‹ Tacite et son siècle;Chapitre 7 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

l'abrutissement de la raison ^ » C'était là le germe de la corruption dans l'idée, l'orgueil qui veut à tout prix la vogue. Nous verrons ailleurs les causes de la déchéance de la forme, selon le même Sénèque.

Consultez Quintilien ; il se plaindra comme Sénèque des prétentions, des minauderies, du peu de virilité, soit de l'éloquence, soit des lettres contemporaines^. Ecoutons Tacite : « Abstraction faite de cet idéal (l'idéal grec), je préférerais, dit-il, la passion de Gracchus ou le bon sens de Crassus à l'afféterie de Mécène et au cliquetis de Gallion, tant sied mieux à l'orateur une toge, même grossière, que le fard et l'affublement des courtisanes! Est-ce un orateur, est-ce un homme qui peut se permettre, comme les avocats de nos jours, ce caprice d'expressions, cette frivolité de pensées, ces soubresauts de l'ensemble qui rappellent les cadences des histrions? Loin d'en rougir ils s'en vantent, et c'est suivant eux leur gloire, leur génie, qu'on puisse chanter^ danser leurs plaidoyers. De là trop fréquemment cette exclamation non moins choquante que fausse ; que cette éloquence est voluptueuse, que cette danse est éloquente '" î » — Si cette corruption existait dans le genre qui la comporte le moins, l'éloquence toujours contenue par le bon sens public et par les graves intérêts qu'elle protège, combien ne fut-elle pas le partage des lettres sohtaires ou qui ne relèvent que de la fantaisie !

Nous connaissons les belles productions du stoïcisme que j'appellerai le spirituahsme romain pour le distinguer de l'épicurisme. Si le stoïcisme fut déplorable en métaphysique ; s'il fut étroit, brouillon, agressif autant qu'impossible en pohlique, je suis loin de méconnaître sa valeur morale. La morale stoïcienne fut le sel de l'antiquité romaine. Je loue franchement du stoïcien sa vie privée et sa morale; j'en condamne hautement l'esprit de révolte et le panthéisme. Les grands maîtres du second âge impérial curent donc, comme stoïciens, une grande valeur morale ; ils

* Épit.. 114. — 2 De Vlnstit. orat., 1-6, 2-5.

* Dialog. des Orat., 20, — Quant ;m système qui donnait lieu à ces expressions, on peut le voir dans Quinlilien [De rinstit. orat., 9-3); c'est là qu'on lit conuTient on assortissait le geste aux modulations de la période, et souvent même la combinaison de la période à la combinaison anticipée dn geste; comme nos vaudevillistes composent tel couplet sur lair sur lequel on doit le chanter.

agrandirent, ils élevèrent la pensée romaine; ils spiritualisèrent les lettres comme les âmes \ A cet égard, l'école de Sénèque (et Tacite et Juvénal sont de cette école) est très-supérieure à l'école virgilienne. Virgile et Horace n'avaient fait qu'idéaliser la matière; leur statue était merveilleuse, mais elle restait de marbre : Sénèque lui donna l'intelligence ; Tacite et Juvénal lui donnèrent le cœur; la statue pensa; elle palpita, si je puis le dire : le christianisme fit plus; mais n'anticipons pas.

Ce que nous ignorons du second âge impérial, ce sont les œuvres sorties de l'épicurisme, soit qu'il fût infécond (car si les stoïciens valent mieux qu^ le stoïcisme, l'épicurisme vaut mieux que les épicuriens^), soit que, perverti par des hommes plus sensuels que sages, il ait péri avec tout ce qui ne fut que matière, à Rome, je n'aperçois guère que Pétrone et Martial pour le représenter; mais que de Pétrones, que de Martials de bas étage nous ignorons^!

Non-seulement tout âge littéraire a ces deux grandes écoles : l'école spirituahste, l'école sensuelle, oscillant à travers les siècles dans leur prédominance respective; s'équilibrant quelquefois par la vogue, jamais par la qualité des œuvres : mais môme chaque siècle lettré a, si je peux le dire, deux et trois couches littéraires. Tel siècle a ses princes littéraires que la postérité ignore, en même temps qu'il a ses glorieux méconnus de leur époque, que la postérité ne méconnaît pas. Ronsard et Chapelain ne se sont survécu que par le ridicule qu'ils ont reçu de leur importance contemporaine; Milton, le Camoens, Cervantes, Dante, que les médiocrités de leurs temps persiflèrent ou protégèrent, c'est-àdire humilièrent diversement, sont l'honneur de leur temps qui les méprisa. Sauf eux, qui connaissons-nous des lettrés leurs contemporains?

Voiture brilla de son temps, et cet esprit charmant n'est pas

* Mais, je l'ai drjà dit, à la condition de trouver des trempes romaines; la trempe grecque ne lui suffisait pas.

^ Il faut plus de nerf pour être stoïcien; voilà pourquoi le stoïcisme pratique est plus prisé que l'épicurisme, qui, bien compris, serait peul-clrc plus sage comme doctrine que le stoïcisme : mais tant vaut l'homme, tant vaut le principe.

^ Peul-être nommerais-je Mécène comme l'un des chefs de l'école sensuelle, puisque Sénèque et Tacite le nomment, si je pouvais comprendre l'influence posthume d'un honnne de plaisir qui n'a laissé nulle œuvre notable, ou nit'nie connue.

mort encore; en effet, que de sel, que de raison dans son badinage, quel exquis raffinement dans son style! Mais qui lit Balzac, quoiqu'il le mérite? Qui connaît Bois-Robert et le chevalier de Méré, deux importants, deux distributeurs de renommée à leur date? Et le docte Ménage, aussi spirituel que docte, qu' est-il devenu? Qui connaît autrement que par le ridicule de leur nom, je ne dis pas CoUetet, Triteville, Cotin, Boursault, Brébeuf, mais Pradon qui balança Racine au moins quelques instants; mais Perrault môme, si ses contes ne le protègent contre ses œuvres sérieuses? Quinault n'est-il pas plus ignoré de nos jours que Perrault môme? Mais que dire du grand Arfiauld, devant lequel Boileau s'inclinait; de d'Ablancourt et de Patru, les modèles delà prose de leur siècle, comme le furent dans le leur Thomas, Chamfort et Garât, plus oubliés peut-être que Patru, et moins écrivains que d'Ablancourt?

Il me faut parler bien rapidement d'un peuple de morts illustres dont la postérité ne trouble plus les cendres : Genlil-Bernard, Colardeau, Bonnard, de Boufflers, Piron même, l'étincelant mais graveleux Piron, et tant de gracieux libertins; d'Argens, Lamettrie, d'IIolbach, ces apôtres de la matière, où gisent-ils? Et Fréron, et Labeaumelle, et Lamothe-Houdard ; et, plus près de nous, Chênedollé, Fontanes, Arnault, et Delille, ce poëte surfait, image de tant de poètes surfaits qui passeront, qui sont presque aussi passés que lui; et tant d'autres esprits qui s'appelaient Diderot, Duclos, d'Alembert, Marmontel, car eux aussi s'en vont comme tout ce qui n'est ni la vérité ni le génie ^! Voilà ce que connaissent encore les lettrés ou les érudits de profession, en France, à deux siècles, à un demi siècle, ou même à vingt-cinq ans de distance. Je le demande; quelques célébrités modernes que n'auront pas immortalisées nos grands moqueurs; tout ce qui ne sera ni Bavius, ni Mévius parmi nous, aura-t-d quelque notoriété dans soixante ans? Non certes, et je les fais trop vivre.

