‹ Tacite et son siècle;Chapitre 20 sur 24 · II · texte numérisé non relu

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ments pour les blessés; il faut qu'on se partage des vivres pleins Je boue et de sang, pendant une deuxième nuit qui semble la dernière pour les légions ^ Dans cette anxiété, un cheval échappé suffit pour jeter une terreur panique chez les Romains, et ils fuyaient par la porte la plus reculée du camp, lorsque Cécina, qui ne peut les retenir par ses prières, se couche en travers de la porte, et contient ainsi ses soldats, honteux de fouler aux pieds leur général.

Les Romains ne pouvaient se sauver que par beaucoup de prudence et d'énergie. Cécina retrempe leur ressort moral et prescrit de garder le camp jusqu'à ce que l'ennemi l'attaque. Les barbares pouvaient perdre leurs avantages par leur témérité quelquefois fatale aux Romains, mais plus souvent à eux-mêmes. Arminius voulait s'éloigner, favoriser la fuite des légions dans les marais où elles devaient succomber; Inguiomer fît forcer le camp romain pour s'emparer du butin : ce fut le salut des légions; elles écrasèrent les assaillants. Arminius et Inguiomer quittèrent le champ de bataille, Fun intact, l'autre gravement blessé. La victoire rendit aux Romains la vigueur et l'abondance ^

Ce tableau est presque constamment celui de la lutte deilome et des Germains. Avec Tutor et Civihs, les vicissitudes sont les mêmes^; les affronts et les victoires se balancent, jusqu'à ce que la constance, la discipline et le dévouement romains surmontent tous les périls.

« Rome comptait six cent quarante ans, dit éloquemment Tacite, quand, sous les consuls Métellus et Carbon, retentirent pour la première fois les armes des Cimbres. De cette époque au second consulat de Trajan, que de temps pour vaincre la Germanie! Et durant ce long intervalle, que de cruelles vicissitudes ! Ni les Sarmates, ni les Carthaginois, ni l'Espagne ou la Gaule, ni les Parthes même ne nous donnèrent tant à penser. C'est que la liberté germaine est plus rude que la monarchie d'xlrsace; et, sauf la fin de Crassus, que vengea celle de Pacore, de quoi se prévaudrait l'Orient que foula aux pieds Yentidius? Mais les Germains nous prirent ou défirent Carbon, Cassius, Scaurus, Cépion, Manhus et

' Arm., i-05. — '-^ lOid., 1-68. — ^ Hist., 4-53, 34, 35, 36, 60, 71, 78; 5-14, 15, 18, 25, 25, 26.

leurs ciii([ armées consulaires; ils ravirent à César, Variis et ses trois légions; et ce ne fut pas impunément qu'en Italie Marins, que Jules César dans les Gaules, que chez eux-mêmes Drusus, Tibère et Germanicus purent les châtier ! Les fastueuses menaces <le Cahgula n'excitèrent que leur mépris ; puis nous nous engourdîmes jusqu'à nos guerres civiles. Ce fut leur éveil : forçant nos quartiers d'hiver, ils s'installaient déjà dans les Gaules, d'où on les rechassa; quoiqu'on ait su mieux, de nos jours, triompher d'eux que les vaincre ^ C'est qu'en effet Arioviste, Arminius et ('ivilis disent assez ce que fut la Germanie.

Ouand on lit Tacite sur les rapports de Rome avec l'extérieur, on ne croit pas avoir quitté soit Tite-Live, soit Salluste. C'est surtout à l'étranger que l'antique Rome se maintient sous l'empire; et c'est surtout par l'ascendant moral de ses vieilles maximes que Rome contient toujours le monde. Le châtiment n'est que l'exception; ce qui est sa règle pour s'imposer, c'est la fierté et l'équité. Ouand le proconsul Vitelhus veut arrêter Artaban qui, pour venger un échec, compte conquérir l'ibérie sur Pharasmane, il suflit au proconsul de le menacer des armes romaines'. Quand le même proconsul veut apaiser des troubles civils chez les Parthes, il se contente d'y montrer les légions^; il recommande aux grands la déférence pour le roi, les égards pour Rome; à tous l'bonneur et la (idéhté ; après cela il rentre en Syrie. C'est par là que, pour garder le \aste continent qui s'étend de la Syrie à l'Euphrate, Rome n'employait que quatre légions*; un peu moins de vingtquatre mille hommes. Par quel prestige moral ne fallait-il pas qu'elle compensât cette infériorité matérielle ! Rome se protégeait au dehors comme elle y protégeait ses alliés, par sa grandeur*^; je me trompe, par sa magnanimité.

Que Corbulon, plus général que politicjue, se soit écrié dans son impatience de conquérir : « Heureux les généraux d'autrefois *', » comme leur enviant d'avoir pu vaincre; il oubliait que Rome avait

' Agric. 37.

'^ (( Mcluin romani belli. » [Ann., 6-56.)

'' « Oslentasso romana arma salis ratus. » [Ihid., 6-57.)

* Und., 4-5.

•'• « Magiiiludine nostra. » [Und., 4-5.)

*^ im., 11-20.

moins besoin do vaincre depuis qu'elle avait tout vaincu; il ou hliait que les anciens généraux n'étaient que des généraux précaires qui ne se hâtaient de vaincre que parce qu'on se hâtait do les remplacer; qu'il n'en était pas de même d'un général permanent qui, ayant plus do champ pour lui même, était un plus grand danger pour le prince; qu'il était surtout dangereux celui qui ne pouvait souffrir un rival, celui qui laissait battre un concurrent pour avoir la vanité de le sauver; qui flétrissait l'impéritie de ce concurrent en pleine armée romaine, et dans une harangue officielle; qui n'avait pas moins de jactance que de mérite \ et qu'il faut compter parmi ceux qui, selon Tacite, cherchaient à travers des périls sans fruit pour l'Etat, soit un rôle exclusif, soit l'éclat d'une mort fastueuse^.

