II
rains trouYaient pourtant des \ices de langage \ est loin d'être sans reproche comme orateur \ Je me range avec Montaigne du côté de ceux des anciens qui l'inculpaient de trop s'emmailloter dans sa rhétorique, et de manquer de véhémence parce qu'il manquait d'ahandon. Dira-t-on que l'abandon oratoire n'était pas romain, car il eût manqué de dignité? Mais les Romains pardonnaient tout à l'éloquence. D'après Cicéron môme, l'orateur Antoine, si romain d'ailleurs, était plein de mouvements imprévus, c'est-àdire d'abandon; et Quintilien prescrit à l'orateur de simuler l'abandon, s'il ne l'éprouve, quand il lui recommande de paraître épuisé et de s'affaisser avec désordre, en terminant son discours \ Je reconnais pourhmt que la prose romaine du premier âge impérial qui se confond avec les dernières convulsions républicaines, est d'autant moins imitatrice qu'elle est plus dictée par la puissance des événements qui la font naître. Salluste est un peu grec parce qu'il écrit dans son cabinet ses histoires, et que l'histoire, étant une œuvre d'art, permet quelque chose à l'idéal, c'est-à-dire à l'artifice de l'écrivain. Cicéron, dans ses divers traités comme dans la plupart de ses oraisons retouchées ou refaites, est à la fois grec et asiatique*. Jules César seul, parmi ceux qui ont écrit l'histoire, est surtout lui-môme, c'est-à-dire un grand écrivain comme un o^rand homme : ses Commentaires ne sont pas une œuvre d'art, ils sont moins, et ils sont mieux en même temps, car ils sont empreints du prodige des faits qu'ils retracent. Le torrctit des choses entraîne les mots à sa suite ; et telle est la puissance du fleuve, qu'on ne s'occupe ni de ses flots, ni de ses bords. C'est un général, c'est un souverain, c'est Jules César qui écrit, qui parle, qui se peint dans le feu des plus grandes actions qui aient étonné la terre, et c'est encore une de ces grandes actions que l'œuvre qui les raconte; c'est même parce que c'est une action qu'elle échappe au convenu. J'en dis autant de l'immortelle lettre de Brutus à Cicéron pour lui reprocher ses défaillances ; l'âme toute romaine.
» Quitilil., De rinstit. orat., \2-[.
'^ Tacite, Dialog. des Oral., 17, 18, 19. 5 De Hmlit. oral., 9-3.
* « Scd siii)iM nioduni exsultans et superfluens et parum atlicus vidctur. » (Tacile, Dialog. des Oral., 18.")
MOUVEMENT LITTÉRAIUE. C7
toute sublime de Brutus s'y exhale avec une passion presque divine; il y a quelque chose de surhumain dans ces accents comme dans ce personnage; et sa voix impose l'admiration à ceux mêmes qui improuvent sa politique.
Mais, sous Auguste, les lettres pures, les lettres romaines en tant qu'idéal, furent surtout grecques, c'est à-dire essentiellement factices. On traduisit avec génie, je le veux bien; mais enfin on traduisit. Et ce qu'on a dit de Térence, qu'il fut le plus grand artiste qui ait entrepris de penser et de peindre d'après autrui, me paraît excellemment caractériser le premier âge littéraire impérial. Il manque d'originalité d'ensemble, parce qu'il copie; il manque aussi d'originalité individuelle, de spontanéité, si je peux le dire, parce que toute l'antiquité en manquait.
C'est en effet le propre de toute la httérature antique d'être artificielle, c'est-à-dire d'obéir à un convenu plein de goût, de sagesse, de bon sens délicat, il est vrai, mais pourtant le convenu. Les genres y sont classés, étiquetés, parqués, asservis à un type invariable qui gène l'esprit humain dans sa variété. Les barbares étaient individuels, et nous, leurs enfants, nous avons pu être individuels comme nos pères ; mais, de même que la société antique se sacrifiait les libertés individuelles, de même la littérature antique sacrifiait l'esprit particuher, au général. Le génie éclatait sans doute, mais il s'astreignait au moule prescrit. Ce n'est pas ainsi que se sont produits soitShakspeare, soit le Dante ; ce n'est pas ainsi que s'est faite la Bible, cette œuvre incomparable, écrite par l'homme en présence de Dieu et de la nature, loin des rhéteurs le contrepied des prophètes. Mais ce que pouvait l'esprit païen, secondé par une race admirable, sur un théâtre brillant sinon grandiose, l'idéal grec r accomplit. L'art antique en effet fut si vrai, il servit si bien la nature, qu'il fit corps avec elle, et qu'on put s'y méprendre. Oui, c'est la nature même que cet art grec qui a tant enchanté les hommes ; mais c'est une nature parée, idéalisée, un peu artificielle. Nous dirons ailleurs ce qui lui manque.