Rome eut les mêmes couches littéraires ; et toutes les œuvres qui ne furent pas de premier ordre succombèrent. Comme poètes, Brutus, Cicéron, Jules César, ou ne furent jamais connus, ou

' Marmontel est d'ailleurs un critique d'un très-grand goût, et il y a dans Diderot des pages et des aperçus du premier or .Ire.

durent souhaiter de ne pas l'être ; mais où sont, au môme titre, Mécène, Gallion, Gallus même, que célébrait Virgile? Où sont Saleïus Bassus, Terentianus , Secundus, Maternus, Romanus, Passiénus, Augurions, dont leur siècle vanta la veine, et dont nous ne connaissons l'existence que grâce à une immortalité qui n'est pas la leur? Les mémoires de Tibère, ceux de Claude; les mémoires plus précieux d'Agrippine ; les histoires de Claude et tant d'autres histoires plus louées par les anciens que celles de Tacite; les biographies de Niger, de Balbilus, de Thraséas, de Ruslicus, de Sénécion, d'iïelvidius, tout cela a péri. Les lettres périssent donc par l'effet du temps dans tout ce qui est peuple; je dis peu, elles périssent dans tout ce qui n'est pas prince. Les faux princes périssent même comme le peuple, dont ils ne se distinguent que par une vogue indigne, fruit de leur manège, non de leur talent.

C'est à ce peuple de lettres, c'est à ces faux princes de lettres, c'est à ces exagérateurs de toutes les écoles, c'est à ces pastiches, c'est à ces singes de tous les maîtres, que s'appUquent les reproches de Sénèque, des Pline, de Quintilien, de Tacite, de Perse \ de Juvènal même. C'est à cette tourbe lettrée qui abaissait et corrompait, à Rome, l'idéal du second âge; c'est à elle que j'adresse sans la connaître, que je connais même sans l'avoir vue, car elle est immortelle comme le mal en toutes choses, et elle revit parmi nous sous d'autres noms; c'est à celle que j'adresse tout ce que je ne dis pas des grands esprits de leur temps, et ce que les grands esprits de leur temps disent d'elle. L'école virgilienne devint donc, sans abaissement, l'école stoïcienne, puisque celle-ci fut [dus grande par l'idée, si l'autre l'emporta par la forme; mais l'école sans nom qui tourna autour de l'école stoïcienne, exagération ou contre-pied de celle-ci; celle qui n'eut. que de fausses idées et de fausses formes; cette école, si c'en est une, fut le foyer de la corruption des lettres. C'est là surtout que vécurent, comme dans leur sanctuaire, et avec gloire, l'afféterie, le réalisme, c'est-à-dire le sensualisme vulgaire et le système des

* « Tu me demandes pourquoi ce fatras de mots introduits dans la langue? pourquoi cette corruption qui te vaut, sur les bancs du théâtre, les trépignements de nos agréables chevaliers?» (Pers., Sat., i.)

bagatelles sonores \ sinon pernicieuses; le système de l'art pour l'art; c'est-à-dire du mot dépourvu de sens, du métier remplaçant la muse ^. Voilà les agents comme les dogmes de la décadence.

Quand Pline le Jeune se plaint comme Tacite de l'éloquence molle et mollement accentuée de son temps ^, certes, il ne l'entend ni de lui-même, ni de Tacite; et Tacite ne l'entend ni de Suilius, dont il caractérise fortement le talent pratique dans ses Annales; ni de Domitius Afer, qu'd admire; ni de Vibius et d'Eprius, qui, selon lui, furent des puissances. Ce sont d'autres hommes que des esprits éminents qui dansaient léloge des princes, selon Pline ^; et lui-même sacrifie à certain public, quand, s'excusant sur quelques jeux d'esprit, il déclare céder quelque chose aux jeunes gens^ et désirer satisfaire plusieurs instincts. «Un langage droit et naturel, dit Quintilien, semble manquer de génie; on n'admire comme exquis que ce (\u\ est maniéré et contourné. Certains esprits n'aiment que les monstres et préfèrent les corps contrefaits à ceux que la nature a bien construits : c'est ainsi que d'autres, poursuit-il, préfèrent un visage fardé, des cheveux frisés et chargés d'ornements; comme si la beauté du corps pouvait résulter des mauvaises mœurs ^! » Quel sujet de réflexions pour nous-mêmes! Notre littérature moderne a aussi connu le goût des monstres, le goût du difforme. Si l'on a voulu faire rayonner le beau moral là où éclatait la laideur matérielle et racheter l'une par l'autre, la pensée est louable, à l'exagération près de l'exécution; mais, — ce que les anciens ne connurent jamais, — nous avons voulu compenser les laideurs morales par des avantages matériels : nous foisonnons de romans sensualistes en ce genre ; le théâtre nous a montré la même perversion de principes. Le système de l'art pour l'art, cette devise d'une école contemporaine, a conduit à préférer, aux mœurs, l'esprit quel qu'il soit. Oubliant que le talent, que le génie même, ne sont que des instruments de bien ou de mal et qu'ils n'ont de prix que selon leur emploi, dans notre décadence pire que la décadence romaine, nous confondons l'art avec la vertu : cela est si vrai, que chez les Itahens, dont nous

* « Versus-inopes rerum ; migirque canorfc. » (Horace, Art poétique.) 2 Sur les sottises de celte école, voir Quintilien, De l'inslit. oral., 8-5 et 9-5. — 5 Lett., 2-14. — * Panégyr., 44. — » Lett., 2-5. — . « De l'instit. orat., 2-5.

copions l'expression, l'art, c'est la vertu même, et que le vertueux, le virtuose par excelhmce, c'est un comédien ou un castrat; et nos beaux esprits sont si certains que leur mérite intellectuel tient lieu de tout, qu'ils croiraient l'aire injure à leur esprit s'ils ne publiaient pas leurs vices. Quelles confidences bonteuses ne viennent pas frapper à nos portes et mendier un salaire que la vertu pauvre et souffrante n'ose solliciter !

Je poursuis mon texte. Je reprends mon examen de la corruption littéraire de l'idéal du second âge impérial; mais, comme les documents manquent, et que je dois appliquer à cerlaines couches de la société antique ce que les grands maîtres n'eurent que faiblement eux-mêmes, et dont ils accusent nettement leur époque, c'est par notre temps que j'interprète leur jugement sur leur temps. En effet, que de frappantes analogies, et comme toutes les corruptions se ressemblent, à cela près qu'elles progressent! Quintilien pose ce grand principe : qu'il ne faut rien faire pour l'amour des mots, puisque les mots ne sont faits que pour les choses. Il recommande l'observation de cette règle, dût-on perdre de l'admiration contemporaine qui court après les monstres^; mais la tourbe de son temps l'écoutait peu. L'école des mots lui convenait mieux, et pour cause, que celle des idées. Par exemple, Sallusté ayant dit d'un général qu'il fit^ des troupes avec de l'argent, un certain Aronce, qui copiait mieux les défauts que les beautés de son modèle, employa ce mot fit à tout propos, si bien que, racontant une défaite romaine, il écrivait : les nôtres firent fuite. Sallusté ayant dit que les eaux Idveniaient {aquis hiemantibus)^ Aronce fit tant hiverner les eaux, qu'il en fatigua ses lecteurs. C'est Sénèque^, qui certes ne craignait pas d'innover, qui se plaint de cette maladresse d'innovation. S'ilajoute «que c'est quand l'esprit est blasé sur le naturel qu'il innove par l'affectation ''; qu'il exhume le vieux langage ou en fabrique de mauvais, ou pervertit la signification reçue des expressions, ou prend pour

* DeVlnslit. orat., 8-2.

^ Celle expression nous est naturelle; mais la langue laliiic a son idiome tout différent. Cependant, quand quelques néologistcs contemporains abusent du mot fit pour le motrf/Y, ils imitent les néologistes lalins.

" Épîl., 114.

* On en verra ultérieurement plus d'un exemple.

beau ce qui fait du bruit, ou prodigue les témérités au lieu de les ménager pour leur Conserver tout leur effet; s'il prétend que certains esprits voilent le sens de leur pensée, ou le brisent, ou le suspendent, croyant se recommander s'ils se font commenter^; » quand Sénèque, dis-je, drape ainsi ses contemporains, ce n'est pas lui qu'il veut peindre. Il décrit ainsi une corruption plus< grande que la sienne, puisqu'elle l'indigne lui-môme; il s'adresse évidemment à ses exagéraleurs ; mais il se peint dans le milieu de son temps et comme au centre du faux goût que répand la tourbe lettrée quand il dit « que ceux qui ne s'arrêtent pas aux vices qu'il signale et qu'évitera quiconque tente quelque chose de grande montrent cependant qu'ils les aiment ^ » Tel est le maître; tel est le siècle : le maître a, dans son éclat, des taches ; la tourbe qui le suit, en le dépravant, n'a que des taches sans éclat.

