‹ Tacite et son siècle;Chapitre 8 sur 24 · LES ECRIVAINS — SENEQUE ET LUCAIN · texte numérisé non relu

LES ECRIVAINS — SENEQUE ET LUCAIN

Ainsi que je l'ai dit, Sénèqiie et Lucain furent les premiers novateurs littéraires de la société impériale; ce furent eux qui, les premiers s'écartant de l'école virgilienne, qui était purement grecque, voulurent constituer dans la forme comme dans la pensée une école romaine. Cette nouvelle école eut ses beautés comme ses défauts, ses grandeurs comme ses petitesses. J'apprécierai dans Sénèque et dans Lucain les beautés et les défauts qui caractérisent leur innovation. Je dirai — sans m'arrêter à Stace et aux deux Pline — les correctifs qui modifièrent et perfectionnèrent celte innovation dans Juvénal, mais surtout dans Tacite. Comme je me bornerai à ces grands noms, je ne ferai pas un tableau complet du second âge de la littérature romaine impériale; je ne caractériserai pas les talents secondaires, je me restreindrai à ce qui distingue fondamentalement les maîtres. On verra ce qui sépare dans ses vrais représentants la nouvelle école de la pure école virgilienne, et ce qui la rapproche de l'idéal absolu, qui est la mesure du prix des œuvres de l'esprit humain dans tous les

siècles. Après avoir distingué les deux écoles, je les combinerai pour en composer l'idéal littéraire romain, c'est-à-dire l'idéal relatif de Rome; et, de même que j'aurai comparé chaque chef d'école à la règle absolue du beau, comme je l'ai posée, je comparerai à l'idéal absolu des lettres, l'idéal relatif des lettres romaines. Je sacrifierai à la rigueur logique de mon cadre mille précieux aperçus qui rompraient l'unité de ma pensée. Je n'envisagerai que partiellement Sénèque, Lucain et les autres grands esprits que je cite, mais je déterminerai, je crois, ce qui les classe. Quelques études qui vont suivre sur ces hautes généralités seront l'exécution de ce plan.

Sénèque est si multiple qu'avant d'épuiser tous les aperçus auxquels il peut prêter, on composerait un livre plus gros que ses propres œuvres. Que de choses à dire sur l'homme, sur le ministre, sur le savant, sur le lettré, sur le philosophe, sur le bel esprit, sur le stoïcien, sur le déclamaleur, sur le courtisan, sur le misanthrope, sur cet homme qui fut tout en quelque sorte; qui réunit à quelques vertus beaucoup de vices, et à tant de hautes qualités tant de défauts ! Que de réflexions ne fourniraient pas la vie et la mort de cet étrange et puissant personnage dont le mérite ou les travers éblouirent ses contemporains, et qui, par la cour et l'école, fit l'opinion publique de son temps! J'ai peu dit, quoique j'aie déjà beaucoup dit sur Sénèque; mais il faut me restreindre ; en touchant à beaucoup de choses on ne peut qu'esquisser tout ce qu'on touche.

Comme c'est ici le chef de l'école littéraire du second âge impérial que je voudrais apprécier, ce sont les tendances, les qualités comme les défauts de son esprit que je parcourrai; c'est au mérite de sa pensée et de sa forme que je me circonscrirai. Ecoutons quelques-uns de ses accents sur Dieu, sur la politique, sur les mœurs sociales, sur l'homme, sur la nature.

« Qu'est-ce, dit-il, que l'espace qui s'étend des bords les plus reculés de l'Espagne jusqu'aux Indes? C'est une traversée de quelques jours lorsqu'un vent favorable enfle nos voiles, pousse le navire. Or les plaines du ciel ouvrent une carrière de trente années au plus rapide de tous les astres, jamais arrêté, toujours égal dans sa course. C'est là que l'homme trouve ce qu'il chercha si

longtemps; c'est là qu'il apprend Dieu. Et qu'est-ce que Dieu? C'est l'âme de l'univers. Qu'est-ce que Dieu? C'est tout ce que lu vois et tout ce que tu ne vois pas. Si tu rends à Dieu sa grandeur qui surpasse nos plus hautes conceptions, si seul il est tout — toute son œuvre au dedans comme au dehors, c'est lui-môme. Quelle est donc la différence entre l'essence de Dieu et la nôtre? C'est que, chez l'homme, la plus noble partie, c'est l'esprit ; et que, chez Dieu, tout est esprit; Dieu est tout raison K » Un langage que le christianisme pourrait revendiquer excède assurément la portée du pur paganisme^. Mais s'il y a solidarité entre l'homme et Dieu, puisque l'homme et Dieu se tiennent par l'esprit : la plus noble de toutes les essences ; si Dieu et l'homme se touchent sans cesse, combien ce contact nous impose de pureté dans la vie! c< Aussi, dit Sénèque, vivons avec les hommes comme si Dieu nous regardait, et parlons à Dieu comme si les hommes nous écoutaient^. « Conséquence admirable d'une admirable doctrine, en même temps que doctrine et conséquence où la beauté de la pensée se contente de l'extrême simplicité de la forme.

« Les choses que Jupiter ne fait pas directement, poursuit Sénèque, ne se font pourtant pas sans raison; mais cette raison vient de lui. Ce qui s'accomplit sans lui, il en permet au moins l'accomplissement*. » De là cette conséquence que le mal apparent dont nous nous plaignons a souvent une raison supérieure à nos faibles calculs; que nos disgrâces nous sont parfois salutaires, comme nos grandeurs peuvent nous être fatales : que si nous n'implorons pas assez cette haute et bienveillante sagesse qui corrige la nôtre dans la direction de notre propre vie, « tel succès nous fait plus de mal qu'un échec ^; » Et qu'enfin « tout homme a droit d'espérer tant qu'il respire ^ » Un tel ordre d'idées, et il est familier à Sénèque il faut le reconnaître, est d'une hauteur que rien ne surpasse dans le paganisme. Poursuivons.

Nous avons dt\jà vu que les idées politiques de Sénèque sont médiocres en tant que système ; mais il pense très-noblement sur

' Qtœst. nat., préface.

" C'est que déjà, sous Sénèqu'^, il y avait un autre courant intellectuel que le courant païen.

^ Épîf., 10. — 4 Quest. nat., préface. — ^ Épîl., 110. — « Il/id., 70.

l'usage et sur l'abus du pouvoir. Et le pouvoir même, comme sa grandeur, lui impose peu! « Ne sens-tu pas, écrit-il à Néron pendant qu'il l'aime, que c'est à nous qu'est l'empire, à toi la servitude; que tu ne peux t' écarter de la fortune, et que c'est l'infirmité de ta suprême grandeur de ne pouvoir s'amoindrir^? » Combien cela fut vrai des Césars, et combien cette appréciation les explique ! Repoussant cette vieille maxime du despotisme : « qu'on nous haïsse, mais qu'on nous craigne ! » « Malheureux, s'écrie Sénèque, ignores-tu quelles fureurs éclatent quand les haines débordent? Les tyrans sévissent par plaisir, dit- il, les rois par raison; la cruauté lassée n'est point la clémence; César Auguste se croyait seul puni quand il punissait*. » Nobles leçons qui tenaient lieu de principes quand les conflits des sujets et du souverain altéraient les principes!

