LES GENRES, OU LES ECOLES
Il en est du mouvement littéraire comme du mouvement planétaire; les lettres ont, comme les astres, un mouvement particulier et un mouvement général ; elles ont un mouvement d'impulsion qui leur est propre, et un mouvement d'attraction qui les rattache à l'ensemble des faits sociaux. Autant il est faux de dire que les lettres dépendent de la forme politique d'un empire, autant il est vrai de prétendre qu'elles suivent les destinées de la société qui les porte; mais ce ne serait les expliquer qu'à demi que de n'exposer que ce point de vue, car les lettres se modifient par elles-mêmes, par leur vie propre, par la succession de leurs diverses manifestations.
« Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde, dit la Rochefoucauld, on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un ordre réglé de tous temps par la Providence, qui fait que chaque chose marche en son rang et suit le cours de sa destinée K » C'est parfaitement caractériser celte at-
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traction des détails, et ce mouvement d'ensemble qui entraînent comme un grand tout, tous les éléments sociaux d'une même civilisation. La haute et belle observation delà Rochefoucauld s'applique donc très-particulièrement aux lettres; mais, ajoutet-il: « Il y a une révolution générale qui change le goût des esprits aussi bien que les fortunes du monde \ » Cette révolution générale d'un temps (qui n'est d'ailleurs que partielle, eu égard à la durée d'une société) explique encore, avec le changement successif des esprits, les modifications successives des lettres.
Les lettres se développent et changent dans leur condition extérieure, si je peux le dire ; dans leur forme, dans ce que j'appellerai plus spécialement leur caractère littéraire. Elles changent aussi dans leur condition intérieure, dans la tendance et la portée de leurs idées; dans ce que j'appellerai leur caractère moral. Enfin selon leur beauté plastique, si ce mot m'est permis, ou selon leur beauté morale, elles ont une influence plus ou moins importante, soit d'après le degré de leur beauté plastique ou morale, soit d'après le goût plus ou moins vif de leur civilisation pour l'un ou l'autre de ces deux ordres de beauté. Quand l'influence des lettres cesse, c'est qu'elles n'ont plus ni la beauté du caractère littéraire, ni la beauté du caractère moral , parce que toute leur forme est épuisée, et que l'ordre moral dont elles ont été l'expression s'éteint dans le miheu où elles brillaient. Je dis où elles brillaient, car leur silence avant d'éclore n'a pas la même signification que leur silence après leur retentissement; l'un est la vie qui se prépare, l'autre est la mort qui approche. Quand donc on étudie le mouvement des lettres, il en faut observer le caractère littéraire, le caractère moral, enfin l'influence. Sans m'astreindre à une sèche didactique, j'en ferai la loi de mon travail.
Si nous appliquions aux lettres françaises, en ce qui concerne leur beauté de forme, ce principe, qui est vrai ailleurs, que la forme littéraire passe du simple au composé, nous nous tromperions, car nous avons passé de Voiture et de Balzac à madame de Sévigné et à Pascal ; et, ce qui étonne le plus, c'est que deux esprits si opposés se suivirent de si près qu'ils vécurent presque ensemble, et furent
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contemporains. On le voit, indépendamnncnt des lois générales du siècle, les lettres ont leurs lois propres. Nous avons passé de Balzac à Pascal; les Romains passèrent de Cicéron à Pline; comme à un autre point de vue, ils passèrent de Tite-Live à Tacite. Le premier de ces deux mouvements romains fut purement plastique, l'autre surtout niorar; seulement ils suivirent la loi qui mène du simple au composé.
Quand Quinlilien qui, généralement, fait plutôt rouler son traité sur la forme extérieure des lettres que sur leur sens intime, veut classifier les divers genres de beautés de forme, il les réduit à trois : le genre altique, c'est-à-dire la simplicité un peu froide, mais élégante; le genre asiatique, c'est-à-dire la richesse et la surcharge; le genre rhodien% savoir, quelque chose de mixte ; une conciliation entre la Grèce et l'Asie, entre la sévère et sèche simplicité qui est l'extrême de l'atticisme, et la creuse exubérance qui est l'excès asiatique : entre la nudité et le fard ; entre le mouvement timide et la contorsion ; entre le convenu et la hcence. Les trois classifications de Quintilien, quant à la beauté de forme, rendent bien compte du caractère extérieur des lettres ; on les rencontre partout.