Ou bien son éclat est un faux éclat; car Rome connut aussi l'école du beau continu, ou plutôt de la prétention au beau continu : « Pourquoi ne parler, Mathon, qu'en beau langage? s'écrie vivement Martial; mon ami, ennuie-nous moins. Parle quelquefois bien, quelquefois mal; quelquefois ni bien ni maP. » Quel plaisir^ dit naïvement Pascal, quand au lieu d'un auteur on trouve un homme ! Mais quelle fatigue, ajouterai-je, de ne jamais trouver qu'un auteur dans un homme ; et quelle déchéance pour un homme de cœur de n'ôtre qu'un livre ! Un livre intarissable et toujours le même! C'est de ce genre d'hommes que Martial dit si bien en nommant Stella « qu'à leurs doigts, comme dans leurs vers, on ne trouve que des pierres précieuses*. » C'est la fausse richesse d'une langue surchargée, parce qu'on l'a beaucoup travaillée, qui produit cette verbeuse stérilité ; moisson de bluets et de pavots ne brillant (ju'au détriment du bon grain; mirage qui n'étanche aucune soif et ne fait que mieux goûter les eaux vives !

C'est le propre de la tourbe lettrée, qui professe le dogme de l'art pour l'art, d'avoir l'infatuation de la jeunesse qui sait cadencer le mot, mais ne peut atteindre à l'idée. Quintilicn entendait fréquemment chanter, de son temps, deux vers exprimant « que les grands fleuves sont navigables à leur source, et qu'un arbre généreux

* Épit., 114. — 2 lùiJ. — 5 Épigr., 1040. — * Ibid., 5-11.

naît avec du fruit '; » ce qui n'est pas plus juste au propre qu'au figuré, mais ce qu'une de nos écoles contemporaines a ressuscité pour pallier son insuiïisance et faire passer, pour du fruit, les fleurs artificielles de sa stérile et bruyante jeunesse. Bacon la pressentait déjà quand il disait de ces œuvres qu'elles ressemblent à telle Icltre de l'alpbabct qu'on entoure d'ornements pour la placer pompeusement en tête d'un chapitre, mais qui, malgré ce fastueux dessin, n'est qu'une seule lettre-. Tel est le fruit que porte généralement la jeunesse infatuée. Je ne parle pas de celle qui s'appelle Ovide ou le Tasse, et qui naît avec son fruit, je l'avoue : le génie est ici hors de cause; j'en suis à la tourbe qui contrefait le génie et n'a pour tout génie que celui de sa propre admiration.

Combien nos affectations modernes nous instruisent sur celles des anciens, et combien les anciens savent caractériser les nôtres ! Est-ce la tourbe de son temps, est-ce la nôtre, dont Lucien décrit comme il suit le charlatanisme? « Parlez d'un ton de maître, ayez l'habit magnifique et une suite digne de votre habit ; prodiguez les beaux mots et les phrases à la mode; faites-en de nouvelles sans vous soucier de celui qui disait à l'empereur qu'il n'avait pas le droit de faire un mot : laissez de côté l'éloquence froide et vieillie de Platon ou de Démosthène; n'oubliez pas que nous sommes plus fins et plus châtiés. lïaranguez-vous, traitez ou ne traitez pas votre sujet, n'importe; mais surtout ne restez pas court. Ne manquez pas d'invoquer dans Athènes la coutume des Indes ou d'Ecbatane; citez à tout propos Marathon et Cynégire; percez le mont Athos, enchaînez l'ilellespont pour chasser Xerxès; soutenez Léonidas. Incrustez partout ces beaux exemples comme des pierres précieuses; ne parlez qu'en figures, répétez souvent le mot: citoyens! Si l'on vous siftle, rabrouez vos auditeurs, et comptez toujours sur l'approbation du peuple, qui admire ce qu'il n'entend point, et qui croit qu'on dit des merveilles quand on déclame intrépidement. Surtout n'oubliez pas de vous prôner vous-même; et, si vous voulez une célébrité sans égale, n'estimez absolument que vous^. C'est alors que vous planerez dans les nues sur le char ailé de Platon; si bien qu'il vous siéra mieux de parler de

* De rinstit. orat., 8-3. — - De la dignilc et de l'accroissement des sciences, liv. 1.

* « Tcqr.e el tua so'.us amares. » (Horace, Art poétique.)

vous-même, qu'à lui de Jupiter ^ » Est-il un seul de ces traits qui ne nous concerne? Ne nommeriez-vous pas l'orateur, le poëte, le sophiste de notre temps qui renaît d'après cette toile de Lucien? Voulez-vous voir, d'après le même peintre, un charlatan moderne dans son cercle? « Le maître n'ouvre pas plutôt sa bouche de rose, dit Lucien, qu'il faut qu'on soit ravi de sa parole et qu'on jure qu'il ne fut nourri que d'ambroisie^. » Tel est le fétiche littéraire qui nie les dieux, mais qui veut l'être : Lucien nous le peignait d'avance, ou plutôt son modèle a fait souche.

Dans ce monde factice de la coterie subalterne, le trait aboutit au concetti : au vrai beau, dont elle est incapable, succède le laid poétisé. Ignorant le vrai d'expérience, elle se complaît au faux de fantaisie; dédaignant la voie circonscrite et laborieuse du monde réel, elle tourbillonne dans le chaos illimité du monde imaginaire; le nectar de ces fausses divinités, ce sont les flacons d'Astolphe ^. Elles tombent par un caprice du public, comme elles étaient nées d'un caprice; et, quand le moment est venu, ces faquins qui faisaient les souverains, comme le Auteur Leprince à Rome*, tombent du tréteau de leur vanité avec toute la risée qu'ils méritent : leur temps les a connus, la postérité les ignore ou n'en connaît que la démence.

Je ne l'invente pas : ce n'est pas moi qui affirme que la postérité ne soupçonne pas ces merveilles de leur époque, c'est Sénèque ; c'est de lui que nous apprenons l'infatuation de leurs contemporains pour ces prodiges d'un jour, et toutes les complaisances du public pour leur idole, et toute la vanité de l'idole à laquelle on ne peut toucher sans la détruire et qui n'a que la consistance d'un météore. « Nous fûmes toujours très-indulgents pour les beaux esprits, dit Sénèque. Citez-moi qui vous voudrez, parmi certains grands renoms, et je vous dirai ce que son siècle lui pardonna, ce qu'on cèle à la postérité sur son compte: j'en nommerais plusieurs à qui leurs défauts n'ont pas nui ; d'autres même à qui leurs dé-

' Lucien, V Orateur ridicule. — - Ibid. — '• Le vent de ces flacons.

* Voyez dans les Fables de Phèdre, livre 5, fable 7, l'aventure de ce Leprince, qui, quand le public saluait l'empereur, s'inclinait modestement pour remercier le public, s'imaginanl que c'était lui, non l'empereur, qu'on saluait; mystilicalion que le public se plut à répéter pour le chasser enfin du théâtre.

fauts ont servie » Ceci pourrait striclement concerner quelques maîtres, quoique je ne les discerne point parmi ceux que nous connaissons. Sénèque ajoute : « Je vous nommerai ces favoris de l'opinion, ces merveilles de leur temps, qu'on ne peut corriger sans les détruire '^ » En effet, comment corriger la fausse monnaie? Tel fut le sort de ces faux astres ; ils éblouirent un instant et retombèrent, comme les étoiles filantes, dans la nuit des âges.