Par cela même qu'il fut exclusivement grec, le premier âge des lettres impériales fut donc la copie d'un convenu ; quelque chose comme le reflet d'un reflet. La conception, l'idée, semble manquer à ses poètes à l'exception d'Ovide peut-être, l'esprit le plus indivi-
duel de son temps ' : mais, si le premier âge impérial fait peu pour l'idée, il fait singulièrement pour la langue. El celte musique intellectuelle, cette forme exquise de la parole sans idée nouvelle, est d'un tel charme, que, quand l'homme peut se livrer à cette influence, ses maux sont comme suspendus : on dirait qu'en attendant que l'esprit humain puisse servir le monde par l'idée, il aime à le bercer et à le consoler par ses chants.
Mais deux révolutions devaient survenir pour les lettres romaines : d'une part, ce que j'appelais le mouvement particuher de la littérature devait la pousser vers l'innovation, même défectueuse, par pure fatigue du convenu dont les combinaisons s'épuisent ; la forme allait décroître, puisqu'elle ne pouvait être surpassée, et que l'esprit humain ne se résout pas à répéter constamment, même la perfection. D'autre part, l'empire romain mûrissait, et la pensée publique mûrissait comme l'empire. Piome, qui n'avait connu qu'un régime politique, en connaissait deux ; Rome, qui avait vu tant de décadences dont elle était cause, éprouvait je ne sais quel pressentiment de sa chute ^ : le spectacle de l'univers soumis à Rome, pensant et agissant comme Rome, tout cela grandissait, si je peux le dire, la pensée romaine. Le grand mouvement social qui modifiait les conditions de l'existence romaine, modifiait dans le même sens les lettres impériales. Un mouvement particuher inévitable et un mouvement général irrésistible, bien supérieurs aux petites causes notées par les rhéteurs et les grammairiens, poussaient les lettres vers leur destinée; et voyez comme l'histoire confirme ici la raison. Quels étaient les deux mobiles moraux de Rome? Sa foi religieuse, sa foi pohtique. Sous Auguste la foi rchgieuse, dans la haute société romaine, était très-affaiblie; Cicéron le constaterait à lui seul; mais le sceptique Horace, mais le matérialiste Lucrèce, mais l'incertain Virgile qui chante indifféremment tout ce qui sert sa muse^, le proclament très-haut. Si la foi religieuse était compromise, la foi politique existait encore; les grands de Rome se débattaient contre un maître, et Rome se sentait maîtresse du monde. Quand la foi
* Si l'individualilé esl son cachet, je n'entends pourtant pas égaler ce poëte à ses deux grands contemporains ; il leur est très-inférieur comme artiste.
- Voy. Tacite, Germanie, 55.
"* « Il sera aussi bon épicurien dans une de ses églogues, que bon platonicien dans son poëme héroïque. » (Bossuet, De la Concupiscence, ch. 18.)
MOUVEMEiNT LITTÉRAIRE. 00
religieuse baisse, l'ascendant philosophique s'élève ; la raison de l'homme cherche à se passer de foi : il est vrai qu'elle tombe ainsi dans les crédulités les plus bizarres, dans les bévues les plus périlleuses, mais enfin elle se substitue un moment à la foi. C'est alors que prédomine à Rome le stoïcisme, si lier, si intolérant, si romain pour l'aristocratie romaine dont l'orgueil se conciliait si bien avec la philosophie de l'orgueil. Sous la double influence du stoïcisme sur l'aristocratie, comme de l'aristocratie sur les lettrés, les lettres romaines deviennent stoïciennes; puis, comme l'absolu s'épuise plus rapidement qu'autre chose, l'absolu passe, et, l'idée stoïcienne se transformant, le type littéraire change doublement : l'éclectisme de l'idée et l'éclectisme de la forme remplacent le premier absolu de la forme, comme le premier absolu de l'idée. Ceci va se développer; j'en dirai les causes en même temps que les résultats.
