‹ Tacite et son siècle;Chapitre 21 sur 24 · ÉCOLE ROMAINE — LES PRÉDÉCESSEURS DE TACITE · texte numérisé non relu

ÉCOLE ROMAINE — LES PRÉDÉCESSEURS DE TACITE

Suivant le président de Brosses^, un certain Prctextatus aurait composé pourPoUion, son disciple, je ne sais quelle méthode pour bien écrire l'histoire. J'admets le fait, sans croire pourtant qu'au moyen d'une recette quelconque on écrive l'histoire avec génie, car, comme il faut pour ceci les plus hautes quahtés de Tàme et de l'intelligence, il est évident qu'un grammairien, qu'un rhéteur même ne sauraient donner ce qu'ils ne possèdent pas, ce qu'on ne peut même communiquer quand on le possède.

Les premiers grands écrivains font leurs œuvres d'après les aspirations de leur éminente nature : leurs instincts supérieurs leur tiennent lieu de règles. C'est ainsi que les règles existent avant qu'on les écrive; elles sont à l'état de conscience chez les grands esprits. Les règles s'écrivent plus tard, d'après les chefs-d'œuvre dont la gloire rejailht sur ces règles même en vertu desquelles ils

' Vie de Salluste.

sont éclos ; et alors survient la tyrannie de la règle, laquolle, se substituant à l'inspiration, prétend la suppléer et la supplée jusqu'à ce qu'une nouvelle supériorité intellectuelle qui sent ses forces, comme la médiocrité sent son impuissance, impose de nouvelles règles en imposant de nouveaux chefs-d'œuvre ; ou mieux, ajoute aux règles connues, des règles nouvelles qui développent l'art en l'agrandissant.

Après les grands historiens de Grèce et de Rome, il y eut des méthodes, des règles pour écrire l'histoire; ce qui manqua, ce fut les historiens. Au contraire, au temps où lleurirent les historiens, les méthodes historiques étaient absentes, et on ne s'en inquiétait pas. Cependant Polybe, qui fut placé entre une décadence et un essor social ascendant, qui vit tomber la Grèce et croître Piome, enseigna l'histoire à Rome, non-seulement par son œuvre si forte, mais par les préceptes que contient son œuvre, car cet esprit à la fois raffmé et simple, mûr et plein de sève, unrt Rome et la Grèce dans sa diversité; et on ne saurait dire tout ce qu'il enseigne, tant il enseigne M

Il compare donc les histoires spéciales qui ont précédé son travail aux membres épars du corps humain. Connaître séparément chaque membre de ce corps, ce n'est pas connaître le corps luimôme % puisqu'il faut, en effet, pour connaître le corps humain, l'envisager dans son aspect général, dans son jeu, dans son ensemble, dans sa vie^. « Je me propose, écrit Polybe, de retracer tout ce qui s'est passé dans toutes les parties du monde, plan pour lequel mon siècle me fournit des ressources particuhères. » C'est-à-dire qu'il agrandira l'histoire dans la proportion des événements qui le frappent; il dira comment les luttes de Rome et de Cartilage mêlèrent les intérêts comme les peuples, car jusque-là chaque nation s'était isolée dans sa vie; elle s'était circonscrite à elle-même soit dans les motifs qui la faisaient entreprendre, soit quant au théâtre auquel elle se restreignait, sans réaction, sans contre-coup lointain, tandis qu'alors l'Ralie et l'Afrique, la Grèce

' On rencontre fréquemment chez lui ces l'ormcs de langage : « Commençons maintenant par examiner... » (liv. '2, cii. 7); « Nous allons voir mainlcnant... » (liv. 2, cil. 8); ou bien : « On me demandera peut-être... » [Ibid.)

- Prologue. — '" Liv. 2. cli. 7.

et l'Asie se pénétrèrent en se choquant. Polybe rassemblera sous un seul point de vue les moyens que Rome employa ^ pour cette unification du monde. Personne avant lui n'avait combiné tant de faits, ne leur avait donné l'ordre qui les enchaîne, ne les avait expliqués par leurs commencements, leurs motifs, leurs fins^; personne n'avait joint et rapproché les événements pour les distinguer par leurs rapports et leurs différences^. Polybe nous dira comment, en quel temps, et pourquoi Rome s'est assujetti l'univers : c'est que, d'une part, le commencement de ce grand événement est connu, que la date en est déterminée, que le succès en est avoué de tout le monde*; c'est que, de l'autre, s'il faut connaître l'univers pour en parler, les conquêtes d'Alexandre et celles de Rome en ont rendu toutes les contrées accessibles, et en ont éclairé soit la géographie, soit la topographie ^.

L'exactitude historique consiste moins, poursuit-il, à raconter ce qui s'est fait, qu'à constater la manière dont chaque événement s'est produit^. Otez à l'histoire les raisons pour lesquelles tel résultat s'est accompli, les moyens par lesquels le succès est acquis, et tout le reste n'est qu'un vain exercice de l'esprit ne donnant qu'un plaisir stérilet Polybe dira donc par quelle pohtique, par quel déploiement de forces et avec quel concours d'auxihaires Rome a fondé sa^domination ^ Il voudrait que son œuvre répondît à l'admiration contemporaine qu'excite le prodige de ce grand succès.

Sous cet aspect, l'histoire éclaire l'inteUigence; mais elle est, et il faut qu'elle reste essentiellement une grande leçon morale. Dans le présent, selon Polybe, nous ne parlons qu'en personnages de théâtre, nous ne nous laissons pas pénétrer; mais en contemplant le passé, on lit dans le cœur des hommes politiques. C'est par le passé que nous saurons qui compatira à nos maux, qui partagera notre indignation, qui vengera les injustices dont nous eûmes à souffrir^.

* Prologue. — - lùid. — ^ Ibid. — * Liv. o, cli. 1.

5 Liv. 3, ch. 11. — Polybe fit, dans les Alpes, le tiajcl d'Annibal (liv. r>, cli. 9); il lui, sur une table d'airain gravée par les oidres du Carlliaginois sur le promontoire de Lucanie, le détail de ses lorccs (liv. 5, ch. 11); il voyagea périlleusenicnl en Espagne et en Gaule, pour reclilier ses devancieis. (Liv. 3, ch. 11.)

^ Liv. 5, ch. 5. — ' Liv. 3, ch. G. — ^ Prologue. — '^ Liv. 5, ch. 6.

L'hisloire est indigne de ce nom, selon Polybe, quand la vérilé ne s'y trouve pas ^; c'est en quelque sorte un animal sans yeux, et parfaitement inutile ^ Après les principes généraux qu'il a posés pour atteindre ce grand but de la vérité historique dans un vaste ensemble, il indique comment on évite, en détail, quelques écueils.

Il ne faut pas, dit-il, qu'un historien remonte trop loin, de peur de manquer de base. Il faut choisir un point de départ dont tout le monde convienne, et ne point chercher cause sur cause. C'est ainsi qu'il dira, quant à lui, quand, comment, et à quel sujet les Romains, après s'être bien établis en Italie, entreprirent d'entrer en Sicile'^. On évitera le merveilleux dans l'histoire; on ne s'engagera pas dans des fables d'où l'on ne puisse sortir qu'à l'aide d'un dieu ou d'un demi-dieu, l'histoire reposant sur la réalité, non sur des fictions*; on n'inventera pas des harangues aux hommes d'Etat ou aux capitaines; on ne donnera pas trop de place aux événements secondaires. On laissera certains incidents aux auteurs tragiques. Ceux-ci, qui ne veulent qu'impressionner, emploient le faux sans scrupule, s'il est vraisemblable; l'historien qui veut être utile ne voit que le vrai\ C'est pouv cela qu'on rejettera tout ce qui est efféminé pour ne conserver que ce qui instruit solidement ^ Polybe blâme surtout la fausse pitié de Philarque, sorte de rhéteur banal qui, ne pouvant être éminent, se faisait violent, et dont l'esprit de parti, apitoyant la Grèce sur ceux que les lois de la guerre frappaient légitimement, faussait la morale et dépravait la justice historique en n'intéressant qu'aux coupables''.

Selon Polybe, la pompe et l'excès des dissertations siéraient mal aux hommes politiques. Ceux-ci se contenteront d'approprier leur langage aux circonstances. Us ne pâliront pas sur des phrases, ils n'étaleront pas leur littérature; ils ne furèteront pas dans tout ce qui a été dit : en reproduisant, ils choisiront; ils ne nous apprendront que ce qu'il nous importe de connaître ^ Ils ne jugeront pas les autres historiens sur ce qu'ils ont omis, mais sur ce qu'ils ont

' Liv. 12, Iragm. 10. — * Ibid. — ^ Prologue. — ■» Liv. 5, ch. 0. — ^ i.iv. '2, cli 11^ — •> lOid. — "^ Il en cile un exemple liv. 2, ch. 11. — ^ Liv. 37, Iragm. G.