Pour personnifier l'école virgilienne et l'école stoïcienne, j'ai emprunté le nom de deux grands acteurs romains ; j'ai cité, d'après Quintilien, Démétrius et Straloclès. Pour caractériser l'école sans nom qui signale surtout la décadence littéraire dans une sphère bien au-dessous de celle des maîtres, je vais emprunter au tliéâtre une troisième personnification ; c'est Lucien qui me la fournira : « Il y a vice d'affectation, dit-il, quand on passe la mesure des choses; quand on fait trop grand ou trop petit ce qui doit n'être que petit ou grand. Un acteur tragique, représentant Ajax furieux, s'emporta si bien, qu'il révolta les connaisseurs, tout en charmant le peuple toujours effréné. Or le peuple, épris de l'extravagant acteur, prenait mille postures bizarres, comme s'il eût été fou luimême, tant l'acteur l'avait féru. Celui-ci avait poussé l'indécence jusqu'à venir siéger sur les bancs des sénateurs, et s'asseoir entre deux consulaires tremblant à bon droit d'être pris pour les moutons d'Ajax. La pièce finit pourtant, et notre acteur se rassit. Au souvenir de sa démence il tomba malade, il rougit de lui-même; et, comme on lui demandait une seconde réprésentation, il répondit que les plus courtes foHes sont les meilleures. Ce qui l'affligea surtout, c'est qu'un de ses rivaux représenta le même sujet sans les mêmes fautes, et qu'il fut plus goûté que lui, sans violer le bon goût^. »

Telle était la tourbe, le peuple; ce qu'on appelle la queue de chaque école compromettant et déshonorant toujours la tête *. Quant aux maîtres, quant à ceux que la postérité admire parce qu'ils le méritent, c'est d'eux que Quintilien disait « qu'il y avait

* ÉpU., 114.

^ Ibid. — Voir Quintilien dans le même sens. [DeVlnstit. oral. y 12-10.) '* Lucien, De la Danse.

* « Le singe est un homme difforme. » (Bacon, De la dignité et de l'accroissement des sciences, liv. 6, eh. 3.)

de son temps même, des écrivains dignes d'être imités en tout K » Je n'en dis pas tant. Les écrivains du second âge impérial ne sont pas irréprochables ; mais leur idéal est très-grand parce qu'il s'adresse au côté moral de l'esprit humain, à la portion la plus divine de notre nature, et qu'il rachète amplement, par la dignité du fond, quelque imperfection de manière. Mais ce que vous ne trouverez pas à Rome dans la corruption, dans la perversion de cet idéal moral, ce sont des œuvres qui empoisonnent la conscience pubhque sous prétexte de la purifier. Vous n'y trouverez rien que les tribunaux de Rome aient dû châtier de répressions solennelles; rien que l'honnêteté publique ait dû flétrir d'un blâme officiel éclatant. C'est que, si la corruption lettrée de cet âge fut ridicule, elle ne fut pas infâme ^; c'est que, si l'on y vit le mauvais goût, on n'y vit pas les mauvaises doctrines; c'est que, si son erreur fut la folie, ce ne fut pas le crime.

En somme, j'ai caractérisé les grands esprits du second âge impérial ; et, si nous prenons Martial comme le type des esprits moyens, nous savons par Pline comment son temps les jugeait': on acceptait Martial, on en riait, on l'admirait faiblement. Il était entre les extrêmes du bien et du mal; entre le meilleur et le pire. Quant au pire que représentait la tourbe, quant à cette queue des écoles littéraires, quant à cette foule qui n'a de valeur que tant qu'elle peut se compter, mais qu'on ne prise pas comme elle se compte, l'antiquité nous l'a peinte, et nous avons parmi nous la résurrection de ses portraits. Nous savons donc à qui appliquer la

^ Il ne faut pas s'y méprendre; il parle d'abord des temps voisins du sien, puis du sien. [De Vlnstit. oral., 2-5.) — De son côté, Pline le Jeune apprécie Martial comme nous : il le protège sans beaucoup d'admiration. [Letl., 3-21.)

^ Les tableaux de Catulle, d'Horace, de Pétrone même, souillent bien l'imagination; ils ne descendent pas jusqu'au cœur. Ils peuvent émouvoir les sens, ils n'empoisonnent pas la conscience. C'est celte corruption de la conscience qui nous est propre; c'est chez nous que les tribunaux ont pu dire d'une œuvre fameuse, sinon glorieuse : c; que la morale y est outragée et travestie; que les bonnes mœurs y sont ofiensées par des descriptions immorales, par des tableaux indécents, obscènes; qu'enfin la morale publique y est abaissée par un système de réhabilitation d'actes aussi odieux que criminels, flétris à toutes les époques, par toutes les sociétés. » — Mais quelle société lut ce que nous lisons? (Voir le jugement du tribunal correctionnel de la Seine, du 25 septembre 1857.)

Me nommerait-on un philosophe antique qui ail fait quelque chose comme Zadig, ou la Heligieuse?

^ « Les poésies de Martial, dit Pline, ne seront peut-être pas immortelles... peutêtre; mais il les a travaillées dans la pensée qu'elles le seront. » [Lett., 5-21.)

règle, à qui l'oxceplion; à qui fut due la transformation des lettres, à qui leur corruption dans ce que j'appelle le mouvement propre des lettres, très-distinct du mouvemcntde relation qui les rattache à l'ensemble des destinées sociales. Je recommande cette double distinction.

Du reste, la corruption du goût dans la tourbe lettrée a pour point de départies dissidences qui semblent partager les maîtres mômes sur la perfection littéraire. « On se divise, dit Sénèque, sur l'idéal de la composition. Quelques-uns veulent qu'elle n'ait d'autre parure que l'austérité; il y en a qui poussent le système si loin, que, s'il leur est échappé quelques fleurs, ils les suppriment par principe, et brisent leur style pour tromper l'attente du lecteur. D'autres aiment une diction si modulée, que leur style est moins un langage qu'une chanson ^ Cicéron est harmonieux et élégant sans mollesse; sa composition brille par son ensemble; PoUion prodigue le mouvement et le trait. Chez Cicéron tout finit doucement, chez Pollion tout tombe brusquement ^ » Sénèque dit ailleurs : « Bien des gens remontent si loin dans leur langage qu'ils parlent comme les douze tables; car les Gracques, Crassus, Curion, leur semblent trop récents. D'autres, à force de ne vouloir parler que la langue du jour, la langue rebattue, en sont fastidieux ^. »

Chez les peuples dont la httérature est d'imitation, et qui s'inspirent plus des beaux écrits que de la nature même ; chez ceux qui écrivent par rétlexion plus que par instinct; chez les peuples dont ia littérature est fondamentalement artificielle, la querelle des anciens et des modernes a une certaine gravité. Je ne sache pas qu'elle ait partagé les Grecs; mais elle agita Rome camme la France. Au point de vue de l'éloquence, le Dialogue des orateurs de Tacite en est la plus brillante expression. Dans l'intérêt général des lettres, Horace s'en inquiéterait si on ne lui permettait au moins quelques importations grecques*, car tel est le sort de Rome, qu'on ne la sèvrera de l'antiquité romaine qu'au moyen de l'antiquité grecque, tant Rome est traditionnelle, tant les instincts

» Épît., 114. —2 Ibid., 100 et 114.

^ « Trilum et iisiUitum. ■» {Ibid., 104.)

* « ...!Si Grscco fonle cadent, parce delorla. » (Horace, Art poétique.

romains sont peu littéraires ! La greffe même lui est si nécessaire pour produire la littérature d'agrément, qu'elle n'en a pas de purement romaine, et que, lors même que l'accent romain prédomine dans la littérature naissante, c'est par le le\ain grec qu'elle fermente. Pline le Jeune avait raison de penser qu'il faut savoir estimer les anciens sans mépriser les modernes ^, et que la nature ne s'est pas épuisée dans son premier jet.

Non, la nature ne s'épuise pas aisément, quoiqu'elle ne produise que par intervalles et qu'elle ne déploie ses trésors que lentement. Quand elle choisit divers théâtres pour se manifester à travers les siècles, elle nous dote, si je peux le dire, d'une nouvelle richesse intellectuelle ; elle nous laisse plus opulents tout en changeant la forme de notre opulence. Où s' arrêtera -t-elle? Je l'ignore; et qui peut le dire? L'esprit humain, qui a eu jusqu'ici un mouvement ascensionnel, se fixefa-t-il, décroîtra -t-il, finirat-il? Nous le saurons quand Dieu parlera.