Quand on ht Tacite, on sent donc que la grandeur romaine se soutient au dehors avec son caractère antique. En ce sens. Tacite continue ses devanciers; on se croit encore avec Tite-Live. On cosse d'y être quand on contemple le tableau de la vie interne de l'empire. Ici Tacite est surtout soi; il se sépare de ses prédécesseurs, comme Rome se sépare d'elle-même. Tacite nous l'apprend, quand il convient que ses Annales ne sauraient se comparer aux histoires de l'ancien peuple romain; que les grandes guerres, les villes conquises, les rois vaincus et captifs étaient leur riche matière à l'extérieur, tandis qu'au dedans la lutte des tribuns et des consuls, les lois sur le partage des terres, les dissensions des grands et du peuple, inspiraient et élevaient leur génie ' : que, quand le peuple et le sénat se disputaient le pouvoir, il fallait connaître la multitude et les ressorts qui la dirigent; que pénétrer le génie du sénat et des grands, c'était de la science et de la poh-

1 Vov. sur Corbulon Aiin., 13-54. 11-19, 11-20, 14-57, 5-51, 15-2G, 15-10, 15-6, 15-10,'l5-25; Ilist., 2-7G. — - Agrkola, 42. — ^ Ann., 4-52.

tique; mais que, les temps étant changés, il l'aut (jue l'esprit de riiistorien change comme son sujet.

Que se propose-t-il? C'est son plan de substituer la morale à la politique, par le tableau des mœurs substitué à celui des institutions, parle tableau de la paix habituelle de Rome, substitué à celui de la guerre l.abituelle du peuple romain; car les guerres de l'empire furent une exception pour Rome, tandis que sous la' république la paix fut l'exception chez les Romains. « Je raconte, dit-il, une paix constante ou peu troublée; Rome en deuil; un prince peu jaloux d'accroître l'empire (il en était à Tibère). El pourtant il peut sortir de hautes leçons de faits futiles en apparence ^ Peu d'hommes, poursuit-il, discerneront seuls ce qui flétrit ou honore, ce qui sert ou est nuisible ; c'est par l'exemple qu'on instruit surtout le grand nombre : les détails dans lesquels j'entrerai offriront peu d'attrait, mais ils sont profitables \ » Sans que Tacite le dise textuellement, on sent qu'il se fait plus l'historien d'une société que d'un peuple; que c'est plutôt l'homme qu'il veut peindre qu'une nation; que c'est l'homme qu'il veut moraliser et épurer parla peinture de l'homme. Il est très-remarquable, et c'est le fruit de la maturité des temps et du génie propre de l'historien, que Tacite cherche à faire par la morale historique le même travail d'épuration que le christianisme cherchait par la morale religieuse^. Tacite semble vouloir régénérer la société par le bas, c'est-à-dire par l'individu, tandis que la politique romaine comme la politique antique la régénéraient par le haut, c'est-àdire par les institutions. C'est ainsi que Tacite ose opposer Thraséas à Néron, llelvidius à Vespasien, c'est-à-dire un homme à un homme, un honnête homme à un méchant, ou à un moins honnête homme. En cela il est plus stoïcien, plus utopiste qu'homme d'Etat, car il oublie l'immense distance qui sépare un homme et le prince : un homme qui n'est que soi, le prince qui est un peuple ; un homme qui a pour loi l'étroite morale privée ; un prince qui a pour devoir la morale d'Etat, laquelle n'a pas d'autre base sans doute, mais s'applique tout autrement. C'est une grave erreur de système chez Tacite de ne voir guère dans le souverain

' Ann., 4-32. — "^ ï-". — '• Voir mon étude sur 1c Christianisme.

que l'homme, comme d'imputer les fautes de l'homme au souveraine C'est par là que pèchent presque tous ses jugements poHtiques; et c'est pourquoi, si la plupart des honnêtes gens aiment Tacite à cause de ses instincts si moraux, on lui comptera moins de partisans parmi les hommes d'État. Cette considération est capitale, et j'y reviendrai.

Si dans la société romaine impériale il n'y a pas ce qu'on trouvait dans la Rome républicaine; si le politique y a moins à étudier^ le philosophe et l'observateur ont plus à y voir. Quels grands sujets pour un grand esprit que le spectacle des mœurs romaines dans cette nouveauté d'une paix profonde et d'un luxe extrême, aussi étrangers l'un que l'autre à l'antique Rome, ou même à Rome militante ! Que! spectacle que la lutte, soit du patriciat contre les Césars, soit des stoïciens contre le pouvoir! les uns s'armant de l'opinion publique et de leurs complots pour attaquer, les autres s'armant de leur puissance en même temps extraordinaire et fragile, pour se défendre ; les chrétiens luttant, en général, contre la société tout entière; en particulier, contre les philosophes qui prétendaient la conduire; les philosophes faisant réagir la société contre les chrétiens ; les accusateurs publics sous le nom de délateurs, souvent calomniés, souvent rcprochables, généralement au service de l'Etat, par conséquent du prince, mais souvent au service de passions privées, de passions de corps, de partis, de castes; les délateurs qu'on trouve partout, sous tous les costumes, et dont les philosophes ou les stoïciens n'abusent pas moins contre les chrétiens, que les Césars contre les stoïciens et les philosophes. La science du droit florissant, comme la justice^ au sein de la paix et de la grandeur romaines, malgré quelques maux partiels; deux religions, dont l'une tombe, dont l'autre s'élève, c'était là un magnifique champ pour l'histoire comme la conçoit Tacite, et son génie a égalé son objet. Je n'ai plus à m'en expliquer, car si c'est là la partie vitale de l'œuvre de Tacite, je crois l'avoir suffisamment appréciée dans ce qui constitue le fondement de la mienne. Tacite est partout dans mon travail,

* « La vertu du citoyou n'csl pas la même que celle de l'homme privé. » (Arislole. Politiq., 5-3.) La distance est encore plus grande entre riiomme privé et le souverain. (Yoy. Aiisloie, Sid' les vertus ilc commandement.]

TACITE lIISTOrUElN. 591

et c'est pourquoi j'ai honoré d'un si grand nom jusqu'à son titre.

Indépendamment des cléments que je viens de retracer de la vie romaine impériale, il reste encore quelques aspects à considérer chez Tacite. Il nous peint la nouvelle physionomie de Rome dans son ensemble, cette physionomie mixte qui n'est plus complètement celle d'autrefois, qui n'en est pas complètement distincte encore, mais qui varie de l'une à l'autre. Il nous peint le Romain de son temps qui a peut-être moins changé que Rome, mais que modifient ou que se disputent les deux grands instincts de son siècle; enfin Tacite nous peint l'homme de tous les temps dans toutes ces phases de la vie interne d'une grande nation, qui n'épuisent pas le cœur humain, mais qui en varient tant les manifestations.