écrit. Car, si ce qu'ils écrivent est vrai, on ne doit pas mal présumer de leur silence ^

Rien ne manquerait à l'histoire, poursuit Polybe, si les personnages employés dans les grandes affaires l'écrivaient eux-mêmes-. Ce qui l'a poussé personnellement à écrire, c'est qu'il a pris part à beaucoup des faits qu'il raconte, ou qu'il a inspiré bien des choses qu'il n'a pas faites^.

Tel est, en somme, l'idéal historique comme le conçoit un grand homme d'Etat de l'antiquité, car je crois qu'on doit ce titre à l'esprit hors hgne qui fut le conseil des Scipions; qui, s'il se flattait surtout de leur apprendre la guerre', n'en fut pas moins l'organisateur et le pacificateur de la Grèce après la conquête romaine; et, dont la vie, comme la mémoire, furent l'objet de la gratitude publique ^ Polybe introduisit, le premier, la généralité dans l'histoire^, et la précision dans la généralité. Il en fit une sorte de science, il y porta l'art des démonstrations; il y introduisit avec la même supériorité l'analyse et la synthèse pour les besoins de l'intelligence, en même temps qu'il y fit régner, pour le cœur, cette haute moralité qui consiste à priser soit les événements, soit les hommes politiques, indépendamment du succès''. Rien d'ailleurs de pédantesque, rien de scolastique, rien d'étroitement absolu; mais les conseils d'un homme supérieur et pratique : c'est là Polybe.

Quand on franchit les temps et qu'on rapproche un rhéteur, très-bel esprit, mais de bon sens, de l'homme d'Etat, on sent à l'instant leurs différences. Ce n'est pas qu'ils se contredisent, mais chez le rhéteur l'esprit de métier domine. Autant Polybe néglige la forme historique dans son idéal pour recommander le fond, autant le rhéteur, sans négliger le fond de l'histoire, envisage les séductions de la forme. Il faut, dit-il, être clair et naturel sans bassesse. On n'emploiera les figures relevées qu'en décrivant une bataille ou en reproduisant une harangue, car alors on peut enfler son style et déployer ses voiles oratoires. On n'ira

' Liv. G, (Vi\gm. 4. — - Liv. 12, fiagm. 50. — ^ Liv. 5, ch. 1. — ■* Liv. 22, fragm. 7. — ^ Voir sa Biographie.

^ Les Essais de Tluicytlidc sont bien moindres el plus confu? : Hérodote est surtout un chroniqueur de génie; il n'enchaîne nullement ce qu'il rassemble.

' Polybe, liv. 5, ch. 1.

DE L'HISTOIRE DANS SA FORME. ill

pourtant pas jusqu'au lyrisme. Que riiistorien ne prolonge, ni ne soigne trop sa période; que son style ne soit ni trop négligé, — ce serait de la barbarie, — ni trop nombreux, ce serait de l'alfectation. Que ses pensées aient plus de solidité que d'éclat, et (ju'elles rappellent plus la raison d'un bomme d'affaires que le bel esprit d'un sopbiste ; que ses maximes ne soient ni trop multipliées, ni trop détacbées du sujet, mais qu'elles s'encbâssent naturellement au récit ^

Lucien songeait certainement à Polybe en préférant un style ordinaire pour exprimer une pensée qui ne l'est pas, à l'affectation d'un style fort relevé qui ne revêt que des idées faibles. Il parle non comme Polybe, mais dans son esprit, quand il veut que l'bistorien aime à dire la vérité et n'ait pas sujet de se taire , qu'il ne donne rien soit à la crainte où à l'espérance % soit à la faveur ou à la baine; qu'il ne soit d'aucun pays, d'aucun parti ^; qu'il soit franc et nomme les choses par leur nom; qu'il aime mieux déplaire par la vérité qu'être applaudi pour le mensonge; qu'il consulte les documents les plus sûrs, les hommes d'affaires les mieux informés * : excellents préceptes qui prouvent combien Lucien était plus qu'un rhéteur; à quoi il ajoute, ce qui vaut mieux encore, « que l'historien n'oubliera pas le vaincu, pour ne parler que du vainqueur^, » montrant ainsi combien le rhéteur est peu Grec puisqu'il proscrit virtuellement la morale de l'utile, ce dont je le louerais davantage s'il n'empruntait sa doctrine aux leçons pratiques de la vie romaine comme nous la connaissons; et ses applications littéraires, aux grands historiens de Rome. Il y a donc cette différence entre Polybe et Lucien : c'est que si l'un joint à la leçon, l'exemple qui est sa meilleure leçon, l'autre se borne au précepte ; c'est que le premier enseignait ce que le second pratiquait; qu'enfin l'un constituait l'école romaine, que l'autre se bornait à la recommander. Je félicite pourtant le rhéteur de s'être rapproché jusque-là de l'homme d'État. Il est vrai, comme on l'a

* Lucien, De rArt d'écrire l' histoire.

- Il copie Salluslc et Tacite

* Cela est (-lilTicilc, et c'est peut-être un loi'l, soit pour Tari, soil pour la morale. C'est un hien, à tout point de vue, que l'historien épouse le parti de la justice et dos honnêtes gens. Il lui suliit de n'être pas injuste dans le reste.

* De l'Art d'écrire l'histoire — ^ Ibid.

YU, que Lucien n'était pas étranger aux affaires^; qu'il n'était pas exclusivement lettré; qu'il contrôla dès lors les chimères du pur rationalisme, et sut épargner à l'histoire comme à la politique les erreurs d'utopie dont il est sorti tant de phrases et tant de crimes.

Qu'étaient-ce que les méthodes historiques depuis Polyhe et avant Lucien? Selon Quintihen, l'histoire n'exige pas tant un style achevé qu'un certain enchaînement et une certaine contexture qui en lie tous les membres ^. Il faut que les choses s^y donnent la main et forment une sorte de chœur qui prévienne la confusion^. Comme Quintilien ne traite l'histoire qu'accessoirement, on l'excusera d'en parler si médiocrement. Il ajoute ailleurs que l'histoire est tellement voisine de la poésie, qu'elle n'en diffère que parce qu'elle n'est pas sujette au rhythme; qu'elle se propose non de prouver, mais de narrer; qu'elle ne médite pas un débat, mais un récit qu'elle transmet à la postérité avec la gloire de l'écrivain; et qu'elle peut prévenir, par l'éclat du style, la monotonie des narrations \ Cette esthétique de Quintilien a le double défaut d'être incomplète et d'être vulgaire. Si l'histoire ne veut que narrer sans chercher à prouver; si l'histoire n'est pas un enseignement, mais un passe-temps, elle n'est digne ni d'écrivains, ni de lecteurs sérieux. Un récit continuel qui n'aurait d'autre fruit qu'un plaisir littéraire ne triompherait pas de l'ennui, même par l'éclat du style. — Je n'ai jamais tant senti que dernièrement, écrivait Pline le Jeune à un ami, tout ce qu'il y a de force et de majesté, tout ce qu'il y a de divin dans l'histoire^; » mais PHne ne nous dit pas en quoi consiste cette grandeur, cette divinité de l'histoire. Aristote, qui place le genre historique au-dessous de la poésie, a raison s'il l'entend de la poésie épique ou tragique; mais tort, s'il lui préfère tout autre poésie^.

J'ai beau demander aux historiens romains, si grands par leurs œuvres, le secret de leur idéal, ils ne le disent pas; et ce qu'ils pratiquent si bien, ils n'enseignent pas à l'imiter. Leurs contem-

' L'empereur Commode remploya dans la haute administralion de rÉgypte.

- De Vlnstit. orat., 9-i. — ^ Ibkl., 11-2. —* Ibid.. 10-1. — ^ Lett., Ï9, 27.

'' J'ai prouvé cela à propos de l'idéal littéraire, a Un excellent liislorien est peutêtre encore plus rare qu'un grand pocte. » (Lettre de Fénclon à M. Dacicr, sur lesoccupations de V Académie.)

porains ne sont pas plus explicites. Point de métliodes sur l'art de l'historien chez eux qui en ont tant sur l'art de l'orateur, et qui ont moins hrillé par leurs orateurs que parleurs historiens. Quand Pline le Jeune compare à l'histoire l'éloquence des affaires, il les distingue en ces termes : « L'une et l'autre, dit-il, narrent, mais diversement. La seconde s'arrange de faits vulgaires, peu importants; il faut à la première des faits brillants, extraordinaires; elle a besoin de sublime. L'éloquence veut du feu, de la rapidité, de l'amertume. L'histoire requiert de l'ampleur, de la sérénité et une sorte de douceur^; l'une et l'autre diffèrent par l'expression, l'harmonie, la construction. C'est tout autre chose, poursuit-il d'après Thucydide, d'attendre tout de son siècle, ou de n'espérer rien que des siècles futurs'". » L'orateur vise au premier de ces deux buts, l'historien au second : mais Pline ne décrit ainsi que le vêtement de l'histoire; il se tait sur le reste. C'est toujours le même homme pour qui l'idée ne semble que l'accessoire du mot. Son appréciation importe au moins en ce qu'elle peut expliquer la forme du talent de Tacite. Un principe qui leur était commun, c'était un extrême respect de la postérité^. Pline ne trouvait pas d'homme plus heureux que celui qui, en possession d'une renommée durable, vivait de plus avec son avenir \ Vivre au jour le jour^ c'était, selon lui, clore chaque jour sa vie^, tandis (pie vivre pour la postérité, c'était interrompre sa mort jusqu'à sa dernière heure, comme si l'on n'avait jamais trop de temps pour mériter la gloire. De là, ces principes dignes de la postérité, « que l'histoire ne doit pas exagérer la vérité, car la vérité suffit aux bonnes actions^; qu'il ne faut ni accroître ni embellir le vrai, qu'il suffit de ne lui rien ôter. » A défaut d'idéal caractérisé, j'aim« à saisir chez les anciens les hautes inspirations qui en tenaient lieu.