Tel siècle est inventeur, tel autre imitateur et traducteur; mais tout siècle a sa raison d'être, et le beau partiel de chaque époque compose un beau total pour le genre humain. De même qu'un peuple a des antécédents, une langue et un caractère qui lui sont propres, il a aussi une littérature selon ses antécédents, sa langue, son caractère. Par les mêmes raisons, chaque peuple a un idéal qui lui est propre, car il assortit son idéal à sa personnalité; et, comme un peuple se modifie en durant, son idéal se modifie lui-même selon son âge. J'appelle cet idéal relatif, puisqu'il est approprié à un seul peuple ; mais, si vous combinez les principes qui ont servi d'idéal relatif à chaque peuple, vous en tirez, par la méditation associée à l'histoire, quelque chose de supérieur à tout idéal partiel. Ce quelque chose sera l'idéal absolu. Je voudrais tenter quelques réflexions sur l'idéal absolu, et apprécier ultérieurement jusqu'à quel point l'idéal romain s'en rapprocha.

Les Grecs appelaient le monde Cosmos^ c'est-à-dire la beauté par excellence; et c'est, pour les sens, la plus grande des beautés, parce qu'elle résume toutes les beautés tangibles, toutes celles que les impressions matérielles peuvent communiquer aux sens ;

3 Lett., 6-21.

mais il y a pour les hommes deux ordres de mondes tangibles : notre globe que nous touchons et pour lequel nous sommes organisés, et les globes qui roulent dans l'espace dont nous ne connaissons qu'une faible partie et dont nous ne savons rien, si ce n'est qu'ils ont une grandeur infinie, qu'ils se meuvent, qu'ils brillent d'une splendeur incomparable et qu'ils attestent la gloire de Dieu, dont ils sont l'œuvre. La magnificence de l'œuvre nous enseigne la puissance, l'intelligence, le goût, la sagesse de l'artiste qui l'a produite ^ ; mais nul organe humain ne peut nous montrer Dieu, la pensée seule peut l'atteindre. Comme les globes qui roulent dans les cieux, comme le globe où nous vivons, ne sont qu'un reflet des conceptions de Dieu, plus nous remontons par la pensée à la source de ces conceptions, plus nous élevons l'idée que nous devons prendre de la Divinité, mieux nous comprenons ses œuvres. Dès que Dieu daigne se révéler à nous sous un aspect plus pur que les formes sous lesquelles il s'était montré jusque-là, par cela même que nous le goûtons mieux, nous sentons mieux toutes les beautés dont il est la source : l'univers physique prend un aspect plus sage ; l'univers moral nous révèle mieux ses secrets; la vérité, la justice (la forme de la vérité la plus utile aux hommes après celle dont elle émane), rectifient nos intelligences, corrigent nos cœurs. Dès que nous comprenons mieux Dieu, le monde, notre destinée; notre idéal humain s'est élevé : en s'élevant, il nous élève nous-mêmes et nous épure. Non-seulement iï ennoblit et fixe en nous la règle du devoir, mais il nous enflamme pour l'accomplissement de ce devoir par l'ascendant de la beauté morale attachée au nouvel idéal; ou il nous impose l'obéissance à ses lois par l'inévitable sanction qui les

* Je me souviens qu'un jour qu'on me montrait un album sur lequel on avail collé des fleurs alpestres avec le suc de la fleur, en conservant à chaque fleur sa iine structure et la suavité de ses teintes, je m'écriai dans mon admiration : a. Quel grand artiste que Dien ! » Et je disais bien. Quel artiste, en effet! Mais qui peut décrire, qui peut même assez goûter ses merveilles? Tout ce qui séduit, tout ce qui enchante : délicatesse, attrait, pudeur, mignonesse, ou bien grandeur et terreur : l'herbe, le cèdre; la fleur des champs, les volcans et l'Océan; la rose, le reptile; la femme, ce trésor de mystères et de voluptés; l'enfant, ce monde de naïvetés et de charm s ; l'abeille, ce prodige d'industrie; tout, tout est de lui. 0 beauté! ô élégance! o lavissemenl ! o merveille suprême ((ue vous êtes! vous, sagesse inlinie ! vous, toutepuissance incomparable! vous, dont notre prodigieux univers n'est qu'un jeu de vos mains, un atome de vos possessions !

accompagne, et dont la ferveur des récentes croyances ne permet pas de douter. Il y a donc je ne sais quel mouvement d'action et de réaction de l'homme vers Dieu, de Dieu vers l'homme, qui est la source de toute intelligence, de toute beauté. En remontant du monde à Dieu, nous empruntons à Dieu une parcelle de sa clairvoyance pour mieux apprécier le monde et nous-mêmes. Toutes les civilisations gravitent ainsi vers un idéal qui est leur destinée, > et, quand elles l'ont épuisé, cet idéal se transforme, ou plutôt s'épure, et les civilisations vont s' épurant comme chaque idéal successif qui les dirige K Les hommes sont individuellement ce que les civihsations, dont ils font la plus noble partie, sont dans leur ensemble. A chaque âge de leur vie ils font leur œuvre pour l'idéal qui les anime ; ils remplissent conformément aux lois de cet idéal leur rôle modeste ou grandiose, à moins qu'ils ne sortent, si je peux le dire, de leur orbite par le mal, par le crime, qui est la négation de tout idéal. Dans leur mouvement réguher et licite, les hommes concourent donc à mûrir, à développer, à épuiser, s'il est possible, en l'accomphssant, l'idéal départi à leur race, à leur âge, à leur civihsation. Ce que chaque homme fait pour sa nation^, chaque nation le fait pour l'humanité; les unes par l'obéissance, les autres par le commandement, ou plutôt par un mélange successif de l'un et l'autre, car il y a peu de nations . qui n'aient, tour à tour, et servi et commandé. En somme. Dieu est la source de tout idéal; le monde mieux compris dans ses lois physiques et morales, l'homme mieux fixé sur sa destinée, sont la manifestation terrestre de cet idéal : c'est en cherchant, c'est en sentant, c'est en célébrant cet idéal que la pensée humaine s'en empreint, si je peux le dire; et, comme toutes les beautés matérielles ne sont que l'ombre de la beauté morale de Dieu, plus la pensée humaine est morale, plus le sentiment qui l'anime est élevé, plus ils atteignent le premier rang dans les diverses productions de l'esprit humain.

Il y a même une distinction notable à faire dans l'ordre moral :

* En sens inverse, il n'y a pas de pire corruption que celle qui souille un grand idéal.

'^ A son insu même; car on a vu que, d'après l'idéal chrétien, l'homme n'cxisle pour les sociétés humaines qu'accessoirement, et n'existe pour telle société spéciale que plus accessoirement encore. (V. t. I", Christianisme.)

de même que la beauté morale l'emporte sur la beauté plastique de même, dans la beauté morale l'acte est supérieur au sentiment et le sentiment à l'idée. Comme ce qui s'identifie le mieux au but c'est ce qui l'atteint, un acte béroïque est donc l'œuvre morale la plus élevée : ici, la beauté n*est pas seulement méditée ou voulue elle est réalisée. A son tour, l'idée qui aperçoit la beauté morale qui la raisonne, qui délibère sur le pour et le contre de celte beauté, sur ce qu'elle vaut et sur ce qu'elle coûte; l'idée qui a besoin du syllogisme apparent ou cacbé pour conclure en faveur du beau, est moins noble elle-même que le sentiment, qui ne délibère pas et qui est en quelque sorte la décision dans l'idée ^ Ces considérations sont éminemment vraies, et il en sort de trèsbelles conséquences. Disons-le, parmi les œuvres de l'esprit, les beautés plastiques, les beautés de forme, sont les moindres par elles-mêmes. Si elles ne parlent qu'à l'œil par l'image, qu'à l'oreille par le son, ces beautés sont purement sensuelles; elles s'arrêtent à l'écorce de l'homme, elles ne touchent que le corps, elles ne montent pas jusqu'à l'esprit, elles ne pénètrent pas jusqu'à l'âme. Vidée est donc d'un ordre intellectuellement supérieur à la forme ; et plus l'idée a de qualité, si je peux le dire, plus elle a de supériorité sur elle-même. A son tour, le sentiment, qui est l'électricité de l'âme et l'agent le plus rapide de nos déterminations morales, est, dans l'ordre moral, supérieur à l'idée, bien moins puissante ; et comme je le disais pour l'idée, plus le sentiment a de qualité, plus il a de grandeur pénétrante — plus il prévaut sur tout ce qui n'est pas l'acte héroïque. Donc, parmi les beautés humaines ce sont les beautés morales, qui l'emportent ; parmi les beautés morales, c'est l'action qui les caractérise le mieux et qui en est la plus vive expression : après l'action, c'est le sentiment; après le sentiment, c'est l'idée; après quoi vient la forme de l'idée, c'est-à-dire le vêtement, le corps, le côté plastique de l'idée. Appliquons ceci :