Sénèque est dans son élément quand il moralise. Quoi de plus vigoureux et de plus beau que ce qu'il dit sur l'emploi de la vie, d après lequel on peut déterminer si nous vivons trop ou trop peu ? « Nous nous plaignons que notre ami soit mort; c'est nous plaindre qu'il ait vécu. Il est inévitable que tout ce qui est entré dans le monde en sorte; les délais peuvent ne pas se ressembler, l'issue est la même. L'intervalle jeté entre le premier jour et le dernier varie : le mesurez-vous par nos misères, il est trop long pour l'enfant même; le mesurez-vous d'après sa rapidité naturelle, les plus vieux le trouveront court. Comparez à l'immensité des temps un âge d'homme; oh ! que nous sommes peu dans nos vœux, dans notre ambition 1 Que les pleurs, que les soucis prennent de place dans notre existence ! Que la mort se fait souhaiter avant d'apparaître! Comme la maladie et la crainte, comme la débihté de l'enfance ou de la vieillesse nous diminuent ! Dormant la moitié de notre vie, puis tracassés de labeurs et de périls, ne vivons-nous pas très -peu, même en durant beaucoup? Niera-t-on qu'il ne soit meilleur de rentrer chez soi tout d'abord, qu'après de rudes fatigues? La vie n'est ni un bien ni un mal par elle-même; elle nous est une occasion de bien ou de mal ^. » On a souvent reproduit cet ordre d'idées; on ne l'a pas surpassé. « Notre vie a ses

* De la Clémence, 1-8. — 2 /^/^^ i ii. 5 ^^^7.^ 99.

bornes, poursuit-il; le destin inexorable nous l'a mesurée. A quel jour? Nul ne le sait; soyons donc toujours prêts pour ce dernier jour. Point de trêve : que nos œuvres correspondent à notre existence ^ » Voilà comment le stoïcisme entendait et la vie et l'emploi de la vie. On ne peut que l'en gloritier ; l'idéal d'une pareille morale est très -élevé.

Aussi que d'écarts à blâmer dans Rome - sur de tels principes ! (( Nous ne nous passionnons plus que pour une chose, poursuit Sénèque, c'est pour nous empirer le plus possible, et nos seuls vices sont en progrès. Notre mollesse trouve de nouveaux aliments pour son délire ; notre débauche invente contre elle-même de nouveaux outrages ; noire dissolution trouve des raffinements indignes pour nous faire périr plus délicieusement. Nous n'avions pas assez dépouillé toute virilité : ce qui nous restait de nos fortes mœurs s'efface sous le poli brillant de nos corps. Nous surpassons les femmes en puériles recherches; le fard des courtisanes, que nos matrones dédaignent, nous, les hommes, nous le prenons. Nous affectons une démarche molle, indécise; nous ne marchons plus, nous ghssons. Nous surchargeons nos doigts d'anneaux d'or ; nous plaçons une pierre précieuse à chaque phalange; nous cherchons à toute heure comment nous pourrons mieux abjurer notre sexe, ou le travestir si nous ne pouvons l'abjurer. Tel se fait eunuque; tel se réfugie dans les bouges du cirque; tel se loue pour mourir, et s'arme pour sa propre honte; et le mendiant même peut aborder l'orgie^! » Quelle verve, et même quel génie d'invective! Nos modernes objurgateurs, nos prédicateurs, les premiers tribuns chrétiens se sont inspirés de la colère stoïcienne. A cet égard , l'empreinte de la secte fut telle, qu'elle dure encore.

Quand Sénèque frappe ce qui le mérite, il frappe si fort et si juste, que son éloquence est sans égale. Le déclamateur, le rhéteur même disparaissent en lui pour n'y laisser que le vieux Romain; ce n'est plus Sénèque, c'est Caton qui censure dans ce qui

1 Épit., 101.

-El dans toutes les grandes civilisations, comme à Rome; je n'ai rien à modifier de ce que j'ai dit sur ce point.

^ nest. nat., 7-51,

112 TACITE ET SOiN SIÈCLE.

suit : « Les premiers à qui la fortune de Rome commit le pouvoir suprême, Marius, Pompée, César, s'érigèrent des maisons près de Baïes ; mais ce fut sur la crête des montagnes ; ce fut quelque chose comme un observatoire militaire pour mieux inspecter l'horizon. Si vous en considérez la structure comme le site, ce sont des camps plutôt que des maisons de campagne. Pensez-vous que Caton ait jamais habité les champs pour compter les courtisanes se promenant sur Peau; pour contempler mille barques peintes de couleurs variées, ou bien des couches de roses flottant sur un lac, ou pour entendre les chants nocturnes du vice? N'eût-il pas préféré une nuit dans les retranchements à une nuit semblable? Et quel homme de cœur n'aime mieux que ce soit le clairon plutôt q u'une symphonie qui le réveille ^ ? »

En ce qui touche l'homme, Sénècjue abonde en aperçus. On croirait qu'il pressent le dogme du péché originel quand il dit « que la perfection ne vient chez nous qu'après le défaut, et qu'il nous faut oubher les vices avant d'apprendre les vertus*. » C'est pourquoi « le sage, comme l'habile architecte, ne cultive pas seulement les arbres droits, mais redresse les arbres tortus^. » Aussi l'effort est-il nécessaire à l'houune pour vaincre le mal interne et le mal externe qui lui font obstacle, et la doctrine stoïcienne est pour ainsi dire la doctrine de l'effort permanent. « On serait bientôt réduit à ne rien faire si l'on abandonnait tout ce qui ne réussit pas. Pour l'emporter dans une chose incertaine, il faut la tenter plus d'une fois'. On ne laisse pas d'être bon combattant pour avoir reçu quelques coups sur la garde de son épée^. » La vie stoïcienne est un combat perpétuel soit contre les sens, soit contre la fortune. « Tu penses, dit Sénèque, que le plaisir est le souverain bien; et moi, qu'il n'est pas même un bien ^ Ce que nous prenons finit par nous prendre; acheter des plaisirs, c'est se vendre soi-même aux plaisirs"^. » L'abstention et un noble dédain sont le remède à l'emportement illimité de nos désirs. « On peut tout mépriser si l'on ne peut tout avoir*. Jetez-vous si bas, poursuit Sénèque, que vous ne puissiez tomber ^ Etre libre, c'est n'être plus esclave de soi; j'ai besoin de si peu et pour si peu

* ÉpU., 50. — 2 iMd. —--Delà Clémence, 2-6. — * Épi!., 81 . — s ibid., 14. — " De la Vie heureuse, 10. — " Ibid., li. — « ÉpH., Q,'l. — » Ibid., 20.

SUITE UU MOUVEMEiNï LITTÉRAIUE. 115

«le temps ^ » En somme, ctcs-vous heureux, n'oubliez pas que vous êtes lionnue; etes-vous malheureux, vous ne sauriez l'être longtemps : on ne l'est plus même dès qu'on croit ne pas l'êlre -. » Après tout, le plus grand de tous les maux, la mort, n'en est un que s'il se prolonge. C'est pourquoi « la mort la plus longue serait la pire; mais pourquoi jouer toute la vie le rôle de garde-malade, et craindre la mort pour laquelle nous sommes nés? Tous les jours mènent à la mort; le dernier y arrive^. » Fortes maximes, assurément, mais peu consolantes; on sent bien que la morale stoïcienne manque de sanction comme d'espérance.

