‹ Tacite et son siècle;Chapitre 6 sur 24 · LE METIER — L IDEAL ABSOLU · texte numérisé non relu

LE METIER — L IDEAL ABSOLU

Quand je dis que l'école virgilienne brilla, par la forme, avec infériorité d'idée; que l'école de Sénèque brilla par l'idée, avec infériorité de forme; que les successeurs de Sénèque, en associant le sentiment à l'idée, améliorèrent beaucoup la forme de l'école stoïcienne, je me sens dans le vrai; dans ce qui me semble le vrai évident. D'autre part, quand je songe à certaines causes que j'ai assignées, avec quelques anciens, au décbn littéraire du siècle, elles me semblent inopportunes à quelques égards, car je ne les trouve que partiellement et très -exceptionnellement cbez les grands maîtres du second âge impérial. Les deux Sénèque, Lucain, Pline l'Ancien, sont certainement déclamateurs : on peut le dire, mais beaucoup moins, de Juvénal, de Pbne le Jeune; Tacite écbapperait à ce reproche s'il n'était de son siècle. Quant à l'afféterie, je n'en trouverais que chez Pline ; encore sa manière serait-elle plutôt la recherche que l'afféterie même, car il a trop d'esprit et de sentiments pour n'être que prétentieux. J'ai dit que la fausse richesse du langage faisait tomber dans l'abus du langage au

détriment de l'idée ^; j'ai ajouté, avec Pline l'Ancien, que le dédain de l'idéal, c'est-à-dire des grandes règles artistiques et du spiritualisme de l'art, faisait tomber dans les fausses beautés du réalisme, témoin ce frère de Lysippe qui, dans la statuaire, préférait les ressemblances à l'expression morale; enfin, j'ai parlé avec Longin du sensualisme qui matérialise les lettres comme les âmes. Selon moi, — la déclamation exceptée, — les grands esprits du second âge impérial sont généralement exempts des autres défauts qui sont le symptôme d'une décadence. Ce fait, tout d'expérience, puisque leurs œuvres nous restent autant qu'il le faut du moins pour apprécier, a deux grandes causes : c'est que les esprits supérieurs ont nécessairement les grandes conditions de la supériorité, incompatibles avec les défauts qui en sont la négation; c'est qu'en outre, tous les hommes érainents du second âge littéraire impérial furent stoïciens, c'est-à-dire penseurs, moraux et spiritualistes autant qu'on peut l'être avec le pur rationalisme, et à la façon de Marc-Aurèle dont le cœur et les instincts étaient si supérieurs à sa métaphysique et aux grossièretés de son panthéisme.

Cependant consultez Sénèquc, lui qu'on accusait, à bon droit, d'être le principal corrupteur de l'école virgilienne, vous verre/. qu'il se plaint lui-même des corrupteurs de sa propre école ou des genres contemporains. Il s'en plaint en homme qui s'attache surtout à l'idéal moral qu'il ne voudrait pas voir travestir. « Ceux qui, non par hasard, mais à dessein, se singularisent comme Mécène, ressemblent aux gens qui ne rasent leur poil sur les lèvres et le menton que pour le laisser croître ailleurs; qui prennent des manteaux de couleurs étranges, des habits délabrés pour se mettre en évidence, et qui agacent les regards pour les contraindre à se détourner sur eux^, acceptant qu'on les blâme si on les observe. Cela vient d'une mauvaise source, leur âme est âîialade ; cette ivresse de l'esprit comme celle du vin implique

' Un ancien disait en ce sens, d'une certaine tragédie, « qu'elle était si offusquée de langage, qu'il n'en pouvait saisir l'objet. »

2 On a vu, dans mon examen de la philosophie stoïcienne, les simagrées des exagérateurs du système; ainsi Sénèque frappe deux genres d'excès : Mécène n'est que l'un des deux termes de l'hyperbole.

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