Tacite reconnaît que la passion du pouvoir s'accrut à Rome avec l'empire; qu'après la conquête du monde, quand la domination de Rome parut sohde, quand chacun put convoiter ce pouvoir pour lui-même, il n'y eut plus de concorde entre le peuple et les grands; qu'à la liberté succéda, par la voie des armes, le pouvoir d'un seul; et qu'on ne combattit plus que pour le choix d'un maître \ Quand on quitte Tite-Live et Sallusle, on constate que le mot patrie, qui anime tous leurs récits, s'évanouit presque dans l'œuvre de Tacite. Othon marchant contre Yitellius recommande bien la république au sénat ^; il parle bien du sénat comme de l'àme de la république''; on dit bien dans son conseil que ces noms de sénat et de peuple peuvent être obscurcis, mais non complètement s'éteindre; il n'en est pas moins vrai que Rome c'est surtout le camp *, et que l'empire c'est l'empereur. A la place de la patrie et des citoyens, il n'y a plus que des hommes. Rome ne

1 Ilist., 2-58; voir encore Aim., l-I. — - Ilist., 1-90. — '• llml., l-8i.

* Ibid., '■l-ô'i. — « Esl-il un seul camp, s'écrie Olhon, que Galba n'ait souillé?» [làid., 1-37. ) Pour l'aire consacrer l'adoplion de Pison, on aime mieux le porter au camp que devant le peuple. (Und., 1-17; voir encore ibid., 1-54, 50, 51, 55.)

connaît, d'après Tacite, que le parti des bons et le parti des méchants^; celui des gens de bien, celui des malhonnêtes gens. Rome s'efface, si je peux le dire, pour s'absorber dans l'immensité de sa conquête : le discours de Claude pour ouvrir le sénat aux Gaulois montre assez cette tendance; et Pison ose dire en pleine Rome et en pleine révolution, quand il a le plus besoin des Romains, que Galba doit l'empire au suffrage du genre humain". La vieille république n'est donc plus qu'une ombre, une image, un souvenir qu'embellit le lointain, et qu'on regrette d'autant plus qu'elle ne renaîtra pas.

Ce qui survit de la vieille Rome, c'est un reste de ces mœurs qui fondèrent la hberté et qui en tiennent liau; ce sont les maximes antiques, c'est le pli romain de la société. Quand Tibère dit d'un grand personnage, de Rufus, qu'il est le fds de ses œuvres"', il professe le principe de l'égalité; quand il reconstruit, pour ainsi dire, le théâtre de Pompée sans en changer le nom % il professe la tolérance pohtique; quand il se rend auprès du préteur pour défendre une amie de sa mère comme l'eût fait tout autre citoyen^, il semble courber le souverain lui-môme sous le préteur, c'est-à • dire sous la loi; quand il s'indigne qu'on lui propose de traiter avec Tacfarinas*^, je lui trouve la vieille fierté républicaine; quand il marie ses petites-filles, il a toute la simplicité, toute la paternité de l'antique maître de maison'^; quand il se console de ses douleurs domestiques par les affaires publiques, il offre un reflet de l'ancienne Rome, oubhant ses deuils pour ne travailler qu'à sa gloire^.

C'est l'antique Fiome que je reconnais encore quand le sénat honore, en Lépide, la pauvreté noblement portée^; quand, longtemps après, la pauvreté vertueuse de Messala **^ reçoit le même hommage ; quand, pour remplacer la grande vestale Occie, on préfère la fille de Pollion, née d'une union sans lâche, à celle de

* « La mort de Burrhus, dit Tacilc, priva les bons de leur chef. » [Ànn., li-52.) Tantôt « les soldats en veulent aux bons citoyens » [Hist., 1-45); tantôt « les méchants s'accordent plus aisément pour la guerre, que les bons pour la paix. » {Ibid., 1-54; voir cmoveibicL, 2-7, 1-52; Agricola,^^.)

2 Hist., 1-50. — ^ Ann., 1 1-21. — -^ Ibid., 5-72. — ^ Ibid., 1-54. — « Ibid., 5-75. — '' Ibid., G-15. — « Ibid., 4-15. — ^ Ibid., 5-52. — *" Ibid., 15-54; voir encore la pauvreté et l'opulence de Lentulus, ibid., 4-44.

Fontcïus dont un divorce avait souillé le lien'; quand Tibère refuse d'annoncer la révolte de Sacrovir avant sa défaite'; quand, pour vaincre ce rebelle, les soldats romains ne veulent que voir et être vus^; quand l'empereur Claude étend le pomœrium* comme il a étendu l'empire; quand, sous ce même empereur, la fierté de Mitliridate et de Caractacus^, ses prisonniers, leur sauve la vie ; quand plus tard raffranchie Aclé fait craindre à Néron que l'armée n'abandonne un prince incestueux^; quand Corbulon fait punir les Mardes par les Ibères, pour épargner le sang romain"^; quand les soldats de Paclius intercèdent pour leur lieutenant, afin que Corbulon lui pardonne ^ quand les légions victorieuses pleurent sur les légions ou vaincues, ou humiliées, et n'osent plus goûter la gloire devant le malheur^; quand le sénat respecte scrupuleusement les privilèges concédés aux provinces^"; quand, selon le vieil esprit traditionnel du gouvernement romain, Néron refuse de statuer en masse sur les fautes des affrancliis, ne voulant pourvoir qu'aux abus particuliers^'; surtout quand, dans le beau programme par lequel il ouvre son règne ^', il semble vouloir vaincre la république en libéralisme, et tient parole ^^, selon Tacite, jusqu'à ce que sa fougue pour le bien soit poussée au mal.

Telle était, sous cet aspect, Rome impériale. Aux anciennes institutions survivaient des mœurs, des maximes qui retenaient le vieil esprit romain; mais ce n'était pas sans mélange, et l'esprit nouveau n'était pas moins influent.