Quand, avec toute la vigueur de son génie, Pascal veut prouver qu'en supposant même qu'il n'y ait pas de Dieu, il est plus sûr de croire à Dieu que de n'y pas croire; tout ce qu'il accumule

' Le sentiment est tout à la fois intuition et volonté; c'est, en quelques cas, de la volonté par intuition.

d'art et de génie en faveur des probabilités qu'il invoque, ne prouve qu'une chose : la faiblesse de sa thèse, comme celle des artifices de notre raison. Associez à l'idée le sentiment, et comme à l'aspect des merveilles du monde le sentiment conclut vite ! « Les cieux racontent la gloire de Dieu ', s'écrie-t-il. » C'est que le cœur a mieux compris Dieu que tout votre subtil ergotage ne le démontre ^ Quand Joad répond dans Athalie :

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai pas d'autre crainte,

ce vers, tout beau qu'il soit, est d'autant moins beau qu'il est précédé d'une sorte de syllogisme^ par lequel Joad se rassure; car s'il craint Dieu, c'est que Dieu est plus puissant que Jésabel, et qu'après tout c'est prudence de craindre le plus puissant : mais de plus, cet aveu de Joad :

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai pas d'autre crainte,

est une maxime, ou la conclusion d'une maxime; c'està peine un sentiment. On peut dire du grand prêtre qu'il parle bien; mais sa maxime ne se traduit par nul acte urgent : il n'y a pas de choc immédiat; la beauté que j'apprécie est une beauté de réflexion, elle n'est pas électrique ; elle manque de la première condition de ce que j'appellerai la qualité du sentiment : ce qui l'affaibht, c'est qu'elle raisonne. Supposez qu' Abner soit Mathan, que Ma than menace injustement Joad de la reine, et que Joad réponde sous le coup du péril : « Je crains Dieu seul, Mathan ! w Dans cette situation, ce vers ou plutôt ce demi-vers serait cornélien : le sentiment seul l'aurait dicté \ Quand le vieil Horace prononce le fameux « qu'il mourût! » rien ne le précède. Le vieux Romain

^ « Cœli enarrant gloriam Dei. » (Psaume 18.)

- On ne saurait trop le redire avec Pascal : « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas. »

'^ « Celui qui met un frein, ^) etc.

* Je n'ai pas d'autre crainte est pour la rime évidemment; mais que dire de col inutile vers, si laborieux :

« Soumis avec respect à sa \o\oniesainle? »

K'y a-t-il pas ici fausse richesse de mots, abus de langage? Retranchez, si voiis voulez, ce vers, il n'y paraîtra pas.

SUITE DU MOUVEiMENT LITTÉRAIRE. 99

ne raisonne pas \ son cœur patriotique parle; un seul mot, un cri lui suflit. Voilà le sublime, pourquoi? Je viens de le dire ^

Mais il y a des degrés dans le sublime : le vieil Horace après tout sacrifie son fils, non lui-même ; Polyeucte se sacrifie luimême, et en quels termes!

Où le conduisez-vous? — A la mort. — A la gloire!

Ici l'acte et le sentiment se combinent ; le sublime se double, si je peux le dire. Mais si Polyeucte meurt, il meurt pour la gloire, pour la vraie gloire, il est vrai, la gloire céleste, notre destinée ; mais il meurt récompensé, dédommagé. Voyons Pauline : au moment où son époux, qu'elle a reçu par raison, par respect filial, des mains de son père; quand cet époux la dédaif^ne au point de la sacrifier à la superstition chrétienne, la plus vile des superstitions pom' les Romains ; quand il déshonore ainsi son rang, son nom, le nom romain, sa maison; quand son beau-père, qui le maudit, le désavoue; quand survient Sévère, qu'aimait Pauhne lorsqu'elle pouvait l'aimer ; quand Fatime, la confidente de Pauline, fait briller aux yeux de l'ancienne amante cette image si connue de Sévère, glorieux, jeune, triomphant, orné de toutes les beautés, de toutes les supériorités humaines; quand Fatime, avec tout l'art, avec toutes les précautions que donne l'expérience des cours et la connaissance des passions, plaide contre Polyeucte la cause de Sévère :

Fatime, oubliez -vous que vous parlez h moi?

répond Pauhne avec cette simplicité sublime qui semble ne pas daigner sentir l'immensité du sacrifice, sans compensation, que ces mots expriment. Oh! que ce vers, si pou cité, est beau! Ou plutôt, que la réponse comprise dans ce vers est belle, puisque la vulgarité, l'incorrection même de la forme ne l'empêche pas d'être ce qu'elle est, une manifestation divine ! Ouoi d'étonnant que,

* De mcmc le jeune Horace :

.( Quoi! vous me pleureriez mourant pour la patrie? »

^ Le caractère du sublime est d'ctrc foudroyant. (Voir Longin, cb. 1.) II saisit, il Iran-porte, ou ce n'est pas le sublime. Quand Jules César veut foudroyer une légion, un seul mot lui suffit : « Quirites! »

frappé d'une élévation morale à laquelle il ne manque qu'une consécration supérieure, Polyeucte, ramené vers sa femme par le respect et l'admiration, ne s'en sépare qu'avec peine, et veuille l'entraîner avec lui près de son Dieu :

De vos bontés, Seigneur, faites que je robticnne, Elle a trop de a ertus pour n'être pas chrétienne !

Je ne connais rien d'égal à l'irrésistible onction de ces accents où toutes les beautés de l'âme et du cœur se concentrent. Notez seulement que la forme n'y est pour rien. Plus la pensée, plus le sentiment sont beaux, moins le vêtement leur est nécessaire. C'est à cela que se distingue Corneille. S'il avait fait Athalie, elle serait moins pompeuse, mais elle serait plus sublime. 11 s'en faut qu Athalie m'émeuve comme Polyeucte: c'est que la supériorité à' Athalie sur Pohjende n'est qu'une supériorité de forme, supériorité secondaire comme on Ta vu. Que les lettrés de profession, que séduit surtout la forme, la préfèrent donc, je me l'explique; mais que les grands caractères ne préfèrent pas Polyeucte^ je m'en étonnerais. Athalie et Polyeucte sont, selon moi, les chefs-d'œuvre del'esprit humain jusqu'à ce jour. C'est qu'ils sont dictés par un idéal supérieur à tout idéal antérieur; c'est qu'ils étincellent de beautés morales; c'est qu'ils brillent surtout de la première des beautés morales après l'action, savoir : la grandeur et la puissance du sentiment.

