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d'aliments, et c^est en brûlant qu'elle éclaire. C'est par là que brilla dans Rome l'éloquence antique; car, si nos contemporains ont les succès qu'admet un gouvernement régulier, tranquille, heureux; les commotions, les désordres, le défaut d'un modérateur suprême au sein d'un bouleversement général, n'en offraient pas moins de plus belles cbances à l'orateur, d'autant plus puissant qu'il s'imposait à une foule indomptée. De là, ces lois fréquentes qui rendaient leurs auteurs populaires; de là, ces nuits orageuses que les magistrats passaient sur les rostres. De là, ces poursuites contre les puissants, ces inimitiés qui enveloppaient les familles; de là, ces conflits des grands et ces combats sans fin entre le sénat et le peuple. C'étaient là des maux pour l'Etat, mais ils servaient l'éloquence, ils préparaient ses triomphes ^ » Je conviens, avec Tacite, que ces maux de l'Etat servaient l'éloquence, comme la peste sert la médecine ; je comprends chez l'artiste médecin je ne sais quel vœu pour cette épidémie qui exerce toute la beauté de son art et de son dévouement ; je comprends moins la beauté et la nécessité d'une épidémie. Continuons : « Et ces assemblées permanentes, et ce droit d'attaque contre les puissants, poursuit Tacite, et ces glorieuses rancunes qu'affrontaient la plupart des orateurs en bravant Scipion, Sylla, Pompée; que provoquaient môme les hislrions^ qui, pour immoler à l'envi les grands personnages, abusaient de leur auditoire ; quels ferments pour les esprits! quels brandons pour l'éloquence! C'est que je ne décris pas un art discret, paisible, aimant la droiture et la retenue, je parle de cette insigne et grande éloquence née de la licence (que les fous nomment liberté), complice des séditions, souffle des tempêtes populaires, incapable de soumission, de déférence ; factieuse, téméraire, altière, incompatible avec de sages institutions. Quel orateur de Lacédémone ou de Crète parvint jusqu'à nous ? C'est que ces deux cités avaient des mœurs fortes, des lois très-sévères. Les Macédoniens, les Perses, les nations gouvernées strictement, n'ont pas laissé d'orateurs. Il y en eut quelques-uns à Rhodes, beaucoup à Athènes. Là, le peuple pouvait tout, les insensés tout, tout le monde presque pouvait tout. Ainsi fut-il de
* Dialog. des Oral., 36. — '^ Les comédiens en général.
Rome : tant qu'elle s'égara, tant qu'elle fut la proie des partis, des agitations, des discordes, l'éloquence y fut plus forte, comme sur un sol indompté fructifient certains herbages ; mais, ni l'éloquence des Gracques ne compensa, pour la républi que, le mal de leurs lois ; ni les beautés oratoires de Cicéron n'ont rachelé sa mort ^ » Je n'ai pu tronquer cette brûlante défense de l'éloquence démagogique; mais qu en ressort-il, d'après son défenseur luimême, sinon que cette éloquence est orgueilleuse, envieuse et subversive; qu'elle est malhonnête dans ses moyens comme dans ses desseins, et qu'elle n'est pas moins fatale aux tribuns qu'à la république?
Avant Tacite, Platon disait, avec la moralité qui lui est propre, que l'orateur populaire n'est qu'un courtisan, qu'un corrupteur du peuple qu'il exploite en feignant de le plaindre ; mais qui périt d'ordinaire, et très-justement, par la réaction de cette corruption qui lui renvoie son crime et le punit par les mains qu'il a dépravées ^
Mais à ne prendre l'éloquence tribunitienne, l'éloquence indomptée dont parle Tacite que, comme art, dans quels monuments se survit-elle? Dans plusieurs de ses effets, un histrion pouvait autant qu'elle, d'après Tacite, preuve que le corps n'a pas moins de part à ces effets que l'intelligence : ce qui confirme ce que dit si bien Sénèque, que rien ne corrompt plus la véritable éloquence que les applaudissements de la foule ^; car que faut-il pour l'émouvoir et lui plaire, que de tromper ses passions généreuses, que d'outrager ou la vérité ou l'homme de bien par des moyens dignes de leur objet? Si l'éloquence tribunitienne antique n'a donc pas laissé de monuments par lesquels la postérité puisse l'apprécier, c'est qu'elle ne mérite pas de souvenirs; c'est qu'elle n'eut pour elle ni la vérité de fond, ni la vérité de forme qui fait durer les œuvres de l'inteUigence. Point de monuments de l'éloquence tribunitienne antique; je me trompe, ses monuments sont ses désastres : elle fit périr Athènes par l'entreprise injuste et gigantesque de la conquête de la grande Grèce; elb' la livia aux trente tyrans avant de la livrer au Macédonien, puis aux Romains;
' Dialog. des Oral., 40. — ^ Voir le Gorgias. — ^ÉpH., 102.
elle livra à leur propre délire ses orateurs qui se vengèrent ou se trahirent les uns les autres, et finirent, comme tous les grands perturbateurs, dans leur propre tempête. Elle épuisa Rome dans la guerre sociale, après avoir décimé son aristocratie ; elle précipita l'une et l'autre dans ces guerres civiles qui ébranlèrent, avec le monde, la domination romaine dans l'univers, et détruisaient la société romaine, sans cette sagesse de race qui signalait le Romain et lui fit chercher son salut dans un seul chef, quand plusieurs chefs le compromettaient.
Les temps modernes confirmeraient surabondamment le mensonge de ce principe : qu'une liberté sans frein est la source de l'éloquence. L'Angleterre est-elle sans éloquence parlementaire, ou son éloquence y est-elle sans frein? Y préche-t-on, par hasard, comme chez d'autres peuples, la haine ou le mépris du souverain, la spoliation du riche, l'assassinat social sur une large échelle? Sont-ce des thèses de ce genre qui ont illustré les Chatam, les Pitt, les Fox, les Canning et d'autres qui vivent encore, aussi éloquents parce qu'ils respectent les limites du vrai et de l'honnêteté publique? Chez nous, même, il y eut plus de démagogie, plus de licence en 95 qu'en 89 ^, mais quelle différence d'éloquences entre l'un et l'autre! Pourquoi? si non parce que 89 fut plus vrai et plus contenu que 95. — De 1815 {^1848, l'éloquence politique ne fut-elle pas plus grande qu'en 1848 même? Pourquoi? si ce n'est parce que 1815 et 1850, furent plus vrais que 1848. La liberté ne donne donc pas l'éloquence % elle lui permet seulement de se produire ; mais elle ne le permet pas moins à la sottise qui, certes, sait en profiter. La hberté ilhmitée n'est donc qu'un mal politique autant qu'un mal artistique. Ceux qui regrettent l'éloquence désastreuse malgré ses désastres, sont à mes yeux des gens qui aiment à mourir d'un beau couteau. Ceux qui regrettent l'éloquence sans frein, comme celle d'Hébert, par exemple, sont ceux qui préféreraient tenir que subir le couteau.
* Il y en eut plus dans les clubs qu'à l'Assemblée nationale; et qu'est-ce que l'éloquence des clubs comme art, conmic idéal?
- Quels étaient les orateurs les plus altiqucs de Rome selon Quintilicn? C'étaient Scipion, Lœlius, Caton; c'est-à-dire les orateurs les plus contenus par leur rang et leur bon sens, quand la liberté républicaine leur permettait, si aisément, l'écart. (Voir Quintilicn, De Vlnstit. orat., 12-10.)
Point de monuments que du sang et des ruines, pour l'éloquence sans frein, soit dans l'antiquité, soit de nos jours! Quant à l'éloquence politique à Rome, où la trouvons-nous mieux que dans Tite-Live, dans Sallusle, dans les écrits de Cicéron, dans les discours de Tacite \ dans le panégyrique de Trajan par Pline; c'està-dire partout — si ce n'est au Forum — mais, spécialement, dans le génie des écrivains s'épanchant sous les empereurs? Pourquoi? si ce n'est parce que, étant vraie et contenue, elle mérita de vivre. Quand l'éloquence chrétienne eut-elle des accents plus grandioses qu'avec saint Bernard et Bossuet, c'est-à-dire sous des rois ; et à quelles conditions, sinon d'avoir pour elle la vérité du fond et la décence de la forme? S'il n'y eut pas des désordres et des invectives populaires sous les empereurs, il y eut de l'éloquence politique; et les lettres, car c'est là ce qui nous occupe, durent une partie de leur éclat à l'éloquence politique des historiens.