Quand Sénèquc nous dit « que l'homme est une chose sacrée pour l'homme', » il exprime très-noblement une très-noble idée. Quand il prétend que la perfection de l'homme consiste à se rendre l'image de Dieu, il nous propose le seul modèle digne de notre essence. Ce qui manque à Sénèque, c'est moins encore de comprendre Dieu que de savoir que le but de notre vie terrestre est la récompense de cette imitation divine; et que s'il est vrai, comme Sénèque l'affirme, « que les choses pernicieuses ne gardent jamais la mesure % » les stoïciens sont pernicieux quand, dans leur orgueil, ils prétendent que non-seulement l'homme imitera Dieu, mais qu'il sera Dieu.

L'orgueil, Tune des sources des beautés soit de pensée, soit de forme des stoïciens, puisque c'est par la fierté de l'idée et du trait qu'ils se distinguent, est le cachet comme le vice de leur école. Quand les stoïciens firent de la résistance à l'oppression, ce fut pour eux seuls, pour l'aristocratie poUtique ou pour l'aristocratie philosophique; ils dédaignaient tout le reste. « Le pire des arguments, dit Sénèque, c'est l'autorité delà foule ^; cherchons ce qui est le meilleur, non ce qui est le plus politique. » Il s'indigne contre l'hospitalité de Marseille, ce refuge des plus turbulents Romains^; il déclare à la fortune qu'il la méprise, puisqu'elle favorise Vatinius au détriment de Caton ^ Il fait ressortir qu3

' Quest. nat., liv. 3, préface. — - Ibid. — '" Épît., 70. '• « Homo sacra res homini. » [Ibid,, Uo.) * « Nunquam perniciosa servant mo iiim. » [Ibid., 85.)

® De la Vie heureuse, 1-2. — Aussi les sloiciens sont- ils communément, nonseulement paradoxaux, mais faux, parce qu'ils méprisent la raison générale. ' De la Clémence, 1-15. — '^ Épil., 11>5.

Il- 8 .

Socraie, que îes trente tyrans épargnèrent, péril sous la liberté'. Il pose en principe que c'est avoir perdu la vie que de la devoir^, tière maxime qu'il complète en disant que qui sait mourir ne sait pas servir^. — « L'âme de ceux dont on admire les bras et les épaules, poursuit-il, répond mal à cet extérieur^; diminuons donc notre corps, agrandissons notre àme. » Plein de lui-même et du sentiment de sa valeur personnelle, sûr de l'admiration de la postérité^ pour ses écrits, il promet l'immortalilé à l'obscur Lucile ; et, si la postérité lui tient parole, ce n'en est pas moins le premier prosateur romain qui ait eu l'orgueil d'un tel présage. Horace® et Yirgile^ affirmaient bien l'immortalité de leurs cbants; mais quoi de commun entre l'ivresse poétique et la sagesse philosopliique? Le stoïcien Sénèque eut de l'orgueil en vers comme en prose. Quand il périt d'ennui dans son exil, il faut que Cordoue, sa patrie, se désespère; il faut qu'elle craigne plus sa mort que les plus grands désastres^. Moins serait trop peu pour un grand lettré stoïcien.

Mais l'orgueil éprouve trop de mécomptes dans la vie pour ne pas pousser à l'isolement. « La vie, dit Sénèque % ressemble au bain, au peuple et au chemin ; elle est sujette à des embûches ou à de mauvaises rencontres; il est périlleux de vivre parmi les hommes. Car forcément dans ton long itinéraire, dit-il, tu heurteras, tu broncheras, tu tomberas et tu t'écrieras : 0 mort! Vois en effet ces gens qui vantent l'éloquence, qui pourchassent la richesse, qui flattent un favori, qui exaltent le pouvoir : tous ou se détestent ou sont près de se détester, car la foule des envieux égale la foule des admirateurs. Voulons-nous nous guérir, séparons-nous de la foule. C'est l'àme qui saura trouver le bien de l'âme : si jamais on la laisse respirer et se recueillir, oh ! comme elle extrait la vérité de son sein, et comme, en la goûtant, elle s'écrie : Combien ce que j'ai fait jusqu'ici, je voudrais ne l'avoir

^ De la Tranquill. de l'âme. 1-5.

- De la Clémence, 1-21. — 11 lient tant à ce senlimcnl, qu'il le reprculuit ])Uisieurs fois.

* Épi t., 2C. — 4 Ibhl., 80.

^ « llabebo apiid poi^leios gratiani ; possuni meciini duralura nomiiia ccluct rc » {md.,^[.)

6 Od., 0-7)0. — ^ Enéide, liv. 0. — ^ Séncq., Poésies diverses: 0. — *' ÉpU., 117

SUITE DU MOUVEME.M LITTEUAIKE. li:,

jamais fait' î » En exagérant cette pente de l'esprit, on atteint facilement la misantliropie. Sénèque en vient à trouver les grandes maisons des villes aussi peu naturelles pour l'homme que les viviers et les réservoirs pour le poisson ; il en vient à vanter le tonneau de Diogène : selon lui, la vie sauvage des Scythes offre mille ressources, car naturellement rien ne nous manque de ce qui est utile, et nous n'éprouvons de cherté que pour ce qui est oiseux^. Au sein d'une civilisation subtile, à cet âge d'une société où l'esprit s'est raffiné comme les mœurs, et où le rationalisme s'est trop infatué de lui-même pour ne pas s'adorer exclusivement, Sénèque a comme Rousseau de grandes aspirations et de grands écarts ; tous deux s'agitent pour trouver le vrai où il n'est pas, et tous deux ne saisissent laborieusement que des ombres. Qu'arrivet-il? Ils s'en désolent plus que leur orgueil n'en veut convenir, et leur misanthropie n'est que le déguisement de leur impuissance.

L'homme isolé s'attache plus intimement à la nature. Il s'en faut que Sénèque ait l'émotion de Rousseau ; mais il a des facultés très-poétiques qui lui font et bien goûter et bien peindre les beautés agrestes. Dans les plus humbles détails il est charmant coloriste. Veut-il expliquer, par exemple, le phénomène de l'arcen-ciel,il emprunte sa comparaison au travail du foulon. « Quand un tuyau se perce, dit-il, et que delà mince ouverture l'eau s'épanouit obliquement frappée du soleil, la figure de l'arc s'y empreint. Vous remarquerez le même phénomène chez le foulon quand la bouche remplie d'eau fait pleuvoir sur l'étoffe que retient le châssis une fine rosée, et comme une poussière humide où se peignent les mille couleurs de l'iris''. » Cette poésie ne peut être égalée que par celle qui suit sur le même texte ; « Dans la région où il pleut, toutes les gouttes sont autant de miroirs ; toutes peuvent rétléchir le soleil; ces images solaires infinmient multiples se confondent en se précipitant, et l'arc-en-ciel naît de cette confusion de soleils '\ » C'est le pinceau de Platon. Quand Sénèque à':-

' De la Vie heureuse, 5.

