-il de l'affranchi Ilormus, l'un des conseillers de Yespasien, quand il affecta l'empire : « Celui-là aussi, s'écrie Tacite, comptait parmi les chefs M » Si Tacite dit des Germains qu'ils n'estiment guère plus les affranchis que les esclaves; que ceux-là sont rarement influents dans la maison, jamais dans l'Etat; « que ce n'est que sous les royautés qu'ils dominent l'homme hbre, les nobles même; que partout ailleurs l'abaissement des affranchis prouve la liberté^, » ne croirait-on pas entendre Saint-Simon sur ces vils bourgeois dont Louis XIV préférait les talents à l'insuffisance des nobles, comme les Césars employaient les affranchis à défaut des grands, qu'ils devaient craindre*', ou qui dégénéraient à Rome comme ailleurs "'1 Tacite est ici plus vain que juste; car, outre que les affranchis étaient le second ban de la bourgeoisie romaine, ils étaient moins bas de sentiment qu'il ne le ferait supposer. Ce fut un affranchi qui prit magnanimement pour son compte le crime d'un patron qui avait tué sa maîtresse *; ce fut l'affranchie Epicharis qui affermit par sa mort généreuse le courage de ses complices qui chancelait^; ce fut l'affranchi Narcisse qui délivra Rome et l'empereur des affronts et de l'ambition de Messahne^"; et si le règne de Claude fut conduit par des affranchis ^\ on ne voit pas ce qu'il y perdit, tant ce règne est heureux et tout romain !
Passe encore le dédain de Tacite pour les affranchis; mais comment lui pardonner sa cruauté? Sous Tibère, quatre mille affran-
1 Ann., 14Ô9. — * Hist., 1-7G.— ^ IMd., 1-87. — * Ibid., Ô-Vz. — ^ Germanie, ch. 25. Y. nussi Agricola, 19.
6 « Et quidam in domuni Cocsaris transgressi, atijne ipsis doniinis polenliorcs; » [Hist., 2-92,) Tacite ne le leur pardonne pas. Du resle, il n'était pas nouveau. ;ons l'empire, qu'un affranchi fût plus puis«anl que son maître; Plularque le dit bien do Démélrius affranchi de l'ompée.
^ Voy. .luvénal, Sat., 8. — » Ann., 15-i. — » Ibid.. 15-57. — »o //;/rf., 11-55. — ♦» Ihid'., 12-1.
cliis furent iransportés en Sardaigne, coupables de christianisme ou de superstitions étrangères, comme on disait alors; « et si l'insalubrité de nie, poursuit Tacite, les faisait périr, on s'en consolait d'avance; ils comptaient si peu M » Quatre mille innocents déportés et sacrifiés sans que Tacite en murmure, cela est prodigieux. lAii qui plaint quatre cents esclaves qu'on sacrifie à la sûreté des maîtres après un meurtre éclatant % il ne regrette pas le meurtre de quatre mille affranchis! pourquoi? sinon parce que le Romain même ne dédaigne pas de s'apitoyer sur l'esclave, sa chose et son instrument, tandis que le patricien, l'esprit fort et le stoïcien s'accordent pour accabler l'affranchi, leur rival? C'est la clef de Tacite que de le décomposer. — Il ne dédaigne pas seulement les affranchis; son orgueil stoïcien méprise les masses^. Il signale invariablement les caprices, les mobilités, l'ignorance, la bassesse, la stupidité du peuple. Mépriser, je ne dirai pas l'opinion, mais le peuple, est un de ses dogmes, nous avons vu que c'est un dogme stoïcien. Aussi se montre-t-il partial pour la noblesse : il veut qu'on plaigne jusqu'aux nobles qui meurent lâchement. Il s'efforcera pour son compte de les recommander à la postérité : « Car il faut, dit- il, que, de même qu'on sépare leurs dépouilles des sépultures vulgaires*, on donne à leur mémoire un rang tout spécial ^ »
Tacite n'a pas la grossière intempérance de Suétone qui ne tait aucune rumeur cynique ou méchante, et qui aime mieux accumuler que contrôler. Comparé à Suétone, Tacite est d'une réserve frappante. La Vie de Néron par Suétone est remplie soit d'impossibilités, soit d'opprobres dont Tacite ne vous donne pas le soupçon. Quand Suétone rapporte qu'en donnant une charge, Néron disait au nouveau titulaire : « Vous savez ce qu'il me faut; tâchez qu'il ne reste rien à personne % » il impute à ce prince ce <|ue jamais souverain n'a pu dire; il ment au caractère de Néron qui, jusqu'à l'incendie de Rome, donna bien plus qu'il ne demanda, et
* « Vile (lamnum. » [IMd., 3-85.) 'î Ibid., li-15.
^ a Mulabiie vulgiiïi suljiliiî^ cl lam proniuTi in miscricordia, qiiam inimodicum sfevitia. » (Ilist., 1-G9.] Il faudiMil trop citer; le oliapilre 52 du livre !'=•' des Histoires en dit a^^eez.
* A nu., 10-1 G — * //;/(/. — ^ Vie de Néron, ch. 5-2.
qui, après cet incendie dont les maux ne purent cHre allégés que par d'immenses efforts, spolia les provinces, sans doute, mais pour Rome. Quand Suétone affirme que Néron fit surtout mourir Britannicus parce qu'il avait une plus belle voix que César ^, il nous dit une puérilité qui n'a rien de commun avec les pressantes raisons d'État dont Britannicus fut victime. Tacite, qui nous les donne, nous apprend même que Néron faisait chanter dans ses soupers- Britannicus dont la fierté bravait alors l'empereur". Tacite ne nous dit pas que Néron avait voulu donner une conformation .féminine à Sporus% projet insensé que personne ne saurait concevoir; il nous apprend, et c'est bien assez, qu'il épousa dans la fameuse fête de Tigellin l'affranchi Pythagore, ou même qu'il s'en fit épouser* et joua le rôle d'épouse, caprice indigne et honteux, mais au moins possible, et que l'entramement d'une orgie générale rend vraisemblable; mais que dire de ce qu'atteste Suétone sur les lubricités sans gêne de Néron et de sa mère quand ils se réunissaient en litière''? Que dire de ces hommes et de ces femmes qu'il faisait fixer aux poteaux du cirque, selon Suétone, pour y commettre à la face du peuple romain ce qu'on rougirait d'avouer à un confident, et pour se livrer lui-même sur place à son affranchi Doryphore^? J'ai déjà dit ailleurs combien ce cynisme d'obscénités chez Néron était inconciliable avec le silence de Tacite, et avec fémotion qu'éprouva le prince, d'après Tacite, du libelle où Pétrone "^ révélait quelques secrets de ses nuits; car comment Néron se fût-il tant inquiété^ de ce qu'on dévoilait ses nuits, s'il eût fait en plein cirque ce qu'il s'offensait qu'on pût croire qu'il faisait la nuit? Néron ne peut être en même temps le débauché décent de Tacite, et le débauché plus que cynique de Suétone : mais de plus, quand Doryphore meurt, et il meurt pour avoir traversé l'hymen de Poppée avec Néron ^, c'est-à-dire pour
' Vie de ISéron, cli. 33.
- Néron ciaigiiail non la voix, mais le coraclèrc de son frère. « Ipsius indoleni. » [Ann.. i5-15.) Voilà la vérité et le bon sens. Il cherchait à ridiculiser Britannicus pour avoir moins à le craindre.
^ Vie (le Néron, ch. '1^. — * Ann., 15-37. — ^ Vie de Néron, 28. — ^ Ibid. — ^ Ann,, 10-10.
^ 1 Anibigenti Neroni quonam rnodo noctium suorum ingénia nolescerent, olïerlur Silia. )) [Ibid., 10-20.)
» Ibid., 1i-'j5.