L'historien Cluvius priant un jour ce Verginius Rufus si fameux par ses exploits, et pour avoir deux fois refusé l'empire, de l'excuser— sur ce qui pourrait le froisser dans son œuvre — en faveur

* C est la sérénité, c'est la douceur que Lucrèce fait goûter à celui qui conlomple, du rivage, une mer t'uricusc : « Suave mari niagno turliaiUibus a-quora ventis... >t I/liistoricn goûte cette sereine douceur, au spectacle des agitations qu'il raconte.

- Utt., 5-^. — 5 im., U-14. — * Ibid., 9-5.

^ '( Gaussas vivendi quotidic fmiunt. » {Ibid., 5-5.

<5 Ibid., 7-53.

de la fidélité historique : « Ignorez-vous, Rufus, répliqua le capitaine, que je n'ai fait ce que j'ai fait qu'en faveur de la liberté *? » Un autre grand capitaine contemporain, Frontinus % dédaignait le faste d'un tombeau : son nom devant survivre, disait-il, si sa vie le méritait^. C'est ainsi que, dans le milieu romain, les grands hommes suscitaient les grands écrivains, et que les mêmes maîtres qui enseignaient à bien vivre enseignaient à bien parler.

C'est pour cela que l'histoire romaine a cette grandeur et cette dignité de forme qui la recommandent : son langage sait s'élever selon son sujet et son auditoire. Les Romains ne parlaient ni à la postérité, ni au public romain comme on parle à son valet de chambre. Les historiens romains qui respectaient la postérité et leur public en furent respectés; ceux qui méprisent l'un et l'autre en seront méprisés, s'ils en sont connus.

On reproche justement aux anciens d'être plus peintres que savants; mais on en conclut à tort qu'ils aiment mieux intéresser qu'instruire, car ils n'instruisent pas moins qu'ds n'intéressent, et c'est plutôt un tort récent de ne pas instruire, parce qu'on ne sait pas intéresser. Nous avons trop de dissertations, mais peu de tableaux historiques. Les anciens choisissaient dans la vie des peuples ce qu'd y avait de plus saisissant; ils savaient y trouver la leçon en même temps que l'impression; ils satisfaisaient ainsi l'art et la morale : on les hsait dès lors, tandis qu'on ne nous lit pas. C'est que nous surchargeons nos histoires outre mesure. La vérité importe assurément à la postérité; mais toute vérité lui importet-elle? Si l'histoire parfaitement certaine était connue, je ne sais si elle ne répugnerait pas; je ne doute pas au moins qu'elle ne fût très-corruptrice. Qu'avons-nous besoin du récit des vices, des méchancetés, des cupidités humaines? Laissons tomber dans les bas-fonds du temps cette he de l'humanité. Vous entretenez les enfants des vertus et des qualités de leurs pères, si vous voulez qu'ils ne dégénèrent pas; maintenez, améliorez donc les jeunes générations par l'exemple des vertus de leurs devancières. Tous les raffinements de l'intelligence valent-ils un peu de droiture d'Ame?

' ï£tt., 9-t9.

- Le vainqueur des Silures. (Voir Agricola. 17.) '^ IMinc, un., 9-19.

Les anciens avaient conçu riiisloirc comme une sorte de poëme épique, en prose, par lequel, en immortalisant les actions qu'ils racontaient, ils s'immorlalisaient eux-mêmes. C'est, je crois, le meilleur idéal historique, pourvu que renseignement moral réponde à la forme; et il y répondra si l'historien suffisamment doué pour l'apphquer, n'a pas une autre morale que le genre humain, et si l'esprit de système n'étouffe pas sa conscience. C'est d'ailleurs un fait remarquable, que les critiques romains, si naturellement moraux, et si partisans du devoir, ne reprochent pas aux liistoriens qui le méritent, le fond de leurs écrits. Si Quintilieii, par exemple, compare Thucydide aux historiens latins, ce sera dans la forme, dans le style ^, dans le caractère extérieur de la composition; ce ne sera jamais dans l'idée, dans la doctrine, dans la substance de l'enseignement historique. Les anciens étaient presque trop artistes ; nous le sommes trop peu : mais les Romains avaient des instincts moraux supérieurs à leurs règles.

Quoi qu'il en soit, il ne paraît pas que les historiens romains aient eu de méthode historique qui leur soit propre. Depuis Polybe, plutôt Grec en cela que Romain; et avant Lucien, postérieur aux grands historiens de Rome, ces grands historiens n'eurent pour règle que l'exemple de leurs prédécesseurs grecs : ils eurent, ce qui vaut mieux que des préceptes : de beaux modèles consacrés par la gloire.

J'ai déjà dit comment je comprenais Hérodote au point de vu(; de l'enseignement. Sa forme n'est pas moins recommandable. Je n'en connais pas de plus appropriée aux sujets multiples dont il nous entretient. Hérodote a une variété de tons infinie -; on dirait que l'objet qu'il traite lui donne le coloris et l'accent le plus propre à le retracer. Hérodote a une simplicité naturelle de diction^ qu'une riche imagination sait teindre de mille nuances. C'est un charmant observateur quand il décrit les mœurs ; c'est un grand poëte dans ses tableaux de l'Egypte et de l'antique Assyrie*; c'est une sorte d'orateur politique quand û délibère sur la meilleure

1 Quinlilioii, De Hnstit. orat., 10-1. — - Voir Dcnys d'Halicarnassc, î.ett. à Pompée, ch. 5.

"' « Il suit la marche de la naUire. » [Ibid.) * V, llcrodolc, liv. 2 et T).

forme de gouvernement en Perse'; quand il développe les projets de Xercès sur le monde -. C'est un lyrique lorsqu'il raconte la lutte de la Grèce contre l'Asie^. Sa touche s'assombrit; elle s'ensanglante, elle devient farouche quand il peint les Scythes \ Jamais rien de tendu d'ailleurs, de trop étudié; et par cela même, un charme incessant. Il varie les impressions qu'il donne, comme les émotions qu'il ressent. Il n'y a que lui pour placer avec quelque gravité dans le tableau sacerdotal de l'Egypte le conte piquant de cet adroit voleur qui pénètre si finement dans un édifice pour y soustraire les trésors royaux; qui se joue par mille expédients du/ monarque volé et irrité qui ne peut le prendre, quoique bien averti, et finit par lui donner sa fille en mariage, tant il le trouve un habile hommes On n'imite pas ces incidents, qui sont le fruit des temps primitifs, et celui de la bonne foi du narrateur. Il est un moment où la légende peut être consacrée par l'art; mais un autre où l'art ne peut remonter jusqu'à la légende parce qu'elle n'est plus en harmonie soit avec l'état des esprits, soit avec l'esprit de l'artiste; et Thucydide même, si près d'Hérodote, ne pouvait sous ce rapport ce qu'a pu celui-ci. Hérodote est le répertoire des traditions de l'ancien monde ; son esprit sincère les réfléchit comme un lac transparent réfléchit ses bords; et, de même que le lac réfléchira les roseaux ou la fleur qui décorent ses rives, comme il réfléchit le chêne ou le rocher qui les surmontent, Hérodote reproduit dans ses œuvres toute la vie antique. Le récit et le drame se confondent dans son travail : la finesse, la malice même, y côtoient la simplesse; la profondeur n'y est pas loin de la créduhté. Partout le réel, mais partout l'idéal, qui poétise le réel. Ce lac auquel je comparais l'historien, reflète les cieux en même temps que ses bords; mais c'est par la lumière éthérée qui le pénètre que tout se colore dans ses eaux limpides. La lumière d'Hérodote est ce génie fécond et flexible que les neuf Muses, à chacune desquelles il consacre l'un de ses neuf livres, ont imprégné de leur feu divin.

' Liv. 5-81, 82, 83. — - Liv. 7, oh. 8, 9; liv. 7 cl 8.

^ « C'élail un grand imilalour (rilomèie. » (Dcnys (rilalicainasse, ï.ett. à Pomper, cil. o.)

"■ ciocl., liv. l-'2i. cl (oui le liv. i, surlout cli. 72. — ^ Liv. 5, cli. 121.