- Kpît.. 90. — Le goût de Sénèque est un peu le goût du sil'de. Tiicilc et Juvriial parlent souvent dans le même sens. ^ Qiiest. nat., \-1. —'^ Ibld.

ciit les caprices de la foudre : « Sur le môme corps, dit-il, la foudre agit diversement. Dans un arbre, par exemple, elle brûle les parties les plus arides ; elle transperce et brise les pointes dures et résistantes; elle arrache l'écorce extérieure; elle mord et déchire la fibre intérieure; elle meurtrit ou crispe les feuilles; elle congèle le vin; elle fend l'airain ^ » Cette poésie de détails étincelle dans les récits de Sénèque, mais surtout dans ses Questions naturelles; si le savant y fait quelquefois sourire, le peintre y enchante.

Qu'il serait grand par la pensée comme par la forme, si dans ce qui suit il peignait autre chose que le panthéisme! « Quand viendra le jour où ce que je renferme de mortel et de divin se séparera, je laisserai ce corps où je l'ai (rouvé, mais moi je me rendrai chez les dieux. En ce moment même je les toucherais en quelque sorte, sans cette prison terrestre qui me tient captif. Notre vie mortelle n'est qu'un temps d'arrêt vers une meilleure et bienp^.us longue vie. Comme le sein de notre mère nous porte neuf mois et nous prépare non pour lui-même, mais pour la sphère où il nous dépose quand nous sommes susceptibles de respirer et de vivre; de même, de notre âge le plus tendre à notre vieillesse, nous mûrissons en quelque sorte pour un autre enfantement. Nous recevrons une autre origine pour un tout autre état de choses : jusque-là nous ne pouvons souffrir le ciel qu'à distance. Envisagez donc intrépidement cette heure décisive^; c'est la dernière de votre corps, mais non de votre âme^* » Que manque-t-il à cette sublimité, que la sanction religieuse? Que cette page ne soit plus une fantaisie de la raison, mais une vérité de foi, quel magnifique enseignement et quel langage ! Qui ne sent que nous sommes ici dans une sphère où ne monta jamais l'essor virgilien?

C'est le propre de l'école de Sénèque de condenser la pensée au point de la réduire à un trait, s'il est possible. « Ceux qui reprochent à Caton son ivrognerie me feront plutôt voir, dit Sénèque, une vertu dans ce défaut qu'un vice chez Caton \ » Beau

' Quest. nat., 1-52.

'■^ A'<? pouvoir souffrir le ciel qu'à distance, et « Ilora decreloria. » CeUe heure où se décrète noire immortalilé. Quels coups de pinceau 1 s ÉpU., 102. — 4 De la Tranquill. de liime (in fine).

SUITE DU MOUVEMElNT LITTÉRAIRE. i17

mensonge, mais dont Caton était digne ! « Si je meurs, dit-il ailleurs, eh bien! je ne pourrai plus mourir. » Quand il dit autre part « qu'il n'y a pas de vrai contre le vrai', » Bossuet ne peut que le répéter. Quand il peint Pastor, dont Caligula venait d'égorger un fils à lable et sous ses yeux, contraint de boire gaiement avec le prince, c'est Shakspeare qu'il inspirera dans ce fameux cri d'un père qui voudrait se venger du meurtrier de son fils, « il n'a point d'enfants! » P;istor, dit Sénèque, soupa comme si son fils avait été pardonné. Pourquoi? C'est qu'il avait un autre fils -. » Est-ce Sénèque, est-ce Pascal qui écrit : « Ni l'avenir n'est à moi, ni le passé. Je flotte suspendu sur un point mobile de la durée, et c'est être encore beaucoup que d'être si peu^. » N'est-ce pas soit Pascal, soit Bossuet qui eût écrit : « Un seul moment pour renverser un grand empire, c'est presque trop ; » ou bien : a Le soleil n'a jamais tant de spectateurs que quand il s'éclipse*. » Quand la pensée étincelle à ce point; quand le trait a cette trempe, c'est le comble de l'art, c'est le cachet du génie. Il est plus aisé de médire du trait que de l'atteindre. Montaigne, Montesquieu, Corneille, Bossuet, Pascal, Tacite, saint Augustin, ce qu'il y a de plus éminent dans l'esprit humain, fourmillent de traits. Le trait, c'est comme l'éclair de l'âme; c'en est plus que l'éclair, c'en est la foudre.

La pointe et l'antithèse en sont la parodie, et on les trouve assez fréquemment chez Sénèque, qui a les défauts de son génie. Quand il nous dit de Béguins et Caton que (( c'est par la mort qu'ils se sont rendus immortels'*; » ou bien quand, méditant sur la fin du monde, il s'écrie : « Craindrai-je donc de périr quand la terre périt avant moi, quand le globe qui fait trembler toutes choses tremble le premier et ne porte atteinte qu'à ses propres dépens^; » ce sont là des jeux d'esprit qui ont plus de puérilité que de grandeur. Si Platon, blâmant le tracas périlleux que nous donne

' Épît , 2i. — « Yero, vcrius nihil est. » [Qiiest. nat., 2-34.) « Non invenies rectiiis recto. » [Épit., 60.

- De la Colère, 2-53.

^ Gai, quand il s'agit d'un roseau pensant; « Et magni est modicum fuisse. » [Quest. nat.. 0-32.)

* Iî>id., 7-1. — ■' De la TranquUl. de Vûme, 15.

^ iluest. nat.. C-32. — Le cliansonnier maître Adam a très-bien saisi le côté co-

le commerce à travers l'Océan, dit sensément : « Ce sont des riens que l'homme achète au prix de sa vie. » Sénèque raffine Platon en ces termes : « Nous amassons pour vivre, ce à quoi nous dépensons notre vie \ » préférant le choc de l'antithèse à la grave simplicité de la pensée. Mucius Scicvola paraît plus grotesque que grand quand Sénèque le loue d'avoir vaincu deux rois avec une main estropiée^; tant le sublime et le ridicule se touchent ! Et qui le sait mieux que Sénèque, lui qui écrit « que la philosophie, sans renoncer à l'esprit, ne doit pas trop pourtant travailler les mots; qu'il aimerait mieux pour son compte monti^er ses sentiments que les dire; qu'il faut à un malade non un médecin qui sache parler, mais un médecin qui sache guérir^; qu'on ne demande pas si une règle est belle, mais si elle est droite*; qu'il faut que notre vie corresponde à nos paroles, c'est à-dire qu'après avoir pensé comme nous parlons et parlé comme nous pensons, nous prêchions d'exemple, et que l'homme qui agit soit le même que celui qu'on entend ^. » Maximes vraiment philosophiques, et qui ne recèlent pas moins les sources du beau que du vrai.

Si Sénèque n'était Espagnol de race et né d'un rhéteur, je m'étonnerais qu'il fût si peu traditionnel pour un Romain. Lequel des vrais enfants de Rome eût dédaigné les historiens comme Sénèque, quand Tliistoire était si nécessaire cà l'immortahté de la grandeur romaine, quand l'histoire était déjtà sous Sénèque l'une des gloires de Rome? Dans une ville où les précédents étaient des lois, où les mœurs tenaient lieu de constitution, c'était une révolution que d'écrire : « Enquérons-nous de ce qu'on doit faire, non de ce qui s'est fait^ » Sénèque eut donc un esprit très-novateur, en même temps qu'un esprit très-élevé, très-brillant, très-acéré, et c'est pourquoi il fut chef d'école.