Ce que nous n'apercevons pas en Grèce, peut-être faute de documents, ou peut-être parce que les lettres y fleurirent dans je ne sais quelle vive virginité, qui n'admit pas de mélange parce qu'elle fut d'une essence supérieure à ce qui la précéda ou l'entoura chez d'autres; ce que la Grèce ne nous montre pas, c'est une greffe qu elle ait pu prendre à une autre civilisation. Elle fut elle-même jusqu'au bout; et lorsqu'après répanchement de la sève romaine il y eut quelques grands lettrés qu'on pourrait appeler grécoromains, ils furent beaucoup moins romains que grecs, tant la Grèce, comme Aréthuse, traversait puissamment d'autres courants intellectuels, sans en contracter l'amertume et sans s'y corrompre!
Mais Rome arrêta l'essor de sa propre originalité littéraire, en présence des merveilles de l'idéal grec; et comment eût-elle résisté à l'ascendant de cet idéal dont elle recevait tous les rayons, quand ses lueurs ont encore arrêté, comme à Rome, l'originalité moderne.
* Dans l'un, c'est le slyle qui change; dans l'autre, c'est l'enseignement. - Créé, (lit-on, par l'école d'Eschine, quand, vair.ca par Démosthène, Eschine alla professer l'éloquence à Rhodes. (Voir Quinlil., De l'inslit. orat., V2,-iO.)
Qu'arriva-t-il? Rome subit une éblouissante évidence, et sa littérature étrusque, sabine, italique (quelque nom qu'on lui donne), sa première littérature informe, céda aux entraînements grecs contemporains; et la Grèce vainquit, par les lettres, Rome qui la conquérait par les armes : non que celle-ci ne protestât puissamment, car Lucrèce qui chante une importation grecque, l'épicurisme, — grande nouveauté pour Rome, — léchante, ce me semble, avec des accents surtout romains. Malgré le mélange des deux génies, c'est la sève romaine qui l'emporte en Lucrèce, comme chez Dante l'inspiration indigène et l'accent du moyen âge triomphent de sa récente passion pour Virgile. Mais à Rome, Virgile et Horace sont tout grecs ; ou bien, en sens inverse de Lucrèce, s'ils sont romains par les sujets de leurs chants, ils sont complètement grecs par leur forme. Ajoutons que la forme domine leur inspiration même, et qu'elle a plus de valeur que leurs conceptions.
Sous l'empire de leur admiration, les Romains d'Auguste semblèrent, d'une part dédaigner leur propre génie, de l'autre se substituer pour modèles les chefs-d'œuvre de la Grèce, à la nature \ Horace nous le dit bien formellement: «Méditons nuit et jour, écrit-il, les œuvres grecques ; détachons-nous du goût de nos anciens, et même du plus grand de tous, de Plante, dont nos pères admiraient trop et la forme et le gros sel, si du moins nous savons vous et moi, distinguer la rusticité de l'élégance; si nous savons, construire un vers et lui donner sa légitime harmonie -. » Horace représente surtout dans la composition l'ordre, les liaisons, l'exacte distribution de la matière^. 11 recommande essentiellement le fini, la retouche, la rature même et ce soin minutieux de l'œuvre qui fait qu'on en revoit chaque détail jusqu'à dix fois * : méthode excellente pour certaine nature de travaux, beaucoup moins bonne pour d'autres; qui exclut la faute sans doute, mais qui refroidit l'inspi-
* Nous tombions dix-huit siècles plus tard dans la même illusion, el la Fontaine écrit alors, que :
n Faute d'admirer les Grecs et les Romains, On s'égare à vouloir trouver d'autres chemins. »
=^ Art poétique.
^ f( Ordinis hœc virtus eril. ., » [Ibkl.)