Quand Sénèque, dont le brillant esprit passionnait Rome entière et qui gouvernait la cour non moins que Piome, écrivait : « qu'il fallait surtout émouvoir par les choses plutôt que par les mots, sans quoi l'éloquence nuirait, car on ne l'aimerait que pour l'entendre, non pour en profiter^, » il subordonnait non-seulement la forme au fond, mais le sentiment à l'idée. C'est en cela que la nouvelle école romaine divorçait avec l'école grecque^ chez qui la forme, pour ainsi dire, tenait le premier rang, après quoi venait le sentiment, puis la pensée. Sénèque non-seulement intervertissait cet ordre, mais de plus il supprimait le sentiment. Le sentiment -est la touchante expression et comme l'aveu des douleurs humaines. 11 est l'accent de l'homme qui souffre; il est l'organe de l'homme qui compatit. Le stoïcisme, qui est le caractère dominant de la philosophie de Sénèque, nie la douleur; elle condamne, elle (méconnaît, dès lors, le sentiment. A la place du sentiment qui console, elle introduit ces mille subtihtés de la pensée par lesquelles ^n sait que le stoïcisme cherchait à pallier nos misères. De là chez Sénèque, par tempérament peut-être, mais surtout par système,
' « Ad rem commoveantur, non atl verba composita : alioqui nocet illis eloquenlia, si non rerum cupiditatem facit. sed sui. » [ÉpU., 52.)
L'école grecque à Rome; car l'école grecque, en Grèce, donnait le premier rang à la forme, le second à la pensée, le troisième au sentiment. C'est qu'en Grèce la pensée prévalait sur le sentiment, et qu'à Rome le sentiment prévalait sur la pen- -sée. Nous démontrerons ceci.
une grande élévation d'idées affectant pour ainsi dire la divinité, et un raffinement d'arguties descendant jusqu'à la puérilité la plus étonnante. Souvent le stoïcien est véritablement grand; aussi souvent il est outré dans la grandeur comme dans l'ergotage. Il manque à sa raison un lest, celui de la notion de nos faiblesses; il lui manque une boussole, savoir : le sentiment, par lequel notre sagesse nous gouverne tout autant que par la raison. Dépourvu de lest et de boussole, le stoïcisme, qui se perd tantôt dails les nues, tantôt dans les abîmes, apparaît plutôt qu'il ne chemine à travers les âges ; et, non moins impuissant, dans le calme que dans la tempête, à toucher le port auquel il aspire, car il sait peu les moyens qui peuvent l'y conduire, il échoue ; et tout ce qu'il peut, c'est échouer avec éclat en faisant applaudir la vigueur de son équipage en même temps que sourire sur l'insuffisance de son gréement.
Le stoïcien visant à constituer sa cité sur la terre, car son panthéisme n'est qu'un matériahsme qui ne lui ouvre aucune perspective surhumaine, le stoïcien est nécessairement pohtique. De même qu'il veut régénérer l'homme, il veut régénérer les cités humaines. Il aspire à maîtriser l'individu, comme la société; le sujet, comme le souverain. Tandis que Sénèque régente, en prose, la société romaine, et la société humaine sous toutes ses formes, Lucain, son neveu, attaque surtout, dans saPharsale^ le gouvernement impérial. Si Sénèque s'abaisse comme homme, et dans un intérêt privé, à flagorner Claude et son affranchi Polybe \ il sait comme stoïcien flageller Caligula, Claude même, et endoctriner Néron avant de conspirer contre ce prince. Comme son oncle, Lucain encense Néron ^ dans l'intérêt de son œuvre (car à quoi bon la faire si elle n'eût pu circuler?), mais c'est Pompée qui est son héros; c'est Caton qui est son dieu ; ce sont les Césars qu'il flétrit; c'est la royauté, celle même d'Alexandre et desPtolémées, c'est le pouvoir d'un seul qu'il maudit sans relâche. Il oublie les nécessités des temps; son utopie l'enivre.