C'était quelque chose de nouveau à Rome qu'on y préférât les dissolutions de Drusus à l'austérité de son père''; qu'on y préférât les jeux énervants de la scène aux jeux sanglants du cirque'^; que plusieurs membres du sénat en fussent exclus comme faussaires'*'; qu'on cachât la mort d'un empereur jusqu\à ce que des astrologues permissent de la proclamer '^; qu'un empereur osât se baigner dans une fontaine sacrée et la profaner '^ par cette souillure ; qu'il osât chanter sur la scène, ou courir, la nuit, les tavernes ro-

• Ann., 2-56. — 2 ibid., ")-i7. — - Ibid., ô-i.'). — * Ihid., 12-25. — » Ilùd., 12- 20. 56. — f' Ilnd., 14-2. — " Ibid., 14-25. — » ihid., 15-50. — 9 Ihid., 15-16; Hist., 2-45, 4-46, M. — '<^ Ami., 4-15. — •• Ihid., 15-27. — ''^ lOid., 15-4.

'^ « IN'ec dcfiiit fidcs. « [Ibid., 15-5.)

'« Ibid. ,7^-01. — '^ ibid., 14-14, 15, 20; — '^ Ibid., 11-14, 41. — »^ Ibid., 12-08. — iilbid., 14-22.

mailles *; que le peuple ne pût se séparer d'un empereur comédien, de peur d'être privé, non d'un prince, mais d'un artiste; que le peuple poussât à la dégradation du prince, par l'artiste; que le maître de l'empire se livrât à un aventurier pour la recherche de trésors imaginaires-, et tarît ce qu'il possédait, en faveur de ce qu'il ne devait jamais posséder. C'était quelque chose de monstrueusement nouveau que Rome prosternée aux pieds du portier de Séjan à Caprée"; mais c'était une grande et excellente nouveauté que celle par laquelle les provinces proconsulaires qui étaient opprimées devenaient impériales pour éviter l'oppression \

Les deux esprits de Rome semblent se mêler, soit quand il s'agit de régler le salaire des orateurs % soit dans l'orgie dans laquelle Messaline épouse Silius pour mourir enfm si lâchement auprès d'une mère si intrépide^; en même temps que le pantomime Mnesfer est si timide, en face de complices si résolus"^. Ces deux esprits se confondent souvent en un seul homme : dans Asiaticus, par exemple, qui sacrifie plus volontiers sa vie que les ombrages de son jardin; ou dans Pétrone, qui vit si mollement, quoique consul et proconsul vigoureux^; ou dans Othon qui racliète, comme proconsul ou empereur, ses désordres privés; et chez tant d'autres, sans compter les confidents d'Auguste — Mécène et Salluste % — qui joignaient à tant de force d'âme tant de relâchement ^°. On trouve enfin ce mélange des deux esprits dans cette exécution de quatre cents esclaves sacrifiés à In sûreté des maîtres ^^, cruauté plus grecque que romaine, et prouvant peut-être moins l'oubli de la vieille équité que l'épuisement du sang romain chez une race devenue trop faible en nombre pour ne pas en être réduite à vivre de ces mesures.

Mais il y a soit des personnages, soit des actes personnels qui ont un cachet exclusivement romain, et Tacite aime à les peindre. C'est un vrai Romain que le lieutenant Vocula, qui triomphe de toutes les séditions de ses troupes par son courage, et meurt aussi honnêtement qu'il a vécu '- : c'est encore un vrai Romain que ce

1 Ann., 15-57. — '-^ l/ml., IG-i. — '• Ihid., 4-7i. — '^ lOid., 1-71. — ^ //,/</., ll-O, 7. — « Ibiil., 11-^20, '11, 51; l'2-l. — ' Ibid.. 1 1-")^, 50. — » IbkL, lG-18. — » Ibid., 5-50, l-G. — i» Ibid., 1-54, 5-50. — " lOid.. i4-i>2, 45. 4i. — ''^ Wid., 4- 27, 50, 57, 59. 02.

simple soldat légionnaire qui, prisonnier des Germains, ose lem' contester une victoire^, et se fait massacrer en défendant seul le nom de Rome; je reconnais le Romain dans cet Antistius mourant qui ne léguera rien à l'empereur pour l'apaiser, et qui songe moins à la mort qu'cà préserver ses derniers moments de la servitude*. Quand la mère de Néron qu'entourent ses assassins leur dit : « Fraj)pez au ventre^; » quand une Ligurienne menacée de mort si elle ne montre son (ils dit, en montrant son flanc : « Il est là, » et soutient jusqu'au bout ce mot magnanime '; quand le corps d'armée de Lucius Yilellius, mis à la merci du vainqueur, jette ses armes plutôt par colère que par crainte; quand, loin d'affecter une attitude suppliante, il montre un visage farouche, sans se préoccuper des outrages du peuple; quand quelques-uns de ces prisonniers tentent de se reiulre libres par la force, et se font tuer pendant que les autres se laissent parquer en prison, sans |)roférer un mot faible, tant ils songent à leur renommée dans leur détresse^; c'est le grand cœur de Rome que je sens encore animer l'empire.

Autre réflexion : la mort antique est le privilège de Rome ; elle n'a de cachet que chez les Romains, et le patriotisme n'y est pas étranger. Il n'y a pas d'Annibal, il n'y a pas de Thémistocle à Rome; point de ces fugitifs qui vont se vendre aux cours étrangères; et tandis que le Grec est presque plus chez lui au dehors qu'en .Grèce, le Romain aime mieux mourir à Rome que vivre à l'étranger. C'est aussi cette trempe du caractère romain qui le rend redoutable quand il se fourvoie. Les empereurs avaient à compter avec ce mépris romain de la vie, surtout chez ceux qui savaient mieux mourir que bien vivre ; qui pensaient du moins qu'un honnête homme ne pouvait être mauvais citoyen, quoique les stoïciens prouvassent le contraire, eux qui s'imposaient au prince et à l'empire, au lieu de se dévouer à l'empire en obéissant au prince. Mais Rome entière et Tacite excusaient bien des choses en faveur de ce respect du nom romain. A défaut de patrie. Tacite

1 77/67., i-âi. — •' Ann., lU-11. — '• lOid., 14-8.

■* « ÎS'cc ullis deindc tcrroribus nul morte, constantiam vocis egroiria' niutavil » [Hist., ^2-15.^ a Ilnd.. i-'l.

aime à célébrer ce grand nom de race ; et Rome lui semblera moins périr, si l'univers est romain. Il écrit sous cette magnifique illusion.