L'éloquence politique ne périt donc pas avec la république romaine*. Ce qui péril, ce furent les fruits pratiques, les bénéfices, les désordres de cette éloquence ; ce qui survécut, ce fut l'art, ce fut l'idéal, ce fut le beau, mais sans le mal. C'était là l'éloquence pacifiée dont parle Tacite; c'était l'éloquence morahsée; et, comme idéal, la véritable éloquence : car, si ce n'est point l'éloquence des factions, c'est celle de l'esprit humain quand il est soi dans sa plus noble grandeur, quand il est digne qu'on l'écoute, qu'on l'admire, et qu'on veuille l'imiter; voilà ce qui survécut de l'éloquence politique sous l'empire.
L'éloquence judiciaire resta la môme; il semble qu'elle dut s'accroître de ce qu'avait perdu l'éloquence politique; et parce qu'on défendit les accusés plus décemment, rien ne prouve qu'on les défendît moins éloquemment. La théorie contraire est plutôt vraie: si les monuments judiciaires de cette époque ont péri, c'est que tout presque a péri ; mais nous savons que le barreau impé-
* Il y a telle harangue de Tibère, d'après Tacite, et tel discours de Claude, d"aprt!s Claude même, où je trouve plus de vraies beautés, c'est-à-dire plus de nobles vérités de raisonnement et de sentiment, que dans trente de nos pliilippiqucs modernes.
^ Il y a cette différence entre les œuvres du barreau romain et les œuvres des tribuns, que les premières furent d'éternels modèles pour la civilisation romaine qui les consulta tant qu'elle dura, tandis que la génération qui suivit les tribuns ne connut d'eux que leurs noms. Les œuvres du barreau romain ont péri pour nous; celles des tribuns républicains ne survivaient pas à leurs contemporains.
rial trouvait Cicéron lui-môme diffus et froid, et que le progrès des esprits avait fait substituer à la riche abondance de l'éloquence cicéronienne la vivacité polémique, le trait, l'éclat^ et cette ardeur incisive dont le Dicilogue des Orateurs de Tacite est un parfait modèle ^
Voilà, ce me semble, ce qui est vrai de l'éloquence sous les Césars. A le bien prendre, elle ne dégénéra pas comme idéal, faute de liberté ; elle dégénéra dans la société impériale, comme dégénèi?e tout ce qui a brillé dans les sociétés^. Nous verrons plus bas comment l'éloquence même, suivit la marche de l'esprit littéraire sous les empereurs : mais quand Tacite compare les bienfaits nés de l'éloquence avec ceux d'un sage gouvernement politique, comme il conclut sensément! « Aujourd'hui môme, dit-il, ce débris de l'antique éloquence, le barreau, accuse un reste de malaise social et quelques imperfections. Qui donc nous appelle, sinon le coupable et le malheureux? Quel municipe a recours à Rome, si ce n'est celui dont les voisins ou quelque lutte intestine troublent la paix? Pour quelle province plaidons-nous, si ce n'est pour celle qu'on pille et qu'on opprime? N'aimerait-on pas mieux n'avoir pas à se plaindre que d'être vengé? S'il était quelque nation d'hommes irréprochables, un orateur ne serait pas plus nécessaire à ces âmes pures qu'un médecin aux gens bien portants; car si l'art de guérir s'exerce et fleurit peu chez les peuples dont la robuste santé naît d'une saine constitution, de môme la gloire des orateurs pâlit et baisse au sein des bonnes mœurs et du penchant à l'obéissance. Pourquoi tant de discussions dans le sénat quand les bons esprits s'entendent soudain? A quoi bon tant de harangues populaires, quand ce n'est plus la foule ignorante qui décide, mais un seul, et le plus sage? Pourquoi des accusateurs empressés quand les délits sont si légers, si rares? Pourquoi le fiel et l'emportement dans les défenses, quand la clémence du
» Dialog. des Oral., 18, 9-2, 25, 24; Quinlil., De l'instit. orat., 12-1. — Il va nicmc jusqu'à dire qu'on trouvait Cicéron efféminé. [lOid., 12-10.)
« Dialog. des orat., 19. 20, 21.
'' Du temps de Quintilicn, les orateurs qui voulaient passer pour véhéments, criaient, beuglaient, semblaient en fureur, et, au fond, étaient plus violents que forts. [De rinstU. orat., 2-12.) — Mais tout cela faisait de l'effet sur la nudlitude, selon Quintilien. Ainsi, le sa7is gêne élait possible à l'orateur judiciaire, sous les cnDpcreurs : Il pouvait en profiler, sans qu'il lui profitât.
pouvoir court au-devant des accusés ^? » Certes, le sage pensera comme Tacite. Si l'on pouvait purger une société d'orateurs, ou faire qu'ils fussent inutiles, cette société n'y perdrait rien : moins d'orateurs et plus d'heureux, ne serait-ce pas un bénéfice? Mais c'est là de l'utopie; restons dans les faits.
L'éloquence démagogique n'est pas toute l'éloquence politique; celle-ci n'est pas toute l'éloquence utile, car l'éloquence judiciaire ne l'est pas moins. L'éloquence écrite qui s'adresse au genre humain n'est pas moins belle et moins féconde que celle qui s'adresse à quelques hommes; ni celle qui s'élance dans la postérité, que celle qui se circonscrit dans le temps. Enfin celle qui revêt le mètre poétique n'est pas moindre, sur les nations, que celle qui se contente du nombre oratoire, et certainement Homère et le Dante, Corneille et Shakspeare ont plus occupé ou occuperont plus les esprits que Démosthène et Cicéron : je ne parle pas des démagogues qui ne vécurent qu'un jour et dont la plupart n'ont que la gloire du mépris; mais disons que l'éloquence a plus d'une forme; qu'elle n'appartient pas à un seul convenu; qu'elle varie ses tons selon le besoin, desGracques à saint Ambroise; que s'il fallait la mesurer à l'image que chacun peut se faire de la liberté qui devrait l'animer, le paysan même du Danube pourrait n'être qu'un académicien, et Caïus Gracchus qu'un rhéteur. Disons que ce qui fit et soutient toujours l'éloquence, c'est la vérité, c'està-dire l'utilité et la moralité des idées ; c'est la foi de l'orateur dans ses idées, c'est-à-dire le sentiment dont l'enflamme leur justice^. Quant à la forme, les grammairiens préféreront celle-ci à celle-là : l'orateur qu'inspirera la vérité et la foi trouvera toujours son langage; et la liberté politique y sera pour si peu qu'il ne sera pas de nation, pas d'époque, qui n'ait ses hommes inspirés, (manquât-elle d'orateurs de profession, c'est-à-dire de rhéteurs), quand elle vivra de principes et de croyances.
Nous venons d'esquisser le sort de l'éloquence sous les Césars; quel fut celui des autres formes littéraires? On a voulu expliquer
' Dialog. des or a t., 41.
- ,1c ne «lis pas justesse. On pciil ne pas manquer de justesse d'esprit, tout en manquant de justice au fond du ca?ur. Chez le véritable orateur, la conscience est aussi droite que la raison.
le sort des lettres en général, par celui de l'éloquence en particulier, et il me semble évident qu'on s'est trompé, car ni la fonction, ni l'emploi des lettres et de l'éloquence ne sont les mômes; puis, ni la politique, ni les Césars ne firent décliner les lettres : examinons.