DK I/IIISTOIRE DAiNS SA FORMK. i,7

Commi; on ne saurait parler sommairement de Tliucydich», je me réserve de le caractériser à part, et de le mettre en parallèle avec Tacite. Si les anciens surnommaient Xénoplion l'Ab.'ille altique ', c'est pour le murmuie de son style, si je peux le dire (tant les anciens s'altacliaicnt au style!), plutôt que pour la diversitédes sujets qu'il a traités. Xénoplion étant Grec, et d'Athènes, on comprend que ni l'art, ni l'imagination, ni la grâce ne lui (Iront défaut^; mais, partisan des Lacédémoniens et leur hôte pendant trente années de sa vie, l'Athénien fut retrempé par le Spartiate : ce lut un acier plus ferme, mais moins brillant. Il dit lui-même que son style peut pécher par l'élégance, mais qu'il ne s'en aflligera pas, s'il est instructif; qu'après tout, ce ne sont pas les mots, mais les pensées qui profitent; que si les sophistes qui font métier d'éloquence veulent paraître, et s'enrichir, lui tient plutôt à être qu'à paraître, et à profiter aux autres qu'à les exploiter^. Qu'il ait composé ses histoires par accident, savoir : VAnabase^ parce qu'il fut, sans y songer \ le chef comme le héros de la retraite des Dix Mille; les Helléniques, parce que la famille de Thucydide l'en pria, on peut le penser par la simphcité qu'il leur donne. Ces histoires ne sont que des mémoires, mais les mémoires d'un grand homme. Il n'y a rien là d'artificiel, presque rien d'artistique^; les peintures comme les portraits y sont moins des toiles qutî de fortes grisailles ^ La conversation, le dialogue y sont plus fréquents que la harangue; mais l'autorité ne manque pas à cette modestie de ton. On sent bien qu'il sait ce qu'il vaut et qu'il réduit à leur valeur certains procédés littéraires, celui qui prescrit de consulter les sages expérimentés, non les sopliistes^ C'est qu'en effet Xénophon est avant tout un esprit pratique. Il offre le premier modèle, de la manière de César, sinon dans ses plus hautes qualités, au

1 I^lus doux que le miel : « nielle dultior. » (Cicéroii, VOrat-, 9.) — « Eloquendi snftvitaleui. » (Quintil., De rinstit. oral., \0-\.

- « Il a de la grâce conime Hérodote; seulement, celui-ci a plus d'éclat, de majesté. » (Denys d'Halle, I,elt- à Pompée, di. i.) — « Ut ipsa) sermonem linxi-so f>^raliic vitleaulur. » (Uuititil., 10-1.)

^ Cynégétique, ch. lô.

* Par son énergie. [Anaba^e, ô-l.)

^ « Hérodote a plus de ces ornemenlL- qui coni^tiluent la beauté de la composilion historique. » (Denys dllalicaruasse, J.elt. à Pompée, ch. i.)

6 « Eu l'étudiant soigneusement, on le trouve souvent négligé.,» ilbUl.)

^ Cynégétique, ch. 11.

il. 27

moins dans ses conditions essentielles. Il possède, comme le Romain, la langue des affaires ^; il en a la mâle et sobre rapidité; si son génie respire moins la politique, il a plus de moralité ^ Sansavoir le même cachet de grandeur, ses harangues ont le même bon sens conchiant : « Oui, dit le Spartiate Teleutias à ses troupes, j'endurerais plutôt la faim deux jours que de vous voir un seul jour sans aliments. Je vous* ouvris toujours ma porte quand vous souffriez; je vous l'ouvre encore; si donc je supporte le froid, le chaud, les veilles, faites comme moi^. » Un jeune Grec ayant donné des conseils timides en face de l'armée perse pendant la retraite : « Marchons à ces hommes, s'écrie Xénophon, il ne faut pas que, si près de nous, ils soupent tranquilles'. » Cette langue lacédémonienne est celle de l'Athénien transformé. Il reste Athénien et Lacédémonien tout ensemble quand, apprenant au milieu de la fête d'un sacrifice le sort d'un de ses hls tué à Mantinée, il se contente de poser sa couronne en attendant qu'on l'ait rassuré sur la bravoure de ce fils, puis reprend sa couronne, sans sourciller, en disant magnanimement : a Je le savais mortel. » Ce seul trait peint le ton, la forme, le sentiment, l'enseignement désœuvrés du maître. Xénophon écrivit comme il vécut, avec une grâce austère^ qui parle plus à l'âme qu'à l'imagination, et qu'on ne pourrail imiter de ses écrits qu'en imitant sa vie.

J'ai beaucoup dit sur Polybe; je n'en ai pas assez dit. Je l'ai fait intervenir dans mon examen des mœurs romaines; j'ai caractérisé son enseiguement historique; j'ai puisé dans ses œuvres une esthétique de l'histoire. Je veux envisager ici son génie historique au point de vue surtout de la forme, mais sans exclusion de certains aspects qui distinguent ce vaste historien pour qui la forme fut toujours secondaire ^ J'ai dit ailleurs l'âme de Polybe, j'en veux dire ici le tour d'esprit.

On s'étonnerait que les historiens et les critiques romains s'en occupent si peu, si l'on ne savait qu'à Rome l'éloquence, l'élocution, la morale, trois choses qui sont accessoires chez Polybe,

' Dcnys d'IIalicarnasse, Lett. à Pompée, eh. 4. — - Ibid. — '^ Ilelléniq., liv. 5,

ch. 2. — ^ Anabase, 0-5.

^ « Jucunditaleni inaflecletarTi. » (Qiiintil., Del'lîistit. orat., 10-1.)

^ La forme enlenduc dans un sens restreint; ce qui suit l'explique, et je uie coui-

pléterai plus loin.

DE I/lIISTOIRE DA^S SA FORME. 4Ii)

étaient robjet principal des lettres romaines. S'il obtient cet hommage de Cicéron qu'il n'y a pas de meilleur investigateur des temps ^, il a eu le tort de peu faire de harangues, et môme de les improuver dans les compositions hisloriques-. Son style n'a pas le (ini des œuvres classiques : non-seulement il n'écrit pas à Athènes, mais il écrit, en Grec, à Rome; il célèbre Rome pendant la décadence grecque. N'en est-ce pas assez pour qu'il ne soit ni Grec, ni Romain, et qu'aucune nationalité n'ait la fierté de le revendiquer? Il déclame peu ; il est plus savant qu'artiste : il ose dire (jiie certains généraux ne penchent pas moins que leurs historiens à prendre les belles phrases pour de belles actions^; il fait à l'aide du vocabulaire scientifique de son temps ce qu'il appelle une histoire pragmatique, quelque chose comme une logique de l'histoire; comment les poètes de l'histoire l'eussent-ils goûté? Tite-Live qui s'en sert fréquemment, qui le copie presque autant qu'il s'en sert, le loue moins qu'il ne l'utihse'. Fénelon lui reproche « de trop raisonner, quoiqu'il raisonne fort bien ^; » il trouve que son procédé ressemble à une anatomie, son histoire à un mécanisme. Fénelon était trop poëte, trop homme de cour, trop exclusivement littéraire, malgré son grand esprit, pour bien apprécier Polybe. Ce que j'aime de Polybe, c'est que son bon sens domine son vaste savoir. Ce penseur, ce logicien, cet esprit si pénétrant et si sûr qui sait ramener tous les événements à des principes fondamentaux qui font ressembler la vie des peuples à un mécanisme, n'aime pas la mécanique morale. Selon lui, les gens de science qui aiment la logique, cherchent toujours la proposition-principe, et en concluent strictement. Non-seulement il repousse cette méthode, mais la sienne est toute contraire. R en atteste la nature même qui n'a rien de continu dans ses œuvres, mais qui, changeant sans cesse, ne reproduit jamais rien sans variété ^ Quelle leçon pour ces faux logiciens de l'histoire qui croient ou font semblant de penser que l'humanité qui souffre, qui sent, qui se passionne, n'a pas d'autre soin que d'ergoter comme eux-mêmes

' De la Bépublique, 1 l-li. — - I.iv. 57, fragm. 6. — '' Liv. 26, fnigm. 2. * « Polybe, dont le témoignage a quelque poids, » dil-il. (Liv. 50, eh. 45, el encore liv. 52, ch. 10.) ^ Lettre sur les occupations de r Académie. — ^ J/iv. 59, Fragm. 3.

et de se rapetisser à leur sèche nature ! Les Procusles politiques apprendraient encore de ce logicien que les hommes sont loin d'avoir les mêmes aptitudes, et qu'un esprit supérieur peut être assez mal doué sur bien des points; qu'enfin les peuples, comme hommes, ont des facultés ou des insuffisances qu'il faut bien peser ^

Quelques appréciateurs trouvent Polybe froid; et il est vrai qu'il ne pérore pas; mais combien je me sens intéressé quand il me dit : J'ai vu les faits que je raconte, ou bien ce sont mes contemporains; je suis le témoin de mes récits, ou j'ai des témoins oculaires^. Dans une défaite des Galates, un centurion romain abusa de la femme de leur roi. Cette femme, qui se nommait Chiomare, tua le centurion et porta sa tcte à son mari en lui révélant l'outrage comme la vengeance. Polybe, qui raconte l'événement, vit cette femme intrépide à Sardes; et il put y admirer, dit-il, toute sa grandeur d'âme ^. Quelle rencontre et quel sujet d'émotion pour son lecteur comme pour lui-même !