TACITE IIISTORIE.X. 563
avoir pris le parti d'Octavic, ou de la raison d'Elat contre la passion du souverain; que fait Tacite? Fiélrit-il, comme il n'y mancpie jamais, le débauché? Il se tait; et cela est concluant chez Tacite, quand il s'agit d'un affranchi. Un infâme, un complice du prince, un puissant affranchi^ dont Tacite ne dit rien à sa mort, n'est pas un coupable. Quel motif d'en croire Suétone sur ce que Néron fît empoisonner, selon lui ^, non-seulement les fds de ceux qui conspirèrent pour Pison, mais leurs instituteurs et leurs esclaves? Quelle vraisemblance que tant de personnes aient été victimes de la même fraude ! Quelle vraisemblance qu'on ait pu l'ourdir sur cette échelle, ou que Néron, furieux de ,ses périls, ait demandé an poison ce que le fer lui eût donné si promptement, lui si intéressé à empoisonner Sénèque pour ne pas paraître le tuer, et qui le tenta, dit-on^, vainement! On le voit, Tacite est le correctif de la malignité ou de la grossière crédulité de Suétone, car croire Suétone impartial parce qu'il est froid, c'est une double méprise. Mais si Tacite est plus discret dans les faits, il l'est moins dans leur interprétation. J'ai déjà opposé, j'opposerai Tacite à lui-même; je ne referai pas ses écrits ou ses jugements, je les discuterai. C'est p:ir Tacite surtout que je contesterai Tacite.
J'aime à le justifier du soupçon de partialité, du moins dans les faits. Pline l'Ancien accuse positivement Néron de l'incendie de Rome*; Tacite est moins formel. Sénèque représente le préfet de Rome, Pison, comme un ivrogne et un paresseux qui faisait fort bien son devoir; Tacite en fait un portrait imposant \ D'après Josèphe, Germanicus fut empoisonné par Cn. Pison ''; Tacite se contente de l'insinuera Quand Pline le Jeune mentionne les faiblesses de Claude pour le prétendu désintéressement de Pallas, il n'est pas de sarcasme qu'il ne lance à Pallas, au sénat, à Claude* : Tacite régale en vigueur, à moins de frais : « Un décret gravé sur l'airain loua pubhquement, dit-il, de son désintéressement antique, un affranchi possédant trois cents millions de sesterces ^ »
' a Libertorum poLissimos... Doryphcrem. » [Ann., 14-65.) - Vie de Néron, ch. 56.
^ Ann.^ 15-i5- — Tacite ne rapporte qu'une runicnr.
* HisL )iat., 17-1. — » Aîin., 6-10. — « Hist. anc. des Juifs, i'è-ô. — ^ Ann., 1- 69. — 8 UIL, 8-6. — 9 Ann., 12-53.
Tacite est vrai avec réserve ; l'énormilé du fait lui suffit pour le flétrir.
La malignité de Tacite n'est pas dans les faits qu'il articule ; elle serait plutôt dans les jugements qu'il en porte. Quand il nous dit que lorsque Auguste instituant pour ses héritiers, d'abord Tibère et Livie, puis sa descendance, et à son défaut les grands de Rome, ne nomma les grands, qu'il haïssait généralement, que par vaine gloire et en vue de sa renommée \ je lui demanderai ce qui lui a si bien révélé l'intention d'Auguste; je lui demanderai même pourquoi il dénigrerait ce sentiment si digne d'un souverain, de subordonner ses rancunes au soin de sa renommée? — Je ne m'en prendrai pas à Tacite de toutes les indignités qu'il met, à la mort du prince, dans la bouche de ce qu'il n'appelle pas, mais de ce que j'appellerai l'opposition romaine, car à Rome, ce foyer de la satire et de l'envie de l'univers romain-, l'opposition, je l'ai montré, était particulièrement acerbe^ : mais quand Auguste recommande si sagement dans ses dernières instructions de ne pas agrandir l'empire'*, comment Tacite ajoute-t-il qu'on ne sait si ce fut prudence ou jalousie'^? Certes, si Tacite ne comprend pas la haute prudence du prince, c'est sa propre jalousie qui l'en empêche, à moins qu'il ne fût pas assez homme d'Etat pour comprendre ce que comprenait Claude °, et ce que les événements apprirent si bien à Rome, à Trajan même, quand cet empereur, plus magnanime que politique, écouta trop la gloire; quand il fit ces guerres lointaines plus utiles à son nom qu'à l'empire; quand, à force d'étendre Rome, il l'épuisa par un dernier et brillant effort qui hâta son déclin. Je me trompe : j'estime trop ce prince; sa correspondance avec Pline m'apprend trop sa haute sagesse pour ne pas penser qu'il n'omit le conseil d'Auguste que par une de ces nécessités de temps et de situation qui s'imposent plus qu'on ne les recherche. Les humiliations de la paix de Domitien, l'excitation des troupes sous Nerva, étaient des avertissements pour Trajan, et il fit de la politique héroïque là où la politique raisonnable
* Ann., 1-8.
- « Fecunda gignendis Inimicitiis civilas. » [Hisl., I-O'l.)
^ Voyez-en un exemple à la mort d' Auguste. [Ann., I-IO.) Galba dit à Pisoii ; « Cmn invidia, qiuinnis egregii, erimus. » [Hist., 1-10.) '' Ann., l-ll. 3 i(,id. — G Ibid., 11-19.
^tait périlleuse. Voilà ce que je crois de Trajan; mais on voit combien Tacite méconnaît Auguste.
(l ne méconnaît pas moins Tibère, et dans plusieurs actes de son règne, et, selon moi, dans son jugement général sur cet empereur. Dans quelles circonstances et pour quels motifs Tibère rappelle-t-il Germanicus, de la Germanie? D'après Tacite, le découragement des ennemis était sensible; ils ne songeaient même qu'à demander la paix. Tibère écrivit à Germanicus; il lui écrivit lettres sur lettres \ selon Tacite, ce qui prouve qu'elles étaient nécessaires : l'empereur objectait les incertitudes de la guerre et les dei'niers malbeurs de la flotte; il ajoutait que lui-même qu'Auguste avait neuf fois envoyé vers les barbares, les avait surtout vaincus par la politique; que, maintenant qu'on avait vengé le nom romain*, on pouvait abandonner les Chérusques et les autres rebelles à leurs dissensions. Tibère insinuait d'ailleurs que si l'oji continuait la guerre, il convenait de laisser à Drusus l'unique occasion où il pût mériter le titre d'imperator, puisqu'on n'était en guerre qu'avec les Germains. D'après Tacite, Germanicus céda, quoiqu'il comprît la fausseté de ces prétextes et la jalousie qui interrompait sa gloire''.
C'est le fréquent défaut de Tacite quand il s'agit des Césars, mais surtout de Tibère, de présenter comme prétextes d'excellentes raisons. Fût-il vrai que Tibère craignit que Germanicus ne préférât garder l'empire que l'attendre % — et les légions qui le lui avaient offert avant ses succès'^ n'y devaient être que plus prêles après la victoire, — comment Tibère serait-il coupable d'en avoir épargné le péril à lui-même et au jeune prince? D'après Tacite, Germanicus aimait la popularité^; il la courtisait même : Agrippine, sa femme, avait pour maxime que rien ne devait étonner la petite-fille d'Auguste ''; son initiative à l'armée était d'une hardiesse à inquiéter Tibère ^ L'empereur devait-il s'endormir sur ces symptômes, et tellement laisser croître un rival qu'il ne fût plus le maître? Sa politique légitime n'était-elle pas de contre-
* Aiin., 2-2G.
- Du massacre de Varus et de ses logions.
^ Ann.. 2-26. — Ubld., 1-7. — ^ Ibid., 1-55. — c mi., 1-55, 2-\2, 45. — " DûL. 1-iO. — « IlmL, 1-09.
balancer Germanicus par Drusus, et d'empêcher que les factieux n'abusassent de l'un ou de l'autre? Il n'y a qu'une excessive simplicité et une égale malveillance qui puissent reprocher à Tibère d'avoir défendu son pouvoir, et d avoir prévenu ce qu'il eût paru odieux de réprimer. J'ai dit en parlant des Césars quelle était la situation respective du prince régnant et des successibles; Tibère ne fit ici que ce que prescrivait aux empereurs la raison d'Etat et le bon sens : et, de même qu'Auguste^ n'avait pas sacrifié Germanicus à Tibère, celui-ci ne devait pas sacrifier Drusus à Germanicus.