Les lettres, dit-on, s'abaissent avec la liberté? — Quoi doncî dans les cbefs-d' œuvre de Virgile, d'Horace, de TibuUe, d'Ovide, de Properce, de Tite-Live il y aurait abaissement des lettres ! Ces grands esprits seraient inférieurs à leurs devanciers ! Je n'en crois rien, et je ne pense pas que ce soit l'opinion commune des connaisseurs. Dira-t-on qu'ils sucèrent le lait de la liberté, et que la liberté qui les nourrit d'abord, fit leur génie. Vain subterfuge! Qu'importe que le génie ait des ailes si l'air lui manque ; qu'importe qu'on sache bien parler ou bien écrire, si l'on tremble d'avoir à écrire ou à parler : l'expression suit mal une pensée qui avorte parce qu'elle n'ose se produire ; le génie qui n'éclate pas n'existe pour personne. Je vais plus loin : j'admets un instant que c'est son éducation qui fait l'homme de génie, et que c'est la liberté qu'il respira dans sa jeunesse qui lui donne la trempe de son âge mûr; qu'on m'exphque alors Lucain et Sénèque ! qu'on m'explique surtout Juvénal et Tacite! Les deux premiers, vécurent et moururent sous des règnes bien autres que celui d'Auguste : Juvénal connut Néron dans sa jeunesse; Domitien, dans un âge plus avancé. Domitien fut le patron, et presque l'instituteur politique de Tacite *; qu'on me dise où leur jeunesse puisa cette virilité d'accent qui les distingue parmi les écrivains de tous les siècles! Ce lien forcé qu'on veut établir entre la poHtique et les lettres, mène à plus d'un mécompte.
On prétend, par exemple, que, repoussée de la vie publique, la littérature, au lieu d'être une action, devint une étude, et passa du Forum dans le cabinet. — Mais cette assertion concernerait l'éloquence du Forum, non les lettres en général; car la htléralure fut toujours une œuvre de cabinet: et à Rome même l'éloquence fut presque toujours récitée; si bien qu'en ses meilleurs jours ce fut une œuvre de cabinet, comme il y paraît aux
* Il l'employa et le combla de faveurs, écrit Tacite lui-même. [Hist., l-l.)
moiiiimenls qui nous en restent. Les Verrines, la Milonienne, les Pliilippiqucs, les Calilinaires môme, malgré l'arlilice de certaines formes, sont des œuvres de cabinet, comme le discours de Démosthène pour la Couronne : car ne perdons pas de vue que chez les anciens l'artiste domina toujours l'orateur. Lequel, de notre tenq)s, s'amuserait, par exemple, à refaire comme Cicéronle plaidoyer d'un procès perdu, (et perdu parla défaillance du défenseur!) comme pour mieux montrer, par ce qu'il eût pu dire, que ce n'était pas faute d'esprit qu'il avait manqué de cœur, ce que la boutade du condamné à l'aspect du chef-d'œuvre inutile sorti du cabinet, non de l'audience, sut fort bien reconnaître? Lequel des nôtres, s'il se nommait Jules César, s'amuserait après la mort de Cafon à composer VAnti-Calon? Que la vie publique animât l'orateur au sein de son cabinet, nul doute ; disons pourtant que deux merveilles de l'art oratoire, la Milonienne et les Verrines, ne furent pas des actions, mais de purs exercices de style : disons de plus que l'éloquence d'action a laissé peu de traces, témoin l'éloquence tribunitienne ; et je ne sais ni comment apprécier, ni comment regretter ce qui est pour nous l'inconnu.
Quand les hommes agissent, ils écrivent peu en général ; les peuples sont de môme. Ils n'écrivent et ne lisent que lorsqu'ils ont du temps pour l'un et pour l'autre. Yoilà pourquoi ce sont les loisirs du cabinet qui font éclore les lettres, et pourquoi les loisirs de la paix les popularisent. Virgile, pour écrire, comme le public romain pour goûter Virgile, furent donc dans les meilleures conditions^ sous Auguste. Loin d'abaisser les lettres, l'ordre public, qui succédait aux convulsions de la licence, leur permettait d'être : à moins qu'il ne soit des temps mystérieux marqués pour leur éclosion et leur développement que n'empêchent ni la hcence ni l'oppression, ce que l'histoire générale des lettres pourrait justifier, et ce que Rome démontre sans réplique : car, ni la licence politique à Rome n'empêcha Lucrèce, Catulle, Jules César, Cicéron, Salluste ; ni l'oppression n'empêcha Patercule, Phèdre,. Lucain, Sénèque, les deux Pline, Juvénal, Tacite : et, de nos jours, Chateaubriand, madame de Staël, Gœthe, Schiller et tant
* Kous l'avons bien revu au dix-neuvième siècle.
d'autres du même ordre et de la même date, n'ont-ils pas brillé au sein des commotions et de ce qu'on veut appeler l'oppression militaire? Que d'autres brillèrent comme eux de 1815 à 1850, sous ce que les libéraux appelaient l'oppression monarchique ! Que d'autres encore sous ce que les radicaux appelaient l'oppression libérale ! Si bien que si j'affirmais qu'il en est des lettres comme delà vertu, laquelle, comme certains arômes, a besoin de quelque violence pour s'exhaler*, je ne dirais rien de plus faux que ceux qui font naître les lettres de la liberté : mais rien n'est faux que l'absolu.
Notre siècle se distingue surtout par la manie des doctrines : il n'est pas de fait particuher qui ne donne lieu à une doctrine générale. Ce qui peut être vrai d'une date de notre histoire, nous le disons vrai de toutes les dates; ce qui peut être vrai pour la France, nous l'affirmons vrai pour l'Europe; ce qui peut être vrai des temps modernes, nous le donnons pour règle à tous les temps. Apphquez ces distinctions à la plupart de nos théories modernes ; sortez de France pour les apprécier, ou remontez les temps en France ; enfin allez, au besoin, jusqu'à l'antiquité vraie, non l'antiquité de convention ; ne confondez pas l'antiquité grecque avec l'antiquité romaine, car leurs dissidences égalent leurs ressemblances, et vous verrez combien le convenu doctrinal de notre temps n'est qu'un convenu, c'est-à-dire une règle d'appréciation fausse rendue spécieuse par un esprit à la mode qu'acceptent sans examen les esprits paresseux.
Par exemple, s'il est vrai, comme l'enseigne un de nos hommes les plus éminents « que le pouvoir absolu n'est pas nécessairement l'ennemi des lettres qui ne l'ont pas nécessairement pour ennemi ^, » — doctrine contraire à celle du grand critique que
^ Le Dante, le Tasse, le Camoëns et J. J. Rousseau ; tous les apôtres, tous les martyrs chrétiens; quels noms je citerais pour ma thèse, si je soutenais thèse! Pour Rome même, quoi de plus aisé que d'abuser des coïncidences ! Par exemple, pour soutenir que l'oppression est favorable aux lettres, on citera Néron, sous lequel elles fleurirent; on citera Vespasien, sous lequel elles s'interrompirent précisément parce qu'il fut moins oppresseur que Néron ; on ciicva Domiticn, ressuscitanl les lettres en ressuscitant l'oppression, et les Antonins, éteignant les lettres en rcssu^cilant la liberté. Voilà où le bel esprit peut conduire; et ce que je dis sans raison de l'oppression, on le dit sans raison de la liberté ; à moins, comme je l'exprimais dès le début, qu'on n'applique mal, communément, les mots de libeité et d'oppression.