Quand Démétrius, fils d'un roi de Syrie, mais otage de Rome, consulte sur un projet d'évasion Polybe qui non-seulement lui conseille la fuite, mais le seconde*, j'assiste à l'événement, pour ainsi dire, et je me rends complice de l'historien. De même, par l'effet de je ne sais quel contact secret avec le représentant de Rome, qui m'en rend compte, je crois prendre part à une ambassade de Polvbe et de Lycortas son père, pour remercier le roi Ptolémée d'un secours d'armes et d'argent''. l\ me semble que je comprends mieux l'invasion de la Macédoine par les Romains, quand l'historien qui a couru tous les dangers de l'invasion me la raconte ^; je me crois contemporain des Scipions, je les entends même, quand Polybe me rapporte ses entretiens avec cette famille \ ou (]u'il m'apprend ce qu'il tient de Lélius sur son con)pte^ Lorsqu'il vante le désintéressement de Paul-Emile, mor( si pauvre qu'on eut peine ta trouver dans sa succession le prix de

' l.iv. 4, ih. 1. — -Ibid.

^ Liv. '■11, iVagni. 1*2. — Suivant Slrabon, Polybe anrail vu, dans le sac de Coliiilhc, des soldais romains jouant aux dés sur des chelV-d' œuvre de peinture couvcils de poussière. Quel langajje parlerait i)lus haut que ce témoignage?

^ l.iv. 51, cl). 17. — s Liv. 25, cli. 5. — ^ Liv. 28, ch. 7. — "^ Liv. 32, fragm. 8. — ■* Liv. 10, fragm. 2.

DE LlIISTOiRE DANS SA FORME. 421

la dot (le sa femme, et qu'il ajoute qu'en aflirmant sur les Romains (iuel(|ue chose d'extraordinaire il n'ignore pas que les Romains, qui connaissent à fond les faits qu'il raconte, ne manqueront pas de les contrôler, et seraient sans pitié pour un mensonge ^ nonseulement il acquiert ma conliance, mais il m'émeut pour une œuvre qui semble celle de Rome môme. U ne me la recommande pas moins quand il mentionne qu'il en a conçu tout le plan, et qu'il l'a tout parcouru parla pensée, avant de l'écrire^. l\ fortifie mon intérêt pour son travail, lorsqu'en m'apprenant qu'il avait relevé chez Zenon quelques erreurs de géographie dont celui-ci lui sut gré, il prie ses lecteurs de lui rendre le même office; réclamant toute leur rigueur s'il ment à dessein, ou leur indulgence si, dans un si vaste ouvrage, il n'y a que les fautes inévitables^.

Puis, quel attrait pour l'esprit que celte variété d'aperçus qu'offre son histoire ! Combien je m'instruis par ses digressions sur la constitution de Rome% sur la constitution de Carthage^, sur l'armement et le mécanisme de la légion^, sur la phalange comparée à la légion % sur l'organisation et la discipline d'un camp romain^, sur certains pieux qui entouraient ce camp d'une sorte de clôture indestructible % sur la prudence qu'exige un assaut ^", sur la proportion et la pente qu'il convient de donner aux échelles de siège ^', sur lasambuqued'Archimède ^% sur le corbeau romain*^, sur les sables qui engorgent le Pont-Euxin^*, sur le double courant de la mer de Chalcédoine ^^, sur les connaissances nécessaires à un chef d'armée ^^, sur l'entretien des armes d'après Philopœmen^% sur le caractère des peuples d'après leur climat *\ sur le but de la musique en Arcadie^^ et sur je ne sais combien d'autres précieux détails du même ordre, traités avec une netteté magistrale et cet art tout grec de tout embellir ! Qui ne préférera cette riche diversité de matière à la stérile variété des formes?

Mais la forme même ne manque pas à Polybe^^. Lorsqu'il dit

' Liv. 32, fragm. 8. — '-^ Liv. 5, cli. 8. — ^ Liv. 10, Iragm. 7. — * Liv. G, fragm. 4

— ^ Liv. 6, tVagiTi. 10. — ^ Liv. 0, fragm. 6. — " Liv. 18, fragm. \. — ^ Liv. 6. fragm. 6, 7, 8. — » Liv. 18, fragm. 1. — '» Liv. 5, ch. '20. — *» Liv. 0, fragm 6.

— *^ Liv. 8, fragm. 4. — ^^ Liv l, ch. 4. — »* Liv. 4, ch. 9. — *5 Liv. 4, ch. 10

— '6 Liv. 9. fragm. G. — *^ Liv. Il, fragm, 0. — i< Liv. 4, ch. 5.— '» Ibid.

*^ Il se compare lui-même à un artiste qui doit montrer son adresse dans quelque chef-d'œuvre. (Liv. G, fragm. 10.)

« que les conquéranls font, du malheur des autres peuples, l'ornement de leur patrie ^, » il peint en deux mots tout ce qu'il y a de légitime et de mal dans la conquête; j'en comprends, à l'instant, la misère et la grandeur. S'il écrit que « l'art du secret ne consiste pas seulement à se taire, mais à cacher ses impressions, car qu'importe, dit-il, le silence, si on lit dans votre cœur^? » je crois moi-même lire Tacite : il m'aide à mieux saisir cet historien sur ces temps non pas « où l'on peut penser ce qu'on veut, et dire ce qu'on pense, » selon la phrase consacrée^, mais « s'impressionner librement, sans trembler de son impression. » Si ces formes s'oublient chez Polybe, c'est qu'il y songe peu, tant les idées le dominent, et que le lecteur y songe aussi peu, tant les idées de l'historien le frappent!

Qui s'occuperait de style dans ce qui suit? « Antiochus marchait vers Ptolémée et allait s'emparer de Péluse, quand, rencontrant Popilius, général romain, il le salue de la main. Popilius, qui tenait dans la sienne le décret du sénat, le présente au roi et lui prescrit de le lire avant toute autre chose, ne voulant, je crois, lui donner nul signe d'intérêt, qu'il ne sût s'il parlait à un ami ou à un ennemi. Après sa lecture, le roi répondit qu'il en conférerait avec son conseil, et qu'il aviserait. A ce mot, Popilius fit quelque chose qu'on trouvera singulièrement dur et impérieux : avec une baguette qu'il portait, il fit un cercle autour du roi et lui défendit d'en sortir qu'il n'eût répondu. Le roi, stupéfait de cet orgueil, fut un instant comme interdit, puis répondit qu'il exécuterait les ordres de Rome. Alors seulement Popilius lui prit la main et le salua'. » Quel art éminent dans cette simplicité! N'est-elle pas ce nu de la statuaire, si supérieur aux draperies? Polybe est l'Aristote de l'histoire; comme chez celui-ci, l'art secondaire de la forme ^ se perd chez lui dans la grandeur de la pensée. Ni Montesquieu, ni

* Liv. 9, fnigm. 4. — - Liv. 9, iVagni. 0.

^ Elle n'esl pas exacte; car la pensée (qu'on peut toujours cacher) ne peut pas ne pas être libre, en tant que pensée non exprimée; tandis que l'impression qui se trahit s'exprime, et dès lors se compromet.

Quand Polybe reproche à IMiilopœmen « de chercher à nuire à un rival à force de le louer » (liv. 25, fragm. 13), il me rappelle le fameux « pessiuium inimicorum genus, laudanles » de Tacite. [Agricola, 41 )

* Liv. 29, fragm. 11.

^ « A chaque chose son importance véritable. » (Liv. 50, fragm. 14.)

Bossuet ii'i<'norèiTnt cette grandeur, et tel croit souvent apphmdir le génie de Montesquieu et de Bossuet, qui n'applaudit qu'à Poiybe. C'est être bien supérieur, en effet, que d'être le Jomini des Scipions, et le précurseur, l'inspirateur d'un Bossuet : et que serait-ce de Polybe intact, quand ce que nous connaissons n'est qu'un débris !