Après tout, les prétendus prétextes donnés par Tibère étaient de solides raisons : Germanicus avait obtenu des succès, mais sanglants; sa flotte avait été compromise-; Germanicus avait failli périr dans un naufrage^ : sa gloire était donc coûteuse, et plus vaine, au fond, que profitable. Quoi d'étonnant que Tibère, si grand politique, préférât son arme favorite à la guerre^? Et la politique était bien l'arme préférée de Tibère, d'après Tacite. Quand il fallut affaiblir les Parthes, il leur créa des compétiteurs au trône : à Artaban, il opposa Phraate qu'il combla d'honneurs, employant toujours contre l'étranger, dit Tacite, sa politique, non ses armes ^. Quand Tacfarinas agitait l'Afrique, Tibère fit offrir le pardon à tous les rebelles pour s'emparer du chef, qui seul lui importait^. Aux artifices de ce Sertorius africain, on opposa l'artifice. Tel était le principe dominant de Tibère"; il lui réussissait; et l'empire, dont il ménageait le sang et les ressources, en profitait. En Germanie, le succès de ce principe en justifia l'emploi. C'est Tacite qui nous apprend que Drusus ne montra pas peu d'habileté à y semer la discorde et à protiter de l'ébranlement de Maroboduus pour le perdre par les barbares même^ si bien que ce prince formidable, en fut réduit à solliciter la pitié de l'empereur ^ Comment calomnier une mesure qui produit un tel résul-
' Il aimuil à multiplier les soutiens de sa puissance. [Ibid., 1-5.) - lhici.,2-2i. — '- Ibid.
* « J;iniais victoire ne lui parut assez belle, dit Patercule, pour qu'il voulût l'acheter au prix du sang de ses troupes. » (Paterc, 2-115.) ■'' « Astu res externas moliri, arma procul habere. » [Ann., 6-52.) 6 llùd., 5-75, 7i.
' Voir Patercule. Il compare Tibère à un charmeur de serpents. (2-229.) ** Auii., 2-62. — ^ Ibid., 2-05.
tal? Pour Tibère, il ne put que s'en applaudir; il se réjouit d'avoir assuré la paix publique, non par la guerre, mais par sa sagesse \ c'est-à-dire par ce don suprême des plus grands souverains, l'art de «Touvorner.
Remarquons d'ailleurs que Drusus n'eut que l'ovation pour ses succès décisifs ', tandis que le triomphe l'ut le prix des victoires moins utiles de Germanicus. On le vit sur son cliar de parade avec ses cinq enfants; on admira sa majesté, sa beauté, dit Tacite, mais on s'attristait en songeant que ce qu'aimait le peuple romain était malheureux ^. Resterait à savoir si, non le peuple, mais l'opposition romaine ne rendait pas malheureux ceux qu'elle aimait, puisqu'en n'aimant que les rivaux de l'empereur, elle les exposait, comme elle les opposait à l'empereur : disons même que l'opposition' était à Rome ce qu'elle est ailleurs communément. Si elle aimait ses favoris jusqu'à ce qu'ils devinssent ses maîtres, elle les baissait encore plus dès qu'ils l'étaient devenus ^.
Mais Tacite prépare son terrain pour le drame qui doit se passer en Orient. Le brillant Germanicus va mourir loin de Rome. Les princes populaires ne meurent pas sans que les peuples s'en affligent et s'en irritent : il leur faut un mystère dans ces morts qui les désolent, et là où il n'y en a pas, ils en inventent. Tacite, qui écrit pour le public, ne le flatterait-il pas ou ne serait-il pas peuple en ce cas?
Antiochus, roi de Comagène, étant mort, dit Josèphe, le peuple et la noblesse se divisèrent. Le peuple voulait continuer la royauté, les nobles voulaient que la province devînt romaine ^ Les nobles préféraient ainsi leur prédominance personnelle à l'indéj)endance nationale. A Comagène comme à Rome, le peuple préférait la paix avec un prince, aux agitations avec les nobles. D'après Tacite, il y avait là un grand trouble; et, de plus, la Judée et la Syrie, trop imposées, réclamaient un allégement '. Tibère exposa la situation au sénat. Selon lui, la sagesse de Germanicus pouvait seule y remédier. L'empereur était trop vieux pour un
* A lin., 2-Gi. — - Ilml.
"' (( Brèves et iiifauslos populi romani amores. » [Ibid., 2-ii.) "* Je dis lopposilion républicaine ou celle des prôtcndanls; il n'y en cul pas d'autre à Rome, et celle des prétendants y était plus que prépondérante. « Ann. 1^2-30. — e Joséphe, hisl. anc. des Juifs, 18-5. — ' Ami., 2-42
pareil déplacement; Drusus, trop jeune ^ Le sénat conféra à Germanicus le commandement de toutes les provinces trans-maritimes, avec des pouvoirs extraordinaires.
Ces pouvoirs nécessaires pour l'étranger pouvaient être un danger pour l'État si le jeune prince en abusait, ou si on lo poussait à en abuser. Vespasien prouva plus tard que l'Orient pouvait faire un empereur; l'aïeul de Germanicus, Antoine*, l'avait tenté. S'étonnera-t-on que Tibère ait donné à Germanicus un surveillant? Que Pison, républicain de race, qui obéissait mal à Tibère "% ait paru propre à cette surveillance, et que Tibère ait co iipté sur son orgueil pour comprimer celui de Germanicus, je le crois sans peine. Que Tibère lui ait donné des ordres secrets comme quelques-uns le prétendaient, c'est possible. Que Livie ait recommandé à Plancine de mater la fierté d'Agrippine, puisque la course partageait entre elle et Livie, ou, si l'on veut, entre les amis des deux successibles*, je l'admets encore; mais où est le poison dans tout cela?
Germanicus tombe malade à Antiocbe^; les fatigues du commandement, celles du voyage, un climat nouveau pour le prince qui, de l'humide Germanie, passait dans l'ardente Asie, suffisaient pour troubler sa santé : pourquoi ne pas le reconnaître? Germanicus se croit empoisonné; Tacite ne le contredit pas : quelques raisons pour ou contre ne seraient pourtant pas superflues. L'inquiétude de Germanicus aggravant son mal, il succombe ; soit, mais où est le poison? Tacite, qui l'ignore, vous donne à la place un tableau ^ : « Autour du palais de Germanicus on trouve des lambeaux de cadavres pris aux sépulcres ; il y avait des cendres sanglantes à demi brûlées; le nom de Germanicus était gravé sur des lames de plomb au milieu de caractères magiques'. » Quand j'étais enfant, quand j'étais peuple, ce tableau m'impressionnait fortement; il ne me permettait pas de douter de la culpabilité de Pison. Aujourd'hui, ce mélodrame me fait sourire : poursuivons. Que Germanicus, se croyant empoisonné parla complicité de Plan-; cine, ait tenu le langage immortel que lui prête l'Iiistorieii ^; qu'après avoir parlé tout haut pour l'assistance, il parle tout basj
' Ann., 2-43. — '^ IbUI. — "' « Vi\ Tiberio conccdere. » {Il)id.) - * lùii/. — ] ^ l!}i(l., 2-G9, — e ll)i/. — " Ibkl. — ^ « Si f..t) coiuc Ic.em.... » Il'iil , --71.
pour sa femme de ses soupçons sur Tibère, rien d'invraisemblable; mais où est le poison? Tacite n'affirme même pas que son corps, quand on le brûla, en offrit la tracée Bien plus, et ceci est décisif, si Pison se justifia mal d'avoir attenté aux droits du prince en provoquant en Orient des troubles militaires, crime aussi naturel chez Torgueilleux sujet que sans excuse pour l'empereur, Pison se lava facilement du grief d'empoisonnement, d'autant mieux, dit Tacite, que les accusateurs l'affirmaient peu\ Qu'enlends-je? Tacite ne croit pas à l'empoisonnement de Germanicus; \es accusateurs n'y croient même pas; personne n'y croit que le peuple qui ne croit rien tant que ce qui n'est pas ! Que Tacite ne m'en informait-il plus tôt! Il aurait ménagé ma sensibilité. Mais quoi? Il avait besoin d'un peu d'imbroglio pour sa pièce. Si sa tragédie a du succès dans l'opposition romaine ou chez tout ce qui aime le roman, il a gain de cause. Il l'obtient, c'est incontestable. Le drame de Germanicus est très-beau, mais ce n'est qu'un roman : il convient dès lors de l'exclure de la politique pour le reléguer dans les écoles qui le revendiqueront éternellement, et dont il est digne ^.
Tacite s'en sert pour noircir Tibère jusque dans les funérailles du jeune prince. D'après un ami de Pison, nul ne devait regretter Germanicus plus fastueusement que tel que sa perte réjouirait le plus '\ Qu'en fut-il? Drusus, Claude et ceux des enfants de Germanicus, restés à Rome, allèrent au-devant de ses cendres. Tibère et Livie restèrent à Rome ; ils n'étalèrent pas leur douleur, ils la cachèrent : soit, dit Tacite, qu'ils jugeassent au-dessous de leur rang de se lamenter en public, soit qu'ils craignissent que tant de regards fixés sur leurs visages n'en comprissent la fausseté ^. La première raison est bonne, la seconde est méchante : il n'est pas douteux d'ailleurs que l'attitude de l'empereur et de sa mère n'eût été calomniée par le public; que, désolés, ils n'eussent paru feindre; que, contenus et dignes, ils n'eussent semblé durs. Le
* « Proptulerilne veneficii signa parum constitit. » [Ann , 2-75.)