^ M. Guizot, Mélanges littéraires.
j'appréciais ci-dessus^, l'un songeant surtout à Rome, l'autre surtout à la France, — est-il nécessaire, comme on le prétend d'ailleurs, que « pour que les lettres brillent sous un règne absolu, le pouvoir ait pour lui les croyances morales du public^?» Non, caries Césars n'eurent pas pour eux cette consécration . On sut les accepter comme utiles; quelques-uns les crurent nécessaires; je me trompe; le respect des Césars fut dans les masses; l'hostilité contre les Césars fut chez les grands, chez lesquels résidait dans les temps antiques le patronage des lettres. Enfm la Grèce, qui n'eut jamais la religion du pouvoir, eut sa brillante école d'Alexandrie^ sous des souverains qu'elle ne tolérait qu'à peine. Mais, poursuit l'homme illustre auquel je réponds, il faut que le pouvoir absolu sache respecter la dignité des grands esprits ; il faut que les plus fiers de ceux-ci et le pouvoir puissent se rencontrer librement dans leur commune existence \ — Je ne le crois pas davantage ; ce qui est le mieux, n'est pas toujours nécessaire. Il suffit pour les lettres, qu'elles aient quelque chose à dire et qu'on ne les inquiète pas. A cet égard, les Césars et les lettres se concilièrent fort bien, et les faits se passent ici de doctrines : ce qui fut, est plus sûr que ce qui dut être. Les Césars furent plus que tolérants pour les lettres, ils furents patients; peu s'en faut que je ne dise débonnaires. Ne lai-je pas prouvé?
Serait-il vrai comme l'enseigne encore un très-brillant esprit, qu'une littérature s'arrête, comme ayant atteint son terme, quand elle a exprimé sous leur meilleure forme le plus grand nombre de vérités universelles; — mais quelles vérités universelles ne sont pas dans Homère, et sous une forme parfaite? Et pourtant que d'intelligences supérieures ont écrit excellemment, en Grèce, après Homère! Quelles sont les vérités universelles que n'ait pas exprimées le siècle d'Auguste? et pourtant les siècles suivants ont parlé non moins éloquemment; et ainsi des autres âges. C'est qu'à moins
' V. page 53, 40. — '^ M. Guizot, Mélanges littéraires.
5 La race alexandrine fut bien un mélange; mais par son origine, ses maîtres, son esprit, ses influences, la civilisation alexandrine fut grecque.
* Luther, Shakspeare, Milton, Michtl Cervantes, eurent-ils besoin de cette camaraderie?— Les Césars ne l'eurent pas non plus avec les letlrés uniquement lettrés. — J'ai déjà dit ce qu'il fallait penser des rapports qui existèrent entre Auguste et Virgile; mais notons que les mœurs républicaines étaient encore toutes vives sous Auguste.
que le progrès de l'esprit humain ne soit une chimère, il faut que la pensée humaine s'élargisse dans son cours comme un grand fleuve, en coulant vers son embouchure ; et si la forme est le vêtement le plus propre à chaque pensée, il faut que la forme puisse être multiple comme la pensée. D'où cette double conséquence : que la pensée humaine, en tant que progressive, est inépuisable; qu'elle ne se circonscrit dans aucun siècle; qu'elle tend au contraire à s'accroître comme l'incendie; et qu'il faut dès lors, que la forme de la pensée soit infinie, pour qu'elle ondule comme l'incendie, ou comme le rivage avec les flots de son fleuve. Mais ceci même veut être bien compris, car que de siècles demande quelquefois un progrès véritable! Puis, cet incendie qui me sert de comparaison s'obscurcit, au moins, s'il ne s'éteint dans sa durée; et ce fleuve dont je parlais se perd aux regards, ou change son cours, s'il ne s'arrête. Nous ne voyons qu'à courte distance, et partout où je voudrais affirmer, je sens le mystère. Poursuivons : veut-on expliquer comment la tragédie ne réussit pas à Rome : elle n'était pas, dit-on, une solennité rehgieuse comme en Grèce; or les jeux romains, qui comprenaient ceux de la scène, étaient des solennités religieuses, on l'a vu : la doctrine est donc fausse en fait; mais la scène française, où la tragédie réussit tant, n'est-elle pas antichrétienne? Je pourrais continuer.
Sortons des thèses générales ; revenons à la corruption des lettres romaines. Si Lucain est désordonné dans son style parce que Néron est désordonné dans sa vie, pourquoi Sénèque n'est-il pas désordonné comme Lucain, ou Pétrone comme Sénèque? Pourquoi Phèdre et Patercule ne le seraient-ils pas comme Tibère? Si, — comme les écrivains de Philippe II, — Lucain échappe au plaisir de penser, par la bizarre obscurité de l'expression * (toujours parce que Néron ne permet pas de penser), d'où vient que Sénèque pense tant, et si hbrement? Ouvrez Lucain; non-seulement il pense beaucoup pour un jeune homme, mais il outrage beaucoup le pouvoir pour un favori de Néron et un neveu de Sénèque ; de plus, je ne sais rien de plus clair que les sorties révolutionnaires de Lucain
* Voir M. Villcmain, Ds la corruption des lettres romaines.
€t (le Sénèque^ : je les trouve l'un et l'autre plus que libres ; ils sont injurieux.
Si la tyrannie oppresse Tacite, et si sa pensée s'en ressent, pourquoi Ju vénal n'est-il pas oppressé comme Tacite? Quand le génie de Tacite a quelque chose de chaste et de mystérieux, pourquoi celui de Juvénal est-il d'un cynisme éclatant^? Pourquoi Pline, leur contemporain, n'a t-il ni le mystère de Tacite, ni la noble effronterie de Juvénal? Que signifient ces influences de la tyrannie dont les effets sont si contradictoires ? Pour expliquer l'abaissement des lettres par le déclin de la liberté, on veut que Trajan ne soit, après tout, qu'un doux tyran. Quel tyran que celui que Pline ose formellement menacer d'assassinat s'il n'est pas suffisamment sénatorien, et qui commande au préfet du prétoire de le tuer s'il manque à ses serments! Trajan fut, je le veux, un tyran pour le besoin de la thèse en question; mais Louis XIV? Que dirons-nous de Louis XIV? Ce prince fut-il moins tvran que Trajan, ou fut-ce un moindre tyran que Louis XIV et Trajan, ce Richelieu qui faisait tuer de Thou et calomnier le Cid? Les lettres pourtant les aimèrent : mais sans sortir de Rome, était-ce un tyran que Marc-Aurèle? Étaient-ce des tyrans que les Antonins jusqu'à Commode? Qu'on me montre les chefs-d'œuvre intellectuels de leurs règnes; qu'on me montre, chez eux, ce qui ne manque ni à Néron ni à Domitien ! Etrange moquerie de la fortune, de choisir deux tyrans pour les couronner de la gloire littéraire dont elle frustre des empereurs philosophes !
Les modifications politiques de la société romaine ne rendant nul compte de sa décadence Httéraire, il faut en chercher d'autres raisons : il faut descendre des causes générales presque toujours trompeuses, parce qu'elles ont trop de portée, aux causes particulières, souvent trompeuses aussi, parce qu'elles n'en ont pas assez.
L'afféterie de Mécène, dit-on, énerva la vigueur littéraire; — mais quel grand esprit Mécène a-t-il donc gâté? Ce n'est certainement
* J'ai montre ailleurs (Voir mon étule sur YOpinion publique) qu'elles foisonnent dans leurs œuvres.
* S'il est cynique, il est loin d'être obscène. Son cynisme même, n'est que cette c;u:lilé de langage que prescrivait l'école stoïcienne.
pas Horace, l'un de ses familiers. Si l'influence de Mécène n'altéra que les petits esprits du temps, que nous importe, car qui les connaît parmi nous? lequel de leurs contemporains les mentionne? Puis, l'influence de Mécène périt avec lui : quel ascendant put avoir Mécène, après sa mort, sur les écrivains d'un autre âge, les seuls qu'atteigne la décadence? L'influence de Mécène est donc inappréciable.
Ovide, ajoute-t-on, fut un modèle corrupteur : — corrupteur de qui? De Lucain? Ils n'ont pas la moindre analogie : de Stace? Je veux bien qu'il y ait entre eux quelques rapports d'imagination et de style; mais, outre qu'ils se ressemblent peu par leurs tendances, l'un cherchant presque toujours la grâce, l'autre la force, Stace professait le culte de l'imitation de Yirgile^ Ovide eût-il même produit Stace, en quoi le reste des lettres romaines en eût-il souffert? Qu'y a -t-il de commun entre Ovide et Ju vénal? entre Ovide et Phèdre? entre Ovide et Sénèque, ou bien Martial, ou les deux PUne, ou bien Tacite? On signale enfin l'ascendant de Sénèque avec quelque raison; seulement on l'explique mal.