J'ai dit ailleurs que la philosophie de Cicéron était très-pra-

iiiique de l'affeclalion de Séi-.èque, quand il dit, dans une cc'lèbre chanson à boire :

Et si, sous moi, la icne tremble, C'est qu'elle a yraiurpeur de moi.

Langage excellent chez un ivrogne, qui peut se permettre d'avoir plus d'esprit que de raison.

1 Quest. nat., 6-17. — ^ ËpH., 66. — ^ Wkl., 75. — * Ibid., 76. — ^ Ibid., 75. — '■' Quext. nat., liv. 3, prélace.

SUITE DU MOUVEMENT LITTERAIRE. ll'J

tique ; que celle de Séncque était plus spéculative; qu'il y avait dans l'un plus de sens, dans l'autre plus d'utopie : cela est vrai, mais ce n'est pas tout le vrai. Cicéron façonnait le citoyen romain par sa philosophie; Sénèque songeait bien plus à l'homme. L'un écrivait pour Rome, l'autre pour le genre humain; il y a du patriotisme chez Cicéron; il n'y a guère plus que de Y humanisme chez Sénèque, comme chez Marc-Aurèle. C'est que Rome se transformait, nous l'avons vu, et que Marc-Aurèle est le gémissement de la déchéance romaine.

En même temps que Sénèque est un philosophe, c'est un savant, c'est une sorte d'encyclopédiste, ainsi qu'en font foi ses Questions naturelles. Mais outre que Quintilien lui reproche, comme savant, beaucoup d'inexactitudes^ qu'il impute à ses secrétaires, la science de Sénèque n'en est plus une pour notre temps. Sans lui reprocher l'insuffisance de son siècle à cet égard, constatons au moins qu'il n'est nulle part plus écrivain que dans ses Questions naturelles. Bacon n'est nulle part plus grand que Sénèque dans les admirables préfaces de chacun des livres de ces Questions^ et d règne dans l'œuvre une telle poésie de détails, une telle richesse de forme, qu'elles dédommagent amplement de la vétusté du fond.

Il y a mille traits de ressemblance entre Sénèqus d'une part, Voltaire et Rousseau de l'autre. Sénèque, qui n'est ni Piousseau ni Voltaire, a beaucoup du talent de Voltaire, avec beaucoup du tour d'esprit et de l'humeur de Rousseau. C'est la forme de l'un, c'est le fond de l'autre. Il a le Irait, il a souvent la lucidité de Voltaire, il n'en a pas toujours le bon sens, il est paradoxal; il est coloriste comme Rousseau , il n'en a pas le sentiment. D'abord persifleur, enjoué, courtisan comme Voltaire, il finit par être misanthrope, amer, presque noir comme Rousseau. Parlant généralement comme Démocrite, pensant généralement comme Heraclite, quelquefois l'un et l'autre tout ensemble, c'est un personnage trop multiple pour ne lui assigner qu'une physionomie; c'est un esprit trop mobile pour que chaque physionomie le peigne longtemps. Sénèque, comme cet arc-en-ciel dont il décrit sipoéti-

* Dellnstlt. oral.. 10-1.

quemenl le mirage, fond ou varie sous le regard, dès qu'on s" y arrête.

Il n'en est pas moins un grand elief d'école. A la fois penseur, poëte, savant, moraliste, homme d'Etat et lettré, il a un style qui revêt toutes les qualités comme tous les vices de ces divers caractères. Comme sa pensée, ou comme son imagination, son style est plein de soubresauts, et il passe aux extrêmes. Mais quand Sénèque touche à l'extrême du beau, ce qui lui arrive fréquemment, il est hors hgne. Du reste, si Sénèque est peintre parce qu'il est moraliste et poète, il serait meilleur peintre s'il n'était stoïcien. Son stoïcisme le guindé et le dessèche^; il prend quelque grâce quand il descend à Tépicurisme. Voyez sa Consolation à Polybe; elle est toute stoïcienne ; mais qu'elle console peu ! Je ne sais rien de plus irritant que de pareils adoucissements pour une vraie douleur. Voyez quelques Epîtres à Lticile^ où il combine ce qu'il y a de plus noble dans répicurisme, avec ce qu'il y a de plus humain dans le stoïcisme : c'est là que Sénèque ne brille pas moins par ridée que par la forme, car personne ne fait mieux resplendir le vrai quand il le trouve. Pourtant, soit tempérament, soit système, et c'est par là que je conclus, cet esprit qui put tout ce qu'il voulut, selon Quintihen % ne sut pas être sensible. Ce qui lui manque, c'est l'émotion; ce qui distingue son école, c'est qu'elle pèche par le sentiment : elle étonne souvent, elle ne touche presque jamais.

La Pharsale de Lucain est-elle un poëme épique? Mais avant tout, qu'est-ce qu'un poëme épique? S'il est vrai que l'épopée n'appartienne qu'à la jeunesse des nations, il n'y a pas d'autres épopées que les poëmes homériques. Si l'épopée n'existe qu'à la condition de renfermer, comme quelques-uns le prétendent, le génie entier d'un peuple, d'une langue, d'une littérature, Virgile et le Dante ont pu faire une épopée; le Tasse et Milton n'y ont pas atteint. S'il fallait, pour produire une épopée, naître en quelque sorte au point de contact du génie et du goût dans une civilisation, ni Milton ni le Dante ne seraient nés dans les meilleures

* Voilure, toul bel esprit qu'il fût, trouvait Sénèque trop pou naturel. >( Je veux, écrivait-il à Costar, des fleurs cueillies per dévia rura ; et, pour dire le vrai, je n'aime point cet auteur. •» [hell.. 151.)

- De nmtit. oral., lO-I.

conditions tic leur genre. Si du principe d'un poëme épique doit se rcpandre la lumière comme d'un centre, et si la lumière de ce principe doit éclairer toutes les parties du poëme comme le jour que le peintre introduit dans un tableau en éclaire tous les détails, je conviens que Fénelon, qui a le mieux observé ce principe, qui est le sien, aurait le mieux satisfait aux conditions de l'épopée. Mais à ce litre, Ylliade le céderait au Télémaque! Je comprends très-peu ce que d'autres prétendent, « que l'épopée homérique marque l'époque où l'homme, ayant acquis la pleine conscience de soi, se sentit libre au sein de l'univers ^, » car outre que ni le petit Péloponcse, ni l'humble Troade n'étaient l'univers, l'homme n'est jamais plus hbre que lorsqu'il est sauvage, et jamais moins en état de chanter, comme jamais moins digne d'être chanté par le génie, que dans une situation où la béte égale l'homme en quelque sorte. Si l'on veut, avec certains appréciateurs, que les temps qui enfantent les épopées soient un mélange de barbarie et de civilisation, je ne me rends compte ni de Y Enéide, ni de la Jérusalem délivrée, ni du riche et inqualifiable poëme de l'Arioste-, une merveille d'art et d'invention poétique.