Au fond, il écrit pour le genre humain, quelque nom qu'il porte. Ce vaste esprit s'adresse à l'homme, quelle que soit sa nation; et il n'est pas plus éminemment historien que moraliste. A part même les portraits dont il a semé ses oeuvres et qui sont infinis; à part ce contraste perpétuel qu'on y trouve entre le vice et la vertu, et les apparences si multiples qui peuvent tromper sur l'un et sur l'autre, il y a dans Tacite la constante reproduction du cœur humain dans une vérité, dans une profondeur, dans une variété que nul ne connaissait avant lui, que nul ne surpasse. Quand Néron sépare sa maison de celle de sa mère qu'il relègue dans un palais écarté, et qu'Agrippine perd jusqu'à cette garde germaine qui était une image de sa puissance : « Rien, dit Tacite, n'est plus inconsistant, plus précaire que l'illusion d'un pouvoir qui ne s'appuie point sur lui-même. Agrippine est aussitôt délaissée; nul ne la console, nul ne la voit, sauf quelques femmes qui l'aiment ou la détestent ^ » Comment mieux peindre soit la fragilité d'un pouvoir qui n'est presque jamais qu'apparent, soit ce raffinement de la haine qui contrefait l'amitié pour envenimer le malheur? Quel vaste horizon moral en ce peu de lignes ! Quand on s'obstine à se battre pour Vitellius devenu impossible, et que Tacite nous dit « que Vitellius n'est plus empereur, quoiqu il soit encore un prétexte pour la guerre % » comme il retrace à côté de ce fantôme du maître, cette vive réalité du fanatisme de ses partisans, à qui, pour se baltre, suffit un prétexte ! Quand Vitellius encore empereur, pour Rome, accepte de Vespasien une riche pension dans quelque délicieuse retraite de la Campanie, et que Tacite ajoute, « que si ses amis ne lui eussent rappelé qu'il était prince, il l'oubliait''; » qu'ajouter à ce portrait d'une prostration

* Ann., 13-19. — -^ IJist., 5-70. — '- Ilnd., 5-65.

TACITE IIISTOIUEN. 397

incroyable? Deux traits ne lui suffisent-ils pas pour peindre un homme et une situation, quand il dit de Lucius Yitellius, « qu'aussi vicieux que son IVère, mais plus actif, il fut moins associe à sa grandeur qu'enlraîné dans sa chute \ » comme si la grandeur de son aîné n'avait eu que le temps d'être une chute ! Quand Néron récompense les jeunes nobles pour les encourager à monter sur la scène, ces jeunes gens ne sont plus libres, selon Tacite, « car chez qui peut commander, un don est un ordre ^ » Quand, par les soins de Néron, le faussaire Asinius est acquitté, « il échappe au châtiment, dit Tacite, non à l'opprobre^. » Lorsqu'on ajoute pour le même Néron le prix de l'éloquence à celui du chant, « c'est pour que l'orateur couvre l'histrion, » écrit Tacite \ Le peuple n'est pas plus épargné que le prince. Si celui-ci s'avilit en chantant pour complaire à celui-là, « le peuple semblait se réjouir, dit Tacite, et peut-être se réjouissait-il dans son oubh de notre honte ^; » et ailleurs, en parlant des soldats déplorant les maux de la guerre civile, « ils confessent le crime, dit -il, et ils le commettent ^ » Ces traits abondent tant chez Tacite, et ils ont tant de portée, qu'on ne sait ni quel choix en faire, ni comment les commenter. Il me suffira d'indiquer ce qu'il serait imprudent d'approfondir.

Comme tous les stoïciens. Tacite est inconséquent lorsque, sous la doctrine du fatalisme qui est la leur, il professe et pratique la responsabihté humaine. Il n'en faut pas moins le féhciter de cet illogisme; c'est un bonheur et pour son œuvre et pour nous, que sa conscience l'ait toujours emporté sur sa fausse science, et que son cœur ait donné tort à son esprit. Tacite est, comme Lucain, le chanire du malheur. Il recherche, pour ainsi dire, les infortunes qu'on a pu ignorer jusqu'à lui; il répare \eë oublis de ses devanciers; il veut honorer au moins la mémoire de ceux qui ont souffert, en dédommagement de leurs maux"'. La prospérité, pour Tacite, est quelque chose d'indigne, car elle corrompt; le malheur quelque chose de sacré, car il purifie. C'est celte lumière de

* Hist , 4-2. — 2 Ann., 14-14. — ^ Ilnd., 14- iO. — * Ibid., IG-i. — ^ Ibid. — « Hisf., 5-25.

^ « Neque suni igiiarus a plerisqiic scriploribiis, omissa multoruni pcruula et pœnas, dum copia l'aliscunt, aut, quae ipsis nimia et mœsta fueiant, ne pari ta:dio

gloire, c'est ce cachet de grandeur qui s'attache à Ihéroïsme persécuté soit par l'Iiomme, soit par le destin, que, selon la pente stoïcienne. Tacite aime à reproduire. Il favorise ceux que la fortune accable et que semblent abandonner soit leurs propres vœux, soit l'espérance.

Cette tendance, comme je l'ai dit, est loute chrétienne. Thraséas est l'un des saints de Tacite \ même durant sa vie, malgré quelques reproches de l'historien; Sénèque devient un saint par sa mort; la femme de Sénèque, Pauline, conserve à jamais l'empreinte sacrée^ que lui a communiquée son agonie avec son époux; Bàréa Soranus, sa fille Servilie'% la famille d'Antistius Vêtus*, ont leur part dans la même consécration. L'apothéose des victimes entraîne la condamnation de leurs oppresseurs ; les Césars deviennent à leur tour les victimes de Tacite. Si les intentions de cet historien sont excellentes, — car il veut faire aimer la vertu, haïr le crime, — il se méprend, je crois, sur l'application. Parce queTiiraséas est un honnête homme, il ne s'ensuit pas qu'il soit un bon citoyen; or, c'est le citoyen factieux que Néron frappe en Thraséas. De même, de ce que Tibère et Néron sont des hommes reprochables, il ne s'ensuit pas qu'ils soient coupables comme souverains. Ni Tibère et Néron ne sont le crime en politique, pas plus que Thraséas et Sénèque ne sont la vertu politique, à moins que le premier ne soit vertueux pour une opposition sans justice comme sans portée qui ne sait que décréditer le prince sans cause sérieuse et sans remède; ou que le second ne le soit pour avoir fourni à Néron sa première maîtresse % fait tuer sa mère^, fait le panégyrique officiel du parricide -, et conspiré contre son élève son empereur.