Sénèque fut, dit-on, un modèle éclatant et dangereux. « Il brillante son style, dit Quintilien ; il morcelle ses idées ; il aime trop ce qu'il produit; on souhaiterait qu'il pût écrire avec le goût d'un autre. Il décrie d'ailleurs les anciens modèles, sentant bien qu'il ne sera prisé qu'autant que les grands maîtres le seront moins. C'est l'auteur favori, l'auteur exclusif de la jeunesse romaine, et pourtant on l'aime plus qu'on ne l'imite; on ne s'écarte pas moins de lui qu'il ne s'écarte des grands modèles, et l'on copie plus ses défauts que ses qualités *. » Cela est formel, et quel juge que Quintihen ! Cependant, ce qui était vrai pour son temps l'est moins pour nous; car le culte de l'idole a baissé : mais Sénèque a fort influencé Lucain, son neveu. Le poëte ressemble au philosophe autant qu'un épique et un savant peuvent se ressembler ; et Sénèque le Tragique, quel qu'il soit, est bien de l'école du philosophe, si celui-ci n'est son disciple. En somme, voilà trois noms et trois grands noms qui portent le même cachet littéraire ; mais leur influence se hmite à eux-mêmes ou à la tourbe de leurs con-
* Fin de la Thébaïde. — 2 J)e Vlnstit. orat., '2-1.
lemporains que nous ignorons. J'oubliais Perse, il est bien de la même école : on comprend pourquoi.
Qu'on me permette ici, la question suivante : Qu'est-ce qui corrompt les premiers grands modèles de la corruption? Si l'esprit d'Ovide fut corrupteur, qu'est-ce qui corrompit l'esprit d'Ovide? Disons qu'Ovide fut soi comme TibuUe, et que, s'il diffère de Virgile, celui-ci diffère bien plus d'Horace. Si c'est une corruption pour Ovide de n'être pas Virgile, n'en serait-ce pas une pour Virgile de n'être pas Horace ou Catulle? Je ne répondrais pas que ce ne fût vrai pour certains esprits \ Disons que, si chaque siècle littéraire a son unité de physionomie, il a aussi ses figures particulières. Si Ovide a le cachet de l'unité de son temps, il a aussi roriginalité de son génie : supprimez Ovide, où le relrouveriezvous? C'est l'Arioste romain; qui donc peut le remplacer? Quand un siècle éclate en mille beautés, chaque grand écrivain contribue à cette beauté générale ; chacun est dépositaire d'une portion de l'idéal du siècle ; leur variété môme est une des grandeurs et des richesses de cet idéal. Les prétendus corrupteurs naissent donc avec leurs dons intellectuels; ils viennent pour compléter leur temps comme Ovide, ou pour l'exprimer comme Sénèque. N'appelons pas corruption, un besoin.
Qu'exprimaient donc Sénèque le Tragique, Lucain, Sénèque le Philosophe, Perse? Ils exprimaient le stoïcisme. Ils en ont la grandeur, ils en ont la roideur ; ils en ont parfois les puérihtés et la sécheresse. Ils ont tous les défauts de leurs qualités et d'autant mieux qu'ils donnent le ton à leur époque. Ils la fatiguent enfin, et ils usent leur domination par l'abus. Quintilien, un grand artiste, proteste contre leurs écarts et triomphe de l'excès de l'innovation par le bon sens : le stoïcisme cesse de régner dans les lettres; il ne disparaît pas pourtant, il occupait un trop grand rôle dans l'opinion : il se modifie. Dans la poésie, Juvénal remplace Lucain, non par le genre, mais par le mérite; dans la prose, Pline l'Ancien, et surtout Tacite, remplacent Sénèque. Quoi de
* Du temps de Quintilien, il n'y avait, pour quelques-uns, d autre éloquence que l'altique, cl il n'y avait d'atlique que Lysias. (Quintil., De Vlnstit. oraf., 12-10.) — « Si ces gens, dit plaisamment Quintilien, trouvaient dans l'altique un champ plus l'erlile que le reste, ils lui contesteraient sa qualité d'atlique, parce qu'il serait trop riche et rendrait plus qu'il n'aurait reçu. » [Ibid.)
nouveau s'est associé au stoïcisme? Le sentiment. Le sentiment, (lontmanquaient absolument et, par système, les Scnèque, Lucain et Perse, abonde au contraire dans les Pline, dans Juvénal, dans Tacite. Il n'en faut pas davantage. Le sentiment associé à la raison a ramené le bon goût qui manquait aux œuvres du pur rationalisme, car la raison sans le sentiment n'est pas moins incom plète que le sentiment sans la raison. Le sentiment, c'est le don de seconde vue de la raison \
La première corruption des lettres romaines, fut donc l'expression d'un esprit nouveau. Elle exprima le règne du stoïcisme, c'est-à-dire le pur rationalisme dans toute la rigidité d'une folle logique. Ce ne sont pas les désordres de Néron qui font les désordres littéraires de Lucain; ce sont les excès du stoïcisme, exagéré par un jeune homme et par un poète. Les défauts de Sénèque le Tragique, du philosophe, et de Perse tiennent à la même cause; sans compter que, dans la même école, chacun a son tempérament, lequel outre ou pallie les vices du système*.
C'est en ce sens qu'il est vrai de dire que les grands esprits échappent à leur siècle, car ils naissent avec leur génie ; ils sont imités plutôt qu'imitateurs; mais, c'est en ce sens qu'il n'est pas moins vrai qu'il y a dans l'âge où paraît chaque écrivain quelque chose de fatal qui lui imprime ses qualités comme ses défauts, et le condamne à certains défauts du temps, indépendamment des défauts de ses qualités. Tout écrivain est donc de son temps, et il l'est surtout par ses qualités secondaires, car c'est laque son génie est moins lui-même. On remarquera que, dans un siècle littéraire la philosophie même a le cachet littéraire; comme aussi que, dans un siècle philosophique, les lettres môme portent le cachet philosophique : mais si un grand philosophe doit être entraîné par son
* C'est par le seiiilment que J. J. Rousseau nous a guéris de rcxagéralion de l'esprit voltairien, c'est-à-dire de la sécheresse comme des erreurs du rationalisme encyclopédique.
2 Par exemple, l'encyclopédiste Diderot n'est pas l'encyclopédiste d'Alembcrl; mais ils différent plus par leur tempérament que par leurs idées. Diderot diffère de d'Alcniberl, par l'imagination; de Rousseau, par le sentiment. Voltaire seul a de l'iniagination, de la raison et du sentiment; ( t c'est parce qu'il est si complet, qu'il a tant de goût dans un temps de déclin II ne faut confondre ni Voltaire, avec ses exagéralcurs; ni même l't sprit de Voltaire, avec l'esprit voltairien; C'est pour cela que la note actuelle et celle qui précède n'ont rien de contradictoire.
siècle, ce sera dans le style son accessoire ; si un grand écrivain doit cire entraîné par le sien, ce sera dans lidéc son accessoire aussi. Un philosophe donc écrira, et un écrivain pensera comme son temps, autant du moins que l'idée et le style peuvent se diviser, car s'ils se séparent chez les petits esprits, ils ne forment qu'un tout chez les grands.
Jl est vrai pourtant que de très-grands esprits ont plus eu le génie de la forme que de la pensée, et d'autres un peu plus le génie de la pensée que de la forme; assurément Homère a plus le génie de la pensée, et Yirgile celui de la forme, comme Corneille et Molière ont plus du premiiu' génie, tandis que Racine, Boileau, la Fontaine, la Fontaine surtout, si peu créateur, ont plus du second. Si bien que, quand on apprécie le mouvement des lettres, il faut, dans une certaine mesure, distinguer le mouvement de la forme, du mouvement de la pensée ; et voir, quand il s'agit de déclin ou de corruption littéraire, si la corruption qui altère la forme altère aussi la pensée, ou si la pensée ne compense pas elle-même ce que perd, de son côté, certaine forme. Car la pensée et la forme, c'est l'esprit humain tout entier, et dans le décHn des lettres, c'est le déclin de l'esprit humain qui importe. C'est ainsi que je procéderai pour Rome quand j'apprécierai ses tendances intellecluelles.