Le stoïcisme était donc, — comme absolu , — dans le faux philosophique, comme dans le faux politique; mais il traitait grandement la grandeur humaine : à ce point de vue il fut beau parce qu'il fut
* Consolation à Polybe. — Sénèque prie qu'on le rappelle de l'exil. "^ Phars., chant 1, v. 54.
vrai : ce fut là le mérite de son innovation dans l'idée; il lui donna le cachet de la grandeur. Dans la forme il eut un autre mérite : fatigué de n'être que grec, il voulut être romain. C'est une œuvre romaine que Lucain entreprend, par le fond comme par la langue ^; et il est non moins évidemment soi par le style que par l'idée, comme son oncle, comme toute l'école de Sénèque. La forme stoïcienne suit le caractère de l'idée : celle-ci est souvent confuse, fausse, subtile ; la langue de ses interprètes est souvent subtile, confuse et fausse comme la pensée. La pensée est souvent morose, elle gourmande ou les gouvernements ou la société; le style des stoïciens est souvent chagrin et noir : la pensée politique stoïcienne est aggressive, inquiète ; le style des Sénèque est agité et mordant. L'idée stoïcienne est ordinairement utopiste, le style des purs stoïciens est ordinainairement déclamatoire ; mais la pensée stoïcienne est plus d'une fois sublime, et la forme stoïcienne atteint le sublime de la pensée.
Autre considération : le stoïcisme substitue, dans l'idée comme dans la forme, la quahté à la quantité. Les Grecs veulent, en quelque sorte, une pensée modérée ; ils aiment surtout la proportion ; leur beauté ne résulte pas d'un détail, mais de l'ensemble ; c'est par l'harmonie des accessoires que cet ensemble brille. Le stoïcisme vise à l'effet parce qu'il est théâtral ; il s'attache autant à un détail saillant, au trait, qu'à l'œuvre entière; il préfère ce qui frappe beaucoup, à ce qui plaît longtemps. Les Sénèque sont les Rembrandt de la pensée comme du style. Ils prodiguent l'ombre pour mieux vivifier la lumière; ils aiment l'éclair parce qu'il ressemble mieux à la foudre. Cela plaît à la fierté de la raison humaine, cela sert l'orgueil stoïcien. Cet orgueil s'impose, il ne veut pas séduire ; il exclut la persuasion, il est impérieux ; il exclut la grâce, car il est violent. Mais, de même que l'école littéraire grecque, surtout comme la reproduit Rome, est le charme sans l'idée, de même l'école stoïcienne des Sénèque est l'idée sans le charme; et, comme il faut que le vrai et le beau se rencontrent pour atteindre l'intégralité de l'idéal, il y eut une troisième tentative littéraire à Rome : on chercha l'association du charme et de l'idée. Ce fut là l'éclectisme littéraire romain, rejetant l'absolu du moule stoïcien
* « Si quid laliis f;is est proniillcrc nuisis. » [Phars., 9, v. 984.)
comme l'insuffisance du pastiche attique. Ce fut quelque chose comme le genre rhodien^ qui caractérisa, dans son ensemble et dans sa plus haute expression, le second âge impérial.
Perse s'était déjà moqué de l'infatuation de la tourbe des lettrés pour la Grèce; de ces novices qui, tout en visant à l'épopée, restaient ensevelis dans les vétilles grecques, et qui, dans le convenu de leur idéal qui ne savait que répéter des maîtres sans jamais peindre directement la nature, « ne pouvaient ni décrire un bois sacré, ni faire l'éloge d'une riche campagne avec ses corbeilles, son foyer, ses porcs, son foin, et qui restaient froids devant le berceau de Rémus^ » On le voit, Perse veut des tableaux moins factices que les copies grecques ; il voudrait un idéal moins élevé, pour obtenir une nature plus vraie; il voudrait enfin des accents inspirés par Rome, non par la Grèce.
Juvénal qui le suit, le continue dans son ennui de la Grèce et
ses aspirations romaines. Nous l'avons déjà vu protester contre le
courant grec dans les mœurs, et s'écrier : « Non, Romains, je ne
supporte pas votre ville à la grecque^. » Il proteste non moins
âprement contre les lettres grecques, ou plutôt contre l'excès de
l'engouement des Romains pour le type grec. « Toujours du grec
quand il est bien plus honteux pour une Romaine d'ignorer sa
propre langue ! Du grec pour sa crainte, pour sa joie, pour sa
colère, pour ses inquiétudes ; du grec pour toutes les émotions
voluptueuses, si bien qu'une vieille plus qu'octogénaire n'aura
pas honte de proférer en grec ces mots : t^tov /d\ ^j/;/), ma vie, mon
âme *, » qu'apparemment elle rougirait d'exprimer en latin. Quel
délire selon Juvénal ! parle-t-il des vrais plaisirs de la campagne
par opposition à ce qu'il y a de factice dans ceux de Rome, il range
parmi ces plaisirs celui de parler latin ^ .