Il y a un très-grand vice de logique dans les appréciations de Tacite; il conclut mal, selon moi, de l'ensemble des faits qu'il constate. S'agit-il des empereurs, il les fait beaucoup mieux agir

lecliiros afficereul, verenlur. Nobis plernque cligna cogiiitn obvenere, qnaiiquam al) aliis incclebrata. » [Ann., 0-7.)

* « Postremum ^icro virliiteni ipsam excindere concupivit, intcrfcclo Tlirasea Toelo. » [Ibid., 1G-'21.)

^ «El ore ac membris in eum palloreni albcntibiis, ul oslenlui cs?ct nmllum vitalis spirilus egcstum. » [IbkL', 15-C4.)

•' îbid., 10-50, 7)1.-4 llnd., 10-11. — » Mil, ii-2. — « Ibid., 14-7. — ' Ibid.. 14-11.

((u'il ne les peint ou ne les juge. S'agil-il des stoïciens, des nobles, de ceux surtout qui ont mérité la colère des empe- reurs, il les peint et les juge mieux qu'il ne les fait agir. Les portraits qu'il fait de ses personnages ne répondent pas à la vie qu'il leur attribue. L'artiste ici prévaut sur l'historien; cela est fondamentale Les philosophes antireligieux du dix-huitième siècle obéissaient à ce mot d'ordre contre le christianisme : « Ecrasons l'infâme; » les stoïciens eurent aussi leur mot d'ordre : « Je veux, dit Sénèque, qu'on gourmande la mollesse, qu'on châtie l'impudicité, qu'on abatte la tyrannie % » conseil louable, mais s'il est bien pratiqué. Les stoïciens l'apphquaient mal quand ils ne pardonnaient pas aux empereurs les faiblesses de l'homme, et quand ils abattaient les Césars parce qu'ils étaient empereurs.

Tacite constate que Néron parut surpris quand un conjuré lui dit, en face, qu'ij n'avait pu supporter un empereur incendiaire et parricide^, car il savait qu'il n'était pas incendiaire ; et Rome presque entière l'avait absous d'un attentat affreux, sans doute, mais que Burrhus avait autorisé', et que Sénèque avait applaudi ^; c'est (pie, politiquement, l'empereur ne se croyait pas criminel, et <iue l'homme ou le fils avait plus failli que le prince.

Je ne pense pas non plus que chez Tibère la conscience de l'empereur fût plus malheureuse. Tacite tire grand parti sur ce point du début d'une lettre dont je voudrais bien voir tout le texte. Pour quiconque réfléchit sur les malheurs de race, sur les difticultés politiques qui affligeaient la vieillesse de Tibère, il est aisé de comprendre que l'anxiété de sa lettre est bien plus politique que morale. Quand il écrivait pour la défense d'un ami que le sénat voulait perdre pour des vétilles*' sous prétexte de venger l'empereur (car ce sénat, qui dépassait toujours la cruauté du prince, voulait l'égarer cette fois), s'étonnera-t-on que Tibère

* C'est en ce sens que M. Flourens dit de Buffon, — quant à l'instinct des animaux, — « qu'il reconnaît comme historien ce qu'il nie comme philosoplie. » [De l'Instinct (tes animaux, par M. Flourens, p. 18.)

. ^ Épit., 100. — - Ann., 15-07.

* « Perpetrarct Anicclus promissa. » [Ibid., 14-7.) ''* Ibid., li-11.

« Messalinus Cotla, l'un des plus vieux amis de Tibère, avait lait quelques sarcasmes sur des personnages importants, et dit « ([ue si ses adversaires avaient pour eux le sénat, il avait pour lui son cher Tibériole. » Ann., G-5.)

s'impatientât de cette nouvelle forme de l'hostilité personnelle se déguisant sous la servilité? Comment gouverner libéralement avec ces esclaves, comment éviter leurs caresses, qui étaient des étouFfements? L'empereur s'en désolait; et je ne doute pas que sa lettre, qu'expliquent si bien les circonstances, n'exprimât cette impression politique ^ : mais je doute que l'âme de Tibère portât l'empreinte de ces blessures, ces morsures secrètes dont parle Tacite. Il n'avait fait qu'appliquer, avec de bons sentiments, la politique de son temps, comme l'eussent appliquée ses meilleurs adversaires. L'artiste l'emporte donc sur l'homme d'Etat chez Tacite, quand il peint Tibère déchiré de remords, comme empereur ^

• Tacite est plus moraliste encore qu'historien; il est presque plus prédicateur que morahste : ce n'est point là un jeu de mots. Nos prédicateurs chrétiens, qui ne voient qu'un homme dans un roi, peuvent subordonner le roi à l'homme, absorber le roi dans l'homme. Nous savons le but qu'ils se proposent, carie christianisme a son but surnaturel que ne connaissait pas le paganisme : mais ce que nos prédicateurs chrétiens peuvent se permettre, Tacite ne le peut, parce qu'il manque de but surnaturel, et que, comme historien, il doit juger les rois par la politique^. Tacite procède comme les prédicateurs chrétiens, sans être ni prédicateur, ni chrétien ; c'est son double vice imitant une double vertu. C'est là ma conclusion sur Tacite morahste, et ma distinction est la clef de Tacite comme historien.

* Le début même qu'on incrimine n'en^onticnl-il rien? « Quicl scribam vobis, patres conscripti, ant quo nio;lo scribam, aul qnid onmino non scribam hoc tempore, dii me, desoquep^JMS perdant quam perire me quolidie scntio, si scio. » [Ann., 6-G.) — Si l'on songe au temps et aux formes enveloppées de Tibère, on comprendra, je pense.

- Son discours sublime [Ibid., 4-37, 58) serait-il l'inspiration d'une àme bourrelée? Le contraire est vrai. Tibère parlait d'autant plus modestement de lui, qu'il se sentait plus grand.