Après avoir montré la première cause de la corruption des lettres romaines sous Sénèque, comme celle de leur résurrection sous Qui util ien, qu'on me permette un mot sur leur décadence finale. 11 semble que je devrais réserver ce texte comme conclusion de mon travail sur les lettres romaines : non; car aux lettres païennes succédèrent les lettres chrétiennes dans le monde romain, et les tendances littéraires de Rome ne s'arrêtent pas à la chute des lettres païennes. Pourquoi donc cette chute *?
En pareille matière on dit bien mieux ce qui n'est pas que ce qui est, et je suis bien plus sûr de moi quand je réfute que quand j'affirme. Le mouvement des lettres tient à tant de choses ; il doit tant à ce qui le prépare, à ce qui l'accompagne, à ce qui le suit ;
* J'esquisse ici certaines causes générales de décadence, moins pour Iraiter la question posée, dont la vraie place est ailleurs, que pour indiquer ma conclusion sur la corruption des lettres romaines.
les points de contact de Tordre social avec l'ordre littéraire sont si nombreux, si variés, si subtils; il y a des affinités et des solidarités seci^ètes d'ufic appréciation si incertaine; les milieux que traversent les lettres sont si compliqués; leur progrès et leur décadence ont une marche si différente selon les diverses civilisations Htléraires \ que les doctrines qui ont le plus d'apparence ne sont pas les moins fausses, ou que, telle théorie qui est suffisamment vraie pour telle littérature, ne l'est pas pour telle autre ; que ce qui semble vrai d'un siècle ne l'est pas d'un autre siècle ; que plus on élargit l'espace auquel on applique la règle, plus on fausse la règle, et que, plus on la veut absolue, plus on la déprave. Je ne poserai donc pas de règle; j'émettrai de simples considérations. Je dirai moins pourquoi la littérature romaine a changé, que comment elle changea ^.
En général, quand les hommes, comme les siècles, ont quelque chose de sérieux et de grand à dire, ils parlent, et la beauté de l'expression suit la beauté de l'idée. Dieu fait naître des organes pour ces grandes époques. Quand les siècles ou les peuples n'ont rien à dire, ils se taisent ou déclament, et la déclamation semblerait devoir être aussi stérile que le silence : elle ne l'est pas pourtant; Dieu permet quelque effet à cette contrefaçon de l'idée et du sentiment. Il est des temps pour les déci amateurs comme pour les sages; seulement la déclamation passe rapidement avec les circonstances qui la secondent; la sagesse demeure parce qu'elle est de tous les temps : les œuvres de la déclamation rentrent dans les ténèbres qu'elles ont méritées, les œuvres de la raison restent pour la postérité qui en profite; le faux goût inhérent à la déclamation subit le sort de celle-ci ; le bon goût qui est le partage de la raison survit et se perpétue avec elle. Ou plutôt, car le faux.
* CheznouS; la bonne prose précède la bonne poésie; en Grèce, c'est rimmortelle poésie d'Homère qui précède tout le reste. Aux lettres succèdent, chez nous, la philosophie, puis les sciences ; en Grèce, presque tout cela est simultané. A Rome et en France, la littérature indigène eut besoin d'une greffe étrangère; on ne l'aperçoit pas en Grèce, et on la sent peu en Italie. Rome est épique et historique, elle n'est ni tragique ni scientilique. La France n'est ni épique ni historique, mais elle est éminemment scientifique et tragique. La Grèce est tout, si ce n'est juriste; la jurisprudence romaine est incomparable.
* Nous savons comment la terre tourne, et quelle ellipse parcourent Jupiter ël Saturne; mais \e pourquoi nous échappe.
tout vaincu qu'il soit par la raison publique, ne disparaît presque jamais d'une société; le faux n'est que l'ombre du vrai. Il en est toujours une tache, quelquefois un obscurcissement. Jamais il ne l'éteint; et ce qui s'applique à l'idée s'applique à la forme.
Mais il est une richesse intellectuelle qui est pour ainsi dire exceptionnelle dans la vie des sociétés. Demander pourquoi les lettres ne fleurissent pas toujours dans une civilisation, c'est demander pourquoi la plante n'est pas toujours en fleurs, ou pourquoi l'arbre n'a pas toujours des fruits. Quand l'arbre sommeille, il obéit aux lois de sa nature, comme quand il reprend ses bourgeons et ses fleurs. Quand il devient stérile, il obéit encore aux lois de sa nature. Dans le même sens il y a pour les lettres une corruption partielle, puis une corruption totale. C'est en vertu de lois inévitables (|u'il y a, dans les lettres, tantôt la corruption grammaticale du langage, tantôt la corruption de la pensée et du sentiment; et, de môme que pour l'homme et les peuples, il y a pour les lettres une loi de commencement, de croissance et de mort. La vie d'un peuple, ne cessant de s'accumuler pendant des siècles, mûrit pour ces monuments que l'esprit humain s'élève à lui-même à de longs intervalles : mais celte force de production une fois employée n'existe plus ; comme la sève de l'arbre, elle s'est condensée dans son fruit, et elle périt comme ensevelie dans son œuvre. La littérature d'un peuple meurt donc parce qu'elle décline, et elle décline parce qu'elle a vécu, car vieillir est aussi naturel que vivre; ou plutôt, vivre, c'est vieillir, et cesser de vieiUir, c'est cesser de vivre ^ : mais c'est surtout l'éclat dans le grand qui dure peu, comme pour nous avertir que l'homme n'est grand que par exception, et que sa nature est surtout d'èlre pelit'.
* « Debemur morli nos nostraquc
. . . Mortalia facla perlhunt Nedum sermonum slct honos et gratia vivax. »
(Horace, Art poétique.)
^ « . . . . Summisque nef^atum
Slare cliu.)> [Pliarsale, 1-71 )
Pourquoi le même homme ne dépasse-t-il jamais son chef-d'œuvre, quoique son génie reste dans toute sa sève? Pourquoi Corneille déhule-t-il, pour ainsi dire, par le Cid qu'il ne surpasse pas, tandis que Racine finit par Athalie qu'aucune de ses
Si j'entre dans les causes spéciales de la décadence littéraire à Rome, rien ne me satisfait. Je vois bien que, sous l'empire, l'éloquence Iribunilienne cesse faute demploi^; que l'éloquence patricienne s'interrompt naturellement, faute de lutte; mais je n'en induis pas nécessairement que l'éloquence a péri pour les lettres. L'éloquence, chassée du Forum et moins utile au sénat, cherche une nouvelle tribune; elle devient philosophique avec Sénèque, avec Pline l'Ancien, et si elle impressionne moins Rome, elle impressionne plus le genre humain. Elle change de forme et de théâtre, mais ses accents ne sont pas toujours inférieurs; si son effet est moins rapide, il sera plus vaste. Aux brillants écrits des philosophes païens succéderont les brûlants écrits des tribuns chrétiens; si l'éloquence cicéronienne est perdue, ni l'éloquence romaine, ni l'éloquence chrétienne n'ont péri, et saint Paul remue plus de cœurs que Cicéron même. On le voit donc, une transformation n'est pas toujours un déclin ; ce qui se modifie ou s'altère par la forme peut se relever par la pensée.
Cependant, à prendre les lettres dans leur ensemble, les lettres païennes surtout, on peut les considérer dans leur idéal que l'art exprime, et dans leur métier qui n'est qu'une imitation de l'art. Après avoir écrit pour exprimer ses aspirations ou sa vie sociale, on écrit par routine, on écrit pour écrire, on écrit pour copier, et alors on ne dégénère même plus, car on n'est pas. On finit par le néant : c'est assez généralement ainsi que finissent les lettres dans toute civilisation qui s'éteint. Je reprendrai ce texte ultérieurement.