' « Soluni veneni crimen visus est diluisse, quod ne aocusatorcs quidem satis lirmabanl. » [Ibid , 5-14.)
^ On a vu (p. 555) qu'on en peut dire autant du soi-disant enipoisonr.cment d'Agricob, autre fiction d'artiste. .
* Ann., 2-11. — '^ It)icl.,o-ô.
parti qu'ils prirent fut donc le plus approprié, soit à leur rang^ soit à la malignité publique. Toujours est-il qu'ils ne mirent nul faste dans leurs regrets. On calomnia du moins leur réserve : on les accusa d^nvoir retenu au palais la mère de Germanicus pour que sa douleur parût la même ^ Tacite admet cette supposition plutôt que de ne pas douter de la raison probable qui retint Antonie, savoir, son état de souffrance, si naturel à son âge et dans une telle affliction; car Antonie, d'une âme virile et toute romaine % n'eût pas facilement sacritié les devoirs d'une si légitime douleur si elle n'en eût été empêchée par la maladie, ou si elle n'eût cru les remplir suffisamment auprès de l'empereur. Autre grief non moins frivole de Tibère : on eût désiré, dans les obsèques de Germanicus, plus de pompe ^. On trouvait celles-ci trop inférieures à celles que Drusus, son père, dut à la magnificence d'Auguste. — On ne comparait pas le caractère respectif des deux empereurs, dont l'un aimait autant à paraître que l'autre Taimait peu ; dont l'un se contentait de n'être ni fier, ni prodigue, tandis que l'autre était essentiellement sobre et sévère.
Comparons du moins à l'attitude de Tibère envers Germanicus celle du même empereur envers son propre fils. Que fit-il à la mort de Drusus ? Lisons Tacite : u Tibère, pendant la maladie de Drusus, soit sécurité, dit-il, soit affectation de courage^ (quelle double malignité!), continua d'aller au sénat; il y vint même entre sa mort et ses obsèques. Les consuls, en signe de deuil, siégeaient parmi les simples sénateurs ; il leur rappela leurs prérogatives et leur place. Pour consoler rassemblée qui fondait en larmes, il étouffa ses soupirs et dit sans s'interrompre (sans s'interrompre l) qu'on le blâmerait peut-être de se présenter au sénat dans ces premiers moments de douleur où tant d'autres fuyaient les entretiens de leurs proches et supportaient à peine le jour ; que sans les accuser de faiblesse, il cherchait dans les bras de la république de plus mâles consolations. » Puis, déplorant l'extrême vieillesse de sa mère, l'âge encore tendre de ses petits-fils, le déclin du sien, il demanda qu'on fît entrer le fils de Germanicus, unique adoucissement à ses maux. Les consuls sortirent, rassurèrent ces
* Ann., 3-3. — ' Voir sur son compte Josèphe, Ilist. anc. des Juifs, 18-8. — '•> Ann., 5-5. —*lbkl, i-8.
jeunes enfants et les conduisirent devant l'cmpercui \ Alors Tihère, les présentant à l'assemblée, fit un de ces admirables discours qui lui étaient- propres pour confier au sénat les jeunes princes. « Ce discours, qui fit beaucoup pleurer, dit Tacite, provoqua mille acclamations favorables. Tibère, s'il en fût resté là, laissait le sénat plein d'admiration. Il reproduisit son offre, vaine et usée, de remettre l'empire aux consuls ou à tout autre, et il discrédita ainsi, poursuit Tacite, ce qu'il avait dit d'honoralde *. » Tacite, un peu plus homme d'Etat, en eût jugé autrement. Tibère n'élait pas infatué du pouvoir, selon Tacite" lui-même; et je crois qu'il eût pu le quitter comme Sylla, si les circonstances l'eussent permis ; mais l'empire voulait un maître, comme il importait à ce maître d'être fort par lui-même et par son entourage. Tibère était vieux, les successibles qui avaient fait sa force, Germanicus et Drusus, n'étaient plus ; il n'avait autour de lui que des enfants et des rivaux ; pourquoi l'empereur n'eut-il pas cherché à tempérer l'envie qu'excitait son rang, en offrant, en feignant même de vouloir l'abdiquer? Cet art de Tibère à défendre son pouvoir, qui était son salut personnel et celui de Rome, était-il donc si coupable ?
On voit au moins, par ce qui précède, combien la calomnie était vigilante. Tibère, qu'elle avait flétri pour ne s'être pas montré aux obsèques de Germanicus, comprend qu'elle le flétrira pour s'être montré après la mort de Drusus. Non-seulement elle le flétrit, comme on le voit, quand elle se rit de son 'offre d'abdiquer, mais elle note la sécurité ou l'affectation de courage du prince qui reste prince pendant que son fils se meurt, ou est mort. Elle enregistre que, quand l'empereur est si grand dans ce malheur domestique, le père parle au sénat sans s'interrompre : le moyen d'échapper à la mahgnité romaine ! La mort de Drusus, qui excita moins de regrets, ne provoqua pas moins de rumeurs que celle de Germanicus : la renommée s'envenimant toujours à la mort des grands, dit Tacite \ ce qui ne fut pas moins vrai de la fin de Germanicus que de celle de Drusus. On alla jusqu'à inculper
< Ami., 4-8. —2 ibid., 4-9.
' « Et loi aussi, lu goùlcras de l'Empire! » dil-il Irislcmcnl à Galba. [Ibid., G-20.)
" Ibid., i-H.
Tibère d'avoir empoisonné son fils pour le punir d'un empoisonnement que celui-ci tentait sur son père. — Tant il fallait noircir l'empereur et le successible ! Mais Tacite, qui répugne aux mensonges trop \iolents, flétrit celui-ci.
Quoi qu'il en soit, on fit à Drusus les mêmes obsèques qu'à Germanicus. Si on y ajouta quelque chose, c'est que la flatterie qui aime à renchérir, vainquit la modération de Tibère \ Lorsqu'en plaçant le portrait de Germanicus parmi les grands orateurs, on le voulut d'or et dans des proportions exceptionnelles, Tibère n'admit qu'un portrait comme les autres, par l'excellente raison que le rang ne fait pas l'éloquence, et qu'il suffisait à Germanicus qu'on le com.ptàt parmi les antiques écrivains '. Quand on proposa, •pour célébrer Drusus, de dater les constructions publiques, non des consuls, mais des possesseurs de la puissance tribunitienne; ou bien d'écrire en lettres d'or les décrets qui honoraient sa mémoire^, Tibère blâma ces deux innovations comme violant les usages. C'est que ce prince, quoi que fasse la calomnie, reste égal à lui-même. Tant que Germanicus vécut, Tibère ne fit pas prévaloir Drusus ; il ne lui conféra pas la puissance tribunitienne'. A leur mort, son attitude et son impartiahté sont les mêmes. Comptait-il la mort de Germanicus parmi ses prospérités, comme le veut Tacite ^? Je l'ignore; j'en douterai même. Qu'il préférât Drusus, son fils, à Germanicus, rien d'étonnant; mais Tibère n'aimait pas moins qu'Auguste à multiplier les soutiens de sa puissance*'. Quand il naquit deux jumeaux à Drusus, Tibère en fut ivre de joie: il y voyait une sorte de faveur céleste'^. Germanicus lui était aussi nécessaire pour contenir Drusus, que Drusus pour contenir Germanicus. Du reste, Drusus aimait son frère. S'ils partageaient la cour de Tibère, ils ne se séparaient pas comme leurs partisans ^ et Tibère louait Drusus de son affection pour les enfants
* Ann., 4-9. — 2 Md., 2-85. — '" Ibid., 5-57. — * Ibid., 5-56. — ^ Ibid., 4-1.
^ Auguste prescrivit à Tibère d'adopter Germanicus. « Quamquam essel in domo Tibcrii, filius juvcnis; sed quo plurihiis munimentis insistèrent, w [Ibid., 1-5.) On peut présumer, par le respect de Tibère pour .\uguste. qu il ne méconnaissait pas une maxime si bien inculquée et dont la sagesse est évidente,
' Ibid., 2-8 i.