En somme, on sait mieux ce que sont Ylliade et Y Odyssée qu'on ne sait soit le temps qui les vit naître, soit le vaste esprit qui leur donna le jour, soit surtout ce qu'est nécessairement un poëme épique. De ce que les poèmes homériques sont des encyclopédies pour leur époque, il ne s'ensuit pas que l'épopée soit nécessairement une encyclopédie, et les grands poëmes qui ont suivi ceux d'Homère l'attestent suffisamment. Chaque génie a ses conditions d'être et des moyens de manifestation qui lui sont propres. Homère, le plus grand des épiques à tout prendre, ne l'est pas à tous les points de vue : Dante est son maître pour l'expression morale; Lucain même aurait pu lui fournir, en ce sens, plus d'un coup de pinceau. Homère n'a pas un aussi noble sentiment du monde invisible, soit que le Dante"', soit que Milton. Si Homère exprime je ne sais quelle vie normale du monde; si l'on respire dans ses

' Lamennais, Esquisses d'une philosophie. — ^ Voir le beau et judicieux jugcmenl qu'en porte le Tasse, 25" veillée.

"" Qu'on nie montre dans Homère quelque chose de comparable à la figure de Béalrix et aux accents qu'elle inspire!

chants, malgré les combats qu'il raconte, je ne sais quel charme puissant d'ordre et de paix/ qui semble régner dans son atmosphère; si Virgile et le Tasse font ressentir les mômes impressions, il en est tout autrement du Dante et de Milton; on sent que ceux-ci vivent au milieu des orages ; que, même quand ils célèbrent la paix des cieux, la lutte les inspire, et qu'il y a dans leur cœur je ne sais quelle turbulence profonde qu'ils communiquent à leur œuvre ^ S'il y a donc deux grandes classes de poètes épiques : d'une part, les esprits calmes et reposés, si je peux le dire; de l'autre, les esprits agités et militants, on comprendra que la poétique des uns ne saurait convenir aux autres, et qu'il n'y a pas dès lors de règle absolue pour le genre épique. Toutefois, d'après tous les exemples reçus, l'épopée, qui est tour à tour une ode, un récit, un drame, chante le monde, et pour ainsi dire l'univers, à l'occasion du sujet apparent qu'elle traite; elle chante l'homme, elle chante la terre, elle chante les cieux tout autant que l'objet déterminé qu'elle raconte ^. Dans la lutte du bien et du mal qu'elle excelle à peindre, c'est le bien qu'on y sent le maître; c'est le méchant qui succombe toujours sous la puissance et l'éclat du bon. A ces divers titres, les poëmes homériques remplissent admirablement leur objet*; mais à tous ces titres, il y a une épopée plus grande que les poëmes homériques, c'est la Bible. Ces considérations nous suffiront pour apprécier la Pharsale!

Le poëme de Lucain est-il une épopée? Il me semble qu'il en a plutôt les prétentions que les conditions. Il chante la guerre civile de Rome dans les luttes de César et de Pompée; il la fait débuter au passage du Rubicon, et la poursuit sur plusieurs théâtres : en

^ Voyez, dans la conclusion de YOdyssée, avec quel calme lerriblc Ulysse venge le l'ui, It'poux et le père, des oppresseurs de son palais, de sa femme ol de son fils, en même temps que de leurs complices. Le poëte raconte cette justice impitoyable avec la même séréniié que le soleil éclaire nos plus sanglantes batailles.

- Entendez le Dante se récrier, dans le Paradis même, sur « Arius et les sots dont les écrits furent des épées (ju'ils employèrent à mutiler des ouvrages parfaits... sur ceux qui ont fait de VEvangile des boucliers et des lances... sur l'iimocence des premiers temps, avant que Sardanapale ne fût venu montrer ce qui se peut dans une chambre... sur la suprême patience, qui permettant d'iniquités »

^ S'il arrive que ce poëme sacré dont le ciel et la terre mont fourni les couleurs, » etc. (Dante, le Paradis.)

^* Dans V Iliade, la lutte est entre le ravis.^eur Paris et l'époux outragé Ménéhis. Le droit est pour Méuélas et la Grèce; aussi connue ils l'emportent moralement sur Troie et sur PiÀris! La moralité de ÏOdyssée est encore plus sensible.

SUITK DU MOUVKMEM LITTÉRAIUE. 125

Espagne, en Gaule, à Rome, en Tliessalie, en Arn(jue, pour la terminer au soulèvement d'Alexandrie. Dans cette lutte, la personnification de la liberté et du droit est combattue pourchassée, et vaincue par la personnification de la tyrannie et de la force. Pompée périt ignominieusement en Egypte ; mais la révolte d'Alexandrie le venge de ses assassins immédiats, Acliillas et Photin, et le poëte promet le sang du grand oppresseur, le sang de flésar au bras de Brutus. Los faits sont exacts; ils sont logiquement enchaînés comme dans l'histoire ; mais tandis qu'ailleurs les faits généraux de l'épopée n'en sont que le prétexte, ici le récit est tout le poônie. Si bien que dépassé en vérité par l'histoire (car quel historien de ses propres exploits que Jules, César!), lepoëme deLucain ne rachète pas cette infériorité par ses fictions. Qu'estce en effet que la forêt druidique de Marseille, ou la tempête qu'essuie César quand il confie sa fortune à la barque d'un pêcheur? Qu'est-ce que la résurrection d'un mort obscur par je ne sais quelle magicienne de Thessahe? Qu'est-ce que la description des serpents qui peuplent la Libye, ou des Psyllcs qui guérissent la morsure des serpents, ou du temple de Jupiter Ammon dont le phis grand mérite, selon Lucain, c'est d'être inutile? Qu'est-ce que cette excursion sur les sources du Nil dont le poëte ne nous apprend rien, si ce n'est qu'il les ignore comme tout le monde? Le plus grand défaut de ces épisodes, après leur invraisemblance, c'est d'être si étrangers au sujet, qu'on peut les retrancher sans que le sujet en souffre, ou soit moins entier ^ Le récit épique de Lucain n'est donc qu'un récit historique inférieur à l'histoire; il •est faible par sa réalité comme tous les poèmes du même ordre ; i' n'est rien par son idéal, c'est-à-dire par ce qui fait la grandeur des épopées^.

Un autre défaut capital de la Pharsale, c'est que son héros n'intéresse pas„ Pompée est personnellement sur le retour et à son déchn; il n'est pas dans les conditions extérieures d'un héros, surtout d'un héros unique, car dans le parti pompéien il n'y a

^ Dans \ Iliade, le bouclier même d'Achille est inhérent au sujet.