Ainsi donc, la plus noble distinction de l'homme c'est l'action, un héros étant toujours plus grand qu'un grand esprit. C'était la maxime des anciens qu'il ne fallait écrire que quand on ne pouvait agir, et que les grands écrivains ne venaient qu'après les grands hommes. Parmi les grands écrivains, c'étaient les poètes épiques et les poètes tragiques qui occupaient le premier rang. Pourquoi? Parce que le poëme épique est un tableau de celte suprême beauté, le monde, la source de toutes les beautés de reflet; et parce que, soit dans le poëme épique, soit dans la tragédie, c'est la beauté morale, ce sont les beautés de sentiment — les plus exquises et les plus puissantes — qui prédominent. Ajoutons une réflexion capitale; c'est que la valeur d'une œuvre se mesure par la qualité de son enseignement et par sa force de pénétration, si je peux le dire,

SUITE DU MOUVEMENT LITTÉRAIRE. lOi

savoir : la manière dont elle imprime son enseignement. Dans son Traité des Devoirs, Cicéron est admirable de principes; ses idées ont tout le charme de la forme associée à la justesse et à la pureté du ibnd; mais qui com])direrà'\i\e Traité des Devoirs , h Pohjeucte? C'est que Corneille enseigne par le sentiment; c'est qu'il enseigne dans Pohjeucte ce qu'il y a de plus beau parmi les hommes, le sacrifice, le sacrifice le plus difficile, par conséquent le plus noble quand il s'accomplit. C'est que, telle est la force de pénétration de Corneille, qu'il fait aimer le sacrifice, et qu'il y pousse, comme d'autres font aimer la volupté et y précipitent. C'est que le résultat soit d'une lecture, soit d'une représentation de Corneille, c'est, chez lo lecteur ou le spectateur, la passion de la vertu, la passion du devoir. Cicéron fait réfléchir sur l'honnête. Corneille nous rend héroïques \

C'est par là que les épiques et les tragiques sont si grands, comparés à d'autres écrivains; c'est par cette mesure d'appréciation qu'on peut les classer entre eux. Par exemple : combien Homère n'est-il pas plus hautement instructif que Yirgile, et combien sa force de pénétration n'est-elle pas supérieure ! N'est-ce point par les mêmes conditions que Sophocle se distingue d'Euripide? N'estce point parce qu'il est si patriotique et si vigoureux, qu'Eschyle est si beau? Concluons : — Je dis que la quahté de son enseignement, c'est-à-dire son éminence, et que sa force de pénétration,

* Corneille est le Tyrlée moderne, au genre près. Voyez, dans le Cid, Rodrigue et Chimènc, c'est-à-dire la jeunesse et la beauté, sacrifier l'amour à l'honneur; voyez, dans les Horaces, le père sacrifier son fils à la patrie; voyez, dans Cinna, le souverain sacrifier son ressentiment à sa clémence, ou plutôt sa sûreté même à sa bonté; voyez, dans Bodogune, des enfants aimant mieux périr que de suspecter le crime d'une mère. Oli ! qu'à ce point de vue Corneille est grand, que ses rivaux sont médiocres, et qui; les beautés sensuelles s'abaissent devant ces beautés morales!

« T,e soleil est levé, disparaissez, étoiles ! »

Ce beau vers d'un contemporain du grand homme lui donne son vrai rang. Corneille est sublime, et ce mot dit tout. J'ajoute que, par cela même, il n'y a rien de plus national que Corneille. « La France, disait Napoléon I", doit à Corneille une partie de ses belles actions. » [Mémorial de Sainte-Hélène, 1-251.)

Shakspeare et Gœlbc compensent la sublimité par des qualités épiques, je ne le méconnais pas ; ils ne s'élèvent pas si haut pourtant. Qui ne sent ses yeux se mouiller à l'aspect d'un régiment qui marche à l'ennemi? c'est un sentiment cornélien, el c'est le sacrifice en action qui le provoque. Mettez Goethe et Shakspeare à pareille épreuve; comparez et concluez. L'électricité morale est le don, c'est l'attribut souverain de Corneille. — Déranger est 1& Corneille du peuple, quand c'est le patriote, non l'épicurien qui chante.

c'est-à-dire son influence, classent toute œuvre intellectuelle ; je crois cela certain. Cette règle peut servir à classer les genres entre eux dans les productions humaines , comme, dans chaque genre, à classer telle œuvre. Je la crois sûre la règle par laquelle l'épopée et la tragédie sont — dans le genre — les œuvres les plus nobles de l'esprit humain ; celle par laquelle Homère est le plus grand des épiques, comme Corneille le plus grand des tragiques.

L'histoire, comme la concevaient les anciens, étant une sorte d'épopée, l'histoire antique le cède à peine, pour la beauté, à l'épopée même : si bien qu'Hérodote et Thucydide sont les continuateurs d'Homère, à cela près que le premier chante l'univers, qu'il prend pour théâtre quand il unit dans son drame le ciel et la terre, et célèbre surtout les dieux et les demi-dieux ; tandis que les deux historiens ont un théâtre restreint et ne peignent que les héros. Mais la qualité de leur enseignement, inférieur à celui de l'épopée homérique, étant supérieure à toute autre; et leur force de pénétration, inférieure à celle des tragiques, étant supérieure à toute autre encore, Hérodote et Thucydide viennent après Homère et les tragiques. La philosophie qui représente l'idée pure, la réflexion, ne viendrait dans l'échelle intellectuelle qu'après l'histoire; elle enseigne de plus haut que l'histoire, il est vrai, mais elle est plus incertaine et plus périlleuse ; en outre elle enseigne plus froidement. Mais telle estl'éminence de l'enseignement d'Aristote, telle est la force de pénétration de Platon, qu'ils sont au-dessus de leur genre, si je puis dire; Aristote ferait des épiques et des tragiques si Fart seul y suffisait, et Platon est presque Homère : de tels génies échappent à toute classification, mais non à ma règle. Classez d'après mon principe Pascal, Bossuet, Molière, la l'ontaine \ et comme, d'après ce principe, de l'éminence de leur enseignement et de leur vigueur d'impression, on assigne sans peine et leur rang parmi les grands noms littéraires et leur rang même entre eux ! C'en est assez sur ce point.

Je me résume : Dieu est la source de tout idéal; le monde est

* Par exemple, ses Fables sont immortelles; qui lit ses Contes, où ce n'est i)as l'art qui manque, et qu'on eut le front de préférer un instant à ses fables mêmes? — Que pèseraient tous ses contes auprès de la Marseillaise? C'est là tout le procès de l'art et du sentiment.

une immense manifestation de Dieu, c'est le plus beau des spectacles pour l'homme, c'est le plus admirable modèle pour l'art ; mais Dieu reste au delà de son œuvre comme aliment du cœur et de la pensée. L'intelligence de l'univers et de Dieu, acquise par la puissance de l'esprit humain et la révélation de Dieu; la supériorité d'idéal qui résulte du progrès de l'esprit de l'honmie joint au progrès de la révélation divine ; la supériorité des règles morales qui découlent d'un idéal plus épuré ; enfin, et comme corollaire de ces règles, un plus noble emploi du sentiment, de l'idée, et de la forme, en faveur de la beauté morale dont la plus haute expression est l'héroïsme, c'est-à-dire le sacrifice ; telles sont les conditions de la suprême beauté intellectuelle: tel est le mouvement de l'idéal humain dans le cours des âges.

Ces notions qu'éclaire l'expérience des siècles à mesure que l'esprit humain fait ses preuves, n'étaient pas absolument ignorées des anciens, et ils en avaient le sentiment, sinon la certitude. Ecoutez Platon : « Les âmes de ceux que nous avons appelés immortels \ après s'être élevées jusqu'au plus haut du ciel, en franchissent le faîte et vont se placer, en dehors, sur la partie convexe de sa voûte; et tandis qu'elles s'y tiennent, le mouvement circulaire les emporte au delà du ciel, dont elles contemplent, pendant ce temps, la forme extérieure. Le lieu qui est au-dessous du ciel, aucun de nos poètes ne l'a encore célébré; aucun ne le célébrera jamais dignement. Voici pourtant ce qui en est, car il ne faut pas craindre de pubUer la vérité, surtout quand on parle sur la vérité. L'essence véritable, sans couleur, sans forme, impalpable, ne peut être contemplée que par le guide de lame, l'inteifigence. xVutour de l'essence, est la place de la vraie science. Or, la pensée des dieux, qui se nourrit d'intelligence et de science sans mélange, comme celle de toute âme qui doit remplir sa destinée, aime à voir l'essence dont elle était depuis longtemps séparée et se livre avec délices à la contemplation de la vérité, jusqu'au moment où le mouvement circulaire la reporte au lieu de son départ. Dans ce trajet, elle contemple la justice, elle contemple la sagesse, elle con-

* Dans le rationalisme antique, le philosophe et rimmorlcl se confondaient en quelque sorte; l'âme du grand homme, de l'immortel, ne s'éteignait pas avec son corps. (Voir Tacite, Agricola, 45.)