De même qu'à force de polir le fer on l'use, et qu'à force de châtier la langue on la châtre, parce que trop de travail détruit la nature^, de même l'idée ne souffre pas moins d'un raflinement
* « Asiatici, nimis redundantes... Kliodii, sanioresel Atlicorum similiores. v (Cic, Brutus, ch. 13 )
2 Sat., 1. — 5 ll)i(l., 3. —^lOtd., C.
^ « Quum posées, posée latine. » [Ibid., 11.)
^ Ciccron disait de Calvus qu'il se ruin.ut, à force de se corriger. (Quintil., De Vlnstit. oral., 10-1.)
M0UVE3IENT LITTÉRAIRE. 73
excessif; car, à force de travailler sur l'idée, on la subtilise et on la déprave. L'esprit humain et la sagesse humaine se complaisent enlre les extrêmes ; et le goût, ce sentiment exquis de l'élégance, est surtout un bon sens délicat qui fuit les excès. C'était une distinction déjà ancienne du temps de Quintiiren*, que celle du style attique n'ayant jamais rien de superflu, et du style asiatique manquant surtout de mesure^. Ce grand critique tout épris de la Grèce, et qui ne concédait à son siècle que ce qu'il ne pouvait lui refuser pour le diriger, penchait toujours pour l'atticisme : mais Cicéron était pour lui la perfection oratoire connue^; et l'on a vu que les attiques de Rome refusaient précisément l'atticisme à Cicéron qu'ils trouvaient beaucoup trop luxuriant et trop verbeux, pour un attique *. Il est vrai que, quand ces esprits si difficiles cherchaient le véritable atticisme en Grèce même, ils étaient embarrassés % si bien que QuintiHen décidait « qu'après tout, parler attiquement, c'était parler parfaitement \ » Mais c'était jouer sur le mot, quoique avec bon sens; c'était plutôt tourner la question que la résoudre.
D'après Quintilien, on pouvait imiter la Grèce pour l'invention, la disposition, le dessin et d'autres qualités semblables ; et même sur ce point, dit-il, Rome était la fille d'Athènes''; mais, pour l'élocution, l'imitation était impossible. C'est que, selon lui, la langue romaine est plus dure*; c'est qu'elle manque de beaucoup de mots propres que la civilisation plus avancée des Grecs avait déjà trouvés ; c'est qu'elle n'a pas les grâces de l'euphonie grecque^; c'est que, tandis qu'elle est indigente, même en mots, la langue grecque est riche, même en idiomes. Qu'arrive-t-il? C'est qu'en somme l'excellent critique est conduit, par la force
^ DeVlnstit. orat., 12-10.
2 « Asialici oratorcs... parum pressi et nimis redundantes. » (Cicéron, Brutus, ch. 15.)
^ Car il admettait la possibilité de quelque chose de supérieur, dans l'avenir. \de Vlnstit. oral., 12-10.)
* Tacite, Dialog. des Orat., 18. — « Quinlil., De Vlnstit. orat., 12-10. ^ « Credantque attice dicerc, esse optime dicere. » [Ibid.)
■î Ibid.
* Il en donne quelques exemples grammaticaux. [Ibid.)
' « Grais dédit ore rotundo
Musa loqui. » (Horace, Art poétique.)