Passer de Polybe à Tite-Live \ c'est ne pas changer de sujet quant à l'objet de l'histoire; c'est souvent même ne pas quitter Polybe que Tite-Live reproduit. Sur ce qui concerne la Grèce, l'Asie, Carthage, le second est le disciple, souvent le copiste du premier. Il y a plus; Polybe, comme contemporain des événements qu'il raconte, a bien plus de poids que Tite-Live qui leur est postérieur; et ce qui surprend, c'est que, par les documents que le temps semble devoir lui fournir, il n'ajoute rien à son devancier. Il y a d'ailleurs une différence fondamentale de forme entre Tite-Live et Polybe : c'est que l'un procède plus par la raison, l'autre par le sentiment; c'est que l'un songe plus au drame des événements, l'autre à leur portée; c'est que l'un peint, presque toujours ce que l'autre expHque ^ ; c'est que si 1 un montre tout le sang d'une bataille, l'autre montre les causes de la défaite; et que si le premier plaint les vaincus, le second sait faire des vain(|ueurs. Chez Tite-Live le peuple romain pose, chez Polybe il agit; l'un nous transmet la force de Borne, l'antre sa dignité; Polybe en est plutôt l'intelhgence, Tite-Live la poésie. Il ne dédaignera pas autant que le Grec cette intervention de je ne sais quel demi-dieu qui, selon Polybe, « veut bien être assez bon pour servir de guide aux Carthaginois^, » tandis qu'il n'y a pas pour Polybe d'autre demi-dieu que le génie d'Annibal. L'historien romain idéalise tout ce que l'historien grec contrôle. Si Tite-Live arrange les faits, Polybe les rapporte; le second juge les hommes d'État, le premier les fait parler : autant l'un apprécie, autant l'autre invente et compose; en somme, on trouve toujours chez Polybe le vrai historique, chez Tite-Live le vrai littéraire. L'un

* J'interromps encore la chronologie en laveur de l'analogie. '■^ Comparez Tile-Live et Polybe sur la bataille de Cannes, par exemple, cl vous verrez qui est l'artislc, qui est le général. 3 I,iv. 3, ch. 9.

vivait dans les camps et parmi les hommes; l'autre dans les bibliothèques. Polybe est un penseur; Tite-Live, un écrivain.

Les anciens comparaient Tite-Live à Hérodote, et ils ont de grandes analogies de tempérament : tous deux aiment à narrer, lous deux aiment ou propagent le merveilleux, tous deux ont des accents épiques; mais par la différence des temps et des hommes, Tite-Live est moins simple que son devancier; son merveilleux est plus artificiel, et il ne convenait ni à son temps ni à sa personnalité, comme celui dlïérodotc convenait à sa date et à son auteur. Hérodote est varié comme l'univers qu'il parcourt; Tite-Live est majestueux comme Rome qui a vaincu l'univers. Si les tableaux d'Hérodote sont plus nombreux, ceux de Tite-Live sont plus larges. Celui-ci n'a qu'un ton, l'aulre en a plusieurs. Si Tite-Live est uu Hérodote cultivé, c'est-à-dire raffiné, c'est, sous bien des rapports, un Hérodote agrandi. A part ce provincialisme que quelques délicats de son temps lui reprochaient^, et que nous ne saurions apprécier, son style est d'une manière grandiose qui laisse bien loin Hérodote. 11 est vrai qu'Hérodote a créé la prose grecque en même temps que l'histoire, tandis que Tite-Live a trouvé sa langue toute faite, à ce point qu'après Cicéron, Jules César, Salluste, il lui a été plus difficile d'être original qu'élégant. Après tout, et malgré leurs analogies, ces deux historiens sont bien plus égaux que semblables.

On peut considérer chez Tite-Live comme chez ses émules ou ses modèles, trois sortes d'esprits. L'esprit civique qui préside à l'ensemble de la composition historique; l'esprit moral qui déduit l'enseignement soit de l'ensemble, soit des détails de cette conception; l'esprit artistique qui répand sur le tout, comme dans les détails, l'attrait qui les recommande.

La conception historique de Tite-Live est immense, puisqu'elle comprend tout le tableau du peuple romain, c'est-à-dire de la société romaine, de Romulus à Auguste ^ C'est par lui que nous connaissons, autant qu'on peut les connaître, les fondateurs de Rome; c'est par lui que nous savons comment les Romains s'assimilèrent, après les avoir domptés, les peuples infinis qui se par-

^ De ilnslit. oral., 5-8.

- Je parle de son œuvre comme si nous n'en avions rien perdu.

DE L'HISTOIRE DANS SA FORME. Aî^y

tageaienl rilalic : les Èques, les Marses, les lïerniques, les Volsques, les Sabiiis, les Ombriens, les Ausones, les Marruciniens, les Privernales, les Péligniens, les Campaniens, les Étrusques, les Lucauiens, les Bruticns et ces terribles Samnites sous qui Rome sembla d'abord succomber^; puis, ces peuples mixtes qui tenaienl plus de la Grèce que de l'Ilalie, les Tarentins, les Locriens, les Crotouiates; puis ces formidables Gaulois^ qui envahirent le monde, mais comme un torrent qui passe en dévastant; les Cénomans, les Insubres (de la même famille); et ces intraitables Ligures qui combattaient Rome dans toute sa force et ne cédaient aux talents militaires de Paul-Émile qu'après l'avoir enveloppé et presque vaincu ^.

C'est Ti(e-Live qui nous dit comment il fallut qu'Interamne, Vobinie, Bovianum, Antium, MiHona, Lucérie, Noie, Frégelles, Pérouse , niais surtout Veïes et Capoue, s'effaçassent devant Rome*.

C'est dans Tite-Live que nous apprenons soit les religions"', soit les superstitions de Rome; sa première politique, sa première civilisation, l'organisation de sa souveraineté politique dans son sein comme autour d elle; ses mœurs primitives, sa discipline civique et militaire issue de ses mœurs; sa puissance sortie de sa discipline, son administration, ses colonisations et tout cet esprit de vie qui, d'époque en époque, lui fait concevoir et lui fait accomplir son vaste idéal. Son plan est tel qu'il n'a pu le mesurer suffisamment, et qu'à peine au quart de son œuvre % il s'en effraye. R se compare à quelqu'un qui, des sables du rivage, descendrait à pied dans la mer, et qui verrait d'autant plus d'abîmes qu'il descendrait davantage; c'est ainsi que, selon Tite-Livre, son œuvre, loin de diminuer, s'accroît par l'exécution \ C'est qu'en effet il ne s'est proposé rien moins que de constituer, pour la

' Liv. 9, cil. 15.

- Voy. liv. 5, ch. 41, 42. — Leur approche inlroduisait à Rome le justitiuni, c'està-dire l'interruplion dos affaires; on y faisait des levées en masse; il s'organisait des cohortes de vieillards. (Voir liv. 10, ch. '21.)

"> Liv. 40, th. 25 à 28. — "* Voir liv. 5, ch. 21 ; liv. 7, ch. 51.

^ « Uelligiones : » les divers cultes dont l'ensenihle constituait ce que nous nommons la religion. Rome était aussi tolérante que nous sommes exclusifs.

*» Au trentième livre sur cent cinquante.

' Liv. 51, ch. 1.

4^0 TACITE ET SOxN SIÈCLE.

postérité, le caractère romain dans ses multiples manii'eslalions; la société romaine dans ses innombrables aspects : pis, ou mieux que cela; il crée, pour la postérité, le monde latin, le monde romain et tout le sens de l'activité de ces deux mondes jusqu'à l'empire \ La conception historique de Tile-Live ce n'est donc rien moins que la genèse de Rome; les imperfections de délai! ne sont rien dans une telle conception. Elle est, quelquefois, moins qu'une œuvre politique; à d'autres égards elle est plus, puisque c'est une œuvre sociale : c'est là, je crois, son mérite, comme son vrai point de vue.

J'ai dit ailleurs l'enseignement moral qui résulte de la conception tout entière. Quant aux détails, ils sont dans la mémoire de tout le monde. 11 n'est pas une page de l'iiistorien qui, par le trait qu'elle célèbre, ou le sentiment qu'elle inspire, ne soit salutaire. Chez Tite-Live, le mensonge vaut la vérité, tant le mensonge est vraisemblable, tant il est digne d'être vrai ! Je ne saurais trop le louer d avoir conçu l'histoire comme un enseignement du beau, non du laid; du bien, non du mal. Si l'ignorance du mal tient lieu de vertu, que ce soit la ver lu des enfants d'ignorer le mal des ancêtres i Que ce soit la vertu des historiens de voiler le mal qui n'est que le mal ! Si la science des fautes prolite, celle du mal est stérile; et plût à Dieu qu'elle ne fût que stérile ! Cependant, pour citer Tite-Live sur un détail d'observation morale, j'indiquerai la trame de Persée contre Démélrius - conmie un des modèles de Tacite. Dans sa cause, dans ses moyens, dans ses résultats, ce drame rappelle celui que termine la mort deBritannicus. Le vieux roi macédonien qu'on irrite contre son (ils est digne de pitié comme père et comme prince. « Son esprit souffrait d'autant plus, selon Tite-Live, que les griefs de son fils s'imprimaient plus dans son cœur que sur ses traits"; » réflexion non moins juste que bien sentie; mais je passe outre, le détail m'accablerait.

Que les documents aient manqué à Tite-Live sur les premiers temps, et même sur les premiers siècles de Rome '; qu'il ait dû

* « Et qiiœ, exiguis prol'ecla iniliis, oo creverit, ut jain magniludine laboret sua. » (Prélace de Tite-Live.)