'^ (n. Sed fratres egregie concordes et proximorum certaminibus inconcussi. » [Ibid., 2-45.)
de son frère ^ Ces faits parlent mieux que la malveillance.
Ainsi tombent, en détail, les insinuations de Tacite. 11 serait facile de multiplier ces exemples. J'ai réfuté ailleurs la rumeur qui faisait de Néron un incendiaire, comme celle par laquelle Pline le Jeune veut que Domitien ait, sans sujet, ou pour n'assouvir que son orgueil, sacrifié la grande vestale Cornélie. Les anciens manquent de critique véritable ; ils épousent les rumeurs publiques; ils aiment plus à peindre qu'à être exacts; les historiens romains se plaisent à gourmander. Laissez de côté leur manière et leur personnalité, prenez leurs faits, appliquez-leur la logique, vous verrez comme ils sont faibles dans leurs dénigrements. J'ose affirmer que beaucoup de leurs blâmes historiques ne résistent pas à cette épreuve.
Le jugement général de Tacite sur Tibère est-il plus irréprochable? « Ses mœurs varièrent, dit-il, suivant les temps. Simple particulier, ou secondant Auguste, sa vie et sa réputation furent pures. Tant que vécurent Drusus et Germanicus, il se contint et feignit des vertus. Sous sa mère, il sut mêler le bien au mal; tant qu'il aima ou craignit Séjan, sa cruauté fut sans frein, mais il cacha ses débauches; enfin ses crimes et ses infamies débordèrent quand, libre de la honte et de la crainte, il n'écouta plus que ses
vices ^. »
Le premier défaut d'un tel jugement, c'est sa symétrie, quoique ce soit son moindre défaut. Je lui reprocherai, de plus, de ne pas assez distinguer ce qu'il ne faut pas confondre, l'homme et le souverain; voilà pour la forme. Au fond, je m'explique mal qu'un homme pur et presque exemplaire, selon Tacite, jusqu'à sa maturité, ne vive que d'orgies dans sa vieillesse; ni que ce même homme, décent avant d'être vieux, soit cynique quand il faut être décent, si l'on n'est sage. Les mystères de Caprée, qui seraient la preuve de la débauche, s'ils étaient certains^, en démentiraient au moins le cynisme. Quelles sont donc les grandes raisons, selon Tacite, pour qu'un vieillard qui fut longtemps sage devienne un
*i4mî.,4-4. —-Ibid., 6-51.
^ Qui les a vus? Ne savons-nous pas tout ce dont la rumeur romaine était capable? Du reste, sans tout conlesler, laut-il tout croire? Qu'y a-t-il de certain ou de controuvé? Je ne demande pas où est la certitude, mais quelles sont les garanties de la certitude?
monstrueux débauché? — « Il ne craignit plus Séjan! «Pourquoi donc, Séjan mort, ces exécutions à Rome, et cette terreur^ qu'on ne voit que dans les temps les plus malheureux de l'humanité, si Tibère, qui l'excite par le carnage qu'il ordonne, est sans terreur? Pourquoi Macron remplace-t-il Séjan*? Pourquoi Tibère demande-t-il une escorte armée pour paraître au sénat^? Pourquoi Tibère, qui pressent si bienCaligula qui doit l'étouffer % qu'il lui dit en lui montrant Tibériole : « Tu le tueras^ et on te tuera? » Pourquoi ce vieux empereur, trahi par Séjan, menacé par sa bru % contraint de décimer Rome"^, sans soutien de son pouvoir que les fils irrités, je dis mal, que les fils exaspérés^ de Germanicus; comment ce vieux prince aurait-il une sécurité que ne lui donnèrent ni sa maturité, ni les soutiens de son règne, ni l'amitié de ce redoutable Séjan qu'il aima tant et qu'il croyait si dévoué! Cette sécurité n'est-elle pas plutôt moindre qu'elle n'est accrue? La tyrannie n'a-l-elle pas sa raison d'être? Le sang versé n'est-il pas mortel, s'il ne sauve? Que Tacite biffe donc les faits qu'il raconte, ou qu'il change les appréciations qu'il en donne. Les motifs qu'il nous offre d'accuser l'homme, en Tibère, sont faux; je vais plus loin, ils sont impossibles.
Juge-t-il plus sainement le prince? Voyons : j'opposerai encore les faits aux appréciations, les prémisses aux conclusions, ou même un premier jugement de Tacite sur Tibère à son dernier mot sur ce prince : « Le sénat, selon Tacite, connaissait d'abord des affaires pubhques et des affaires privées les plus graves; les principaux sénateurs discutaient librement, et, s'ils tombaient dans la flatterie, le prince les arrêtait. Dans la répartition des honneurs, il consultait la naissance, l'éclat militaire, les talents civils, et Ton convient qu'il n'eût pu mieux choisir : les consuls, les préteurs conservaient leur dignité extérieure; les magistrats inférieurs exerçaient leur autorité sans obstacle; les lois, sauf celles de majesté, tournaient à bien. Les blés, les impôts et les autres revenus de l'Etat étaient régis par des compagnies de chevaliers. Pour ses intérêts privés, il choisissait les hommes les plus probes, quelquefois sans les connaître, et sur leur réputation.
' Ann., G-50. — 2 ii,i(/,^ C'15. — » Ibid. — " Ibid., G-50. — s Ibid, G-4G. — 6 mu., i-52, 55. — y Ibid., G-19, 59. — s ibid., G-'24.
Son choix fait, il y tenait sans mesure, et la plupart vieillissaient dans leur emploi. Le peuple souffrit de la cherté des grains, mais le prince n'eut pas à se l'imputer. II n'épargna ni soins, ni irais pour obvier à la stérilité de la terre et aux rigueurs de la mer. 11 ne permettait ni qu'on fatiguât les provinces de nouveaux subsides, ni que l'avarice, ou la cruauté des magistrats aggravât les anciens K Jamais de punitions corporelles, jamais de confiscations. Le prince, poursuit Tacite, avait peu de domaines en Italie; ses esclaves n'étaient pas nombreux^; sa maison ne comptait que peu d'affranchis. Ses procès avec les particuliers se vidaient au Forum, d'après les lois. Nulle affabilité d'ailleurs : son aspect était plutôt âpre et terrible; mais sa modération se soutint jusqu'à la mort de Drusus où tout changea^. »
Quoi donc! c'est là Tibère, selon Tacite? C'est ce prince contre lequel conspira Libon auquel s'intéresse presque Tacite, parce qu'on le réprime? C'est là l'empoisonneur de Germanicus? Je croyais que c'était un autre saint Louis, un autre Louis XII, quelque chose de trop idéal pour être vrai. Non, c'est là Tibère, selon Tacite, jusqu'à la mort de Drusus. Pourquoi donc jusqu'à cette mort Tacite ne cesse-t-il de l'incriminer*? Lisez les trois premiers iivres des Annales^ ce portrait de Tibère à la main, et jugez Tacite ^. Or pourquoi Tacite, qui le noircit jusque-là, ne le noirciraitil pas après? Poursuivons.
« Sous l'ascendant de sa mère, Tibère mêla le bien au mal, » selon Tacite % car il dislingue l'ascendant de Livie de celui de Séjan. Précisons cela : Livie meurt l'an 29 de notre ère"^; Séjan périt l'an 31, c'est-à-dire deux ans après Livie; Auguste était mort Pan 14; Drusus meurt l'an 25. La belle période du règne de Tibère, où le prince feignit des vertus jusqu'à la mort de Drusus,
* Ann., i-6.
- « Modesta servitia. » [Jbid., 4-7.) Selon d'autres, et c'est plus significalir, « ses esclaves étaient réservés. »
* Il ne le noircit pas seulement dans le corps des Annales; il le noircit dans le jugement même que je discute. Ce grand prince, dont Tacite nous peint l'admirable iidniinistralion, feignait, dit-il, des vertus : « subdolum lingendis virtutibus. » Qu'est-ce donc qu'avoir des vertus, selon Tacite?