''■ « Carmen reprehcndile quod non mulla dics... » [Wid]
ration M Aussi la poétique d'Horace me semble-t-elle plutôt contraire à l'abus que favorable à l'usage. Sans doute, il prescrit de ne rien entreprendre malgré Minerve, c'est-à-dire sans une certaine vocation^; il reconnaît que l'art ne suffit pas sans une riche veine^; mais il encourage peu à produire, il craint l'imagination, il se défie de l'ardeur : le j)remier élan, souvent le meilleur, lui fait ombrage. Cachez neuf années ce premier jet '' ; on détruit facilement, dit-il, ce qu'on n'a pas public; quand la voix est partie vers son auditeur, elle ne rebrousse plus \ L'esprit semble toujours trop abondant pour Horace; c'est surtout par voie de restriction qu'il veut qu'on procède. Retranchez tout ornement ambitieux % donnez du jour à votre pensée ; changez beaucoup de choses ; — quoi donc! Même des vétilles? — oui, dit-il, les vétilles môme; il n'y a pas de vétille pour le lettré; les vétilles tirent facilement à conséquence \ Mais ce soin d'éviter les fautes, même légères, menait souvent à une faute plus grosse % si bien que le mieux, pour n'en pas commettre, était de ne pas produire. C'est ainsi qu'un de nos grands penseurs modernes à qui l'on reprochait de n'avoir pas écrit ses belles doctrines, répondait qu'il ne savait rien de plus difficile que l'art d'écrire, et que la plus soignée des quelques pages qu'il avait pubUées le contentait peu. Noble et rare modestie assurément, qui n'en est pas moins un excès de timidité et qui sacrifierait Tidée à la forme! sur quoi j'aime beaucoup mieux Montaigne disant franchement que ce qu'il ne sait dire en français, il le dira en gascon ou môme en patois; car, après tout, il faut nourrir l'esprit humain.
Mais Horace appliquait surtout sa règle à la poésie, où la forme domine quand on n'est ni Homère ni Dante; il l'appliquait surtout à la poésie de courte haleine, qui était celle de son temps; à l'ode, à la satire, à l'épîtrc, à la tragédie même, à la comédie, à
* >"i le Tasse, ni Corneille, ni lanf d'csprils précoces et pleins de feu, ne sauraient .s'y astreindre.
^ « Tu nihil invita faciès dicesve Minerva. » [Art poétique.) ' « Nec studium sine divite vena. » [Ibid.) "* « Nonum prematur in annum. » [Ibid.) ' « Nescit vox missa rcverti. » [Ibid.)
* « Ambiliosa recidet Ornamenla. » (Ibid.)
' « Offcndam in nugis? — hae nugac séria ducenl.» [Ibid.) " « In vitium ducit culpce fuga. » [Ibid.)
toutes les formes de la llltéralure légère si goûtée des anciens, pour qui écrire n'était qu'un délassement de travaux civiques. Il ne dit presque rien sur l'épopée, et ce qu'il dit dirigerait faiblement dans une aussi vaste entreprise, qui d'ailleurs avorte chez quiconque n'est pas né épique. Après tout, Horace, le modèle de ses propres lois littéraires, est un artiste aussi merveilleusement élégant que froid; sa grâce même est empreinte de sécheresse; on dirait qu'il a peur d'être soi, et de ne pas copier soit Pindare ou Anacréon, soit tout autre. Horace me semble un peu victime de sa règle et de son tempérament : l'une trop timide, l'autre trop insensible.