^ Les peuples et les rois ont autant de devoirs, mais non les mêmes devoirs que les particuliers. « ÎSon eadem décora principibus viris et imperalori populo, quamodicis domibus ac civitalibus. » [Ibid., a-G.) — C'est de la saine politique, et Tacite eu fait lionneur à Ti'>".rc. Voir ci-dessus le sentiment dWristote.

Dans mon examen de Tacite à ce titre, je viens de parcourir ce <|ue j'appelle ses préventions, ce qu'on appelle sa malignité, et ce que je crois plus un abus de son grand esprit qu'un vice de son cœur. J'ai montré ce que celle-là et celle-ci ont d'explicable, d'atténuant ou d'inadmissible, et combien la logique des faits réfute les impressions de l'historien. J'ai montré combien celui-ci savait peindre Rome soit au dehors, soit au dedans; comment il continuait ou cessait de continuer ses devanciers; combien il savait caractériser, non-seulement Rome, mais le Romain; combien il connaissait, non-seulement Rome et le Romain, mais l'homme ; combien il était moraliste, en même temps qu'historien; mais comment, par un faux point de vue et une confusion de principes, 4'historien est faussé par le morahste ^ Je conclurais par quelques considérations dernières.

Je ne puis m'improuver d'avoir apprécié les devanciers de Tacite avant de le juger lui-même au point de vue de l'enseignement hislorique. Mon étude des uns a modifié chez moi-même mon appréciation de l'autre. Par mon procédé, je sors des généralités qui s'appliquent à tout, et qui ne feraient de tous les historiens qu'un même historien; je suis mieux la marche de l'esprit humain dans l'histoire; j'en comprends mieux ce que Tacite tient de ses devanciers, ce qui lui est propre, ce qui appartient à d'autres temps, à d'autres esprits, comme ce qui est de son temps et de lui. Je ferai plus tard une comparaison d'ensemble sur l'école historique grecque et l'école romaine; mais remarquons en passant qu'en Grèce, Thucydide est à Hérodote, au point de vue religieux, ce que Tacite est, dans Rome, à ses devanciers; seulement Thucydide est plus sceptique et moins superstitieux que Tacite. Parmi les Romains, Salluste croit plus aux dieux qu'aux présages ; Tite- Live croit aux présages autant qu'aux dieux ; Tacite croit moins aux dieux qu'aux présages. Si les Grecs sont moins morahstes que les Romains, c'est que les Romains sont censeurs par esprit de race^ par éducation ; parce que la censure a été une institution romaine. Comme les Grecs sont éminemment politiques, ils sacrifient U morale privée à la morale publique; ils ne confondent pas

* L'ulopi^le a ses coudées franclics dans la Germanie. La pcinlure des Finnois, pr.r exeniplc cli. IG), y est le dernier mot du stoïcisme, sinon du cynisme.

les deux morales : on a yu qu'ils vont trop loin sur ce point. Les Romains confondent plus les deux morales ^; ils sacrifieraient plutôt la morale publique à la morale privée. Cette confusion des deux morales est moins chez Salluste, parce qu'il est plus homme d'État que Tile-Li\e et Tacite ; elle est plus chez Tite-Live et chez Tacite, parce qu'ils sont plus écrivains qu'hommes d'Etat; elle est moins chez Tite-Live que chez Tacite, parce que le stoïcien Tacite est plus philosophe et plus systématique que Tite-Live. C'est pourquoi les hommes politiques liront avec plus de fruit Thucydide, Salluste, Tite-Live même, que Tacite. Patercule est surtout écrivain; Jules César plus spécialement politique, mais d'une politique trop personnelle.^ trop transitoire pour servir de règle. Comme enseignement historique, nul ne surpasserait Polybe, si l'histoire n'était que la politique, car nul n'a mieux compris, politiquement, les cîtoses et les hommes; nul n'a mieux compris que, sans séparer la morale publique et la morale privée, il faut les appliquer diversement.

Mais Tacite a introduit l'homme dans l'histoire; c'est l'homme, c'est l'humanité qu'il raconte en racontant Rome et les Romains. S'il fausse ainsi la partie pohtique de l'histoire en subordonnant tout à la morale privée, et l'homme public à l'homme, il n'en étend pas moins l'horizon historique de tous les aspects que fournit cette vaste étude, l'homme. Comme moraliste, il est incomparable : toutefois, s'il n'a pas le triste et sec égoïsme de la Rochefoucault, dont il a la profondeur sagace, il n'égale pas Vauvenargues dans l'élévation, dans l'onction, dans le platonique essor de la pensée. La Rochefoucault méprise l'homme ; Tacite le plaint; Vauvenargues l'aime. Larochefoucault ne daignerait pas le corriger; Tacite en désespère; Vauvenargues le tente parce qu'il l'espère.

En histoire, ce qui distingue Tacite, c'est le sentiment. Les Grecs raisonnent, les autres Romains raisonnent et moralisent : Tacite sent, il sent vivement; il impressionne comme il sent. Dans

^ Il n y a pas deux morales; car la prétendue morale de l'ulile n'élanl qu'un calcr.l, il ne reste que la morale du juste; mais les applications de celte morale unique dilïùrent selon qu'il s'agit de l'ordre public ou de l'ordre privé. Tout ce qui ferait doute dans les termes que j'emploie en appréciant les historiens, doit être ramené ù ce I riiicipo.

ses tableaux les plus terribles, c'est la pitié qui domine. Plus la tyrannie s'exalte et punit, plus la pitié de l'bistorien s'accroît et console. Ce n'est pas sa plume qui eût écrit ce blasphème « que la pitié n'est pas politique, » comme si les tyrans même n'avaient pas besoin de pitié, eux qui, si souvent, font pitié ! Ou, comme si les plus cruels des tyrans, les tyrans populaires, étaient seuls dignes de pitié! Cette qualité de Tacite, Timpressionnabilité, dégénère pourtant en défaut, et produit l'injustice. Quand Tacite accuse les Césars de leur pâleur, de leur rougeur, de la volubilité ou de la lenteur de leur langage, de leur bégaiement, de leur geste, de leur regard; quand il les accuse tantôt s'ils parlent, tantôt s'ils se taisent, il imite les tyrans qu'il veut flétrir; il accuse les tyrans comme il ne permet pas aux tyrans d'accuser leurs victimes; l'historien se fait tyran, à force de s'émouvoir contre les tyrans.