* Liv. 40, ch. 4 et suiv.; puis du di. 20 au cli. 24. — ^ Liv. 40, cli. 4.

* Même dès 450. (Liv. 8, ch. 40.)

créer celle période avec les annales des pontifes, les rouleaux de toile nommés les livres lintéens ^; avec des chroniqueurs comme Fabius Pictor^; des érudits comme Tubéron et Ciiicius^; qu'il ail éprouvé bien des doutes '; qu'il ait tâtonné, ce n'en est pas moins sa gloire, comme artiste, d'avoir donné aux légendes l'autorité du l'ait, et d'avoir créé une Rome ignorée si digne de la Rome connue, que l'une n'a pas reçu moins de respects que l'autre. Les grands esprits même ont les défauts de leurs qualités, et si le génie créateur de Tite-Live nous trompe quelquefois sur la vérité qu'il pare et commente, — ce qui est un défaut chez un liislorien, — Tite-Live a les grandes (jualilés de ses défauts. Il crée un monde d'après la tradition; il donne du corps à l'inconnu; sa poésie complète sa raison là où sa raison ne peut atteindre; et là môme où le fait est constant pour la raison, la poésie, quand les faits sont grands, donne aux faits toute leur proportion. La bataille du mont Olympe, par exemple, entre les Gallo -Grecs elles Romains^ n'estelle pas homérique? Elle revit dans l'histoire; et tout ce qu'elle fut dans l'action, elle l'est dans le récit. Ce n'est toutefois qu'un terrible spectacle.

Mais si les yeux sont bien moins intéressés, le cœur est bien plus ému dans les combats pour l'indépendance romaine. Lisez entre autres les combinaisons qui préparent, pour Rome, la victoire du Métaure, — cette revanche de Cannes^ — quand Annibal et Asdrubal pressent lltahe; quand il faut que l'un des consuls emprunte furtivement à l'armée qui surveille Annibal assez de forces pour vaincre son frère''; quand cette troupe vaillante court rapidement vers le nouvel ennemi^ à travers les populations qu'enflamme son ardeur^; quand, pour mieux tromper Asdrubal, elle s'entasse ^*^ dans le petit camp romain qui lui fait i'a'cc, et que, par sa tactique comme par sa valeur, elle sauve Rome en même temps qu'elle abat Carthage^^ : je serai surpris

» Liv. 4, ch. 20. —2 Liv. 22, ch. 7.-3 Liv. 4, ch. 23; liv. 7, di. 5. — * Liv. 8, ch. 40; liv. 9, ch. 15, 57; liv. 10, ch. 5, 17, 2C; liv, :0, ch. 37; liv. 22, ch. 01 ; liv, 32, ch. 6. — s Liv. 38, ch. 21. — 6 Liv. 27, ch. 49. — '' Liv. 27, di. 44.

** « Diem ac noctem ire. » (IJv. 27, ch. 45.)

^ « Ilincreauclum voluntariis agmcn cral. » [Ibid.)

*" « Silentio ingrcssi. » (Liv. 27, ch. 40.)

^' Liv. 27, ch. 47 cl suiv.

si le récit rapide, militaire, patriotique de ce grand exploit ne \ous remplit pas d'enthousiasme; je serai surpris si, de lecteur, vous ne devenez combattant. Tci l'art est magnanime comme le sujet. De tels événements narrés par de tels artistes créent des héros; aussi, nul historien n'a mieux chanté, ni plus créé de héros que Tite-Live. Que d'autres aient pour domaine la politique, son domaine est l'héroïsme; et son objet comme son art justifient sa gloire !

Passons de l'historien des héros aux héros mêmes. Je me suis souvent demandé ce qu'on entendait par la merveille du style de César. L'entend-on de la pensée? C'est alors le génie plutôt que son instrument que l'on vante. Comme forme, comme expression, ce qu'il y a de merveilleux dans César m'échappe; mais je n'ai jamais vu personne en rendre compte. Que César ait cette élocution simple et noble qu'un grand de Rome possédait naturellement, nul doute; que ses écrits ne sentent pas l'école, nul doute encore; mais qu'il ait, comme diction, je ne sais quelle quahté supérieure, exquise, dont ses admirateurs (il en est tant sur parole!) ne citent pas d'exemple, c'est ce que je ne puis reconnaître ^ Je n'ai cependant pas moins et lu et relu César que les historiens dont je parle : je soupçonnerais donc qu'il y a, sur ce point, quelque méprise. Il faut être autre chose qu'un grammairien, ou même qu'un lettré, pour apprécier les écrits de César. « César singulièrement, dit Montaigne \ me semble mériter qu'on l'estudie, non pour la science de l'histoire seulement, mais pour lui-même. » Voilà le vrai mot. Les écrits de César, c'est toujours César, et même ce n'est que César. Otez César de ses écrits, ils perdent leur vertu, si je peux le dire; replacez-l'y, vous y replacez leur mérite. Quiconque irétant pas César voudrait écrire comme lui, ne ferait rien qui vaille^, c'est assez dire que ce n'est pas dans la forme des écrits de César qu'est leur valeur, mais dans le fond. Ce qui plaît, ce qui

* Quand je lis Montluc, Lanoue, Henri IV. Frédéric II, Napoléon, c'est différent; je sépare mieux le fond de la forme.

^ L'un de SCS admirateurs, et qui parle d'après Cicéron « de la polissure de son langage; » [Essais, 210.) ce qui ne serait, après tout, qu'un élément d'élégance.

^ Ses lieutenants n'écrivent pas comme lui, mais d'après lui; c'est pourquoi ils intéressent presque autant que lui-même. Ce que César inspire équivaut à ce qu'il écrit. C'est ainsi que les divers confidents de Napoléon I" intéressent tous par l'esprit supérieur qui est leur souffle.

frap[)e, ce qu'on admire dans les écrits de César, c'est qu'ils sont le portrait de César. On croit n'applaudir que l'arliste, on applaudit le grand liomme : c'est qu'au fond, il n'est pas de plus grands artistes que les grands hommes. Lisez une campagne de César, c'est un vrai drame : vous passez des négociations pour éviter le combat ou pour alTaiblir l'ennemi, au plan de marche et de bataille; ici, César a ses troupes et son ascendant personnel. C'est ainsi que le drame d'une campagne de César a son exposition, son nœud, ses péripéties, son dénoûment ; rien de plus logique, rien qui saisisse plus que cette logique ^

Jules César est un prodige de pensée et d'action : et c'est merveille de voir éclater le génie de César sous ce double aspect, ou mieux, sous cette double individualité. Le plan, les moyens d'exécution, l'action, le succès, s'enchaînent avec une rapidité surprenante. Comme la foudre, César presque en même temps luit et frappe. Comme général, les hommes, les choses, le terrain sont l'objet de sa pensée; avec elle, il prépare, il délibère, il dispose ses moyens. L'action suit ces préparatifs; on le voit remuer les moyens qu'il a disposés. Si sa délibération est déjà le combat, le combat est encore sa pensée; son génie conduit tout ^, surveille, domine tout. Quand ses instruments faibhssent, il est là; quand son armée môme le sert mal, il la supplée; quand tout cède enfin, si on lui demandait que vous reste-t-il? il répondrait, comme Médée : Moi^. C'est qu'alors il a une audace de volonté et de cœur, un génie d'expédients surhumains. Il fascine l'armée eimemie, il rallie la sienne, il répand en elle je ne sais quel torrrent de feu et d'électricité qui la raniment et la rendent invincible *.

Jules César écrit donc comme il combat; et sa pensée court au triomphe comme son épée; le point de départ, les moyens, le but,

' Sa seule expédition contre les Ilclvitcs, au ilébul de In guorre des Gaules [iiv. I, cil. 1 à 20), me t^unirail cornnii- exemple, si tout n'y ressemblait.

^ En .\tïique. il va jusqu'à ?e taire le maître d'escrime de son armée, fiueire d'Afrique, 71 )

^ A Munda, par exemple (Voir Florus, 1-2, et Plutar(|uc, 50); en Gaule, quand il menace ses troupes révoltées de continuer la guerre avec la seule dixième lésion [Guerre des Gaules, 1-40 et suiv.); etc.

'* «Toute sa personne respirait la grandeur et l'autorité. « [Guerre d'Afrique, 10.) Pour abattre ou relever des troupes, deux mots lui sullisent : Quirites ou Gommilitones.

voilà ce qui frappe dans ses écrits; sa plume n'est qu'un flambeau qui éclaire la trame brillante de ses desseins; mais c'est cette trame qui est belle, non ce qui l'éclairé. C'est ainsi que ceux qui admirent la plume de César, admirent surtout ses desseins.