de la logique, à des conclusions contraires à ses instincts. Cet amateur du beau langage, ce partisan partial de la forme, trace ainsi l'esthétique romaine : « Puisque nous sommes moins secondés par la langue, tournons nos efforts vers l'invention. Sachons tirer des entrailles de notre sujet des pensées sublimes et variées ; sachons remuer les passions et répandre du coloris sur nos œuvres. Nous ne pouvons être aussi charmants que les Grecs, soyons plus forts ; ils ont plus de légèreté que nous, soyons plus solides ^ w Voilà qui est formel. Ce que j'appelle le genre rhodien de Rome, pour ne pas, comme Quintihen, forcer le mot d'atticisme en l'apphquantà deux conditions contraires de forme, est ici nettement caractérisé. Les Grecs ont une langue si riche ; ils ont tant d'idiomes, c'est-à-dire tant de langues dans leur langue, qu'il n'est pas étonnant qu'ils se parent de cette richesse et qu'ils s'y attachent un peu plus qu'à l'idée. L'art chez eux surpasse, en général, la matière; leur beauté est surtout une beauté de forme. Les Romains ont déjà tenté de l'emporter sur l'art par la richesse de la matière; les stoïciens ont fait prédominer l'idée sur l'arl, mais ils ont eu deux défauts : la monotonie de la grandeur, l'absence de sentiment, car ils nient les passions. Soyons, dit Quintihen, subhmes comme eux, mais plus variés; soyons forts et solides, mais soyons émouvants. Remuons les passions; revenons au sentiment; associons un peu plus que les stoïciens le charme à l'idée. Or le charme de Rome, sévère comme la langue et le caractère romains, on le trouvait naturellement dans la détente et le réchauffement, si ce mot m'est permis, du style stoïcien.
Quintilien reconnaît qu'à beaucoup d'égards il suffit que la parole exprime tout simplement la pensée, comme le voulaient les attiques qui n'admettaient qu'un seul style, celui de la conversation : mais y borner l'art serait l'abohr, et Quintihen n'y souscrit pas; il permet d'ajouter le mieux au nécessaire -. De son côté, quand Tacite rend compte du conflit des orateurs représentant divers genres dont chacun prétend la suprématie exclusive, Cicéron trouve l'attique Calvus pâle et timide; tandis que les attiques trouvent Cicéron bouffi, et que, pourBrutus, il manque
* De rinstit. oral., 12-10. — 2 Md.
de jarrets. Que dit Tacite? C'est que tous sont dans le vrai \ C'est donc, virtuellement, un type excellent que celui qui n'exclut aucune beauté; que celui qui associe la forme à l'idée et à la qualité de l'idée, le charme de la couleur et de l'accent : c'est à cela que visa, dans ses grands modèles, le second âge impérial. Nous verrons ultérieurement que ce type éclate, non dans sa pureté idéale, mais pourtant avec une grande supériorité dans Juvénal , surtout dans Tacite. Les représentants de ce type ne furent pas sans raffinements, car le genre littéraire était raffiné comme la société; à ce point de vue, Juvénal et Tacite sont de leur temps : de plus, la vogue stoïcienne durait toujours; elle prédominait dans la pliilosophie; elle prenait possession du gouvernement par Marc- Aurèle ; elle pesait sur les lettres ; elle y maintenait la sentence et le trait. On associait à Lucain Horace et Virgile; mais il fallait jusque dans l'éloquence du Forum des pensées vives, des traits brillants par leur concision ou par leur retlet poétique; il fallait que les feuilletonnistes du temps pussent en envoyer des fragments à toute la terre ^. Quintilien toléra-t-il ce système? Il éprouvait là-dessus des scrupules^. Les anciens Romains, les Grecs surtout, n'avaient pas connu les pensées; toutefois il les admettait par deux raisons : Cicéron les permettait si elles portaient sur les choses, non sur les mots ; puis, il faut bien s'accommoder aux goûts de son juge, c'est-à-dire du siècle '\ Telle était la concession de Quintihen : mais il avait trouvé la grande source du beau littéraire comme du beau oratoire, quand, niant que le plus noble attribut de l'homme, l'éloquence, puisse s'allier à la bassesse du cœur% il définissait l'orateur « un homme probe qui sait parler; » quand il disait que l'éloquence est un nouveau mal chez les méchanl^, qu'elle rend plus méchants. Voilà comment, malgré ses instincts grecs, le bon sens et le grand cœur de Quintilien^ préparèrent le nouveau type romain. Je ferai quelques applications de ce type avant de m'arrêter à Tacite, sa plus haute expression; mais je prie qu'on m'attende. Je poursuis mon plan.
* « Omnesmihi videntur verum dixisse. » [Dialog. des Orat., 18.)
- îbkl, 20, — ^ T)e Vlnstit. orat, 12-JO. — * Ibid. — -^ Ibid.
^ Si quelqu'un doulnil de son grand («nir. je le prie de lire, non tout Quintilien,
ce qui serait trop pour les lecteurs do notre temps; mais tout son livre XIL ce qui
suflira pour ju<ier Qumtilien.