Deux vices surtout me paraissent gâterie second âge des lettres romaines : l'exagération de la grandeur dans l'idée-; puis, un mélange de violence et d'afféterie dans l'accent. Ce n'est pourtant pas parce que les empereurs sont des colosses de puissance que la littérature vise au colosse ; l'exagération de la grandeur Httéraire vient de l'exagération stoïcienne à Rome maîtresse du monde ;
œuvres n'égale? Pourquoi le même homme changc-t-il de manière? Pourquoi même, dans la force de son génie, n'esl-il pas toujours inspiré? Pourquoi se survil-il? Mystère, impénétrable mystère !
' Elle ne disparaît pas pour la postérité; elle reste comme idéal, comme modèle conçu et transmis par les historiens ; mais elle cessa pour Rome comme réalité.
^ Ce qui ne veut pas dire que l'idée n'ait progressé ; nous le verrons ailleurs.
c'est la véritable grandeur romaine surchargée de la fausse grandeur stoïcienne qui produit le colosse, c'est-à-dire le faux grandiose littéraire. C'est Lucain, le chantre du stoïcisme, qui a le plus ce vice du colosse; les maîtres de la môme école sont empreints du même vice, par la même raison. Mais qu'est-ce que le stoïcisme, sinon le rationalisme excessif? sinon l'orgueil de l'homme qui se divinise? Les colosses, c'est-à-dire la fausse grandeur littéraire, renaissent avec leur cause. Ne le voyonsnous pas?
La violence de l'accent dans celte littérature tiendrait-elle au césarisme? Qu'on m'explique donc celte môme violence d'accent sous le faible Louis XV et sous le débonnaire Louis XVI ; qu'on me l'explique sous la liberté révolutionnaire; qu'on me l'explique surtout dès 1850 î Diderot, Rousseau, Chateaubriand et les nombreux continuateurs de celui-ci ont traversé les régimes politiques les plus opposés, les milieux sociaux les plus dissemblables; pourquoi celte violence d'accent? Est-ce qu'on veut frapper fort, pour se distinguer de ceux qui frappèrent juste ^? Est-ce que les déclamateurs aiment d'autant plus à grossir leur voix qu'ils ont moins à dire, et qu'ils sont d'autant plus bruyants qu'ils sont plus faux? Si j'en voulais une preuve prise chez le môme homme, je comparerais l'auteur si sage du Gouvernement de la Pologne avec l'auteur si fou de Y Inégalité des conditions parmi les hommes. Dans la première de ces œuvres, Rousseau est vrai d'accent, parce qu'il est dans la vérité des choses ; son sujet le porte en quelque sorte. Dans la seconde, il est trop faux d'objet, pour ne l'être pas de ton ; il porte une ombre, et il s'agite beaucoup pour avoir l'air de porter quelque chose. l\ enchérit, en quelque sorte, pour faire le riche. Or, l'enchère de la vérité, c'est la déclamation. On déclame donc pour enchérir sur la vérité^, et le succès d'une pre-
* La violence d'accent n'était pas propre seulement à quelques avocats; les précepteurs liltérairos se livraient à tous les écarts, et traitaient ceux qui avaient le plus honoré les lettres « d'hommes ineptes, secs, timides, languissants. » (Quinlil., De l'histil. orat., 2-12.)
"^ Quand l'esprit est blasé sur les idées reçues « quœ ex more sunt ,» il lient pour méprisable tout ce qu'on accepte, « pro sordidis, solita, sunt ,» et il cherche le nouveau jusque dans la langue. Quand une témérité a lait du bruit, il la prodigue, « Quod nuper increbuit pro cultu habetur, audax translatio ac frequens. » Ces esprils ne tombent pas dans le vice littéraire par mégarde, ils aiment ce vice : « Ipsum vi-
mière déclamation devient contagieux. On avait commencé, on persiste à déclamer, pour briller, jusqu'à ce que la déclamation s'use, parce qu elle ennuie. Je ne vois rien dans Rome qui nous soit supérieur en ce genre. Pour des effets semblables, je n'ai pas besoin de causes diverses ; la déclamation ne fut qu'une enchère littéraire à Rome comme en France.
Pourquoi l'afféterie du ton en môme temps que la violence ? Parce que toutes les affectations se tiennent ; parce que, le métier succédant à l'inspiration, on tombe dans la manière, et qu'on substitue, à l'indigence de la pensée, l'excès de l'art. En éloquence, on fait des périodes et des cadences; on chante pour l'oreille et l'on danse ^ pour les yeux des plaidoyers qu'on ne sait plus adresser à l'àme^; la poésie n'est plus qu'unp musique, ou qu'une palette, parce qu'elle ne peut plus être un drame ou un tableau. A cet égard, Rome et la France se ressemblent encore, et nous voyons de nos jours ce que Rome a vu.
Disons, de plus, que la fausse richesse de l'instrument littéraire produit la pauvreté des œuvres de l'esprit. « Avec quatre simples couleurs, dit Pline l'Ancien, avec le blanc de Mélos, le jaune d'Athènes, le sinople de Pont et le noir de fumée, Apclles, Ecliion, Mélanlhe, Nicomaque, produisaient leurs chefs-d'œuvre. Aujourd'hui que nous prodiguons la pourpre sur nos murs, que l'Inde nous envoie le limon de ses fleuves, le sang de ses dragons, de ses éléphants, nous ne produisons rien de saillant. Tout était donc mieux quand les moyens abondaient moins. Pourquoi? C'est que nous prisons plus la matière que le talent^. » Excellent motif! l'art est devenu sensuel, il s'est abaissé; il veut parler aux yeux, il cesse de parler au cœur. Lysippe avait un tel sentiment de l'idéal, qu'Alexandre le Grand le choisit pour son sculpteur; c'est lui qui fut jugé digne de figurer le héros et ses compagnons pas-
tium aillent. » Mais, poursuit Sénèque, partout où vous trouverez la corruidion du langage, il y a corruption de mœurs. [Épîl., 114.)
* Tacite, Dialog. des Orat., 20, et Pline, Panc'gyr., 4i.
* C'est-à-dire qu'on substitue le débit et le gesle aux pensées et aux sentiments. «Quand on entend chanter un air, c'est surtout l'air qui frappe, on néglige les paroles; de même, des paroles trop cadencées n'émeuvent pas : l'esprit n'écoulant que la cadence, ne songe qu'à battre la mesure. » (Longin, Traité (In sublime, cli. 53.)
' Pline, Ilist, nat., 55-52. — C'est dans le même sens que Sénèque expose qu'à force de luxe on pervertit l'art de manger. [Épît., 114.)
sant le Granique. Jusqu'à lui on s'altacliait à faire les têtes trèsbelles; son frère Lysistrate crut meilleur de les faire ressemblantes; de plus, il nudtiplia les figures par des moules \ c'est-à-dire qu'il substitua le réalisme à l'idéal, le mercantilisme à l'art, et qu'il inventa deux sources de décadence.
Citons encore Pline l'Ancien; et qui put mieux saisir les causes de l'affaiblissement de l'art romain? Les lettres proprement dites étaient peu payées à Rome; mais les autres œuvres d'art l'étaient beaucoup. « On mêlait jadis, dit PHne, le cuivre avec l'argent ou l'or, et, quelque ricbe que fût cette combinaison, l'art la surpassait; aujourd'hui on dirait mal lequel l'emporte de l'art ou de la matière. Chose étrange! les ouvrages ont atteint un prix énorme, et l'art a perdu de sa gloire. C'est qu'on l'exerce comme un métier, et qu'on ne fait de l'art que pour le salaire^. » Le ricbe a corrompu l'artiste; après être devenu sensuel pour le riche, l'arliste veut s'enrichir, aiin d'être sensuel pour lui-même. On vit donc cette cause de décadence à Rome pour les arts qui avaient du crédit à Rome; nous renfermons une cause de décadence pareille.