^ Jugez en même temps Palcrculc. Vous verrez que l'iionncle homme, ou du moins l'historien véridique, c'est le prétendu courtisan, non l'opposant. « ^/m., 0-51. 'md.,b-l.
selon Tacite, dure neuf ans. La seconde, jusqu'à la mort de Livie^ dure six ans. Comme en l'an 26, Tibère laissa sa mère à Rome pour se rendre à Caprée; l'influence de Livie en est scindée tout comme sa présence auprès de son fds ; mais Tacite oublierait-il qu'à la mort de Drusus, avant même cette mort, Séjan avait mis le feu dans la famille impériale, et qu'il régnait dans le palais par ses artifices? Comment n'y régnait-il pas, lui qui tuait impunément, l'an 25, le fils unique de l'empereur, et survivait neuf ans à son crime? L'ascendant de Livie sur Tibère ou n'existe pas, ou n'exista qu'avant l'avènement de Séjan. N'oublions pas, comme je l'ai dit ailleurs^, que Séjan était en quelque sorte le bras de l'empereur contre sa famille. Il devait la contenir dans l'intérêt de Tibère; il l'abattit dans son intérêt personnel: cefutlà sa trahison,, mais telle fut sa force. Livie s'éclipsa donc devant Séjan; elle ne fut rien depuis la mort de Drusus; Séjan posséda seul Tibère, à Rome ou à Caprée. Qui ne comprend que si Livie avait eu quelque force, Séjan en eût moins pris?
« Sous Séjan, Jfest-à-dire tant qu'il l'aima ou le craignit (ce sont les termes de Tacite), l'empereur fut cruel sans mesure, mais il cacha ses débauches*. » Qui m'exphquera pourquoi Tibère dut cacher ses débauches parce qu'il aimait Séjan? Je comprendrais mieux, qu'il les cachât, s'il le craignait, quoique après tout Séjan fût de bonne composition sur ce point : je soupçonnerais même que les débauches qui absorbaient le prince en donnant plus de relief au favori, n'étaient pas mal vues de ce dernier. Reste la cruauté sans frein qu'il faut expliquer. Tibère fut cruel, c'est vrai, parce qu'il aima trop Séjan. Le monstre qui se disait son ami sut si bien le tromper et l'agiter, qu'il le transforma, pour ain«i dire, au moins pour les siens. Mais la fureur de Tibère contre sa famille ne prouve pas moins la bonne foi de son fanatisme pour Séjan^, que le noir ascendant du ministre; et les crimes de Tibère, sous cet ascendant, sont surtout ceux de Séjan. Tibère est aveugle, soit; mais c'est Séjan qui est barbare*. L'aveuglement cessc-t-il?
* Sur le Gouvernement des Césars. — - Ann., 6-51.
' « Sibi uni incautum inleclunique el'ficert't. » [Ibid., 4-1.)
* Quand Tacite peint Séjan, c'osl, selon lui «un lléau des dieux contre le^ Romains» (.In»., 4-1.) Il l'oublie quand il juge Tibère; Séjan fut pourlanl le lléau de Tibère.
Séjaii est frappé. Tibère ne craignit Séjan qu'un moment, quelques jours peut-être^; sitôt qu'il le crut traître, il le tua. La cruauté de Tibère fut donc le fruit de la confiance du prince en Séjan, non pas de sa crainte^. L'empereur prouva que s'il savait aimer violemment, il ne savait pas craindre un homme.
Enfin « il y eut chez Tibère débordement de crimes et d'opprobres, selon Tacite, quand, libre de la honte et de la crainte, il n'écouta plus que ses vices ^; » j'ai dit ci-dessus que jamais Tibère n'avait tant tremblé qu'à la fin de son règne * : les motifs en sont palpables; on les trouvera dans l'histoire. Je viens d'apprécier ce qu'il faut penser de sa honte, sous Séjan. Le jugement général de Tacite sur Tibère est donc aussi faux dans ses termes qu'il est démenti par l'hommage motivé que l'historien rend ailleurs au prince ^ Pour la conclusion de son jugement général. Tacite part de ce faux principe : que Tibère est né mauvais, tandis qu'il n'est né qu'ombrageux. Comment serait-il né mauvais celui dont Tacite lui-même vante la vie exemplaire avant qu'il fût empereur", c'est-à-dire pendant cinquante-six ans "^7 Si ce prince, qui n'aimait ni la flatterie, ni l'arrogance, ce qui est très-sage, bien que Tacite le lui reproche^; si ce prince, plus libéral que le sénat servile qui lui arrachait ce cri tout romain : « 0 hommes nés pour servir ! » si ce prince harcelé de hbelles et de complots^; si ce père qui a des entrailles, quoi qu'on en dise (ouvrez Tacite), est troublé par les impatiences ou les rivalités de ses successibles; s'il est trompé par un scélérat de génie pour le mal ; si, dans sa terreur, non de Séjan, mais de la moitié de Rome qu'entraîne Séjan*^", il verse trop de sang ^^ : ou si, (j'admets Caprée) ce prince sans enfants, désespérant de Rome comme de lui-même ^% s'étourdit dans la débauche, sinon dans l'orgie, car la rumeur a tout grossi '^; est-
* Le temps d(! lui opposer Macron. [Ibid., G-25, 48.)
- « Ex nimia caritate in eiun Ca-snris. » [Ibid., 4-Tl.) ■' Ibid, G-51.
* On a vu qu'il sentait « que son pouvoir avait plus de prestige que de force. » [Ibid., 6-50.)
5 Ibid.,\-Ç>, 7.-6 u,id., C-51.
' Tibère avait, à son avènement, cinquanlc-six ans; comment scinder ce chilîre?'
8 Ann.. 2-Sl. — 9 Ibid., i-'27, 50, 50, 72-, 5-49, 70; 4-G5, C-58. — *<> Ibid., 6-
19. — 1* Ibid , 0-39. — '- Voir sa fameuse letlre au sénat, ibid-, G-G. 4G. — '^ Ibid.,
578 TACITE ET SOiN SIÈCLE".
ce là un prince né méchant? Ne dira-t-on pas plus justement, contrairement à Tacite, mais d'après les faits, qu'on l'a rendu méchant? Cet homme qui aima toujours Vipsanie, sa première femme, qu'Auguste le contraignit de répudier ^; cet empereur qui aima avec ténacité, si je peux le dire, Lucilius ^, Quirinus ^, le préfet de Rome Pison, Cocceius Nerva '' et tant d'autres amis illustres; celui que passionna trop Séjan qui lui avait sauvé la vie; celui qui s'attendrit si profondément sur le sort du jeune Tibériole que les destins confiaient à Caïus ^, cet homme n'avait pas un mauvais cœur. Il avait même un grand cœur, celui qui repoussa fièrement la proposition qu'on lui fit d'empoisonner Arminius", son ennemi, quand certains font assassiner leurs amis même. Je voudrais que la postérité pût dépouiller ses préventions pour étudier et juger ce grave empereur; pour mon compte, j'admire, je le confesse, l'âme qui se peint dans le discours suivant que lui prête Tacite, et qu'il ne lui attribuerait pas s'il ne l'en jugeait digne. Des députés étant venus d'Espagne offrir un culte et un temple à Tibère et à sa mère, comme d'autres villes en avaient offert à Auguste, Tibère parla ainsi au sénat où la question se traitait : « On a, sénateurs, blâmé ma faiblesse de n'avoir pas combattu la même demande que formaient naguère les villes d'Asie. Je vais expliquer et mon silence antérieur et mes résolutions pour l'avenir. Quand Pergame dédia un temple à Auguste et à la ville de Rome, il ne s'y opposa pas. Ses paroles, ses actions étant ma loi, j'ai d'autant mieux suivi cet exemple, — approuvé d'ailleurs, — qu'on m'associaifr le sénat dans ce culte. Une première concession peut s'excuser; il y aurait de l'affectation, de l'orgueil à se laisser diviniser dans tout l'empire, et le culte d'Auguste s'avilira si on le prodiguée Je sais, sénateurs, que je suis mortel, que mes fonctions sont celles d'un homme, qu'il doit me suffire d'occuper dignement le rang suprême; soyez-m'en témoins, et que la postérité s'en
^ Ann., 1-12. — '- im., 445. — - Ihid., 3-8. — * im., 4-58, G-2G. ~ '^ Ilnd., 0-10.
'' Ibicl., 2-<S8. — Agri[)|)ine aynnt paru le suspecter de lentativc d'empoisoniicnient sur sa personne, il se contenta de répondre avec dignité : « On pourrait n»e pardonner quelque sévérité contre une femme qui me croit un empoisonneur. « [lOid., 4-54.)