J'appliquerais à la littérature d'imitation et à la littérature spontanée deux portraits que je trouve dans Quintilien. Deux trèsgrands acteurs de son temps se partageaient la faveur publique par des qualités fort différentes. Le premier représentait à merveille les dieux, les amants, les bons pères, les esclaves fidèles ; l'autre ne jouait pas moins bien les vieillards bilieux, les esclaves rusés, les parasites, les entremetteurs et tous les rôles qui demandent plus de mouvement. Pourquoi s'en étonner? leur caractère était différent. La voix même deDémétrius était plus agréable, celle de Stratoclès plus mordante ; cbacun d'eux avait ses dons particuliers. Par exemple : pour agiter ses mains, pour prolonger de douces exclamations qui charment les spectateurs, pour entrer en scène avec une robe où le vent s'engouffre, pour cela Démétrius était sans rival, et sa taille secondait sa bonne mine. L'autre allait et venait sans cesse ; il riait quelquefois à contre-sens, non par ignorance, mais pour satisfaire le public ; il enfonçait sa tcte dans les épaules, et ce qu'on applaudissait en lui eût été sifflé chez tout autre. Prenons donc conseil, conclut Quintilien, nonseulement de l'art, mais aussi de notre aptitude \
Démétrius sera, s'il m'est permis de le dire, l'école virgilienne; elle représente bien les dieux et les amants qui savent vivre, c'està-dire la dignité et la passion contenue, en même temps que les bons pères et les serviteurs fidèles comme le pieux Enée et le cher Achate. Cette école porte de belles draperies où le vent s'engouffre ; elle possède l'élégance et la rondeur de la forme, avec la vulgarité de l'idée; mais, si la voix de l'école virgilienne est plus agréable, celle du second âge impérial est plus mordante; si celleci a plus de caprices, si elle est plus originale, elle est aussi plus inquiète, elle a plus de mouvement; si elle a plus de défauts, elle a aussi plus de trempe et plus de Irait, et peut-être a-t-elle plus d'action sur le public. Démétrius et Stratoclès personnifient Virgile et Sénèque dans leur idéal individuel, car l'esprit individuel de Sénèque domina le second âge impérial, comme l'art virgilien, c'est-à-dire l'art grec, domina le premier. Seulement Sénèque était un Stratoclès sérieux et presque tragique, et Virgile un Démétrius divin.
' De Vlnslit. or a t., 11-3.
J'ai explique le mouvement propre de la littérature romaine dans son passage de Virgile à Scnèque, et même à Juvénal. L'art grec, ai-je dit, fit place à l'originalité romaine revêtant la forme stoïcienne, et celle-ci, trop roide et trop absolue faute de sentiment et de justesse dans son idéal, fit place à un genre mixte qui a gardé du stoïcisme la vigueur de pensée et le trait, mais en y joignant plus de souplesse et démotion. Ainsi, le mouvement propre des lettres romaines dans fespace que je parcours, après avoir eu pour point de départ le perfectionnement de la forme, se poursuivit par l'introduction de plus d'idées dans la forme, et s'acheva par la conciliation de l'idée et de la forme, avec quelque prédominance peut-être de la beauté morale de l'idée sur la beauté plastique de la forme. Ainsi cette révolution fut toute littéraire, et tout au plus comple-t-elle parmi ses causes un élément social, la philosophie : mais la politique n'y est pour rien, car elle semble immobile.
Pendant qu'Auguste et Tibère sont tout Romains par la pohtique, fart littéraire reste tout grec. D'autre part, Claude a beau recommander au sénat fiVchaïe, à raison d'études communes à la province et à l'empereur; il a beau haranguer en grec, tant qu'il peu^, et composer en grec soit son histoire tyrrhénienne, soit celle de Carthage \ Sénèfjue n'en arbore pas moins en face des goûts de César le drapeau de son propre génie littéraire; et il soustrait Rome lettrée à l'empereur. Néron est littérairement si grec, qu'il en oublie qu'il est César; or, Lucain n'en est pas moins le prince poétique de l'empire, et Lucain non-seulement se sépare de l'hellénisme de César, mais il se sépare du règne. La personnalité des Césars ne personnifia donc pas les lettres; on répète tant l'erreur contraire, que je ne saurais trop la combattre.