Virgile corrige le convenu et, si je peux le dire, l'excès de la règle par le charme du sentiment. Sans ce coloris délicat en même temps que passionné, sans ce doux murmure de tendresse qui réchauffe ses bucoliques, qu'y trouverait-on que des cadences et des futilités sonores? Je les comprenais peu étant très-jeune; elles ne m'ont jamais intéressé plus tard : en vérité, ces sons ne mériteraient pas de vivre, si ce n'était la voix de Virgile. C'est un organe charmant qui s'exerce, mais qui ne dit rien encore. Ce n'est pas en courant qu'il convient d'apprécier l'Enéide; mais je puis avec le public lettré constater qu'elle manque de vie et d'intérêt d'ensemble. Les événements y sont médiocres, les héros médiocres comme les événements. On connaît l'Enée de Virgile par son estimable piété qui se concilie mal avec son goût pour Didon digne de mieux rencontrer; mais sans Homère, qui avait créé le nom comme le héros, je ne sais si nous priserions plus le (ils d'Ancbise que son fidèle Achate. — Et les dieux de Virgile, qu'ils sont inanimés en comparaison de ceux d'Homère! On sent bien que les doctrines d'Épicure * ont refroidi pour Virgile ces bouillantes divinités de l'Iliade. Virgile était-il véritablement épique? Oui, diront pour lui son deuxième, son quatrième, son sixième chant ; non, dira contre lui l'ensemble et le ton général de son œuvre. H y a chez lui plus de lueurs que de rayonnements; Virgile est le clair de lune d'Homère. Sa muse n'est pas la Vénus antique comme la concevaient Homère et Lucrèce, c'est quelque chose de chaste, de mystérieux, mais de réserve comme Diar.e ; c'est, si Ton veut, Diane attendrie.
* Ses dieux paresseux.
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mais toujours Diane, la pure et correcte Diane. — Virgile n'en est pas moins un artiste incomparable, parce qu'il eut plus que personne le génie du langage, sinon des conceptions, et que la langue virgilicnne est le plus noble idéal de la parole humaine.
Horace et Virgile, chacun dans son genre, ont eu pour obstacle dans ce qu'ils ont tenté, et le convenu de leur règle, je crois, qui les éloignait de la contemplation directe de la nature, quoique le cœur de Yirgile sût l'y ramener; et, peut-être, l'insuffisance de leurs facultés pour atteindre aux sommités non de l'art, mais de l'esprit humain : sans rivaux pour la langue, c'est-à-dire pour l'instrument de l'idée, je les trouve secondaires dans l'emploi de cet instrument. Ils sont plutôt grands musiciens ^ que grands poètes; ils ont plutôt perfectionné l'art que l'intelligence humaine. Horace chatouille l'oreille et l'esprit, Virgile chatouille l'oreille et le cœur -; mais ni l'un ni l'autre ne s'enfoncent sérieusement, soit dans l'esprit, soit dans le cœur : leurs œuvres sont comme leur règle; ce sont moins des corps que des formes ; formes exquises, mais qui se perdent dans les airs, comme l'Eurydice d'Orphée, dès qu'on veut les embrasser. Je fais mes réserves pour les Géor(jiques de Virgile, qui ont un mérite spécial.
Ce que je dis des ouvrages de ces deux grands maîtres, il faut le dire des bijoux si élégants, mais si légers, de Catulle. Ce ne sont absolument que des pastiches grecs où il y a plus de copie peutêtre que d'imitation; mais, quelle que soit la grâce mignonne du moineau de Lesbie, où en serait l'esprit humain s'il prisait trop ces illustres bagatelles?
Cicéron lui-même, écrivain si parfait chez qui ses contempo-
* Le Poussin aspirait à reproduire sur la toile les secrets rliylhmiques d'où « procède la puissance d'induire l'àme à certaines passions, h II promet quelque part de peindre un sujet dans le mode phrygien. « Yirgile surtout, dit-il, s'est montré dans tous ses poëmes grand observateur de cette partie; et il y est tellement éminent, que souvent il semble, par le son seul des mots, mettre devant les yeux la chose qu'il décrit. S'il parle de l'amour, c'est avec des paroles si artificieusemenl choisies, qu'il en résulte une harmonie. » (Ce que le Poussin pensait de Virgile, Magasin pittoresque, 1858, p. 218.)
- (( Il a contente l'oreille, il a étalé le beau tour de son esprit, le beau son de ses vers et la vivacité de son expression. C'est assez à la poésie, il ne veut pas que la vérité lui soit nécessaire. » Tel est le jugement de Bossuet sur Virgile, et il concerne encore mieux Horace. (Voir Bossuet, Delà Concupiscence, ch. 18.)