Tacite n'en a pas moins créé une grande chose. Sous forme d'opposition collective ou sous forme personnelle, quelquefois sous les deux formes combinées, il a créé, il a introduit l'opinion dans l'histoire. Il a créé la conscience publique ; il a consacré, comme inventé, ce grand mot : la conscience du genre humain*. Au nom de cette conscience, il rend des arrêts que la postérité peut discuter, sans doute, mais qu'elle honore, même en les discutant, à cause de l'intention généreuse qui les dicte. A la mort de chaque grand personnage. Tacite le juge, mais avec quelle gravité, avec quelle dignité de principes, avec quelle justesse d'esprit, quand ni le patricien, ni le stoïcien, ni l'artiste ne prévalent sur l'honnetc homme! Les Césars, leurs courtisans, leurs ministres, leurs jurisconsultes, leurs femmes et leurs enfants, leurs capitaines, leurs magistrats, leurs amis, leurs adversaires, les grands de Rome qui ont joué quelque rôle dans l'Etat, comparaissent devant ce juge inflexible qui les classe pour la postérité. N'est-ce pas elle qui dit comme l'historien, « que la bonne et la mauvaise renommée d'Othon se balancent'; » — « qu'à l'avarice près, Yespasien fut un capitaine antique''; » — « que Galba paraissait digne de l'empire, s'il n'eût régné'*; » ou que Yalens,

« Conscienliam p^enoris huniani. » [Agricola, 2.) Hist., 2-50. — '-Wid., '2-j.— mW., i-49

« traître à Galba, mais fidèle à Vitellius, ne doit son lustre qu'à des traîtres plus perfides ^; » ou que la femme de Yitellius, Galerie, « ne connut jamais le pouvoir pour faire le mal ^; » ou que la mère de ce prince « ne connut des grandeurs de sa maison que le malheur^? »

Je distingue toutefois ses arrêts politiques de ses arrêls moraux. J'en ai dit plus haut la raison : il se trompe de base en politique; et là, ses intentions l'emportent sur ses jugements. C'est paur cela qu'il serait très-difficile d'analyser sa politique, car presque partout la morale l'absorbe; et c'est par le coup de pinceau, par un mot profond, qu'il fait sentir sa morale*. Comme l'enseignement historique de Tacite a plus d'intuitions que d'arguments, on ne résume pas cet enseignement, on s'en pénètre.

Tacite n'a ni le personnalisme, ni la méchanceté effrontée de Saint-Simon; il en a quelque peu le tempérament rancuneux. Quand il peint Yitellius le père^ — ce courtisan si raffiné — on croit voir, à la différence près des formes qui sont opposées, Saint- Simon poursuivant de son hostilité le duc du Maine. Ce qui choque, ce que hait le plus Tacite, c'est l'hypocrisie; il va si loin là-dessus, qu'il méconnaît ce que la politique impose aux souverains : tel est cet Alceste historien, qu'il suspecte jusqu'à la circonspection des princes % et qu'il aime mieux la méconnaître que la louer.

L'enseignement de Tacite se ressent essentiellement de trois cboses : de son tic tout romain de gourmander; de sa pente à l'insinuation; de son goût pour l'art, c'est-à-dire de son tempérament d'artiste,

C'est parce que Tacite est aussi multiple que je l'ai dit, qu'il ne peut être lu que par des esprits très-sains. L'esprit des affaires n'est pas seulement nécessaire pour comprendre toute la portée de Tacite; il l'est encore pour rectifier sa fausse portée. Quand

» Uisl., r)-02. — - U)id., 2-64. — ^Ibid.

* « Il jellc ses sentences dans ses récils, comme un habile tisseur sème l'or et la st)ie sur son étoffe. » (Jusie-Lipse, préface de l'édition clzcvirieniie de IGôi.) — C'est bien cela; mais analyse-t-on une broderie?

^ « Optinmniquemque jurgio lacessens, et respondenli relicens, ut pavida ingénia soient. )^ {Ann., 14-49.)

« lOid.. 5-8.

Juste-Lipse dit que nul auteur ne l'a plus éclairé que Tacite *, je le crois sans peine. Si c'était Juste-Lipse qui profitait de cet auteur, c'était Juste-Lipse qui le lisait; il avait ce sens exquis, ce sixième sens qu'il faut, selon lui, pour lire Tacite^.

Cicéron écrit qu'un historien « doit ne rien dire de faux, et qu'il doit oser tout le vrai. » Je crois que Tacite ose tout le vrai, mais que s'il ne dit rien de faux avec intention, il insinue le faux par impression personnelle, car il a un cœur qui s'émeut trop, mais surtout un esprit qui voit trop.

A force de commenter les intentions, il les oblitère ; il sème le doute et l'incertitude dans les jugements : il apprend à se délier des hommes, ce qui nuit aux grands desseins comme aux grands hommes. Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon, les natures les plus magnanimes furent les plus confiantes^. Les Guise et Richelieu, plus grands que Mazarin, furent moins défiants. Tacite servirait donc plus à la direction de la vie privée qu'à la direction de la vie politique, quoi qu'en disent ceux qui prennent des maximes pour des raisons. Aussi comprends-je que Tacite soit peu goûté des grands chefs de peuple, car il a trop de subtilité pour un chef; et s'il a peu brillé comme homme d'Etat parmi ses contemporains, c'est qu'il connaissait plus l'homme que les hommes; et, qu'ainsi qu'il le dit lui-même d'Agricola, il était trop philosophe'*, Irop stoïcien pour un patricien romain.

Ceux qui l'admirent trop comme penseur, ne distinguent pas suffisamment.

* « Plus ille iiobis conlulit, quam cœleri omnes. » [Catalogue (Tauteurs, où il a puisé, j

- « Acule arguleque scripsisjc faleor, et taies esse debcre qui euni legenl. » (Préface de l'édit. elzévirifnnc de 1054.)

'' « On est ])lus souvent dupe par la défiance que par la confiance. » [Mémoirea du cardinal de Retz., tome ï, p. 178, collection Petitot.]

* « Studiuni philosophitc acrius, ultra quam concessum Romano ac senalori, hausisse. » [Agricola, 4.)

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