Salluste est le contemporain de César et son partisan quoiqu'il le soit plus de sa cause que de sa personne, et plus de sa personne que de son pouvoir : car les œuvres de Salluste respirent la démocratie; une démocratie, non pas factieuse, mais disciplinée; et c'est comme représentant l'ordre dans la démocratie que César plaît à Salluste. C'est ce qu'attestent les deux lettres de l'historien au dictateur. Salluste nous apprend que, dès l'enfance, il négligeait les exercices du corps pour la culture de son intelligence^; mais que l'étude l'a passionné, et qu'il y a joint la pratique des affaires ^ Ses œuvres s'en ressentent. On y trouve partout une haute raison, une entente des affaires pubhques que nul autre ne surpasse; une langue à la fois cultivée et pratique; enfin, et comme un don particulier de la nature de l'écrivain complétée par la méditation et par l'art, un talent de forme incomparable. Comme la langue est l'un des principaux éléments de la forme dans les œuvres de l'esprit, on s'est quelquefois mépris, en prenant la langue d'un écrivain pour toute la forme de ses œuvres; il s'est aussi trouvé des esprits qui n'ont vu dans une langue que la grammaire. Boileau lui-même n'exagère-t-il pas la grammaire quand il prescrit, avant tout, en deux vers où il la viole '', de ne pas la violer? Boileau n'en est pas moins aussi grand écrivain que judicieux critique; mais que de grammairiens depuis Pomponius Lenas ont déchiré des talents supérieurs, à l'aide du rudiment, comme l'affranchi de Pompée déchira Salluste ! Il lui reprochait, entre autres, de retremper la langue romaine à la source vive d'Ennius et du vieux Caton. L'empereur Adrien lui en savait au contraire tant de gré que c'est par là qu'il admirait l'historien. Les grands écrivains ont deux ennemis, savoir, les esprits faux qui n'estiment que leurs défauts, et les esprits étroits qui ne voient pas leurs

' Catil., 4.

- « Scd ego adolescenlulus inilio, sicuti plerique, studio ad rempublicam lalus suni. » [Ibicl., 3.) ^ « Sans la ngue, en un mot, l'auteur le plus divin... » [Art poélique.)

qiKilitcs. Salluste fit sa langue comme tous les artistes éminents; elle réussit parce qu'en respectant le convenu dans une certaine mesure elle sut le surpasser; et quand cette langue à la fois neuve et connue — qui puisait son originalité dans un exquis éclectisme lequel empruntait son éclat et sa vigueur, soit au type grec, soit au tspe romain de tous les âges, — triompha par l'admiration générale, les insulteurs ne manquèrent pas à ce triomphe; ce turent les grammairiens. Mais Virgile même n'éprouva-t-il pas leurs morsures^? Et que resterait-il de Saint-Simon, de de Retz, de Bossuet même, si nous les H\ rions aux puristes de la grammaire? Leur génie littéraire les sauverait-il du dédain? Leur gloire serait-elle la même siVaugelas seul devait les classer? La grammaire est une importante portion d'une langue, mais outre que la langue de l'imagination et du cœur lui échappent, la langue même d'un écrivain n'est qu'ime portion de sa l'orme.

Il y a aussi dans la forme d'une belle œuvre littéraire le choix du sujet, le choix des choses et des personnes qui doivent entrer dans ce sujet; le rapport que les choses ont avec les personnes et, réciproquement; le choix des tableaux qui doivent recevoir le relief, celui des objets qui ne doivent paraître qu'à demi-teinte. Il y a le choix du ton général, et celui des tons particuliers de certains détails de l'œuvre; il y a celui du colons principal et de ses nuances; il y a les dispositions comme les proportions : il y a dans l'esprit vital de l'œuvre, soit la prédominance de la raison sur le sentiment, soit celui du sentiment sur la raison; ou bien, une sorte d'équilibre et do réciprocité mutuelle. H y a dans les compositions qui tiennent du drame, l'entente ou l'intelligence des combinaisons dramatiques, celle des effets et de la mise en scène; le trop ou le trop peu, soit d'art, soit de naturel. Enhn, dans tout sujet, il n'y a pas seulement le sujet, il y a l'impression de l'écrivain sur le sujet, c'est-à-dire, le cachet de l'œuvre, comme le sceau de l'écrivain. Telles sont, je crois, les principales conditions, les principaux écueils, comme les principaux mérites de forme. C'est en ce sens que j'apprécie moi-même ce qui n'est pas chez l'historien, le mobile de sa pensée, c'est-à-dire cette tendance générale

* Et I\aciiic comme Virgile.

de ses intentions vers la leçon politique ou morale qu'il entend donner soit pour la direction morale ou politique de la société, soit oour Kamélioralion de l'humanité ou de l'homme. La forme, ce sont les moyens littéraires multiples qui servent d'instrument à cette grande intention. C'est ainsi que je l'entends quand j'apprécie séparément l'histoire antique dans son enseignement, et la même histoire dans sa forme. Revenons à Salluste.

On ne pouvait choisir de sujets d'histoire plus intéressants ni que Jugurtha qui occupa tant Rome chez elle et au dehors, ni que Catilina qui menaça sa vie comme sa puissance. Si l'on applique au récit de la guerre de Jugurtha les principes ci- dessus, on est aussi charmé des choses que des personnes. Le récit, les tahleaux, les mœurs, la politique, les discours, la guerre, tout y est à sa place, dans des dimensions parfaites. Les personnages y sont peu nombreux, mais frappés comme des médailles. Leurs portraits. y sont tellement eux-mêmes que jamais leurs actes ne démentent leurs portraits et que les acteurs ne semblent vivre que pour justifier leur portrait par l'historien; l'épisode inslructif et toujours poétique, vient délasser du récit, en le diversifiant; le discours vient le motiver comme l'animer; les négociations comme les combats servent à le conclure; et le drame passe de l'exposition au dénoûment avec cet intérêt croissant que donne un sujet heureux, traité par un grand maître.

Ce mérite me semble plus brillant encore dans l'histoire de la conjuration. Tout y repose sur trois personnages : Catilina et ses complices, représentant l'esprit de faction dans Rome; Caton avec le sénat et la vieille Rome, représentant l'antique discipline et la tradition; César, génie transacteur qui aura l'apparence d'un factieux jusqu'à ce qu'il hérite des factions. C'est sur ses tfei? grands acteurs que Salluste place, à bon droit, son relief ^ Catilina ne prononce que deux discours, l'un pour conspirer, l'autre pour bien mourir, s'il ne peut vaincre; et ces deux harangues sont aussi fortes- que vraies \ César, dans son avis au sénat, développe la politique la plus spécieuse^; il y manie l'expédient avec une telle décence et une telle dextérité, qu il fallait toute la vigueur, toute

* Catil., 14, 15, 54. — 2 il,id., 20 et 58. - '^ Wid., 51 .

l'autorilé, toute la solidité politique et morale de la réplique de Calou pour l'emporter \ 11 s'est trouvé des critiques pour considérer ces harangues comme inutiles. Que ne nous dit- on qu'il est inutile, dans une tragédie, d'en faire parler les acteurs ! Si Sallusie nous peint, comme il sait le faire, cette effroyable corruption républicaine^ qui produisait un Calilina ^, qui enfantait ces monstiueuscs espérances d'où naissent les conqilots qui veulent les satisfaire, Quintilien jugera cette peinture inopportune, prouvant par là combien un rhéteur est peu propre à juger la politique; et peu s'en faut qucFénelon, plus bel esprit qu'homme d'Étal, ne pense de même, lui qui trouve trop de moralités dans Salluste \ comme si les vénalités de Rome, selon Jugurtha même, comme s,i les dépravations romaines sur lesquelles comptait et qu'armait Catilina, ne réclamaient pas une réaction morale 1 Laissons de côté l'homme dans Salluste, ne jugeons que l'histoire; pouvait-il mieux faire?

Mais quelle puissante unité dans le Catilina ! quel souffle véhément dans tout ce drame, et comme l'inspiration y est bien soutenue ! Quelle œuvre, même tragique, aies quahtés tragiques de celle-ci? Mais comme la pensée y est à la hauteur du sentiment! (]ornme les portraits y égalent les harangues ! Comme le récit y correspond aux harangues et aux portraits 1 Comme les tableaux de mœurs y éclairent les situations 1 Comme les maximes les résument!

Les préambules de l'historien, si critiqués d'ailleurs", sont-ils un défaut? j'en doute. Comme style, ils sont dignes de la plume de Salluste; c'est tout dire. Comme pensée et comme à-propos, ils seraient, dit -on, plus reprochables; mais quand un homme éminent, quand un artiste supérieur, un de ceux qui pohssent leur œuvre avec le sentiment exquis du beau, fait quelque chose, n'y a-t-il pas lieu d'en bien présumer? Salluste, si sobre et si précis dans le corps de l'œuvre, se démenlira-t-il sans raison dans un

* Catil., 52. — -^ Ibid., cli. 10, il, 12, 15, 14, 10, 57.

"' « In laiilii lamquc corrupta civitalc, Catilina, ici quotl faclu faciliirnum erat, omnium llagilioruni alque facinorum circum se, lanqnam slipatorum catervas liabebat. » {md., 14.)

'* Lett. sur les occupations de l'Académie.

^ « INihil ad historiam perlinenlibns. » (Qiiinlil.. De rinslit. oral., 5-8.)

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