On se méprend de même, quand on attribue à la forme impériale une décadence littéraire, solidaire de la décadence politique. La décadence républicaine n'était que la décadence d'une première forme de la société romaine ". R y avait encore dans cette société une sève assez puissante pour une nouvelle forme, et elle
* Suét., Claude. 42.
- Elle était, à vrai dire, la décadence d'une seconde forme, puisque celte société revenait, sous Auguste, aux rois qu'elle avait quittés sous CoUatin : or elle ne périssait pas plus en reprenant ses rois qu'en les quittant.
le montra bien d'Auguste à Marc-Aurèle, surtout sous Trajan. Or, tant qu'une société a une sève quelconque, la littérature n'y meurt pas; elle s'y modifie seulement selon cette sève. C'est là ce que j'ai commencé, c'est ce que j'achèverai plus tard de démontrer. Disons d'ailleurs que les lettres républicaines, chez leurs organes éminents, sont moins morales que les lettres impériales. Catulle était assez grand artiste pour dédaigner l'obscénité; il eût dû la laisser aux esprits secondaires tels que Martial. Selon moi, le Satijrkon de Pétrone ne mériterait ni l'éloge ni le blâme dont on le poursuit. Si l'on juge Cicéron par son ensemble (non par le seul Traité des devoirs^ son chef-d'œuvre), il est bien plus versatile, bien plus inconsistant ; il a bien moins de doctrines arrêtées que Sénèque même, tout changeant que soit Sénèque; et Quintilien, sévère sur son style, loue la moralité de ses doctrines ^ : mais combien Cicéron pense moins bien que Sénèque sur la divinité! Poursuivons : Horace est aussi hbertin que sceptique; Juvénal n'est ni l'un ni l'autre ; Perse est l'austérité même ; Lucain est moins athée que Lucrèce, et, quand il l'est, il l'est plus noblement : la moralité littéraire des deux Pline est irréprochable ; elle pourrait servir de règle à tous les temps. Je montrerai, à part, tout ce que vaut Tacite à ce point de vue. Or, sans attribuer directement aux empereurs cette moralisation des lettres, nous avons vu qu'ayant directement moralisé l'armée, le peuple, régularisé et pacifié l'ordre social, ils ont nécessairement, par tout cet ensemble, épuré le sentiment littéraire; il me suffit de montrer au moins que les empereurs et la moralisation des lettres coïncident.
Si les lettres sont l'expression de la société, combien la société impériale ne vaudrait-elle pas mieux dans ses aspirations que la société répubhcaine! et si la littérature est un fruit social, l'arbre qui porte le fruit le plus salutaire n'est-il pas le meilleur? Quoi de plus flatteur pour la société impériale que de dire que Sénèque, qui a fait école, a préparé le christianisme? Je ne vais pas si loin, soit pour les lettres, soit pour Sénèque; ni Sénèque n'a préparé le christianisme qui n'eut pas besoin de lui, ni la littérature n'est
* De Vlnstit. or a t., 10-2.
l'expression totale de la société. La littérature n'est qu'une expression partielle de la société ^, comme la société est une expression partielle de sa littérature. Considérées pourtant comme pouvoir de l'esprit humain sur lui-même, il est certain que les lettres concourent puissamment à épurer ou dépraver le sens public ; mais, si les lettres qui ne savent que chanter sont inférieures à celles qui savent parler; si celles qui amusent sont inférieures à celles qui enseignent, et si celles qui enseignent sont inférieures à celles qui entraînent l'humanité, non dans une crise transitoire souvent aveugle et fatale, mais dans sa marche durable et progressive; si l'utilité des lettres se mesure à la vigueur et à l'éclat de leur enseignement, les lettres impériales sont loin de le céder aux lettres républicaines, et le second âge impérial ne le cède pas davantage au premier. — Le développement de mon travail développera ces vérités.
Quant au mouvement plus général des lettres romaines, quant au déclin social qui, indépendamment des mutations littéraires, entraîna les lettres païennes vers leur chute, pour leur substituer d'autres lettres animées d'un autre esprit et douées d'une tout autre influence, il fut plus lent que les pures modifications Uttéraires; mais, avant de l'exphquer, j'ai à compléter mes aperçus.
* îS'i le fiont, ni la bouche, qui concourent à caractériser la figure humaine, n'en sont d'ailleurs toute l'expression.