i04 TACITE ET SON SIECLE.

temple la science; non point celle où entre le changement, ni celle qui se montre dans diiïérents objets qu'il nous plaît d'appeler des êtres, mais la science telle qu'elle existe dans ce qui est l'être par excellence. Après avoir ainsi contemplé toutes les essences et s'en être abondamment nourrie, elle replonge dans l'intérieur du ciel et revient au palais divin : aussitôt qu'elle arrive, le cocher, conduisant les coursiers à la crèche, répand devant eux l'ambroisie. Telle est la vie des dieux. ^ »

Telle est, dirai-je à mon tour, la sublimité de Platon. — Que son allégorie est féconde! Comme on y voit que lunivers et Dieu sont les deux sources du beau, l'un comme modèle, l'autre comme inspirateur! Quelle justesse de gradation! Et qu'il est conforme à la beauté morale de nommer d'abord la justice, puis la sagesse, puis la science! Ce mouvement circulaire des âmes, qui s'épurent dans leur divin circuit en allant de Dieu à l'univers et de l'univers à Dieu, n'est-ce pas ce que je disais du progrès successif de l'idéal, et du progrès de l'homme par le progrès de son idéal? Confirmant ses idées sur les conditions de la supériorité morale, Platon nous enseigne que, quand on les ramène à la terre pour rentrer dans de nouveaux corps, « les âmes qui ont le plus vu, viennent animer les hommes dont la vie doit être consacrée à la sagesse, à la beauté, aux muses, à l'amour. » Dans cette gradation, le versificateur et le pur artiste ne sont qu'au sixième rang comme des manœuvres, tout près de l'artisan et du laboureur; et le démagogue au huitième rang, près du tyran ! ^ Car rien ne prépare ou n'excuse plus le tyran que le démagogue. Que de vérités!

' Plaloii, le Phèdre, tratluclion de M. Cousin, tome 0, p. 51.

- Ibid , p. 53. — Ai-jc besoin de dire, pour ceux qui connaissent Platon, qu'il n'entend pas pr.r amour les pl;iisirs du corps, plaisirs serviles selon lui. [Ibid., p. 77.) — Pour la sixième classification, je substitue, dans la traduction, le mot versificateur au mol poëte, et ces mots : pur artiste, au mot artiste. En clTel, la meilleure manirrc d'interpréter Platon, c'est de l'iuterpiéler par lui-môme. Si ce grand esprit ne distinguait pas le poëte du versificateur, il ne placerait pas au premier rang des cré;.tiires Tbomnie qui cultive les muses, tandis qu'il placerait le poëte au sixième, ce qui serait contradictoire; il ne placerait pas surtout, au premier rang des muses Calliope, qui préside à l'épopée. [Ibid., p. 78 ) Enfin, celui qui fait remonter à Dieu l'idéal du beau ne placerait p;is l'artiste tout près du manœuvre, s'il ne distinguait pas fart, du métier; et lui-même ne tuerait pas si grand artiste, s'il méprisait les grands artistes. Le sage et le grand artiste se tiennent par la main : l'un découvre le vrai, l'autre le l'ail resplendir. [\.lbid., p. 154.)

Le Phèdre de Platon consacre parlout la prééminence du sentiment et de l'idée sur la beauté plastique de la forme. Il est l'ait pour éclairer sur l'infériorité d'un chef-d'œuvre dcLysias, le plus grand artiste d'Athènes en fait de style, mais qui crut que le mérite de l'art et du beau langage valent mieux que l'idée. Platon démontre, en même temps que la fausseté de celle-ci, la fausseté de l'art qui prétend se substituer à la vérité. La conclusion de Platon est digne de son objet « 0 Pan, et vous divinités qu'on honore en ce lieu, donnez-moi, dit-il, la beauté intérieure de l'âme! Quant à l'extérieur, je me contente de celui que j'ai, pourvu qu'il ne soit pas en contradiction avec l'intérieur. » Noble précepte d'art, d'exceller par le fond et d'éviter seulement les taches de forme. » Parlez comme le vulgaire, dit Bacon, pensez comme les sages ^ « Or Bacon fut, comme Platon, un grand artiste.

Quand Longin nous donne, sur le sublime, des préceptes dignes du sujet et des exemples à la hauteur des préceptes, il aflirme que, si le sublime relève de l'art, il relève encore plus de l'émotion d'une grande âme-, et nous fait entendre que c'est par le mépris des faux biens : richesses, dignités, honneurs, que l'âme fait ses preuves^. Je ne sais s'il existe un art du sublime, malgré la belle œuvre de Longin; mais il existe un art du beau, et Longin le professe avec supériorité. L'idéal de Longin, trop artihciel peutêtre, n'en remonte pas moins au type éternel, comme celui de Platon (( Nos âmes, dit-il, éprouvent une invincible passion pour le divin, et, le monde ne suffisant pas à la vaste étendue de l'esprit de l'homme, ses pensées vont au delà des cieux et franchissent les bornes des choses visibles '. C'est pourquoi il conclut comme Platon, et c'est par les lois que j'ai mentionnées que Longin apprécie les grands esprits comme les grandes œuvres. Tout rhéteur de profession qu'il soit, c'est le goût de îa pensée et du sentiment qui le domine: « Dans l'expression du sublime, dit-il, on ne peut pas prendre garde à tout, et il faut bien néghger quelque chose; il n'y a que la médiocrité qui ne commette pas de faute, car elle ne s'élève jamais ^ Après tout, les fautes d'Homère sont les fautes d'Homère % c'est-à-dire qu'elles ne sont pas sans cachet. Démos-

* De la dignité et de l'accroissement des sciences, 5-4. — - Traité du sublime, ch '2. — ' Wid., ch. 5. — ^ Ibid., di. 29. — « Ibid., cli. Ti. — « Ibid., ch. 7.

thène est dur, poursuit-il, il manque de pompe, il ne fait rien pour la montre; il n'a ni la correction, ni les grâces d'IIypéride, mais il est grand; lïypéride ne l'est jamais. Démosthène est majestueux, véhément, audacieux; il éclate, il est surhumain, ses quahtés sont divines ^ » C'est donc pour la quaUlé de sa pensée, c'est pour la force pénétrante de son émotion qu'il classe Démosthène : comme — quand il compare Lysias et Platon — il se prononce pour Platon qui, par l'excellence et le nombre de ses beautés, dit-il, s'élève à une hauteur infinie ' ; tant l'art, quelque parfait qu'il soit, le cède à la splendeur du vrai !

Ce n'est pas que j'ose proscrire, (tant ils ont de charme !) Anacréon et son école ; mais il faut classer ce genre selon son mérite. Ces esprits voluptueux, ces sensuahstes, ces musiciens intellectuels, je l'ai dit, suspendent nos maux; mais non sans danger pour nous-mêmes, car le chant des sirènes est une embûche. Les poètes veulent ou nous servir ou nous plaire"', dit Horace; soit ! Mais préférons toujours les poètes qui nous servent à ceux qui se contentent de nous amuser. Préférons le bien, h son apparence; n'imitons pas les partisans de l'art pour l'art, qui préféreraient les fruits de marbre aux fruits d'un verijer; des fleurs artificielles aux fleurs de nos jardins et de nos champs. Autour d'un pareil système il n'y a que des ombres; au fond il n'y a que de la cendre, et certes il y paraît de notre temps '.

Je me propose d'apprécier, par quelques esprits éminents, les lettres romaines du second âge impérial, d'après les grands principes que je viens de retracer ; et d'indiquer, à côté de l'idéal absolu du genre humain, l'idéal relatif de Rome.

' Traité du sublime, ch. 28. — - Ibkl, cli. 29.

^ « Aul prodesse volunt, aut delectarc poelaj. » (Horace, Art poétique,) ^ l*our rester vrai complètement, je reconnais que les lettres ne sont pas exclusivement un enseignement, et qu'elles sont, au besoin, pour l'homme, une consolalion, un charme. A ce point de vue les lettres, même sensuelles, ont leur valeur; mais, si celles qui consolent d'une ctiute morale ont leur prix, celles qui préviennent la chute ont un prix bien supérieur. Cela me suffit.

Page 1