^ im., 4-57.
souvienne. Trop heureux si elle méjuge, un jour, digne de mes ancêtres, vigilant sur vos intérêts, ferme dans le danger, intrépide contre les inimitiés pour servir Rome. Mes temples, mes plus nobles statues, je les voudrais dans vos cœurs; voilà ce qui dure. Les monuments de pierre que la postérité désavoue ne sont que de vils cercueils. Puissent donc nos alliés, nos concitoyens, les dieux même entendre mes vœux ! Que ceux-ci m'accordent jusqu'à la fin la paix de l'âme, l'intelligence des lois divines et humaines! Que les autres, après ma mort, honorent mon règne d'un bon souvenir ^ » Ce langage est trop grand pour le commenter. Ne croit-on pas presque entendre un dieu qui refuse d'être dieu ? Remarquons au moins que l'opposition romaine, qui avait déjà blâmé Tibère de n'avoir pas rejeté antérieurement la proposition qu'il repousse en ce jour, a Heu d'être satisfaite; et peut-être applaudira-t-elle le prince qui le mérite si bien, et par la beauté de son acte, et par la sublimité de son langage. Écoutons Tacite : « Tibère, dit-il, persista toujours depuis, même dans le secret de ses tîntretiens, à rejeter ces honneurs : modestie ou défiance de soi, selon quelques-uns; faiblesse d'âme, selon d'autres, les grands hommes, disait-on, n'aspirant qu'à ce qu'il y a de plus grand. N'était-ce point pour cela qu'on avait déifié Bacchus chez les Grecs, Romulus à Rome? Honneur à Auguste qui sut espérer % poursuivait l'opposition ! Les princes sont comblés de tous les biens, moins un seul dont ils doivent être insatiables : la gloire, car mépriser la gloire, c'est mépriser la vertu^. » Voilà sous quels dehors et sous quelles sottes maximes se déguisait la malignité romaine en cette occurrence ! — Tacite laisse flotter le dénii?:rement à côté des faits qui en sont le moins susceptibles. Tacite est toujours multiple : le patricien est pour la mahgnité des appréciations; l'historien, pour la vérité dans les faits; le philosophe pour
* Ann., 4-58.
- « Mclius AugusUim qui speravit. » [Ibid., 4-58.)
'' Ibid. — Refuser la divinité, c'est moins mépriser la gloire que la mériter; el mépriser la gloire, c'est encore moins mépriser la vertu, qui osl indépendante delà gloire. Il n'y a que la fausse vertu et la fausse gloire qui soient aussi dignes l'une de l'autre, qu'elles sont indignes d'un vrai grand homme. Or, les prétendues venus qui font tout sacrifierau bruit et à l'ambition, sont de fausses vertus. C'est le propre de la vertu, de se prélércr à la gloire; c'est le propre de la gloire, de se préférer à la vertu.
la subtilité des commentaires. Je lui appliquerai donc plus justement, je crois, son mot sur Tibère « qu'il avait trop d'esprit pour se bien fixer dans ses jugements \ » Je ne l'en loue pas moins des faits qu'il m'apprend, car ils réfutent ses préventions. Selon moi, le Tibère de Tacite n'est pas le Tibère de Rome ^; ou plutôt il y a dans Tacite deux Tibères, dont l'un est faux si l'autre est vrai.
Terminons sur cette discussion de Tacite. Disons seulement, comme on Ta déjà vu sous le gouvernement des Césars (qu'on me passe quelques répétitions, pour plus de clarté), qu'on scruterait avec profit le règne de Néron comme celui de Tibère; et, sans })lus absoudre l'un que l'autre des justes griefs qu'ils provoquent, souvenons-nous qu'Agrippine, TigeUin et Sénèque furent les Séjan de Néron.
En somme. Tacite est moins malveillant et moins léger que Suétone; il est plus dupe de sa perspicacité. Suétone est un méchant vulgaire; il Test par caractère; Tacite n'est méchant que par génie. Suétone suppose les faits. Tacite les intentions; le premier est plus menteur, l'autre plus ombrageux. « Il y a bien à reprendre, dit Bayle sur Tacite, dans son affectation de rechercher les motifs secrets des actions, et de les tourner vers le criminel. » J'en conviens; mais c'est le propre des grands observateurs. Ils ont les défauts de leurs qualités, et l'homme est plein de misères qu'il est aisé de prendre pour des vices ^.
Il ne s'ensuit pas qu'il faille épouser les éloquentes préventions de Tacite. J'ai lu, non sans surprise, chez un brillant écrivain si compétent pour juger l'antiquité, que l'histoire n'a pu calomnier les Césars, et qu'aucun grand homme n'est intéressé à diminuer l'horreiir que l'histoire en donne. Il est, pour moi, clair comme le jour que l'histoire a calomnié les Césars; Tacite et Josèphe l'attestent formellement*, et tout non travail le démontre ; mais quoi ! quand on calomnie le gouvernement romain dans les Césars;
* « Ut callidum ingenium, ita anxiuni judicium. » {Ihid., 1-81.)
* (( Tacile confond souvent Thomnie et le souverain, el il prend riuimcur de Tibère pour son caractère. Le Tibère de Patorcule ('i-LiO) est plus vrai, il correspond à sa vie.
'' Fénelon dit très-bien : « Tacite montre beaucoup de génie, mais il a trop d'esprii, il raffine trop. » [J.ett. Sur les occupations de l Académie.) .
* Ann., 4-1; llist. anc. des Juifs, 20-5.
quand on calomnie Rome à propos des Césars, ceiix qui étudient les sociétés dans les souverains et les peuples, n'auraient pas intérêt à savoir le vrai sur ces peuples et ces souverains! Est-ce que le vrai n'importe pas à la justice en elle-même; ou, n importe-t-il pas à l'enseignement qu'on lui demande? S'il peut être permis d'inventer le bien, pour l'enseigner, à quoi sert le mensonge du mal? Apprendre la vérité sur les Césars, c'est l'apprendre sur leurs adversaires; c'est souvent apprendre à ne pas envier ceuxlà et à ne pas imiter ceux-ci. C'est s'améliorer par l'expérience. Ou l'histoire n'est bonne à rien, où il faut qu'elle produise ce fruit.
On le recueille plus qu'ailleurs dans l'école historique romaine, tant le peuple romain est instructif, tant les historiens romains y donnent des leçons dignes de leur sujet ! Tacite continue ses devanciers quand il nous peint Rome toujours grande au dehors, malgré ses souffrances domestiques; quand il peint la civilisation romaine conquérant la barbarie par la force et la justice, comme la liberté romaine avait conquis le monde par l'équité et les armes. C'est un beau spectacle que la lutte de Rome, en Orient, contre les Parthes et la Judée ^; ce n'en est pas un moins fier que la lutte de Rome contre la Germanie ou la Bretagne. C'est toujours la discipline et la vertu romaines réparant, par la gloire, le malheur de ses relâchements et de ses fautes.
Pétus, qui commandait une légion dans le Pont, à portée de quelques autres légions affaiblies par l'abus des congés, voulut braver une puissante armée des Parthes. Il pouvait garder ses lignes et déjouer l'ennemi en temporisant; mais il ne savait pas persévérer dans ses plans, et, à peine sauvé d'un danger par les hommes du métier, il voulait paraître se suffire et changeait tout, pour faire pis. Ce n'était pas, disait-il, un fossé, des retranchements, mais des hommes et du fer qu'on lui donnait pour se
* Il ne s'agit plus de l'antique Judée, mais d'une Judée en dissolution.
battre*. Pétus ne s'en laissa pas moins envelopper, comme c'était inévitable pour un général d'aussi peu de troupes et de génie. Il fallut qu'il fit une fausse paix qui n'était qu'une capitulation honteuse : il se répandit même que les légions avaient passé sous le joug -. Les Parthes entrèrent dans le camp romain avant qu'il fût libre ; ils reprirent leurs captifs, les bctes de somme qui leur avaient appartenu; on prit sur le soldat romain des vêtements et des armes qu'il n'osait défendre de peur d'un conflit, tandis que Vologèse, qui avait amoncelé les armes et les morts de ses ennemis, après leur avoir prescrit de jeter un pont sur l'Arsanias, (monument honteux pour les Piomains, mais utile aux Parthes) dédaignant de voir la fuite des légions romaines, — car il déguisait son orgueil sous sa modération, — traversait le fleuve à la nage sur un éléphant que suivait une escorte à cheval; négligeant pour lui-même ^ ce pont qu'il semblait ne s'être fait préparer que pour le dédaigner !