Longin, non sans quelque illusion de son temps (car on ne pouvait comparer que la Grèce à Rome, la Grèce littéraire bien supérieure à Rome lettrée), parle dans son Traité du sublime d'un philosophe qui prétendait que la servitude la plus justement établie est comme une prison où l'àme décroît et se rapetisse en quelque sorte : d'où la conséquence que les lettres se rapetissent dans la servitude. J'ai montré combien cette thèse, malgré son papillotage, est fausse ; et le seul Tacite la dément radicalement, par son exemple. S'il n'avait fallu que la force du caractère pour ranimer les lettres romaines, les Thraséas et les stoïciens y eussent suffi; or la corruption des lettres est surtout venue des stoïciens. Je reconnais, avec Vauvenargues, que les grandes pensées viennent du cœur; mais pour faire de grandes œuvres il ne suffit pas d'un grand cœur, il faut de plus un grand esprit. Un grand cœur même n'est pas nécessaire, témoin Tacite qui eut du cœur, c'està-dire de la sensibihté; témoin Juvénal qui n'eut pas moins de cœur que Tacite dans le même sens, mais qui eurent bien plus
* Pline, IJist. nat., 3i-3. — ^ Ibid.
l'un et l'autre, un grand esprit qu'un grand caractère. On a beau faire, la nature dans sa puissante variété échappe à nos systèmes.
Longin est plus vrai quand il tempère son estime pour les fruits de la liberté, en ajoutant que l'homme ne se trouve jamais assez libre; qu'il est toujours mécontent du présent : et son beau traité s'interrompt (détruit par le temps) au moment où son sens pratique corrigeait son utopie. Là où le temps l'épargne, Longin fait comme Pline l'Ancien la part du luxe dans le déclin des lettres; et combien il est plus vrai quand il dit : que c'est la soif des plaisirs qui nous vaut la servitude, ou plutôt nous traîne dans labîme qui engloutit nos talents, parce qu'il n'y a ni passion plus vile que Favarice, ni vice plus dégradant que la volupté; que de la cupidité naît l'insolence et l'effronterie, comme la bassesse; que notre lèpre sensuelle corrompt bientôt l'âme tout entière ; que tout ce que nous avions de grand, dans le cœur, se flétrit ainsi et ne nous vaut plus que le mépris; que, notre seul souci étant de nous enrichir soit par adresse, soit par captation (selon les mœurs antiques), soit même en vendant notre âme, toute autre pensée nous pèse; que nous avons dès lors le plus pressant besoin d'un maître qui empêche notre égoïsme d'aller bouleverser la terre; et que des malades si profondément atteints du plus grossier sensualisme et de tous les appétits qu'il nourrit, ne sauraient être des lettrés parce qu'ils ont perdu le sens de l'idéal, i)arce qu'ils en ont éteint le feu sacré dans leurs âmes I
Voilà ce qu'enseigne Longin, et si jamais grand esprit dit une grande vérité, c'est bien lui : l'artifice des beaux esprits faussera vainement le bon sens comme la langue pour pallier cette plaie, ou même la présenter comme un signe de vigueur et de santé, Longin, d'accord avec la conscience pubhque de tous les temps, est irrécusable : les lettres sensuelles sont une déchéance, les lettres mercantiles vont plus bas encore; mais les lettres romaines ne furent pas mercantiles.
Expliquons pourtant que c'est surtout le sensualisme des lettrés qui corrompt les lettres; l'art peut être plastique sans être précisément sensuel, et le sensuahsme des œuvres peut être rectifié, si je peux le dire, par la modération des lettrés. Nous verrons
bientôt que la littérature d'Auguste fut plus plastique que celle du second âge impérial, mais nous savons que les lettrés romains de tous les temps vécurent dans une dignité modeste. Si bien que la vie des écrivains du premier âge impérial racheta le matérialisme de leurs idées, tandis que le spiritualisme des écrivains du second âge racheta l'imperfection de leur forme. D'après ce que nous .savons des mœurs romaines, nous comprendrons sans peine que le spiritualisme hltérairc ne put être combattu par les mœurs \ C'est ainsi que toutes les vérités se tiennent quand on ne pose rien d'absolu, et qu'on puise ses réflexions dans les faits, dans un long et vaste ensemble de faits.
En somme, dans cette thèse délicate des causes de la corruption des lettres romaines, j'affirme moins ce qui est que ce qui n'est pas. Je combats la prétendue solidarité de la pohtique et des lettres, thème de circonstance, dicté par la faveur ou la prévention politique'; je combats la portée trop contestable de quelques influences individuelles, mais je rencontre sur mes pas tout un système social et philosophique, le stoïcisme, dont l'ascendant pesa sur les lettres comme sur Rome; j'indique le correctif que rencontra ce système sans entrailles, dans la restauration du sentiment qu'il avait expulsé des lettres comme de la vie individuelle; j'expose comment à la raison trop rebattue (comme si jamais elle l'était trop!) succède la déclamation; et comment, à la vérité de formes que revêt communément la raison, succède la violence de forme que revêt presque toujours la déclamation; j'ai dit que l'afféterie procédait du même vice littéraire que la violence — l'absence de vérité, — puisqu'elle n'est que le mensonge de la grâce, comme la violence n'est que le mensonge de la force; je montre le luxe d'une langue qui s'est longtemps exercée, comme un sujet de dédain pour l'idée, le mécanisme l'emportant sur l'art, le goût des mots sur le goût des choses, d'où nait une tendance au réalisme remplaçant le spiritualisme, au moins dans la forme'.
* Rappelons-nous ce que j'ai dit du mensonge de la prélendue orgie romnine, et combien Pline le Jeune (voir Mœurs Utléraires) fait honneur à Spurinna du reflet de ses bonnes mœurs quon retrouve jusque dans ses vers badins,
2 11 en est tout autrement de l'ordre social tout entier et des lettres.
^ On peut chercher à faire du spiritualisme avec une langue réaliste, c'est-à-diro Ircs-plasiique ; comme à faire du matérialisme avec une langue presque immalé-
Enfin, et surtout, je signale les corruptions du sensualisme des mœurs et la soif de renrichissement, comme la lèpre des lettres. Mais j'absous les lettres romaines du mercantilisme moderne, et je dis que si Longin put appliquer à son temps ^ ses principes sur le sensualisme, ils ne furent qn'un moment vrais sous Néron, et nullement vrais jusqu'aux Antonins.
En exposant (a marche des tendances littéraires de Rome, je compléterai ce que je dis sur leur première altération, ou mieux, sur les modifications du second âge impérial ; on verra comment les lettres tombèrent comme païennes, pour renaître comme chrétiennes. — Je raconterai plus encore que je n'expliquerai; je dirai bien plus comment que pourquoi la transformation se fit. L'homme peut souvent dire comment arrivent les choses humaines; leur pourquoi appartient à Dieu ^.
rielle. Avec du granit, par exemple, on peut faire ou la masse des pyramides, ou des draperies fort légères à l'œil. — « Infantes statuas : » Des statues enfants! C'est le matérialisme de l'idée avec le spiritualisme de l'expression; c'est parler de la pierre comme si elle vivait. Ceux qui, de nos jours, pleurent sur la pierre qui souffre parce qu^on la sculpte, ne font qu'exagérer le ridicule du même procédé littéraire. — Que de belles œuvres poétiques de notre temps ne sont qu'un grossier matérialisme d'idées, pallié par le spiritualisme de l'expression?
' Sous Aurélien. — Quelques-uns attribuent le Traité du sublime à Denys d'IIalicarnasse; mais, pour quicon(iue sait apprécier les œuvres de l'esprit dans leur rapport avec les temps, nul doute que le traité de Longin et Denys d'Halicarnasse n'ont rien de commun.
^ Ceux qui aiment la logique et les pourquoi de fantaisie n'ont que l'embarras du choix dans la littérature courante. La vérité vraie est moins spécieuse : elle reste compliquée, pleine de nuances et même de voiles. La vérité qu'on invente est bien plus simple que celle qu'on ne trouve qu'à demi, en cherchant bien. Que de nos adages contemporains seraient à retourner pour n'être plus fauxl
MOUVEMENT LITïl'lRAlRE