- J'entends par là le monde poétique que chaule l'urtisle, à côté du monde réel qu'il raconte. — Voyez, dans Noire-Dame de Paris, quel inunense monde poétique sort de la petite réalité qui sert de texte. Ce qu'il y a de plus vif et de plus vrai, c'est ce que le poëte invente.

que Pompée. Puis le surnom de grand, que lui donne constamment Lucain, le déprécie encore. Ce grand politique qui est toujours dupe, ce grand capitaine qui est toujours battu, ce grand homme qui ne fait jamais que de petites choses et qu'on pourrait tout aussi bien appeler Parviis que Magmis, en le mesurant à César, me paraît un contre-sens perpétuel : n'appeler Pompée que le grand \ quand il est toujours aussi malheureux que médiocre, me paraît une ironie d'autant plus piquante qu'elle n'a pas l'intention de l'être. Tacite comprenait mieux Pompée quand il disait de lui qu'il était plus dissimulé que César, mais non meillc^ur-. Non-seulement Lucain fait plus que farder Pompée, mais il ravale, il travestit César. En faire un gladiateur, un brigand, un homme féroce, n'est-ce pas méconnaître et le génie et le caractère de ce grand homme, qui ne pécha pas moins par un excès de clémence' que par un excès d'ambition, si c'est pourtant un si coupable excès pour un homme de cet ordre de s'être imposé à l'anarchie romaine pour le salut de Rome. Je ne m'arrête pas aux beaux portraits détachés que Lucain a faits de l'un et de l'autre, car s'ils sont vrais, ils démentent le poëme. C est par la constante attitude de Pompée et de César dans le drame poétique, c'est par les ré flexions, c'est par les accents du poëte au sujet de cette double altitude, qu'il les caractérise essentiellement; or, en ce sens, les deux personnalités de Pompée et de César conmie les peint, comme les fait agir, comme les juge Lucain, sont deux mensonges historiques; et ces mensonges sont tels qu'ils blessent la conscience pubhque; grand sujet de défaveur pour le poëme : car on s'impatiente du héros principal, qui promet tant et qui fait si peu, et l'on prend parti pour son adversaire, qui promet si peu ei qui fait tant.

Un plus grave défaut que les deux que je viens de signaler, c'est l'absence de dieu dans la Pharsale. Le destin, la fortune, C(^ je ne sais quoi de désespéré que le poëte de Notre-Dame-de- Puris résume dans le mot œ/ca-^Yx^, c'est là chez Lucain la seule

* A dater de la guerre civile surtout; car il fut dès lors insuffisant, malgré le suinom de Grand qu'il tenait de Rome.

^ « Occuliior, non melior. » [Hist., 2-38.)

^ « Caesari proprium et peculiare sit, praeler supra dicta clementi.-c insigne, qii' usquc ad pœnilenliam omncs superavit. » (Pline l'Ancien, Hist. nat.. 7-2G.)

SUITE DU MOUVEMENT LITTERAIRE. V2h

providence qui régit le monde : la ruse en Egypte, la force à Rome gouvernent les hommes ; tout n'est qu'heur ou malheur dans les affaires humaines; les sociétés terrestres, livrées à une éternelle tempête dont les dieux dédaignent de s'occuper s'ils existent, n'ont pas d'autre but que la terre, d'autre salut que le néant; et, c'est sur les portes de notre globe, comme le conçoit Lucain, qu'il faudrait écrire tout aussi bien que sur les portes de l'enfer du Dante : « Entrez et laissez l'espérance. » Mais jusque dans l'enfer soit du Dante, soit de Milton, vous trouvez des consolations que vous offre la foi du poëte au nom du Dieu qui l'inspire et qui est toujours présent dans son œuvre. Dans Lucain, la terre même où nous vivons est plus triste que l'enfer, et, sous cette pure lumière des cieux qui apaisait et charmait le Dante, Lucain n'a que des accents de malédiction et presque de rage. Un soldat (jue ressuscite la magicienne Ericlho se fait particuhèrement l'organe de cette imprécation sur la vie. Pendant les courts moments où il renaît : « L'heure approche, dit-il, où tous les rivaux seront confondus parmi les morts. Hâtez- vous donc de mourir, et descendez de vos humbles bûchers pour venir fouler dans les enfers [es mânes de nos demi dieux ^ » Un vain plaisir de colère pavé de la mort, c'est tout ce que promet Lucain à ceux qu'il aime; et dès que le ressuscité qu'il fait parler a exhalé son propre déses- })oir, « il redemande la mort^ » comme un droit, comme un besoin, et comme nous réclamerions le don du sommeil. Il a presque raison, tant les survivants s'abhorrent. « Encore un trail, encore un javelot contre l'ennemi, avant que je meure ^! » s'écrie l'un d'eux. Un autre se précipite à la mer avec un ennemi, content de périr, pourvu qu'il le submerge*. D'autres frappés mortellement entraveront au moins la fuite de leurs adversaires pour ne pas perdre leur mort ^; et ce n'est pas le seul vulgaire qui a ce désespoir, c'est Caton lui-même : « Que m'importent les oracles, dit il, ne suis-je pas certain de mourir? Jupiter ne dit -il pas que le lâche

* Phars., chanl 7. v. 807

* « Repoposcit niortem. ■>) {Ibid., chant 7, v. 22.) •^ Ibid., chant 7, v. 079. — * Ibid., v. 695.

•■* « Et laliuni lenuère tiigam; non perderc lelhum

Maxima cura luit. » (Chant 7, v, 700

et le fort meurent également? que me faut-il de plus '? » Étrange conclusion que celle qui oppose le néant à la foi'! conclusion bien amère surtout et pour le grand personnage qui la proclame, et pour ceux qui l'apprennent d'un tel personnage! Mais c'était la seule possible pour une aristocratie qui bornait ses vues à la terre, et la mort était bien le seul refuge d'un orgueil qui né savait pas plier et qui ne pouvait plus commander!

La Pharsale qui manque de merveilleux, qui manque de héros ou qui n'a que des héros travestis, la Pharsale qui manque surtout de dieu et qui n'a nulle sanction pour le bien ou le mal terrestre, est dépourvue des conditions fondamentales de l'épopée. Qu'estce donc? Lucain nous l'apprend; le sénat romain ne perdait pas ses droits en changeant de lieu. Après l'incendie du Capitole, Rome était àYeïes avec Camille : Rome est avec le sénat contre César dans le camp de Pompée. Tout ce qu'il y a de patriciens qui ne soit pas dans l'exil, est dans ce camp^; la lutte qui se prépare ne sera pas une guerre, mais le châtiment de César '\ Et Pompée lui-même qu'est-il pour son parti? Il en est l'instrument. Ce n'esl pas le parti qui appartient à Pompée, c'est Pompée qui appartient à son parti"'. C'est pour les Pompéiens que Pompée se bat; ce sont les Pompéiens qui le forceront à se battre, malgré les instincts de son génie mihtaire^ Je suis bien plus fixé sur le sens du poëmc quand j'entends Lucain le conclure presque en ces termes : « Grands dieux, loin de nous le malheur de voir un autre que Brulus frapper César! Sa mort ne serait qu'un crime; elle ne serait pas un exemple^! » Je comprends de mieux en mieux les intentions du poète quand, poursuivant César jusque dans les empereurs de sa race, il s'écrie : «Pharsale sera vengée autant qu'il esl permis à la terre de se venger du ciel. Nos guerres civiles donneront aux dieux des rivaux ; leurs mânes tiendront la foudre ; ils seront ceints d'une auréole ; ils compteront parmi les astres, et dans le temple des immortels Rome jurera par des ombres ^ ! »

* Phors , chant 9, v. 582.

^ Les croynnts voudraient que l'on consultai Animon, que révère l'Afrique.

' Vhars., chant 5, v. 27 et suiv. — ''■ Ibid-, chant 2, v. 559. — ^ Ibid., chanl 5, V. 15. —^ Ibid., chanl 7, v. 91. — ' Ibid.. chant 10, v. 545, 5i4.