Il fallait d'autres hommes et d'autres vertus pour des résultats inverses. Il y avait dans l'armée de Syrie des vétérans qui n'avaient jamais veiHé, ni monté de garde; que la vue d'un fossé, d'un retranchement frappait de surprise; qui, sans casque, sans cuirasse, parés et cupides, avaient vieilli dans les villes. Coibulon préféra à tout ce qui était trop vieux, trop infirme, de simples recrues; malgré l'hiver il garda Tarmée sous la tente : telle était la rigueur du froid qu'il y eut beaucoup de membres gelés, que souvent les mains des soldats adhérèrent aux fascines qu'ils étaient chargés de transporter*; que la seule âpreté du temps fit périr les sentinelles. Corbulon, légèrement vêtu, donnait l'exemple de la constance; il fut encourageant avant d'être sévère; mais quand les dégoûts et les désertions que provoquaient les rigueurs du service et du climat réclamèrent la sévérité, Corbulon fut inflexible. Quiconque abandonna son drapeau fut sur-le-chauip mis à mort ; rigueur plus utile, selon Tacite, que la fausse clémence, puisqu'on désertait surtout là oii l'on pardonnait ^ C'était un pareil homme et de pareilles troupes qui devaient réparer l'échec de Pétus et rétablir le respect de Rome en Orient. Le nom de Corbulon, dit
' Ann., 15-10. — - Ibid., 15-15. — •' Ilnd. — * Il>id., 15-55. — ^ Uud.
Tacite, n'inspirait aux barbares ni haine ardente, ni préventions; ils se fiaient même à ses conseils*. Il fallut que le frère du lier Vologèse, que Tiridate, la cause de la guerre entre Rome et les Partbes, se soumît à tenir la couronne d'Arménie du peuple romain. Quand le roi eut une entrevue avec le lieutenant de l'empereur, ce fut le roi qui le premier mit pied à terre; Corbulon ne fit que l'imiter, et alors ils se tendirent la main ^. Ce ne fut non .plus qu'après qu'il fût convenu que Tiridate déposerait le diadème aux pieds de l'officier de César pour le reprendre des mains du prince, et donnerait l'exemple d'un Arsacide suppliant sans être vaincu, qu'il lui fut permis de recevoir quelques hommages subordonnés à ceux qu'd rendait lui-même à l'empereur. Quand en face des légions, de leurs aigles brillantes, de leurs enseignes, des statues des dieux environnant un tribunal où, sur une chaise curule, était posée la statue de Néron, Tiridate, après les sacrifices d'usage, eût posé sa couronne au pied de cette statue, au milieu de l'émotion que causait aux Romains tant de gloire après un désastre; alors seulement le lieutenant de l'empereur invita le roi à sa table et l'émerveilla de l'aspect et du mouvement d'un camp romain. Ce camp c'était Rome; l'empereur, représenté par un héros, c'était la vie même de l'empire. Telle était Rome en Orient; elle y continuait sa gloire, mais en y continuant ses vertus.
En Judée, Tacite nous appelait à l'émouvant spectacle du siège et de (a prise de Jérusalem. l\ avait caractérisé le peuple unique qui osa si courageusement braver Rome^: il lui avait donné ces couleurs distinctes et décisives qui font trancher sa grande personnalité dans le monde. 11 nous avait peint cette immense ville de Jérusalem qui renfermait presque trois nations, et trois villes* en lutte entre elles quand les périls d'un assaut ne les réconcihaient pas'^ : l'armée et le parti de Simon dans la première enceinte; le parti et l'armée de Bargioras dans la seconde; dans la
* >lMw., 15-28. —^-Ibid.
^ « Face pcr llaliain yavta... augebat iras qiiod soli Judan non ccssisscnl. » {Hiift., 5-10.)
* « Nam duos colles immensum cditos, claudebant niuri. » [îhid., 5-11.)
•*' « Donec, propinquanlibus Romanis, bellum exlernuni concordiain parercl. » [IbUL, 5-12.)
troisième et presque dans ce temple qui était une forte ville, Éléazar et ses partisans; les femmes prêtes au combat comme les hommes^ et les uns et les autres plus prêts à la mort qu'à quitter la ville sainte, quand le temps, mutilant son œuvre, nous a ravi le puissant tableau de leur désastre. Nous pressentons par le récit de Josèpbe^ ce qu'il fut sous le pinceau de Tacite, et quel grave enseignement sortait du plus terrible châtiment que Dieu ait infligé au peuple juif, ou Rome à des vaincus : chez ceux-ci la légi-timité de la cause, le dévouement, mais la discorde; chez les Romains, la valeur, la discipline, cette constance qui faisait tout pher, et le Dieu tout-puissant sanctionnant les armes romaines. Tacite, dont nous n'avons que la moitié de cette toile, y prépare avec grandeur sa forte leçon : regrettons l'autre^, car c'est en racontant les nations que l'historien, plus hbre de ses préjugés de patricien étrangers à son texte, brille par la pureté de ses instructions. Point de commentaires personnels; les faits avec leur frappante signification, mais les faits comme le conçoit le
génie.
Si les drames qui se passent en Bretagne n'ont pas l'importance de la chute de Jérusalem, ils n'éprouvent pas moins Rome par leur multiphcité et leur persistance. Les Bretons sont si indépendants, si difficiles à soumettre, que, presque toujours, leur révolte y suit comme elle y précéda leur défaite*, et qu'ils connaissent la victoire presque autant que les revers. Dans un court espace de temps, ils font essuyer des fortunes diverses aux meilleurs généraux de Rome. Contre un pays qui produit Caractacus, Galgacus, Cartismandua, Boadicée; contre les Brigantes, les Calédoniens, les Silures, il ne faut pas moins qu'un Frontinus, un Bolanus, un Paulhnus, un Ostorius, un Cerialis, un Agricola ^, un Vespasien lequel y commence cette haute fortune qui le désigne à l'univers^. Cette Bretagne que Jules César avait plutôt montrée que hvrée aux Romains % ne fut jamais pour eux qu'une conquête suspecte et
* Ilist., 5-13. — ^ Voir mon élude sur le Judaïsme.
'• Tacite cùl pu la pi'ésontcr à son point de vue romain; cela ne nous cmpccliei'ail pas d'en juger au pctint de vue chrétien.
* Ann., 12-50, 14-51, 53; Agric, IG. — » Vie dWgric, eh. 17, 8, 14, 9, 18, 10; Aiin., 14-29. — « Arjric, 13. - ' lOkl.
TACITE IIISTOIUEN. 585
orageuse qu'ils ne gardèrent qu'à force de sang *, mais qui exerçait leurs vertus ^
La Germanie était une autre Bretagne, mais dans de plus grandes proportions. Ce fut le théâtre du massacre des légions romaines, de leurs révoltes, de leur orgueil, de leur puissance : elles y subirent les derniers malheurs ; mais elles y donnèrent l'empire romain. Quand Germanicus y voulut venger le désastre de Varus, peu s'en fallut qu'il ne recommençât ce désastre. Que de péripéties avant que son lieutenant Cécina ne puisse défaire Arminius! Les Romains harcelés par l'ennemi dans leur marche s'engagent dans des marais où l'on glisse au repos, où l'on enfonce en marchant, où les lourdes cuirasses sont un inconvénient, où l'on ne peut brandir des traits au miheu des eaux, tandis que les Chérusques, à l'aise sur ce terrain, ont pour eux leur haute stalure et leurs longues piques^. Contre des adversaires si braves et si favorisés par le sol, il fallait aux Romains un vieux lieutenant comme Cécina, qui, pendant quarante ans, avait soit commandé, soit obéi; qui connaissait la bonne comme la mauvaise fortune, et que rien n'intimidait. Mais que de périls dans les ténèbre^, au sein de lagunes peuplées de barbares ! D'un côté, de joyeux festins, des chants d'allégresse, d'horribles cris dont retentissaient les bois, les vallées; de l'autre, des feux languissants, des mots entrecoupés, des soldats confusément cachés près des palissades ou errant le long des tentes, et plutôt sans sommeil qu'éveillés ; Cécina lui-même agité d'un songe affreux qui lui montre Yarus sortant des marais tout sanglant et l'attirant à lui : telle est la veille d'un lendemain non moins terrible.
Au point du jour, les légions s'intimident et s'éparpillent; Arminius et les Chérusques les attaquent dans leur désordre. Cécina, dont le cheval est tué sous lui, tombe, et périssait sans le secours d'une légion. L'avidité des barbares pour le butin donne seule un peu de répit aux troupes romaines ; un instant libres d'ennemis, elles manquent de tous les outils propres à la construction d'un retranchement : plus de tentes pour les soldats, plus de médica-
• Dans la défaite de Boadicce, on lua jusqu'aux femmes et aux chevaux; quatrevingt mille Bretons y périrent.
- Agric, 5. — ^ Ann., 1-G4.