^ Ibid., chant 7, v. 457. — 11 est vrai i|ue le poêle courtisan fait exception pour le prince régnant, et c'est avec une telle exagération (chant 1, v. 5i), qu'on a voulu

Ironie violente qui dédaigne même de se déguiser! Ce n'est donc pas l'humanité que chante le poète, c'est la politique; dans la politique c'est au seul patriciat qu'il songe, et par l'effet de son éducation stoïcienne, c'est, dans le patriciat, Lucain surtout qu se peint lui-même. La Pharsah^ qui fut le manifeste de tous les mécontents à Rome, qui fut celui des mécontents en France; la Pharsale, le poëme favori de la fronde et de la révolution française, est surtout un pamphlet politique. C'est le pamphlet presque élevé aux proportions de l'épopée; mais c'est l'épopée rahaissée aux proportions d'un pamphlet. Ce lihelle n'en est pas moins l'œuvre la pUis vigoureuse; c'est un pamphlet de génie.

Ce qu'il faut donc considérer dans la Pharscile^ c'est moins l'œuvre en elle-même que l'esprit qui l'a dictée, que l'intelligence dont elle émane. La Pharsale est l'expression du mouvement philosophique du temps et du tempérament de Lucain. Dans l'aristocratie romaine, le mouvement pliilosophique était surtout stoïcien, et le stoïcisme était encore plus cliez les grands de Rome une protestation politique qu'une aspiration spéculative. La famille des Sénèque, qui était nombreuse et dans les plus hautes dignités, dirigeait le mouvement stoïcien, soit comme aspiration sociale, soit comme protestation hbérale. Vous trouverez dans Sénèque la protestation politique et l'aspiration philosophique ; vous les trouverez aussi chez Lucain, son neveu, mais en sens inverse. Si Sénèque et Lucain sont philosophes et politiques de la même école et avec les mêmes tendances, Sénèque est pourtant plus philosophe que politique, tandis que Lucain est plus politique que philosophe. Sénèque, qui a plus de tête que son neveu, soit par nature, soit par l'effet de l'étude et de l'expérience, a des emportements d'idées, si je peux le dire; Lucain, mort très-jeune, a moins d'idées que de passions, et il a des emportements de cœur. Ces deux grands esprits se ressemblent donc autant quQ peuvent se ressembler deux hommes élevés dans les mêmes doctrines, appartenant au même sang, vivant dans le même milieu, mais dont l'un est surtout philosophe, l'autre surtout poëte; dont l'un est vieux quand il écrit ses plus belles pages, dont l'autre com-

voir de la nialignilé dans ce qui n'est qu'une lia^scsse, tant le caraclère de Lucain fut médiocre!

mençait à \ivre quand il achevait son grand poëme ; ils se ressemblent autant que peuvent se ressembler un tempérament réfléchi et un tempérament fougueux.

Apprécier la Pharsale dans ses idées philosophiques, dans ses protestations politiques, dans ses dogmes stoïciens, le tout subordonné au tempérament du poëte, c'est apprécier plus qu'un poëme, c'est apprécier l'esprit du maître, c'est-à-dire quelque chose de supérieur à l'œuvre môme.

Certes, dans l'orgueilleuse Rome organisée pour la guerre, dont la guerre fit la fortune et la paix la décadence, il fallait un effort de philosophie pour maudire la guerre. « 0 prodigalité du luxe qui jamais ne satisfit la cupidité! s'écrie Lucain ; ô ambitieuse faim de ces mets qu'on cherche à travers la terre et les mers! ô vaine gloire des tables somptueuses, apprenez combien la vie a besoin de peu, combien la nature est peu exigeante ! Ces malheureux (les soldats affamés d'Afranius), qu'est-ce qui les ranirne? Est-ce un vin fameux recueilli sous quelque consul ignoré, un vin qu'on boit dans l'or ou le murrhim? Non, c'est un peu d'eau pure (jui leur rend la vie. Il ne faut à l'homme que deux choses : de l'eau et du pain. Ah! malheur à ceux qui font la guerre ^ ! » Mais alors que faire des armées? « Tant de robustes bras, dit le poëte, pourraient joindre Sextos à Abydos, combler l'Hellespont, séparer Corinthe des vastes Etats de Pélops. Ils épargneraient ainsi aux vaisseaux le long détour de Malée; ils pourraient améliorer, malgré la nature, tout autre point du globe ^. » On voit que toutes les décadences sociales se ressemblent, et que partout où les raffinements de la civilisation prévalent, la philosophie elle-même ne sait pas comprendre les mâles utilités de la guerre et la fonction morale des armées, bien supérieure à tout produit matériel. Lucain obéit à son esprit et à sa philosophie quand il déclame contre le luxe qui engendre la guerre; mais il plie sa philosophie à la mollesse de son temps quand il matérialise l'armée pour favoriser l'aisance publique et les transactions commercia'es. Personne ne savait mieux qu'un stoïcien, qu'accroître les jouissances c'est irriter les appétits; que vêtir le peuple de soie, lui donner la table

* Pfiars.. chant 4, v. 574 cl siuv. — - Il/id., il anl G, v. 5G el suiv.

et le palais des riches, le faire riche en un mot, ne ferait que changer sa misère; mais le stoïcien politique dément le stoïcien philosophe, comme la passion dément la raison. Quand Lucain ne veut pas d'armées, il veut tout bonnement désarmer les Césars,

Le poUtique et le stoïcien se confondent pour dire comme le poëte : « que dès l'origine du monde les révolutions s'enchaînent dans leurs causes ; qu'il y a perturbation dans le tout quand on veut changer un détail, et que le genre humain n'obéit qu'à une suprême impulsion ^ » Nous faisons plus de part à la liberté humaine; le panthéisme stoïcien lui refusait tout, si ce n'est le néant. Comme le stoïcien, nous disons que la Providence qui gouverne le monde imprime aux événements sa logique comme sa sagesse; mais nous savons aussi comment elle permet, pour la responsabilité humaine, que les fautes ou les vertus des hommes modifient les événements humains sans détrôner la Providence. La révélation et l'expérience nous ont beaucoup appris depuis Lucain.

Il est plus vrai quand il fait comprendre que, pour le gouvernement du genre humain, la Providence s'incarne dans les grands hommes. Les soldats de César ont beau lui dire « que tant de combats lui ont peu servi s'ils ne lui ont appris la puissance de leurs bras; que lui, leur général, n'est que l'un d'entre eux, et, qu'après tout, le crime égale tous ceux qu'il souille ^ » César leur répond avec autant de fierté que de raison : « Vous comptez peu dans le mouvement des destins. Les chefs des peuples entraînent tout dans leur orbite; le genre humain vit en quelques hommes ^. Vous qui avez fait trembler avec moi l'Espagne et lOccident, vous ne seriez que des fugitifs sous Pompée. Allez donc et laissez-moi seul avec ma fortune'^. » Et c'est bien Lucain qui parle par l'organe de César, car il dit ailleurs de Caton : « Caton s'appartientil à lui-môme? Non, le monde le réclame^. » Doctrine aussi vraie que Lucain l'exprime avec grandeur.

C'est le stoïcien philosophe qui dira que les barbares détestent

* « Unoquc sub ictu

Stat humanum gcnus. » [Phars., chant G, v. G13 et suiv.

^ Ibid., chant 5, v. 288 et suiv. — ^ lOid., chant 5, v. 342 et 34i — * Ihid . chant 5, v. 326. — ^ Ibid., chant 2, v. 382.

Page 1